Œuvres posthumes (Verlaine)/Souvenirs/Onze jours en Belgique

Œuvres posthumesMesseinPremier volume (p. 171-176).

ONZE JOURS EN BELGIQUE


Maintenant que tout est ou semble être fini chez nos voisins Wallons et Flamands, en fait de troubles et de commencement de guerre civile, voudra-t-on permettre à un pur artiste, invité à une tournée de conférences dans différentes villes belges, de donner brièvement et comme à vol d’oiseau ses quelques impressions de voyage ?

Mais avant d’entrer dans le vif de mon sujet, qu’on me laisse féliciter ici la sagesse des représentants et des sénateurs belges qui, forcés par un courant irrésistible, en effet, d’opinion, ont cru devoir admettre chez eux le Suffrage universel aux seules telles conditions par lesquelles il est susceptible de servir efficacement. Le vote plural par les conditions graduées d’âge éclairé, de fortune indépendante et de capacité intellectuelle me semble parfait, point chimérique, et si nos voisins, même les plus pauvres d’entre eux, s’y tiennent, j’estime fort qu’ils feront bien…

Inutile, n’est-ce pas, de vous raconter mon voyage de Paris à Charleroi où je devais débuter… comme orateur en ces régions. L’assez triste morceau de France, si intéressant qu’il soit à beaucoup de points de vue autres, qu’il faut traverser pour aller jusque-là, m’a par trop rappelé le mot d’Alexandre Ier de Russie, d’après Chateaubriand : « Dieu, que la France est laide ! » C’est vrai que ce Tsar n’avait vu que ce coin industriel et richement, mais platement, agricole de notre pays.

Mon arrivée à Charleroi dans une famille exquise ne m’en a pas moins fait ramentevoir de quelques vers écrits par moi… en 1872.


Dans l’herbe noire
Les kobolds vont,
Le vent profond
Pleure, on veut croire…

Plutôt des bouges
Que des maisons…
Quels horizons
De forges rouges…

· · · · · · · ·

On sent donc quoi ?
Où Charleroi ?

· · · · · · · ·

Ô votre haleine,
Sueur humaine,
Cri des métaux !…


Du reste, succès de « bon aloi » mien, au théâtre, s’il vous plaît, où ma conférence prit place, devant 1.500 personnes, entre un concours d’harmonies des environs et une tombola.

De Charleroi à Bruxelles, la route est courte et peu intéressante, sinon qu’on passe par Waterloo, et son site superbe gâté, selon d’ailleurs la parole d’un connaisseur, lord Wellington, par l’absurde monticule que surmonte un lion auquel ceux de L’Institut n’ont rien à envier… que le grand air.

Bruxelles ! J’y vécus jadis beaucoup trop. Peu au fond de changement depuis 21 ans. Un boulevard central assez semblable à notre avenue de l’Opéra, une Bourse luxueusement laide ; en revanche, un babélique palais de justice, sombre intérieurement, comme sied, mais énorme et emphatique à l’extérieur, avec, tout en l’air, tout en l’air, un dôme trop petit dans l’espèce et trop ou trop peu doré, mais le tout en somme d’un grand effet. Si cela peut vous intéresser, vous dirai-je que ma quatrième conférence à Bruxelles eut lieu dans une chambre de correctionnelle, l’orateur à la place du greffier, au-dessous du tribunal… absent « pour une fois » au milieu d’environ 200 avocats, « le jeune barreau » ?

Je ne connaissais pas Gand : belle ville fortement flamande avec deux curiosités principales, sa basilique de Saint-Bavon et ses béguinages. Un béguinage, c’est comme qui dirait une petite ville en forme de cour carrée aux maisons espagnoles, toutes bâties plus pittoresquement l’une que l’autre, renfermant de dignes dames mi-religieuses, mi-laïques, logées chacune chez soi, — possédant une véritable église paroissiale, et des chapelles dédiées un peu à tous les saints et à toutes les saintes du Paradis. J’ai beaucoup admiré ces chères et discrètes personnes et j’envie leur bonheur de tout mon cœur…

Anvers, déjà connu de moi, m’a causé une désillusion grande ; on en a démoli les trois quarts pour édifier de stupides maisons stucquées à l’anglaise. Il est vrai qu’on a agrandi le port, mais ce m’est une médiocre, sinon triste consolation… Je ne vous parle pas du musée que vous connaissez certainement et qui est, n’est-ce pas, de toute beauté.

Ce qui m’a le plus intéressé là-bas, ce sont les enterrements ; corbillard où « tant d’or se relève en bosse » qu’on n’y saurait consentir au premier abord, lanternes aux quatre coins comme pour un gala, et sur le cercueil, un drap rouge et or. À la longue, on s’habitue à ces pompes funèbres qui, du moins, symbolisent — un peu prématurément, possible — la gloire éternelle due… pourtant au seul juste devant Dieu !

Liège, que j’avais vue aussi, — tenez, le jour même de la chute de M. Thiers en 1873, cela ne me rajeunit guère, et Dieu sait quel bourvari dans cette ville toute française (ou croyant l’être) ! — Liège, elle, n’a pas changé. Du reste, pourquoi l’aurait-elle fait ? N’a-t-elle pas toujours, outre ses monuments, son palais de justice et ses curieux cloîtres, ses bords admirables de Meuse et son Mont-de-Piété, qui vaut le voyage ? C’est peut-être, en plein pays wallon, l’échantillon le plus flamand de toute la contrée, y compris Amsterdam lui-même.

Mes huit conférences projetées se trouvant terminées juste à la veille de la mi-carême parisienne, et la mi-carême belge n’éclatant que le dimanche « ensuite », moi qui n’aime plus ces fêtes beaucoup, je résolus d’accomplir un des plus chers (et bien modestes, vous allez voir) vœux de ma pauvre vie, je résolus de passer ce jour… et le suivant à Bruges. Ô la plaisante ville aux carillons si doux, si berceurs, pour qui sans nul doute furent faits ces vers, dès lors ressuscités pour moi, de Victor Hugo :

J’aime le carillon dans tes cités antiques.
Ô vieux pays gardien de tes mœurs domestiques.

Ô l’aimable cité, dormante et non pas morte, suivant le bien trop pessimiste Rodenbach ! ô ses canaux sans navigation, mais non pas sans cygnes ! ô le tout petit béguinage, et le tout petit musée de l’hôpital (si amusant de calme et de bonne vétusté) et quels Memlings ! et ô surtout — même après les hautes tours et les maisons bellement bizarres, parfois presque ou tout à fait mystérieuses, même après tout cela, — le Musée de dentelles, qu’il faudrait la main d’une belle dame qui serait fée pour oser décrire…

Ce devait être ma dernière impression de Belgique entre mille autres charmantes de la part des choses… et encore plus, s’il est possible, des gens.

Aussi, à une dame d’ici qui me boudait un peu depuis mon retour, — pourquoi, mon Dieu ? — ne pus-je m’empêcher, vieux fou que je suis encore et déjà, de dire… sur son album :

On fait de la dentelle à Bruges,
Mais on fait risette à Paris.