ABC du travailleur/III

Hachette (p. 41-74).

III

LA PRODUCTION

Il y a un axiome qu’on ne vous redira jamais assez souvent ni assez haut ; le voici :

« Aucun homme, unît-il la force d’Hercule au génie de Newton, ne peut ni créer ni anéantir un milligramme de matière. »

J’insiste sur ce point, parce que nous sommes tous enclins à nous exagérer notre puissance et à nous prendre pour des dieux.

Chaque fois qu’il nous arrive d’inventer un tournebroche ou d’aplanir une taupinière, nous nous enflons d’orgueil et nous disons, suivant le cas : J’ai créé ! ou : J’ai anéanti !

Soyons modestes, et déclarons de bonne foi que les plus grands efforts de l’homme n’aboutissent qu’à produire une abstraction : l’utilité.

Je n’ai pas l’intention de vous promener à travers les nuages de la métaphysique ; aussi vais-je d’emblée aux exemples et aux faits.

Le pêcheur qui drague un cent d’huîtres au fond de la mer n’a pas créé une seule huître. Cependant, s’il était resté dans son lit, au lieu de s’embarquer dès la pointe du jour, les cent huîtres seraient, par rapport à nous, comme si elles n’existaient pas. Elles demeureraient absolument inutiles : c’est le pêcheur qui, par son travail, leur ajoute un caractère nouveau, appréciable à tous les hommes et que l’on appelle utilité. Il n’a donc pas créé les huîtres, mais, à ses yeux comme aux nôtres, il a fait une chose équivalente en créant leur utilité. À ce titre, il est producteur.

Si toutes les huîtres qui se draguent dans l’année étaient consommées sur place au bord de la mer, l’habitant de Paris se soucierait fort peu de cette production. Les huîtres, à ses yeux, seront chose inutile, tant qu’on ne les mettra pas à sa portée pour qu’il en jouisse. Donc le voiturier qui les prend à Granville pour les amener à Paris leur ajoute une nouvelle dose d’utilité, crée une utilité nouvelle relativement au consommateur parisien. En ce sens, il est producteur comme le marin qui a traîné la drague au fond de la mer. L’un s’est donné du mal pour amener en haut ce qui était en bas ; l’autre s’est fatigué pour amener au sud ce qui était au nord. L’écaillère vient ensuite, et, prenant son couteau, elle ajoute au produit du pêcheur et du voiturier un nouveau genre d’utilité sans laquelle vous n’auriez jamais connu le goût des huîtres. Essayez une fois d’ouvrir sa marchandise vous-même, et osez dire ensuite que la bonne femme ne produit rien !

Tout travail logique est productif ; tous les travailleurs sont des producteurs. Le marin serait un grand fou s’il faisait ce raisonnement que j’ai entendu bien des fois :

« Le voiturier et l’écaillère ne sont que des parasites. Ils vivent sur mon travail ; ils exploitent à leur bénéfice un produit que j’ai créé. »

Non ! tu n’as rien créé, mon ami ! Tu as rapproché du consommateur un aliment qui était loin de lui. Un autre l’a porté un peu plus près de nous ; un autre l’a placé sur notre table et sous notre fourchette : tous ceux qui ont travaillé à rendre ta marchandise plus utile sont producteurs au même titre que toi.

Le paysan dit : J’ai fait cent hectolitres de blé, et il semble à première vue qu’il ait tiré du néant cette récolte. Il n’a fait en réalité que réunir sous la forme la plus utile à l’homme des éléments qui existaient tous, mais inutiles, impropres à la consommation, épars dans l’air, dans l’eau, dans la terre, dans le fumier. C’est bien lui qui a créé l’utilité contenue dans son blé, car ce blé n’existerait pas en tant que blé si le bonhomme n’avait labouré, semé, hersé, sarclé, moissonné et battu en grange. Mais le meunier qui produit la farine et le boulanger qui produit le pain ne sont pas les parasites du laboureur ; ils sont des fabricants d’utilité, comme lui.

L’éleveur fait des bœufs, en ce sens qu’il provoque leur naissance, surveille leur croissance et fournit leurs aliments. Mais il n’a pas créé un atome de leur corps ; il n’a fait que présider à ce phénomène naturel qui transforme cinq cents kilogrammes de bon fourrage vert en un kilogramme de viande. Il a produit une dose incontestable d’utilité, je le déclare. Mais l’homme d’abattoir qui tue le bœuf et le découpe en quartiers ; mais l’étalier qui le débite en petites fractions et vous dispense d’acheter tout un bœuf pour mettre le pot-au-feu, produisent une utilité aussi positive que l’éleveur lui-même.

Transformer une chose inutile en chose utile, c’est produire.

Transformer une chose utile en chose plus utile, c’est produire.

Transporter, c’est produire.

Diviser, c’est encore produire.

De ces quatre propositions, les deux premières n’ont pas besoin d’être démontrées. Tout le monde est d’avis que le chasseur, le pêcheur, le mineur, l’agriculteur exercent des industries essentiellement productives. Personne ne conteste le titre de producteur au meunier, au boulanger, au drapier, au tailleur, au maçon, au forgeron, à ceux qui donnent la seconde, la troisième et même la centième main aux matières premières.

