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Claude Barbin (p. 1-16).

CORIOLAN



ACTE I




Scène PREMIERE



CORIOLAN, ALBIN.


CORIOLAN.


QUoy toûjours les Romains viendront m’inquietter ?
Dequoy leurs Deputez peuvent-ils ſe flater,
Albin ? N’ont-ils pas ſçeu que s’ils oſoient paraiſtre,
Le Volſque de leur ſort diſpoſeroit en maiſtre ?
Que la mort ou les fers les attendoient icy ?
Ils n’ont pu l’ignorer.


ALBIN

Ils l’ont appris auſſi,
Seigneur : mais ils ont crû qu’un ordre ſi ſevere
N’eſtoit point contre un ſexe à qui chacun veut plaire :
Et qu’ils éviteroient l’effet de vos rigueurs,
S’ils envoyoient vers vous les Veſtales en pleurs.
Elles ſont en ces lieux. Dans le quartier d’Aufide
Les Volſques ont conduit cette troupe timide :
Chez Camille, Seigneur, elle a paſſé la nuit.
Voyez à quel peril voſtre ordre les réduit ?
On ſçait que voſtre abord aux Romains trop facile,
Vous a rendu ſuſpect à ce Peuple indocile :
Et que pour appaiſer les eſprits irritez,
Aufide vous engage à ces ſeveritez :
Mais expoſerez-vous au caprice d’un homme…



CORIOLAN.

 
Ramenons-les, Albin, triomphantes à Rome :
Et ſur ſes murs détruits briſons avec éclat
Leurs chaiſnes & les fers que porte le Sénat.
Auſſi bien il eſt temps qu’une pleine victoire
Vange enfin mon amour & repare ma gloire.
Ces Preſtres, ces Tribuns rempans à mes genoux,
N’ont que trop ſuſpendu l’effet de mon courroux.
Dans le ſang des Ingrats dont l’audace m’affronte,
Il faut de mon exil aller laver la honte :
Et leur faire expier l’oubly de mes bien-faits,
Par un long ſouvenir des maux que j’auray faits.



ALBIN.

Oüy, ſi Rome n’obtient la paix qu’elle demande,
À vos efforts, Seigneur, il faut qu’elle ſe rende :
Mais ſi pour ſe défendre elle manque de bras,
Croyez-vous que les Dieux ne la défendent pas ?

Ces Dieux qui par cent voix dont retentit le Tibre,
Declarent qu’à jamais Rome doit eſtre libre :
Et qui depuis vingt ans qu’elle n’a plus de Rois,
Ont ſoûmis nos voiſins à ſes nouvelles Lois ?
Voudront-ils maintenant démentir leurs preſages ?
Eux dont vous avez vû les plus ſaintes Images
Entre les bras tremblans de leurs Preſtres confus,
Vous demander la paix en ennemis vaincus ;
Se livrer pour garens de la foy populaire ;
Et ſans pouvoir flechir voſtre ame trop ſevere,
Remporter vos refus juſques ſur les Autels
Où leur courroux ſe rend aux ſoûpirs des mortels.



CORIOLAN.

Je vois aſſez ſur quoy ton ſcrupule ſe fonde,
Rome doit eſtre un jour la maiſtreſſe du monde,
Les Dieux l’ont prononcé. Je reſpecte leur voix :
Mais cette Rome, Albin, n’eſt pas ce que tu crois.
Je ne la connois point cette Rome immortelle,
Dans une populace inconſtante & rebelle :
Je ne la connois point dans ces reſtes impurs
Des brigans, qui jadis vinrent peupler les murs :
Dans ces membres mutins qu’on a vu par envie
S’armer contre le cœur qui leur donne la vie :
Aſſieger le Senat de leurs cris importuns :
Du pouvoir des Conſuls reveſtir leurs Tribuns :
M’arracher en un mot du ſein de ma Patrie :
Et pour dire encor plus, des bras de Virgilie.
Non, ce n’eſt point, te dis-je, à ces lâches Romains
Que les Dieux ont promis l’empire des humains.
Ils ſont trop criminels : & les Dieux ſont trop juſtes.
C’eſt à ce noble Sang, c’eſt aux reſtes auguſtes
De ces braves Troïens, dont l’effort glorieux
Jadis du feu des Grecs ſauva ces meſmes Dieux.

