Œuvres posthumes (Verlaine)/Histoires comme ça/Deux mots d’une fille

Œuvres posthumesMesseinPremier volume (p. 319-344).


DEUX MOTS D’UNE FILLE


I


Il s’était dégradé depuis belle lurette. Je veux dire qu’il vivait chez de petit peuple, dans un garni dont sa dèche, bien qu’ancienne, n’excusait pas les promiscuités.

Aussi vous avait-il de ces théories ! Un jour ne me dit-il pas :

— Mon cher, ces filles et leurs amants ne sont pas ce que l’on pense. Il y a chez les unes un dévouement et un héroïsme, chez les autres une chevalerie, oui, une che-va-le-rie et une tendresse qu’on chercherait en vain ailleurs. Certes, il y a des sous-entendus à ces vertus. Mais quelle médaille… ? Est-ce que la plus belle fille… ? L’argent a, je le reconnais, sa très forte part dans ces existences irrégulières. Mais dans les régulières, d’existences ? Et encore, voler à coups de poings, de sortie de bal ou de couteau, que peut châtier un revolver, s’approprier par des sourires et des caresses le porte-monnaie d’un imbécile, au risque de plus de mois à Saint-Lazare que de juste, n’est-il pas plus noble, oui, noble, et plus gentil que d’accaparer en gros ou d’escroquer en détail ? J’aime, je l’avoue, ces beaux jeunes hommes à qui les chroniqueurs judiciaires décernent sans discerner la même tête ignoble, nos pères eussent écrit, patibulaire. J’adore ces vaillantes de la Joie à qui ta Société n’a rien à reprocher, elle qui ne fait que pressurer, emprisonner, enrôler, marier pour divorcer, saisir, guillotiner, et tout ! — que de vendre du plaisir, et de quel plaisir ! de celui qu’ont chanté tous les poètes, qui sur terre est, avec la vertu, l’unique bonheur, pour quoi périt Troie et à quoi nos arrière-petits-fils devront de vivre. Et même, à ce propos, ces charmantes compagnes d’oreiller nous tiennent quittes des conséquences. Que de peine aussi se donnent-elles pour nous plaire en toute sécurité nôtre ! Dessus et dessous de toilette, le teint fait, toujours prêt, la bouche et les yeux perpétuellement sur l’exquis qui-vive. Quant à leurs amants, des chevaliers, te répéterai-je à satiété, puisque te voilà branlant ta tête de saint Thomas bourgeois. Je te raconterai, quand tu voudras, des choses d’une authenticité terrassante. Mais, tiens, laisse-moi te chantonner — en attendant de l’entonner ces épopées — une modeste idylle où je jouai mon bout de rôle…

Ici je coupe la parole à mon ami qui, sans doute, nous en baillerait par trop de trop belles, et je vais vous donner à la troisième personne, et tout bonnement, son récit qui vous eût été, sans nul doute, lyrique à l’excès.

L’hôtel garni en question était, en dehors de ses chambres pour ouvriers, tout petits employés et déclassés, une très peu vague maison de passe. Des filles en carte, en outre, y avaient leur « carrée » en propre, avec amant ou maîtresse, ou rien dedans. L’une d’elles qui couchait seule, une fois le « truc fait », eut avec mon ami, alors en possession ou en pouvoir de femme (et à propos de cette maîtresse participant à l’entretien), une altercation assez, violente à l’issue de laquelle elle donna immédiatement congé, « ne voulant pas, cria-t-elle, car elle était soûle, être insultée impunément par deux vaches ! » À quoi l’irascible garçon que la présence de sa femme gonflait encore, — tel un dindon — répliqua : « Va dire à ton m.... que je ne réponds pas aux p..... » Quelque temps après, naturellement, il se brouillait avec la belle, cause de tout ce tapage, une grande brune assez insignifiante, puis tombait gravement malade. Sa maladie dura six mois au bout desquels une rapide convalescence lui remit en tête quelle foule d’idées, et qui est-ce qui lui trottait le plus dans sa diable de cervelle ? Parbleu ! la femme à l’engueulade, la p..... de l’été dernier. Cœur humain !

C’était une imperceptible blonde, d’un blond ardent merveilleux. Sa tête va comme je te pousse n’était pas désagréable avec son nez trop à la retroussette, son teint haut de buveuse habituelle et ses cils un peu de lapin blanc. Elle portait, à l’époque dont se souvenaient les sens commençant à s’étirer de l’alité, une camisole rouge à pois blancs, sur une jupe pareille. Tout ça lui donnait l’air d’un petit incendie, et c’était très ragoûtant. Aussi fut-ce un bon moment pour X. (il s’appelait ainsi) quand il apprit par son logeur que Mlle Marie avait reloué chez lui. Sur le champ il se fit faire sa chambre à fond et changer de draps, commanda un bon souper à deux pour vers six heures du soir, et s’arrangea de façon à ce que l’infante voulût bien venir dans les environs de cette heure-là.