Une demi-minute de réflexion vous fera comprendre que l’industrie des transports est aussi productive qu’aucune autre. Supposez qu’on vous donne à choisir entre deux pains de sucre égaux en poids, en couleur, en saveur, mais dont l’un vous attend chez l’épicier d’en face et l’autre est resté en dépôt dans un magasin de Marseille. Vous n’hésiterez pas à choisir celui qui est à votre porte, et vous vous moqueriez si je vous demandais pourquoi. Pourquoi ? mais parce qu’il a une qualité qui manque à l’autre : il est près, l’autre est loin ; il est sous votre main, l’autre est hors de vue. Ce seul fait entraîne un tel accroissement d’utilité que vous aimeriez mieux abandonner un bon morceau de celui-ci que d’aller chercher l’autre. Or, s’il est évident que la distance fait perdre aux choses une partie notable de leur utilité, vous avouerez qu’on les rend plus utiles en les rapprochant de nous et que transporter c’est produire.

Donc le commerce et l’industrie font une seule et même besogne, malgré leurs outillages et leurs procédés différents. Extraire le thé de sa Chine natale ou extraire le plomb de son minerai natal, c’est aller au même but par des chemins divers.

L’été prochain, la glace à rafraîchir sera peut-être rare à Paris. Quelques industriels vous la fabriqueront au moyen d’appareils ingénieux ; quelques marchands iront vous la chercher en Norvège. Si vous avez le choix entre un kilo de glace naturelle, apportée par le commerce, et un kilo de glace artificielle fabriquée par l’industrie, vous prendrez indifféremment l’un ou l’autre. L’industrie et le commerce auront, par des moyens différents, créé pour vous une utilité identique.

L’eau que vous employez pour tous les besoins de la vie ne peut être créée par aucun homme ; mais l’industrie et le commerce sont également en mesure de vous la fournir. Soit qu’un puissant industriel la fasse monter chez vous par des conduits préparés à l’avance, soit qu’un modeste négociant venu d’Auvergne vous porte pour cinq francs les mille litres qu’il a payés vingt sous, l’utilité pour vous sera la même. L’industriel et le marchand vous mettent également sous la main un bien naturel qui abonde dans la rivière, mais qui sous aucun prétexte ne monterait seul à votre étage.

Faut-il donc le ranger parmi les producteurs, ce parasite porteur d’eau qui ose gagner quatre cents pour cent sur sa marchandise ?

Oui certes ! Et non-seulement lui, mais tous ceux qui nous vendent en détail les denrées que nous ne pourrions acheter en gros.

Il est trop évident que si je possédais un jardin vers le parc Monceaux ; s’il me fallait cinquante mille hectolitres par année pour irriguer un hectare de pelouses, je ne m’amuserais pas à payer l’eau deux sous la voie. En pareil cas, on fait sa provision en gros.

On achète le vin en gros, et aux prix du gros, si l’on a une cave pour le loger et si l’on peut payer la pièce entière. De même un chef d’institution qui fait faire la cuisine pour deux ou trois cents jeunes gens, achète un lot de poisson à la halle et prend plusieurs moutons à la criée. Mais que deviendrait l’artisan, le petit bourgeois, l’ouvrier célibataire, si, à la fin de sa journée, il ne pouvait manger la soupe sans acheter un bœuf, boire un verre de vin sans acheter le double hectolitre, prendre sa demi-tasse sans payer une balle de café ! Les détaillants qui font tous le même commerce que le porteur d’eau, sans toutefois gagner quatre cents pour cent comme lui, nous rendent un service immense. Ils produisent une utilité spéciale qui consiste à mettre trente grammes de café au service de la ménagère qui n’en peut payer cinquante kilos, à donner une côtelette à l’homme qui ne pourrait acheter le mouton tout entier.

Tant mieux pour vous si vous êtes assez riche et assez grandement logé pour n’avoir nulle affaire avec les détaillants d’aucune sorte ! Mais pour la grande majorité des hommes, dans l’état actuel du monde, ils produisent la plus indispensable des utilités. C’est dans ce sens que j’ai dit plus haut : diviser c’est produire.

Mais la liste des producteurs n’est pas épuisée, et il me reste à établir les propositions suivantes :

Guérir, c’est produire.

Enseigner, c’est produire.

Charmer, c’est produire.

Assurer, c’est produire.

Après quoi, je ne désespère pas de vous prouver, contrairement à toutes les déclamations de l’envie, que prêter, c’est produire.

M’accordez-vous qu’entre les biens utiles à l’homme le plus utile est l’homme lui-même ?

Avez-vous accepté le calcul des économistes qui disent : C’est à partir de sa vingt-septième année que l’individu rembourse les avances de la société ?

Pensez-vous, comme J. B. Say et tous ceux qui raisonnent, que le difficile n’est pas de procréer des enfants, mais de les amener à l’âge d’homme ?