C’eſt ce deſſein du Ciel que mon zele ſeconde,
Quand je viens affranchir ces Rois futurs du mõde.
Ont-ils vû les Tarquins hors du Trône expirans,
Pour voir en leurs ſujets revivre leurs Tyrans ?
Rompons ce nouveau joug dõt le poids les accable.
Si Brute eſt innocent, pourquoy ſuis-je coupable ?
Imitons-le : achevons contre un Peuple ennemy,
Ce qu’en chaſſant Tarquin il n’a fait qu’à demy :
Et meritons par là que l’avenir nous nomme
Les Vainqueurs des Romains, & les vengeurs de Rome.



ALBIN.

 
Ces noms ſont beaux, Seigneur ; déja vous les portez :
Mais Brute au meſme prix les euſt-il acceptez ?
Allaſt-il emprunter des armes eſtrangeres,
Pour chaſſer les Tarquins du Trône de leurs peres ?
Vous des Volſques domptez relevant les projets,
Vous venez des Romains leur faire des ſujets…



CORIOLAN.

 
Que Brute fuſt heureux, qui pour affranchir Rome,
Aidé de tant de bras n’euſt qu’à perdre un ſeul homme !
Mais, Albin, que mon ſort eſt digne de pitié,
S’il faut pour ſauver Rome en perdre la moitié !
Et ſi ceux que je viens retirer d’eſclavage,
N’oſent que de leurs vœux ſeconder mon courage !
Voila ce qui m’a fait chercher en d’autres lieux
Dequoy rendre la gloire au nom de nos Ayeux.
Si de ce ſang abjet qui l’a toujours flétrie,
Je purge avec rigueur le ſein de ma Patrie ;
Je traiſne à mes coſtez des peuples conquerans,
Qui rempliront les murs vuides de leurs tyrans ;
Et qui réünifiant deux Nations en une,
Rendront nos deſcendans dignes de leur fortune.


ALBIN.

Et de cette union des vaincus aux vainqueurs,
Dont les Siecles futurs gouſteront les douceurs :
Pour en rendre l’uſage aux Romains plus facile,
Vous donnerez l’exemple en épouſant Camille ?



CORIOLAN.

Quoy ? ſenſible à l’amour que Camille a pour moy,
À Virgilie, Albin, je manquerois de foy ?
Rappelle en ton eſprit cette triſte journée,
Qu’aux douceurs de l’Himen nous avions deſtinée :
Et que le ſort propice à nos perſecuteurs,
Rendit par mon exil ſi funeſte à nos cœurs.
Ceda-t-elle au torrent de la fureur commune ?
Son amour changea-t-il avecque ma fortune ?
Ne voulut-elle pas avec empreſſement
Partager les horreurs de mon banniſſement ?
Exilé, mon mal-heur n’a point eſteint ſa flame :
Et vainqueur, je pourrois la bannir de mon ame ?
Non, j’ateſtay les Dieux en eſſuyant ſes pleurs,
Qu’un plus heureux moment réüniroit nos cœurs.
Ce moment n’eſt pas loin. Je tiendray ma parole.
Bien-toſt tu me verras au pié du Capitole
Demander Virgilie à ces ſeditieux :
Et de leur ſang verſé faire hommage à ſes yeux.



ALBIN.

Vous croyez donc qu’Aufide y conſente ſans peine ?
Que Camille vous cede aux vœux d’une Romaine ?
Et qu’après la victoire elle vous laiſſe en paix
Par de cruels mépris répondre à ſes bien-faits ?
Défiez-vous, Seigneur, de l’amour de Camille.
Craignez tout d’un pouvoir qui luy rend tout facile.
Eſt-ce dans noſtre Siecle un exemple inoüy,
Qu’aux caprices du ſexe un peuple ait obey ?

On a vû Tanaquil recevoir de nos peres
Sur un Trône uſurpé des hommages ſinceres ;
Et donner au mépris de ſes propres enfans,
Un eſclave pour maiſtre aux Romains triomphans.
Nous avons vû depuis la cruelle Tullie
Envier à ſon pere un vain reſte de vie ;
Et luy voyant quitter le Trône à pas trop lents,
Elle-meſme y courir ſur ſes membres ſanglans.
Pretendez-vous, Seigneur, qu’en amante paiſible,
Camille qui peut tout ſoit alors inſenſible ?
Et que les Volſques meſme approuvant voſtre choix
De ſon amour trompé n’écoutent pas la voix ?
Eux à qui cette voix tient lieu de mille Oracles,
Quand de voſtre grandeur ſurmontant les obſtacles,
Elle fit partager entre ſon frere & vous,
Le pouvoir abſolu dont les Rois ſont jaloux.
S’ils ont tant fait pour vous par eſtime pour elle,
Que ne feront-ils point pour vanger ſa querelle ?