Un énorme feu de charbon anglais flambait dans la large grille, et la réverbération en dansait gaîment, on eût dit malicieusement, sur la longue étagère d’en face surchargée de livres, dont pas mal de mystiques, sur le marbre et les cuivres de la commode, et jusqu’au plafond tendu de papier gris clair à fleurs violâtres. X. était dans son lit tout blanc qu’entouraient d’immenses rideaux vert sombre et ponceau. Sa chevelure assez clairsemée sentait bon la pommade, et de la brillantine parfumait sa barbe rare. Une chemise très fine, non amidonnée, son seul luxe de jour et de nuit, drapait son torse et ses bras amaigris mais encore dodus, car, comme Hamlet, il était gras. Une étincelle gaillarde pétillait dans ses petits yeux à la chinoise.

On frappa.

— Entrez.

La dame entra. Robe noire, pèlerine en faux astrakan, foulard écarlate autour du cou.

Ce dialogue s’engagea :

— Bonsoir, monsieur Ernest.

— Bonsoir, mademoiselle Marie. Et comment allez-vous depuis que je n’ai eu le plaisir de vous voir ?

— C’est à vous qu’il faut demander cela, mais je suis heureuse de vous voir si bonne mine.

— Oui, ça commence à r’aller. Faut espérer que ça rira, comme on dit chez moi. Dit-on comme ça chez vous ?

— Pour aller mieux, pour ça ira mieux ? Non, on dit aller mieux, ça ira mieux. À propos, êtes-vous toujours fâché après moi ?

— Et vous ?

— Moi ? — Oui.

— Non.

— Eh bien, ni moi non plus.

— Alors si on soupait ?

On soupa sur une petite table toute servie que Marie approcha du lit d’où X. mangea sur ses coudes. Pâté de foie gras et bordeaux. Quand ce fut fini, Marie ôta son fichu, puis sa pèlerine, et remit la table dans son coin.

— Ouf, qu’il fait chaud ! dit-elle, mais j’ai froid aux pieds, et elle délit ses bottines, faisant mine de se chauffer fort au foyer qui baissait.

— Marie, venez donc, j’ai quelque chose à vous dire.

— Me voici. Quoi ?

— À l’oreille.

L’oreille fut vite à la portée de la bouche qui la baisa par derière. Puis des mains d’X. l’une soutint les reins et environs, l’autre dégrafa la robe, et le corset. Marie se défendait peu. Soudain elle fit tomber corset et robe, ôta ses bas, alla s’assurer si la porte était bien fermée à double tour, revint vers X., rejeta les couvertures et le drap à moitié, mit un genoux dans le lit et dit :

— Zut, j’ai froid. Allons, houste ! souffle la camoufe !

X. obtempéra.

II


Mais le foyer mourant dardais sous le dais pourpre sombre des rideaux une lueur toute drôle, et comme presque diabolique. Par un caprice, Marie s’était comme qui dirait agenouillée, les bras autour du cou de X. qui la voyait donc bien en face. La mignotte plutôt encore que mignarde physionomie de la fille lui apparaissait dans une sorte de nimbe sourdement fulgurant, sur lequel rayonnait une chevelure en or fauve à la lettre, fauve à reflets roses, à reflets on eût cru violets, puis très clairs à sembler blancs, puis mats comme le plus beau cuivre — et frappée de l’espèce, maintenant, de phosphorescence envoyée par la cheminée, enveloppée d’elle, et, merveille ! éparse en crinière d’archange avec des bouts en pointes de feu, car Marie tenait ses cheveux à moitié longs, approchant de la trentaine et sans doute redoutant un éclaircissement précoce de son trésor à qui rien ne manquait que d’être monnayé, suivant son mot d’enfant. En même temps, la cordelette dénouée de sa chemise donnait libre jeu à cette dernière, et des épaules rondes, des seins fermes aux bouts roux splendides, des hanches grasses, d’un satin, ô que précieux, d’une senteur virtuelle si capiteuse, vivaient, vibraient sous l’étreinte jamais assouvie de X. Quelle fatigue exquise au terme aigu de laquelle lestement, dans les deux sens du mot, Marie, enjambant d’une jambe une jambe de l’homme, se laissa rouler, pour s’y blottir, dans le coin du lit, au long du mur tendu de la même perse que les rideaux vert foncés sur fond ponceau. X. dormit jusqu’au matin, dans la fraîcheur des beaux bras nus, avec sa tête dans les cheveux de fée et d’ange.

Au réveil, Marie, après une conversation qui mit le comble à la langueur de X., fut tôt hors du lit, enfila son jupon, jeta sa pèlerine sur ses épaules, lit du feu et procéda à sa toilette.