Alors vous devez reconnaître que l’art médical, en organisant la lutte contre les causes de destruction qui nous menacent dès la naissance, produit sur terre une somme incalculable d’utilité. Notre vie, selon la définition de Bichat, est l’ensemble des forces qui luttent en nous contre la mort. La nature réclame à toute heure les éléments dont notre corps est fait ; notre existence n’est qu’un emprunt militant, continu, renouvelé sans cesse : on ne saurait coter assez haut cette belle industrie médicale qui protège l’être humain contre tout un monde conjuré.

Parmi les hommes que vous connaissez, en est-il beaucoup que la science n’ait au moins une fois dérobés à la mort ? Partez de là, et dites si le médecin est un plus piètre producteur que l’ébéniste ou le tailleur de pierres ?

J. J. Rousseau et tous ceux qui nous ont mis l’eau à la bouche en célébrant l’état de nature, sont de détestables plaisants. L’état de nature est pour l’homme un état de malpropreté, de privations, de maladies sans nombre et de mort prématurée. Nous connaissons encore un certain nombre de peuplades qui vivent dans l’état de nature. La vie moyenne, sous les climats les plus doux, est chez elle de douze à treize ans. On vit trente-neuf ans en moyenne chez les peuples civilisés de l’Europe. Sans sortir de nos pays, nous pouvons constater une différence sensible entre la vie et la santé du paysan mal soigné, et celle du citadin qui loge à la porte de Robin et de Nélaton.

Cela dit, j’aime à croire que vous ne refuserez pas d’inscrire le médecin au premier rang sur la liste des producteurs.

Si vous accordez cet honneur aux hommes qui nous guérissent, vous ne pouvez le refuser aux gens de bien qui nous instruisent. Plus on sait, plus on peut, nous l’avons déjà dit. Faire des hommes instruits, c’est faire des hommes utiles, et celui qui nous donne le moyen d’être utiles, n’est-il pas utile avant nous ?

Voici ce que je lis dans un traité de morale pratique, qu’il ne m’appartient pas de juger en bien ni en mal :

« Celui qui a planté un arbre avant de mourir n’a pas vécu inutile. C’est la sagesse indienne qui le dit. L’arbre donnera des fruits, ou tout au moins de l’ombre, à ceux qui naîtront demain, affamés et nus. Celui qui a planté l’arbre a bien mérité ; celui qui le coupe et le divise en planches a bien mérité ; celui qui assemble les planches pour faire un banc a bien mérité ; celui qui s’assied sur le banc, prend un enfant sur ses genoux et lui apprend à lire, a mieux mérité que tous les autres. Les trois premiers ont ajouté quelque chose au capital commun de l’humanité ; le dernier a ajouté quelque chose à l’humanité elle-même. Il a fait un homme plus éclairé, c’est-à-dire meilleur[1]. »

Rappelez-vous aussi que le fonds de la civilisation se compose d’outils immatériels, c’est-à-dire d’idées. On peut mettre à la fonte tous les leviers qui existent aujourd’hui ; on peut jeter au feu tous les baquets et toutes les brouettes, disloquer toutes les machines à vapeur, démonter tous les télégraphes : la science, qui est l’âme de tous ces engins utiles, survivrait à leur destruction et les remplacerait en quelques jours.

Donc le travail de tête, comme on dit vulgairement, est pour le moins aussi productif que le travail des bras. Mettez en parallèle un bon gros maréchal qui ferre vingt-cinq chevaux dans sa journée, et un petit vieux mathématicien chétif qui aligne des chiffres et des formules sur le papier ; vous verrez que le plus grand producteur n’est pas celui qui frappe fort.

Ce n’est pas tout. Les sciences et les arts produisent une utilité morale, étrangère et supérieure à leurs applications pratiques. Les travaux qui ont pour effet de redresser nos erreurs, de fortifier notre raison, d’élever notre esprit, d’améliorer notre âme sont aussi productifs en leur genre que ceux qui tendent à faire baisser le prix de la viande ou du pain. L’astronome, le philosophe, le poète, le peintre, le musicien, le sculpteur ne travaillent pas pour satisfaire les besoins primitifs de l’homme, mais ils servent des besoins aussi impérieux, chez l’homme civilisé, que la faim et la soif. Chez l’homme naturel, les besoins naturels sont tout, mais nous ne sommes plus des hommes naturels. Dans notre plus strict nécessaire il entre énormément de superflu. Nous avons besoin de souliers, de chemises et de mouchoirs de poche ; ce n’est pas la nature, mais la civilisation et une civilisation très-raffinée, qui nous impose ces nécessités-là. Nous avons besoin de certitude, de poésie, de musique, de peinture, de comédie, de mille choses dont les hommes se sont passés avant nous, et dont la grande majorité de l’espèce humaine se passe encore à côté de nous. Le Parisien qui a peiné toute une journée éprouve quelquefois le besoin de s’amuser. Dans ce cas, les auteurs et les comédiens qui l’amusent, lui rendent un véritable service : ils reposent son esprit, ils détendent ses nerfs, ils le rendent plus apte à bien travailler le lendemain. Le plaisir est chose utile, et celui qui fabrique notre plaisir est un producteur comme un autre.