CORIOLAN.

Ah ! je ne pretens point qu’ils comprennent mon cœur,
Au nombre des ſujets que leur fait ma valeur.
Sous l’ombre d’un pouvoir qu’entre-nous on diviſe,
S’il faut payer leurs ſoins, que Rome leur ſuffiſe :
Et que pour s’acquitter à leur tour envers moy,
Ils me laiſſent en paix diſpoſer de ma foy.
Mais à Camille, Albin, tu ne rends pas juſtice :
Non, elle n’attend point ce cruel ſacrifice.
Elle ſçait que mon cœur euſt paſſé ſous ſes loix,
Si l’amour m’euſt permis de faire un nouveau choix.
Elle eſt trop fiere enfin, & ſon ame eſt trop belle,
Pour s’applaudir des vœux d’un amant infidelle.

Je me ſuis à ſon ſrere expliqué là-deſſus :
Et tous mes ſentimens luy font aſſez connus.
Cependant penſes-tu, qu’une ſi longue abſence
N’ait point de Virgilie eſbranlé la conſtance ?
Que ſon ſilence, Albin, me donne de ſoucy !
Et que je crains…?



ALBIN.

Seigneur, Aufide vient icy.







Scène II



CORIOLAN, AUFIDE, ALBIN.


AUFIDE.


APres tout ce que doit l’armée à voſtre zele,
Puis-je obtenir de vous une grace nouvelle,
Seigneur ?



CORIOLAN.

Vous pouvez tout exiger de ma foy.



AUFIDE.

Celle dont il s’agiſt ne regarde que moy.
Ne vous retirez pas : vous pouvez m’eſtre utile,
Albin ; & je voudrais que toute voſtre Ville
Fuſt de mes ſentimens inſtruite comme vous,
Dés aujourd’huy peut-eſtre elle ſeroit à nous.
Parmy tant de beautez dont Rome eſt ennoblie,
Sçavez-vous bien, Seigneur, quel rang tient Valerie ?



CORIOLAN.

Oüy, Seigneur, & je puis ſans trop flater mon ſang,
Vous dire qu’elle peut pretendre au premier rang.

C’eſt la connoiſtre aſſez.



AUFIDE.

Quoy ? Seigneur, Valerie
Par les liens du ſang vous ſeroit-elle unie ?



CORIOLAN.

Je dis plus ; & par ceux d’une tendre amitié,
Qui luy fait de mes maux prendre quelque pitié.
Du ſecret de mon cœur penetrant le myſtere
Aux beaux yeux que j’adore elle m’apprit à plaire :
Et depuis que le ſort m’a banny d’aupres d’eux,
De deux cœurs ſeparez elle entretient les nœuds.
Voila ce qui me rend ſon amitié ſi chere :
Mais pour vos intereſts enfin que puis-je faire ?



AUFIDE.

Tout Seigneur, & le Ciel propice à mes deſirs,
A mis entre vos mains ma gloire & mes plaiſirs.
Scachez donc qu’au milieu de cent beautez rivales,
Valerie en ce camp a conduit les Veſtales,
Se flatant que l’accez qu’elle avoit prés de vous,
Ouvriroit à leurs cris un paſſage plus doux.



CORIOLAN.

Valerie ! Ah ! ceſſez de vous en mettre en peine :
Le ſang, ny l’amitié ne peut rien ſur ma haine,
Ses ſentimens ſur moy ne ſont point abſolus :
Si je luy dois beaucoup, je vous dois encor plus.
Pourſuivons. Du ſuccez nous avons de ſeurs gages :
Les Veſtales, leurs Dieux nous tiennent lieu d’oſtages.
Déja Rome eſt à nous.



AUFIDE.

