Œuvres posthumes (Verlaine)/Souvenirs/Mes hôpitaux

Œuvres posthumesMesseinPremier volume (p. 189-193).

MES HÔPITAUX (Notes nouvelles).


On pourrait appeler cette semaine celle des visites. Trois jours où les parents, amis et « connaissances » des malades peuvent serrer la main aux tristes reclus, les embrasser et les baiser selon le degré d’intimité. C’est qu’une fête concordataire nous est échue en dehors des dimanche et jeudi de rigueur pour l’entrée libre des étrangers. Précisément ces jours-là, il est rare que je reçoive du monde, étant « porté sur le mouvement », c’est-à-dire pouvant avoir des visiteurs tous les jours indifféremment. Je profite de ces heures de loisir pour observer un peu à ma droite et à ma gauche et mon temps n’est pas toujours complètement perdu, tant le populo, j’entends l’honnête populo parisien, a d’expansion, d’abandon naïf sous son air gouailleur dans la libre expression de ses sentiments, presque de ses sensations. Et que de nuances, d’intéressantes et pourtant, pour parler ainsi, cousines divergences parmi ces variées manifestations de la vraie âme démocratique qui a bien, elle aussi, avec ses prétentions, dès lors absurdes, à l’absolu dans la justice, liberté, égalité, fraternité, et autres formules, avec ses préjugés voltairiens sans le savoir et tous ses sots emballements vers quel idéal pour « travailleurs », ses délicatesses, ses exquisités, sans compter ses ridicules, combien innocents et gentils à force d’être intenses ! D’abord, ce qui caractérise ces fêtes, ces véritables fêtes bihebdomadaires pour ces pauvres braves gens, c’est le nombre du personnel, je veux dire du public. Il y a des lits autour desquels j’ai vu, pas plus tard qu’hier, une bonne quinzaine au bas mot de camarades d’atelier, en dehors bien entendu de la bourgeoise et des gosses. Et c’était tellement encombrant qu’un d’entre la société, en manière d’apologie, encore que d’autres lits fussent quasiment aussi circonvenus, s’écria : « C’est rigolo. On dirait un enterrement. — Moins le bistro », observa doucement le malade en gaieté d’avoir tant de sympathie, peut-être un peu curieuse, autour de lui. Et, les trois heures sonnant, heure de la sortie, tous ou presque tous, en lui serrant la main, de lui remettre qui un paquet de tabac, qui quelques cigares inséparables, qui des oranges et quelques-uns trois ou quatre pièces blanches.

Par contre, bien triste le lit qu’on ne visite jamais, plus triste encore le malade qui en est le titulaire. — Néanmoins, il n’est pas rare qu’on lui parla, qu’un des visiteurs, qu’une surtout et plutôt des visiteuses d’à côte ou d’en face s’inquiète de sa santé, lui passe même quelque douceur, tant le peuple parisien, bien pris et un peu trié, est bon.

D’ailleurs, en dehors des particularités ci-dessus, curieux et curieux les visiteurs de cet ordre. Les premières nouvelles données et reçues, les cordialités épuisées, c’est une procession aux fenêtres des femmes, des enfants et de quelques hommes. Des oh et des ah, des « Tiens ! » et des « Viens donc voir… Le chemin de fer de ceinture qui passe toutes les cinq minutes. Ça doit être bien gênant pour dormir… Mais c’est bâti sur pilotis ici. Est-ce solide au moins ?… » Et les fidèles restés auprès du malade, n’ayant plus rien à lui dire ni à se dire entre eux, se taisent et laissent errer leur regard, qui commence à s’ennuyer, sur la salle, sur les lits, dévisagent les divers élèves machabées et font des réflexions — quelles ? — sotto voce.

Moins touchante, si, touchante aussi, dans un tout autre genre la visite que faisait tous les jours réglementaires, de une heure sonnant à 3 heures et des minutes, une belle fille, ma foi, dans les vingt-quatre, vingt-cinq ans, à un épouvantable petit souteneur de dix-sept ans au plus, naguère traité à la chirurgie pour un coup de revolver reçu dans une rixe de bal musette, depuis en médecine pour une autre maladie, vénérienne des mieux caractérisée. La pauvre fille, arrivée toujours la première, apportait à son affreux avorton d’amant de l’argent, des victuailles — et des fleurs. Ô fleurs ! Un jour qu’elle tardait de deux ou de trois minutes, il s’écria : « C’que j’te la scionnerai à la sortie !… »

Moi, puisque ce moi qui est mon poison m’est présent pour toujours comme un remords, comme je viens de le dire, j’ai la faculté de recevoir tous les jours, et mes amis viennent de préférence en dehors du règlement. Ce qui fait que je puis les promener dans le jardin et causer à l’aise. Les jours réglementaires on est forcé de rester au lit et c’est dans cet appareil qu’on est visible.

En outre d’une admirable chère amie qui n’a pas peut-être en, en moyenne, deux ans pleins d’hôpital mien, manqué dix fois de me visiter, — quelques amis, faits par moi le plus rare possible par voie d’adresses non données à d’aucun, des amis de derrière les fagots et les ragots, charment ma solitude de leurs potins moins littéraires qu’autres, car ils connaissent mon manque de goût pour les premiers. On l’unie des pipes, on va ainsi jusqu’à la soupe de quatre heures et l’on se sépare meilleurs camarades vraisemblablement qu’en ville.

Ah ! tandis qu’il s’agit de visiter, qu’elle vienne donc bientôt, sinon tout de suite, la grande attendue, un dimanche ou un jeudi, ou tel jour de la semaine qu’il lui plaira, me parer enfin des fleurs qu’il faut — point surtout de rhétorique ! — et pareil, moi, dès lors, à la victime antique, à mon tour me scionner !

Car on se lasse des meilleures choses, fùt-ce de la vie en ces conditions si charmantes que je crois bien que c’est moi qui me les suis faites, au fond.