Lorsque le pain coûte 25 centimes le kilogramme et que l’entrée à l’Exposition des beaux-arts coûte un franc, vous voyez chaque jour plus de mille individus donner quatre kilogrammes de pain pour une promenade de quelques heures le long des tableaux et des statues. Quand ils sortent de là, ils ont mangé par les yeux leurs quatre kilogrammes de pain. En ont-ils regret ? Non, car ils avaient déjeuné avant de venir, ils sont sûrs de dîner le soir ; le besoin de nourriture leur parlait moins haut, à un moment donné, que le besoin de peinture. Le visiteur qui passe au tourniquet du Salon avoue implicitement, en donnant ses vingt sous, que la production des artistes contemporains lui paraît plus utile à regarder pendant une heure que quatre kilos de pain à dévorer.

Quand Mlle Patti va chanter pour deux mille francs dans le salon d’un financier, elle produit en ouvrant la bouche, une utilité rapide et fugitive, mais qui n’en est pas moins évaluée à deux mille francs par le maître du logis, qui sait compter. La jeune et brillante cantatrice produit réellement, en trois quarts d’heure, l’équivalent de quarante tonnes de fonte à 50 fr. les mille kilos. Le financier qui paye à ce prix quelques vibrations de l’air n’ignore pas que 40 000 kilos de fonte lui feraient plus d’usage. S’il préfère une denrée qui sera consommée aussitôt que produite, c’est qu’il compte en tirer une utilité d’un ordre spécial : le plaisir de ses invités, une réputation de bon goût et de magnificence, quatre lignes dans les journaux. Ces avantages, qu’un maraîcher de Croissy ne voudrait pas troquer contre un panier de carottes, valent deux mille francs à l’estime du financier.

Nous avons vu, dans un temps, les fauteuils du Théâtre-Italien se louer 16 francs par soirée, juste quand l’hectolitre de blé tombait à 16 francs. Le spectateur de l’orchestre, dans l’espace de deux à trois heures, consommait par les oreilles l’équivalent d’un hectolitre de blé, c’est-à-dire le pain qu’un homme moyen absorbe en quatre mois. Pourquoi acceptait-il sans marchander un tel sacrifice ? Parce que l’utilité spéciale produite par le compositeur, le directeur du théâtre et les exécutants, satisfaisait les besoins de son dilettantisme, comme un hectolitre de blé apaise la faim d’un paysan.

La plupart des économistes ont une tendance à mépriser l’agréable et à lui dénier toute espèce d’utilité. Ils oublient que l’utilité est toujours relative aux besoins présents de l’homme, et non de tous les hommes en général, mais de tel homme en particulier. Pour le malheureux affamé, un pain est plus utile qu’un cigare ; pour l’agent de change qui sort de table, un cigare est infiniment plus utile qu’un pain.

J. B. Say, qui était un homme de grand sens, mais qui vivait dans une époque un peu étriquée, rabaisse trop volontiers l’utilité des choses agréables. Il n’admet pas que les lampes allumées dans un salon produisent la même somme d’utilité que les lampes allumées dans un atelier. Il insiste sur l’inutilité des laquais ; il est sévère en général pour les produits de luxe et les superfluités, comme il dit ; il croit que neuf fortunes sur dix se font dans le commerce des denrées de première nécessité.

La vérité est que l’éclairage d’un salon produit une utilité d’un autre ordre que l’éclairage d’un atelier, mais absolument égale aux yeux du maître de la maison. Si vous brûlez pour cinq francs d’huile et pour dix francs de bougie le soir où vous recevez vos amis, vous n’espérez pas que la valeur du produit consommé ressuscitera sous une autre forme dans un autre produit échangeable ; cependant vous payez la même somme, et d’aussi bon cœur, que l’industriel qui éclaire ses ouvriers. C’est que le plaisir produit par cet éclairage équivaut pour vous, dans le moment, à toute autre utilité qu’il aurait pu produire.

Un laquais fait moins de besogne qu’un serrurier. Croiser les bras derrière une voiture, croiser les jambes sur une banquette d’antichambre, voilà, je l’avoue, un sot travail dont les produits n’enrichiront jamais le genre humain. Mais s’ensuit-il que le laquais soit inutile au maitre qui lui paye ses gages ? S’il ne produisait pas la satisfaction d’un besoin artificiel et même ridicule, mais réel, est-ce que personne aurait des laquais ? Le maître a calculé le produit et la dépense qu’un laquais peut ajouter à son train de maison. Le maître sait compter ; peut-être a-t-il travaillé quarante ans de sa vie pour obtenir le droit de jouer stupidement au grand seigneur. Rien ne me prouve qu’il n’a pas été entrepreneur de serrurerie. Le jour où il engage un laquais, il sait bien que ce garçon ne produira pas le même genre de services qu’un compagnon serrurier, mais il en espère autre chose. « Mon ami, dit-il au laquais, j’ai trois cent mille livres de rentes et l’usage qui régit les Français très-riches me condamne à m’entourer de quelques fainéants bien vêtus. C’est un besoin qui m’est venu avec la fortune, veux-tu m’aider à le satisfaire ? Prends-tu l’engagement de ne pas travailler chez moi ? Tu pourrais employer ton temps à faire des serrures ; je te l’achète, je te paye toutes les serrures que tu ferais si tu n’étais à mon service. Non-seulement tu ne travailleras pas, mais je travaillerai pour toi, ou du moins je te nourrirai sur le travail que j’ai accumulé en ma vie : tant j’estime le service que tu vas me rendre en donnant à mon antichambre un faux air de faubourg Saint-Germain ! »