Oüy, Seigneur, je le voy :
Mais ſi Rome eſt à nous, je ne ſuis plus à moy.
Apres un mois d’aſſaut en vain Rome craintive
Voit ſon vainqueur ſoûmis à ſa propre captive.

J’aime : & ce qui me fait plus de honte en aimant,
La Victoire à ſes yeux n’a couſté qu’un moment.
C’eft par vous que mon cœur honteux qu’on le ſurmonte,
En eſpere à ſon tour la victoire auſſi prompte.
Vous pouvez d’un ſeul mot m’obtenir ſur le ſien,
Ce que d’un ſeul regard elle a pris ſur le mien.



CORIOLAN.

Mes ſoins vous ſont acquis, & voſtre amour m’honnore :
Mais il eſt important de le cacher encore.
Les Volſques ſans meſure ennemis des Romains
Pourroient impunément traverſer nos deſſeins.
Prenons Rome, Seigneur. La guerre eſtant finie,
Alors je vous répons des vœux de Valerie.
Juſques-là déguiſez.



AUFIDE.

Eh peut-on un moment
Ou la voir ſans l’aimer, ou ſe taire en l’aimant ?
J’ay parlé. Qui n’euſt cru ce moment favorable ?
Je voyois dans ma tente un objet adorable
Contre les fiers regards du ſoldat inſolent,
Chercher à mes genoux un azile en tremblant.
Ses pleurs me déguiſant la fierté de ſon ame,
D’une fauſſe douceur enhardiſſoient ma flame :
Et ſa mere ſembloit d’un œil encor plus doux
Inviter ſa tendreſſe à fléchir mon courroux.



CORIOLAN.

Quoy ? ſa mere en ces lieux l’auroit-elle ſuivie ?



AUFIDE.

Oüy, pour tyranniſer ma déplorable vie.
Par leurs ſoûpirs flateurs toutes deux m’ont ſeduit.
Je n’ay pû reſiſter. J’eſperois que la nuit

Ralentiroit l’ardeur de ma flame nouvelle,
Ou que le jour naiſſant me la rendroit moins belle.
Foibles amuſemens ! j’ay vû briller le jour :
Et ſes appas s’accroiſtre avecque mon amour.
Il a falu parler. Sur la foy de ſes larmes,
J’ay couru m’avoüer eſclave de ſes charmes.
Que vous diray-je, helas ! j’ay vû dans ſes dedains
L’image de l’horreur qu’ont pour moy les Romains
Troublé, cõfus, je viens tandis qu’on vous l’ameine,
Implorer voſtre addreſſe à ſurmonter la haine ;
Si mon empreſſement revolte ſes eſprits…



CORIOLAN.

Pour en venir à bout preſſons nos ennemis.
Sur tout à voſtre amour accoutumez Camille :
Et pour nous ménager un entretien facile,
Qu’en faveur de mon ſang en ces lieux reſpecté,
On donne à Valerie un peu de liberté.
Je ſçay que de ſon ſort Camille eſt la maiſtreſſe.



AUFIDE.

 
Il eſt vray : mais ayez égard à ma foibleſſe.
Vous verriez ſon départ ſuivy de mon trépas :
Au nom des Dieux, Seigneur, ne la renvoyez pas.



CORIOLAN.

 
Non, ſa preſence icy pourra nous eſtre utile,
Et je veux la laiſſer au pouvoir de Camille :
Mais au moins…



AUFIDE.

C’eſt aſſez, pour prix d’un tel ſecours
Je vay contre ma ſœur ſeconder vos amours :
Et de tant de raiſons appuyer leur conſtance,
Que ſon cœur s’accouſtume à voſtre indifference.





Scène III



CORIOLAN, ALBIN.


ALBIN.


OUy, ce nouvel amour eſt un gage certain
De l’union du Volſque avecque le Romain :
Et ſurpris du bon-heur que le Ciel vous envoye,
Je ſens…



CORIOLAN.

