Œuvres posthumes (Verlaine)/Souvenirs/L’obsesseur

Œuvres posthumesMesseinPremier volume (p. 252-257).

L’OBSESSEUR


Je ne sais ma foi pas trop pourquoi ma mémoire se reporte à un temps si ancien sur un objet au fond si peu intéressant pour elle qui en a vu tant d’autres.

Quoiqu’il en soit, je veux me débarrasser de cette espèce de préoccupation, en mettant sur le papier la très simple histoire que voici.

J’étais pensionnaire à l’institution… qui nous conduisait deux fois par jour au lycée… Sans grandes relations avec mes camarades, pour la plupart garçons assez insignifiants, deux pourtant d’entre eux attirèrent bientôt mon attention, non point par leur amitié, car ils n’avaient pas l’air de se plaire beaucoup, moins encore pour leurs sympathies, leurs goûts communs, car ils ne semblaient s’entendre sur quoi que ce soit, ni même par leurs habitudes courantes, ou leurs manières, car l’un était un intarissable bavard, mal intéressant et des plus lourds, d’ailleurs, tandis que l’autre, un distrait, un rêveur, restait volontiers taciturne, mais pour leur inséparabilité, si l’on me permet ce mot non encore inscrit au Dictionnaire de l’Usage et qui n’aspire point à y prendre place. Dès huit heures du matin, quand on se mettait en rang pour aller au lycée, l’externe (c’était un externe que l’écolier si bavard et si ennuyeux) ne manquait pas d’aller se mettre auprès de l’interne (interne était le lycéen taciturne). Et quelles nuances entre gamins implique cette différence despote de situations sociales en miniature ! — En route, le bavard, invariablement vêtu d’un paletot bleu montagnac, nuance insipide, n’est-ce pas ? et coiffé d’un de ces chapeaux melons roux, déjà en usage, mais porté droit sur la tète, marchait en crabe et tout en pérorant combien fadement ! poussait, selon le hasard de la place, son malheureux et trop patient compagnon, engoncé dans une tunique trop large, avec un képi tout cabossé sur sa tête, contre les boutiques ou vers le ruisseau. Le pauvre garçon répondait oui, non, à ces torrents d’eau tiède que déversait l’autre : tant qu’ils furent enfants, en 7e, en 6e, ces conversations, ou plutôt ces monologues, avaient trait, par exemple, à des encriers nouveau modèle, à des plumes chics, à des buvards de première qualité, à des gommes pour le crayon et l’encre, superlatives. Tout cela débité d’une voix blanche, sans intonation ni rien pour accrocher l’oreille un peu.

Plus tard, en seconde, en rhétorique, ce fut une autre fête pour le pauvre Taciturne qui ne rêvait que poésie et que l’horreur du baccalauréat à préparer n’empêchait pas de lire, de droite et de gauche, de forts fragments de la littérature d’alors. L’autre ne lui parlait que de romans étrangers commerciaux, que de traductions de livres de voyage (les livres de voyages, uniquement de voyages).

Je me demandais souvent pourquoi le Taciturne, un garçon intéressant en somme, n’envoyait pas promener cette scie vivante, ce crampon, ce fléau venu de Paris, et je m’en ouvris un peu à lui.

— Que veux-tu ? me répondit-il, il m’a dompté, je suis sa chose, comme on est la chose d’un chien hargneux ou d’un chat pelé qu’on garde par habitude, sans s’y intéresser et surtout, ô surtout sans l’aimer.

Ces comparaisons disgracieuses, et principalement cette répétition « et surtout, ô surtout sans l’aimer », me frappèrent sans m’éclairer alors sur le mvstère de cette domination d’un sot sur un intellectuel. Plus tard, je reconnus et saluai dans cette conduite pusillanime en apparence, une indifférence, un insouci des ambiances non sans sa fierté, une paresse plutôt noble, — de bon dandysme…

La vie, comme de juste, nous sépara, ou plutôt me sépara du Taciturne, car je ne me rappelle pas avoir, en ce temps de notre première jeunesse, échangé une seule parole avec son obsesseur. Un jour, par le plus grand des hasards, je rencontrai ce bon garçon, et, après les premiers mots de reconnaissance et de sympathie, je lui demandai s’il voyait toujours un tel.

— Ne m’en parle pas. Je ne sais par quel miracle me voici libre aujourd’hui. Le misérable me fréquente plus que jamais, m’abrutissant maintenant de ses gandineries, courses, crocket, cricket (la bicyclette ni le five o’clock ni les records n’étaient pas encore à la mode, sans quoi mon pauvre camarade en eût probablement vu de plus grises encore). Il connaît, dit-il, telle fille, marcheuse au Châlelet, et un directeur auquel il réserve un drame scientifique. Ô le monstre ! Il me passe parfois des envies de le tuer. Que de fois n’ai-je pas eu l’idée de le précipiter de la fenêtre mansardée de ma très haute chambre. Dernièrement, à l’étage du café des Variétés où je vais quelquefois, j’ai failli le précipiter à travers l’une des grandes glaces-fenêtres sur le boulevard…

Il me quitta, l’air vraiment égaré.

Quelques mois après je fus accosté par l’obsesseur qui me reconnut sur le champ. Et moi donc, si je le reconnus ! il n’avait pas changé depuis le lycée. C’était toujours la même face rose, imberbe, avec dents malsaines, aux yeux bleus de littérale faïence.

— Ah, pauvre cher, me dit-il, sais-tu ce qui est arrivé dernièrement à X. ? D’abord, sais-tu qu’il vient de mourir ?

— Ah bah ! et de quoi ?

— Dans un accès de folie furieuse. Ça avait commencé par une scène affreuse avec moi. Il voulut, devant cent témoins, dans un restaurant, m’étrangler et peu s’en fallut que je n’y passasse… On le soigna chez un pharmacien, car il donnait tous les signes de l’aliénation mentale ; après lui avoir donné les plus forts calmants, on l’envoya d’urgence à l’infirmerie du dépôt. De là, son état ne faisant qu’empirer, il fut dirigé à Ville-Evrard, où j’obtins pour lui un régime un peu meilleur que le commun… Je ne suis pas riche ! On fait ce qu’on peut… De plus, j’eus l’autorisation de l’aller voir tous les deux jours. Dès qu’il me voyait, il reculait au fond de la chambre à barreaux, et me tournait le dos, semblait faire tout ses efforts pour renverser le mur et fuir.

Est-ce étrange ! Un garçon si doux, si calme et qui m’aimait tant ! Avant-hier j’appris sa mort par congestion. On L’enterre demain à 11 heures. Train à toute heure à la gare de l’Est. Viens-y donc ?…

La guerre survint. Je sus, par qui déjà ? que lui-même, l’obsesseur, monstre sans le vouloir, avait été tué d’un éclat d’obus, au plateau d’Avion où il servait comme mobile.

Puisse au moins son ombre obséder à son tour l’artilleur au casque à boule qui lui a valu ces loisirs !