A mesure qu’un peuple se civilise et s’enrichit, ses besoins artificiels croissent en nombre et en exigence, le superflu lui devient plus nécessaire et la clientèle des industries du luxe s’élargit. Et la production des objets de luxe, dès qu’elle trouve un assez large débouché, rend des bénéfices énormes : il y a plus à gagner sur les caprices d’un seul riche que sur la faim et la soif de quarante pauvres gens.

Il est juste d’assimiler aux producteurs tous ceux qui par leur industrie empêchent la destruction en assurant la conservation des biens produits. Assurer, c’est produire.

Vous connaissez le proverbe : Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras. Les proverbes ne sont pas à dédaigner ; ils expriment presque toujours, sous la forme la plus nette, une vérité de sens commun.

Un édifice incombustible vaudrait plus, à mérite égal, qu’un bâtiment exposé à tous les risques d’incendie.

Un capital serré dans les caves de la Banque a plus de prix que le même capital aventuré sans gardien dans les montagnes de la Calabre.

Un héritage incontesté a plus de valeur que s’il était attaqué en justice.

La cargaison rendue au port représente une plus grosse somme que lorsqu’elle flottait au large, exposée à toutes les incertitudes de la mer.

Si vous rentrez du cercle à deux heures du matin, avec cinquante mille francs dans la poche, vos cinquante mille francs sont plus à vous, et par conséquent valent plus pour vous dans les rues où le sergent de ville est à demeure, que dans la plaine de Montrouge où la police ne brille guère que par son absence.

Tous les biens sans exception, y compris la vie humaine, ont plus de prix sous le régime des lois que sous le régime de l’arbitraire et de la violence. L’histoire nous fait connaître des temps et des pays où les hommes n’attachaient plus qu’une valeur insignifiante à leurs possessions et répandaient leur sang même comme de l’eau, tant le despotisme d’un Tibère avait déprécié toutes choses. Un hectare de terrain vaut cent fois plus dans le plus maigre canton de la France que dans le paradis le plus fertile de l’Abyssinie, parce que la propriété est aussi fortement garantie chez nous qu’elle l’est peu dans ce royaume d’Afrique.

Chez les peuples les plus civilisés de l’Europe, il est facile de constater qu’un bruit de guerre, fût-il sans fondement, déprécié tous les produits du travail. Pourquoi ? Parce que la guerre, outre qu’elle fait partout des ruines, remet en question les choses les mieux acquises ; il n’y a de biens solides qu’en temps de paix.

C’est pourquoi tous les hommes qui ont pour industrie d’assurer contre la destruction les produits de notre travail sont les collaborateurs de la production générale. L’avocat qui défend vos droits, le législateur qui les formule, le magistrat qui les consacre, le gendarme qui les venge, sont producteurs au même titre que le laboureur et l’ouvrier des villes. Prendre un loup qui vous mangeait un mouton chaque nuit, c’est ajouter trente moutons par mois à votre bergerie. Les soldats qui protègent nos frontières contre l’étranger ne sont pas des parasites, quoiqu’ils vivent de votre travail et du mien. La solde que nous leur payons est une prime contre l’invasion. Nous passons avec eux un marché où ils risquent plus que nous, car nous ne sacrifions jamais qu’une partie de notre revenu, et ils donnent souvent leur vie.

Je ne parle pas ici des Assurances proprement dites, parce que j’ai l’intention de leur donner une place à part. Elles n’ont pas pour objet d’empêcher la destruction des produits, mais de les reconstituer par un procédé ingénieux au fur et à mesure qu’ils périssent.

Il me reste à prouver une dernière proposition que les vrais économistes admettent comme axiome incontestable, mais que l’école paradoxale a niée tant qu’elle a pu depuis environ vingt ans. Quoi qu’on ait pu vous dire et vous prêcher sur ce point, j’espère vous démontrer facilement que prêter, c’est produire.

Supposez qu’un habile ouvrier ou un savant contre-maître, comme on en rencontre plus ou moins dans tous les métiers, invente un procédé nouveau, plus simple et plus économique que tous les autres. Sa fortune est faite, s’il trouve les moyens d’exploiter sa découverte. Qu’on lui donne cent mille francs pour monter une fabrique, il sera millionnaire avant dix ans. Mais en attendant, il est pauvre ; il n’a pas même les cent francs qu’il faut verser en prenant un brevet. De deux choses l’une : ou il ne trouvera point de crédit et son invention sera perdue pour les autres et pour lui-même, ou un capitaliste lui avancera les cent mille francs dont il a besoin. Dans ce cas, le prêteur a-t-il ou non collaboré à la fortune qu’on va produire ? Oui, car elle naîtra du mariage d’une idée et d’un capital ; oui, car le million serait éternellement resté dans les limbes si personne n’eût fait la première mise de fonds.