Ah ! cher Albin, conçois-tu bien ma joye ?
Il eſt vray que d’Aufide avançant le bon-heur,
Je vay me delivrer de l’Hymen de ſa ſœur :
Et de nos Nations cimenter l’alliance :
Mais fais voir pour ma flame un peu de complaiſance.
Apres tant de chagrins, tant d’inquiets deſirs,
Qui de tous mes exploits corrompoient les plaiſirs,
Je puis apprendre enfin d’une bouche fidelle,
Si Virgilie aſpire à me voir auprès d’elle :
Si de ſon tendre cœur rien ne m’eſt eſchappé :
Si nul de mes rivaux n’en a rien uſurpé.
De ſes moindres ſoûpirs on va me rendre compte :
Combien de mon exil elle a pleuré la honte :
Combien pour ma victoire elle a formé de vœux :
Je ſçauray tout. Albin, que je vais eſtre heureux !
Ne tardons point, allons, prevenons Valerie.
On vient… Que voy-je ?


ALBIN.

Eh quoy, Seigneur ?



CORIOLAN.

C’eſt Virgilie.
Albin, je ſuis perdu.







Scène IV



CORIOLAN, VIRGILIE, ALBIN.


VIRGILIE.


NE vous allarmez pas,

Seigneur, je ne viens point excuſer des ingrats.
De nos murs eſbranlez par tant d’efforts funeſtes,
Je ne viens qu’appuyer les déplorables reſtes.
Abbaiſſez la fierté de ce Peuple mutin :
Aux ordres du Sénat ſoûmettez ſon Deſtin.
En ſubiſſant ce joug, il ſubira le voſtre :
Mais du joug eſtranger ſauvez & l’un & l’autre ;
Contentez-vous enfin de regner ſur les cœurs.
Eh quoy ? par ces regards condamnez-vous mes pleurs ?
Me reconnoiſſez-vous ? ſuis-je voſtre ennemie ?
Et croyez-vous, Seigneur, voir icy Virgilie ?



CORIOLAN.

Je ne le croy que trop, Madame, & plûſt aux Dieux
Que mon timide cœur peut démentir mes yeux !
Vous ne me verriez point cõfus, hors de moy-meſme
Vous prouver par ma crainte à quel point je vous aime.

Non, Volſques ni Romains, rien ne me touche plus.
Je vous vois, & je vois tous mes ſoins ſuperflus.
Qu’importe que par tout la Victoire me ſuive :
Je viens affranchir Rome, & vous eſtes captive.
Pour prix de voſtre amour, pour fruit de mes exploits,
Camille, Aufide icy vous tiennent ſous leurs lois.
Je ſuis aimé de l’une, & vous l’eſtes de l’autre :
J’ai ſçeu garder mon cœur : garderez vous le voſtre,
Madame ? Quelle force auront vos triſtes pleurs
Contre l’amour jaloux de vos cruels vainqueurs ?
Vous eſtes dans leurs fers.



VIRGILIE.

J’y ſuis : mais en Romaine,
Et ma captivité me cauſe peu de peine.
Oüy, Seigneur, je ſçavois vos ordres inhumains,
Et l’accueil qu’en ces lieux on faiſoit aux Romains.
Trop ſeure de tomber entre les mains d’Aufide,
J’apporte dans ſes fers un courage intrepide.
Imitez mon exemple, & calmez voſtre effroy,
Ou craignez plus pour Rome, & craignez moins pour moy.
Vous perdez peu de choſe en perdant Virgilie :
Mais vous nous perdez tous perdant voſtre Patrie.
Nous luy devons l’effet de nos premiers ſermens :
Et nous ſommes Romains avant que d’eſtre amans.



CORIOLAN.

Si nous sõmes Romains, ſommes-nous aſſez lâches
Pour voir un ſi beau nom noircy de tant de taches ?
Et pourriez-vous, Madame, aimer Coriolan
Eſclave d’un Tribun devenu ſon Tyran ?
Non, pour des factieux vos pleurs ſont peu ſinceres :
Vous ne les plaignez point, voʼ pleurez mes miſeres.

Vous concevez les maux que loin de vos attraits…
Mais vous m’en éloignez peut-eſtre pour jamais.
Helas ! je combattois avec un cœur tranquile
Et la haine de Rome, & l’amour de Camille :
Et j’aurois fait ceder avec meſme bon-heur
Camille à ma confiance, & Rome à ma valeur.
Faut-il que ſur le point d’une double victoire,
Traverſant à la fois mon amour & ma gloire,
Vous veniez de Camille icy prendre la loy,
Et fournir aux Romains des armes contre moy ?
Si vous m’aimiez encore, à ce peril extreme
Deviez-vous ſans pitié livrer tout ce que j’aime ?



VIRGILIE.