Transportez la question dans le commerce, dans l’agriculture, où bon vous semblera. Un modeste employé de rayon se sent apte à réussir dans une grande affaire. Mais il faut de l’argent, beaucoup d’argent aujourd’hui, pour monter une maison solide ; le pauvre garçon n’a que ses appointements et ses petites économies. Plus il est jeune, plus il est pauvre. Si personne ne lui fait l’avance du capital nécessaire, il végétera au service d’autrui jusqu’à la fin de ses jours. Le brave homme qui lui confie cent mille francs, est-il ou non l’auteur de sa fortune ? Oui, pour moitié, car s’il est vrai de dire que les cent mille francs ne se seraient pas décuplés sans le travail du jeune commerçant, il est également certain que ce garçon si bien doué n’aurait jamais produit un million par ses propres forces, sans l’assistance du prêteur.

Voici maintenant un élève de Grignon qui a montré, dès l’école, les aptitudes d’un cultivateur distingué. Que lui manque-t-il pour exercer son talent d’une manière utile aux autres et à lui-même et faire une petite fortune dans l’agriculture ? Deux conditions indispensables : 1o un prêteur qui lui confie une terre à cultiver ; 2o un deuxième prêteur qui lui avance le capital requis pour l’exploitation de sa ferme. Si l’on ne lui prête rien, ou Si l’on ne lui prête qu’un des deux instruments, soit la terre sans le matériel d’exploitation, soit le matériel d’exploitation sans la terre, son bon vouloir et son talent seront à jamais paralysés. Est-ce clair ? Prendriez-vous fait et cause pour cet agriculteur si, après vingt années d’un travail assidu et heureux, il disait :

« J’ai produit à moi seul les récoltes de ces vingt années. Depuis vingt ans, je sue du matin au soir sur cette ferme ; le propriétaire n’y a pas mis la main, il n’est pas môme venu nous encourager d’un coup d’œil. Mon bailleur de fonds, pas davantage ; l’un et l’autre s’amusent à la ville, tandis que je m’extermine pour eux. En vertu du travail que j’ai fait à moi seul, tandis que les autres se croisaient les bras, le revenu de cette terre doit être entièrement à moi. » Votre bon sens, à vous qui êtes désintéressé dans l’affaire, contre-signerait-il un pareil argument ? Non certes ; vous diriez au fermier : « Tu te trompes. Ceux qui t’ont mis en main les moyens de produire sont producteurs à un autre titre, mais au même degré que toi. Le premier était maître de laisser sa terre en friche, puisque la propriété, dans sa définition légale, est le droit d’user et d’abuser. Le second était libre de gaspiller follement tous ses capitaux en dix-huit mois, comme tant de jeunes gens à la mode ; ou de laisser l’argent dans un coffre et d’y prendre au jour le jour la somme nécessaire à ses besoins. Personne n’aurait pu leur imposer une conduite plus sage, car le droit de propriété, comme nous l’expliquerons bientôt, est absolu. Donc le capitaliste et le propriétaire foncier ont collaboré, sans sortir de chez eux, à la production de tes récoltes. Ils y ont trouvé leur compte, j’en conviens, mais toi aussi ; et de part et d’autre c’était justice. Ils ne t’ont pas prêté leur terre et leur argent pour te rendre service, mais pour se servir eux-mêmes ; et toi, tu n’as pas travaillé pour leur payer des rentes, mais pour t’en faire autant que possible. Tous les producteurs produisent en vertu du même principe, qui est l’intérêt personnel bien compris. Le boulanger ne pétrit pas le pain pour nourrir les autres hommes, mais pour gagner son pain lui-même et manger à son appétit. Le maçon ne bâtit pas pour loger le prochain, mais pour payer son terme.

Mais si prêter est synonyme de produire, on peut donc être à la fois un producteur et un oisif ?

Oui.

Si vous répugnez à me croire sur parole, voici un argument personnel qui, j’espère, vous paraîtra sans réplique.

Vous avez produit activement depuis l’âge viril jusqu’à la soixantaine. Pendant ces quarante ans, au lieu de consommer à mesure tous les fruits de votre travail, vous en avez épargné une partie et créé de cette façon un petit capital pour vos vieux jours.

Combien vous reste-t-il à vivre ? Vous n’en savez rien, ni moi non plus. Lorsqu’un homme a pu et a su arriver à la soixantaine, personne ne peut dire où il s’arrêtera. Votre épargne s’élève au chiffre de 20 000 francs, ce qui paraîtra fort beau si l’on songe que vous l’avez prélevée centime à centime sur des gains ou des salaires fort limités. La simplicité de goûts que vous avez eu l’esprit de garder vous permettrait de vivre pour un millier de francs par an : vous pouvez donc, en gardant vos écus dans un tiroir de commode, assurer pour vingt ans votre modeste existence. Mais si vous atteignez la centaine ! cela s’est vu. Il faudrait donc mourir de faim, ou vous ensevelir dans un hospice pour achever misérablement vos vingt dernières années ?

D’autre part, vous avez des enfants. Ils travaillent comme vous, ils gagnent leur vie à votre exemple ; mais vous ne seriez pas fâché de leur transmettre votre petit capital. Vous croyez même que cet argent leur appartient en quelque sorte. Pourquoi ? Pour deux raisons. D’abord, en leur donnant la vie, vous avez contracté l’engagement moral de leur rendre la vie aussi facile que possible, dans la limite de vos facultés. Ensuite, vos enfants ont contribué dans une certaine mesure à la production de votre épargne. Le bonheur d’être père, la conscience de devoirs nouveaux, le désir de voir prospérer cette famille a doublé votre énergie : vous avez travaillé de meilleur appétit que si vous aviez été seul ici-bas. Plus de cent fois l’idée des enfants vous a protégé contre une dépense inutile ou nuisible ; vous vous êtes arrêté sur le seuil du cabaret ou du café, en pensant aux petits. Donc vous seriez bien aise de trouver une combinaison qui garantît indéfiniment le repos de votre vieillesse sans déshériter ceux qui vous sont chers.

Sur ces entrefaites, un emprunteur se présente et vous dit :

« Monsieur, j’ai votre affaire. Le petit capital que vous avez amassé rapportera sans peine dix pour cent entre mes mains, dans une bonne industrie. Avec les instruments que la nature m’a donnés, je ne serais pas sur de gagner mon pain quotidien ; avec vingt mille francs, je me fais fort d’en gagner annuellement deux mille. La moitié du produit sera pour vous, comme il convient, puisque vous me fournissez un instrument indispensable, un outil sans lequel il me serait impossible ou difficile de vivre. »

L’offre vous paraît équitable, vous signez. Le travail fait vient en aide au travail à faire. Un homme qui, sans vous, n’aurait pu s’employer que comme journalier ou manœuvre, devient, par votre fait, artisan ou marchand. Vous vous réjouissez d’avoir pourvu à toutes vos nécessités futures sans faire tort d’un centime aux héritiers que vous aimez.

Mais supposez que, vingt ans après, votre emprunteur, grisé de paradoxes économiques, se présente chez vous avec tous vos reçus et vous dise : « Vous m’avez prêté en une fois 20 000 francs ; je vous ai rendu, en vingt fois, 20 000 francs ; nous sommes quittes. » Votre premier mouvement sera de crier au voleur ! « Non, répondrez-vous, nous ne sommes pas quittes ; tu ne m’as pas rendu un centime de ce que je t’ai prêté. J’ai mis à ton service un instrument de production ; tu as, suivant nos conditions, et selon l’équité, partagé les produits avec moi ; mon capital me reste. Tu n’y saurais toucher sans commettre un sacrilège, car ces 20 000 francs sont faits des deux choses les plus respectables au monde, le travail et les privations d’un honnête homme. »

J’avoue que tous les genres de production ne sont pas également laborieux. Par exemple, un fils de famille qui possède dix maisons sur le pavé de Paris travaille moins dans sa journée que ses 150 ou 200 locataires. Le prêteur en général travaille moins que l’emprunteur ; il gagne quelquefois autant, ou même davantage. Louer la terre au laboureur est moins pénible assurément que labourer la terre. Mais nous expliquerons, en parlant des capitaux, comment un homme peut hériter légitimement du travail de cent autres, et comment les plus pauvres d’entre nous sont eux-mêmes des héritiers sans le savoir.

Pour le moment, je me borne à faire ressortir une conclusion qui a son importance. C’est qu’un homme ne peut vivre sur terre qu’à la condition de produire.

Si vous n’avez trouvé aucun capital entre vos langes, vous êtes condamné à procurer la satisfaction de tous vos besoins par une production personnelle. Il faut que vous fassiez vous-même votre abri, vos vêtements, vos aliments et le reste, sous une forme ou sous une autre. Un laboureur ne fait pas ses habits, mais il fait plus de blé qu’il n’en peut consommer lui-même, et du surplus il s’achète des habits ; un tailleur ne fait pas de blé, mais il fait plus d’habits qu’il n’en peut user dans sa vie, et du surplus il s’achète du pain. Tous les travailleurs de ce monde sont dans le même cas : vous voyez même des bijoutiers qui de leur vie ne porteront jamais un bijou, mais qui se fabriquent du pain, du vin, de la viande, des chapeaux, des chaussures, à force de polir et de ciseler le bijou.

Les héritiers du travail accompli, ou les capitalistes, ne peuvent s’assurer un revenu normal qu’en mettant leurs capitaux au service d’autrui, c’est-à-dire en servant sans fatigue, mais non sans utilité, les producteurs qui les entourent. L’intérêt leur commande de prêter toujours et toujours. Le propriétaire de maisons qui ne trouve pas de locataires est aussi gêné qu’un ouvrier sans ouvrage, et par la même raison. Il a besoin de produire pour vivre.