Non, Seigneur, de la feinte empruntant le ſecours,
J’ay garanty vos feux du péril que je cours :
J’ay trompé nos rivaux. Le nom de Valerie
À leurs ſoupçons jaloux dérobe Virgilie.
Je n’ay que vous à craindre en ces funeſtes lieux.



CORIOLAN.

Eh quoy ? n’avez-vous rien à craindre de vos yeux ?
En vain pour vous cacher vous uſez d’artifice.
Vos charmes, malgré vous, vous font rendre juſtice
Il faloit donc auſſi pour voſtre ſeureté,
En cachant voſtre nom cacher voſtre beauté.
Elle a déjà d’Aufide attiré les hommages ;
Et vous ferez bien-toſt, ſi j’en crois mes preſages,
Comme de vos attraits Rome ſe l’eſt promis,
De deux amis parfaits deux mortels ennemis.
À quel indigne uſage abaiſſez-vous vos charmes,
Si vous vous en ſervez à diviſer nos armes ?
Et ſi pour garantir les Romains de nos coups,
Vos yeux viennent ſemer la diſcorde entre-nous ?


VIRGILIE.

Ah ! je ne pretens point un ſi foible avantage.
Mais ſi j’oſe parler, Seigneur, à quel uſage
Abbaiſſez-vous icy cette inſigne valeur,
Et ce bras autrefois de Rome deffenſeur ?
Uni par un dépit à ce Peuple barbare,
Vous craignez à mes yeux qu’on ne vous en ſepare ?
Et ces Temples, ces Dieux que vous avez quittez,
Tant d’amis innocens que vous perſecutez,
Nos cœurs depuis deux ans ſeparez l’un de l’autre,
Le mien du moins, le mien qui vient chercher le voſtre…
Tous ces liens rompus vous touchent foiblement,
Et ne vous couſtent pas un ſoûpir ſeulement.



CORIOLAN.

Ah ! ne me faites point un ſi cruel outrage,
Mon cœur à voſtre empire eſt ſoûmis ſans partage.
Ses chagrins, ſes regrets, ſes ſoûpirs, ſes douleurs,
Ses vœux, tout eſt pour vous. Que Rome en cherche ailleurs.
Que ne me traitez-vous avec meſme juſtice ?
Pourquoy par tant de pleurs prevenir ſon ſupplice ?
Et prodiguer pour elle au mépris de ma foy,
Ces tendres ſentimens qui ne ſont dûs qu’à moy ?
Helas ! je me flatois qu’en vos murs enfermée,
D’un feu pareil au mien vous eſtiez animée :
Que parmy tant de cœurs où la haine regnoit,
J’avois le vôtre au moins dõt l’amour me plaignoit ;
Et dont les vœux ſecrets propices à ma gloire,
Sous mes heureux drapaux appelloient la victoire.
Cependant aujourd’huy favorable aux Romains,
Vous venez m’arracher la victoire des mains.
C’eſt peu. Vous défiant du pouvoir de vos charmes,
De voſtre mere encor vous empruntez les larmes.

Vous l’amenez icy.



VIRGILIE.

Non, ce n’eſt point, Seigneur,
Ma mere, qui vous vient oppoſer ſa douleur :
C’eſt la voſtre.



CORIOLAN.

La mienne ? Ah juſtes Dieux, Madame,
Qu’entens-je ? Quels aſſauts livrez-vous à mon ame ?
Quoi ? d’un commun accord, & dans un meſme jour,
Vous armez contre moy la Nature & l’Amour ?



VIRGILIE.

Ne craignez rien ; pour peu que vous vouliez attendre,
Ce n’eſt que contre moy qu’il faudra vous defendre.
Voſtre Mere accablée & d’âge & de ſoucy,
Seure d’un prompt trépas vous attend prés d’icy.
Laiſſez-la : refuſez à ſa preſſante envie
Un moment d’entretien qui luy rendroit la vie.
La mort vous va bien-toſt delivrer de ſes cris.



CORIOLAN.

Eh de grâce, eſpargnez voſtre amant, & ſon fils.
Mais j’empeſcheray bien qu’en obligeant Aufide,
Ma gloire à ma vertu ne couſte un parricide.
Courons, Madame, allons tous deux à ſes genoux,
La rendre, s’il ſe peut, plus traitable que vous.



Fin du premier Acte.