Vous me direz qu’il peut vendre son immeuble et placer l’argent qu’il en tirera. Oui, mais prêter des capitaux ou prêter des logements, c’est toujours rendre service, et par conséquent produire. Un capitaliste qui ne voudrait obliger personne et prendrait le parti de manger son capital au jour le jour, se nuirait surtout à lui-même. J’hérite de 100 000 francs ; une combinaison très-morale, et jugée telle par l’universalité du genre humain, me permet de consommer chaque année la vingtième partie de mon avoir (soit 5000 francs) sans diminuer d’un sou ma petite fortune. Pour arriver à ce résultat, je n’ai qu’une chose à faire : prêter mon capital aux hommes laborieux qui en ont besoin. Moyennant quoi, j’ai la certitude de jouir d’un revenu constant jusqu’à ma dernière heure, dussé-je vivre cent ans et plus ; je suis sûr de transmettre à mon fils le patrimoine que mon père m’a laissé ; j’ai la conscience d’être utile, sans bouger les bras, et de coopérer à la grande production du bien sur la terre.

Supposez que par un égoïsme poussé jusqu’à la folie, je refuse de mettre cet argent à la disposition des autres hommes. Je ne suis plus producteur et désormais je ne rendrai service qu’à moi-même. Mais quel mauvais service ! Dans vingt ans, je serai totalement ruiné, sans avoir augmenté ma dépense. Les ressources me manqueront, juste au moment où elles me seraient le plus nécessaires. Mes enfants m’accuseront d’avoir anéanti sans profit pour personne la modeste provision de leur existence. La société me blâmera d’avoir détruit stupidement le produit d’un travail que je n’avais pas fait. Ma conscience me reprochera d’avoir désarmé le genre humain d’un outil de production et de richesse. Et je reconnaîtrai à mes dépens que le refus de produire est le suicide des capitaux.

Il y a cependant des hommes qui gaspillent leur capital au lieu de le prêter aux travailleurs.

Sans doute. Il y a aussi des insensés qui montent sur l’Arc-de-Triomphe et se précipitent du haut en bas. La société humaine ne peut pas toujours empêcher ces folies. Mais quand un homme est convaincu de monomanie suicide, on l’enferme à Charenton. J’y ai vu mettre un brave garçon qui ne pensait pas à se tuer, mais qui avait semé une partie de son patrimoine à pleines mains le long des Champs-Élysées. Les médecins déclarèrent qu’il était atteint de prodigalité incurable, et qu’il fallait le protéger contre lui-même.

On n’use pas de la même rigueur envers ces autres monomanes qui séquestrent leur capital dans une armoire ou dans un trou. Ceux-là, pour se donner de temps à autre le plaisir malsain de voir et de toucher des métaux précieux, détiennent dans la stérilité un instrument de travail. La manie de thésauriser aboutit presque au même point que la prodigalité. Dans un pays où 100 000 francs placés à cinq se doublent en 14 ans et 75 jours, l’avare qui enfouit cette somme dans son jardin fait la même folie que messieurs les fils de famille quand ils gaspillent 100 000 francs. Seulement, le prodigue dévore en un an, peut-être en six mois, 100 000 francs nés et acquis, tandis que le thésauriseur met 14 ans et 75 jours à manger par les yeux 100 000 francs en herbe. A la fin de l’opération, le prodigue n’a plus 100 000 francs qu’il avait ; l’avare n’en a que 100 000 quand il devrait en avoir le double ; l’un a détruit 100 000 francs réels et l’autre 100 000 francs virtuels : la folie de ces deux hommes se solde en dernier lieu par un chiffre identique.

Mais le thésauriseur est moins nuisible que le prodigue : s’il empêche ses capitaux de produire, du moins il les conserve tels qu’il les a reçus. Et pour les conserver intacts au milieu des nécessités incessantes de la vie, il est forcé de pourvoir à ses besoins par un travail personnel. Ayez dix millions enfouis dans votre cave, vous mourrez de faim sur ce trésor si vous ne travaillez pas pour vivre. Plus vous vous obstinez à détenir un capital improductif, plus vous êtes forcé de produire par vous-même.

Heureusement il y a fort peu de capitalistes qui refusent de prêter. Ceux qui préfèrent gaspiller ou enterrer leur bien font exception et ne sauraient en aucun cas faire école. Le trésor de l’avare devient productif à la mort de son maître. Les jeunes insensés qui ont prodigué leur patrimoine se mettent tous à chercher un emploi, c’est-à-dire un travail utile. Ils deviennent producteurs malgré eux, sous peine de mourir de faim. Alors ils voient par une douloureuse expérience combien il est difficile de produire la moindre chose par soi-même, sans l’aide des capitaux, et ils se reprochent amèrement d’avoir détruit un de ces précieux instruments.

Toute la logique de la vie humaine est formulée en trois mots : produire pour consommer. Notre raison et notre justice se révoltent à l’idée d’un homme qui consommerait perpétuellement sans rien produire. Que les enfants consomment à crédit, tout le monde le comprend ; que les vieillards achèvent de consommer ce qu’ils ont produit dans l’âge viril, c’est justice ; que le travailleur se repose quand il est las et consomme en partie les excédants de sa production, rien de mieux. Mais celui d’entre nous qui vivrait volontairement sur le travail d’autrui et prendrait part aux biens utiles sans y rien ajouter serait un véritable parasite.




  1. Le Progrès, Hachette, 1864.