Après avoir tordu en un fier chignon sommaire ses admirables cheveux, elle fit bouillir de l’eau qu’elle versa, mêlée à de l’eau froide, dans un bassin de fer blanc (la chambre du malade se trouvait garnie de tout un petit ménage) et s’y lava promptement les pieds jusque très haut. Cela fait et le bassin vidé, elle dit à X. : « Tu permets ? » en même temps que sa pèlerine et son jupon dégrafés tombaient et que sa chemise sautait par dessus sa tête. Ô ce corps ! Ô, du col aux orteils, cette blancheur de lait sur du marbre rose qui palpiterait à temps bien égaux, cette santé forte mais discrète, cet embonpoint charmant, tout au plus à fossettes vers les endroits juste qu’il faut, cette harmonie des seins, et du ventre, et des cuisses ! Et, par un privilège, les jambes étant hautes relativement au buste, les perfections de l’autre coté n’avaient rien de ce caricatural qui trop souvent nous afflige chez les femmes les mieux faites.

X. avait vu bien des femmes dans mille postures. Jamais une pareille beauté de corps. Et la tête assez indifférente, je l’ai donné à penser, grâce, il faut le dira aussi, à cette prestigieuse chevelure, bénéficiait de ces splendeurs et semblait belle de très ordinairement gentille qu’elle était. Il n’y put tenir, sortit du lit, l’y ramena de force, et les plus folles caresses les retinrent encore des quarts d’heures et des quarts d’heures.

— Ce n’est pas tout ça, dit-elle, il est v-huit heures et z’ai faim. Laisse-moi m’habiller un peu que z’aille cercer à manzer.

Et à l’aide d’une vaste cuvette, d’une éponge et de deux ou trois serviettes, elle baigna, frotta, essuya son sublime corps parmi des attitudes simiesquement sculpturales des plus éblouissantes, se rhabilla en deux temps et sortit pour revenir munie de chocolat dans une boîte au lait, dont elle mit le contenu dans des bols à soucoupe, tira de sa poche quelques croissants, et, comme honteuse :

— Bête que je suis, j’oubliais le vin blanc ! et elle cria par la porte entrouverte :

— Patron, une bouteille de blanc !

(Elle ne zézayait qu’à ses heures).

La chambre de X. était au rez-de-chaussée, séparée de la boutique du marchand de vins par seulement un court corridor. Le patron ne tarda pas à apporter la consommation demandée.

Le vin blanc bu et le chocolat absorbé, elle balaya, rangea la chambre à fond, ouvrit la fenêtre un instant.

— Maintenant, je monte à ma chambre m’habiller un peu en après-midi. Tu payes à déjeuner ?

— Et à dîner et tous les jours et ta chambre, si tu en as encore besoin.

— Tu es un gros chat bleu. J’accepte. À tout à l’heure !

X. allait se rendormir au bout de quelques minutes, quand il fut gratté à la porte.

— Entrez, cria-t-il d’une voix de mauvaise humeur.

Un éclat de rire sonna par la chambre où Marie entrait, portant une valise qu’elle déboucla. — Tu ne m’attendaispas sitôt. Au moins, tu ne m’as pas fait de traits ? Zalouse, moi, tu sauras. Mais dors, chou, tandis que je vais m’habiller ici. Ça n’incommode pas monsieur ? Oh ! moi, tu sais, ce n’est pas pour toi, c’est parce qu’il y a du feu dans ta chambre.

Et en disant du « feu », elle s’appuya sur sa cuisse et le baisa une vingtaine de fois à gros bruit.

X. ravi, souriait. C’était charmant, ce « coucher » qui tournait au « collage » avec certes une des plus belles femmes du monde, et qui paraissait si bien !

Une seconde toilette eut lieu. Cette fois, la chemise était bordée au col, aux épaules et en bas, d’une broderie légère et rendait un frais parfum de new mownhay. X. dut en prendre l’étrenne, ce à quoi il s’était résigné sans grand chagrin, quoique bien fatigué pour un convalescent. Une espèce de robe de chambra en étoffe de laine grise à ramages rouges, dessinant bien la taille, assez étroite de jupe, suivit, et les pieds se chaussèrent de hauts chaussons très justes et pomponnés de moire verte. La fille alors dit : « Dors. Je te réveillerai pour déjeuner », prit un livre et s’endormit bientôt dans un fauteuil, presque en même temps que X, dans son lit. Midi sonnèrent.

— Petit, cria Marie, allons, debout. Attends, je vais t’aider.

Et elle l’aida à mettre un pantalon, des chaussons, un gilet de chasse et un gros pardessus fané, passé paletot d’inférieur.

Ils déjeunèrent dans la boutique, comme X. en avait pris l’habitude, depuis qu’il pouvait se lever pendant quelques heures, avec le patron et sa famille, composée d’une femme et cinq beaux enfants, dont une petite de huit ans, un pur ange de grâce et de bon caractère, et un gamin de douze ans, espiègle comme cent, si drôle dans ses jeux, à froid parfois — tels ceux de beaucoup de jeunes garçons parisiens, — qu’X. l’avait surnommé Pierrot, appellation dont l’enfant était mystérieusement tout fier.

Après déjeuner, Marie tira de sa poche quelque chose qu’elle déroula et se mit à raccommoder, en face de la patronne, déjà occupée à un travail analogue, et X. témoigna le désir d’aller se coucher.

— Ma clef sera sur la porte. Viens quand tu voudras.

— Dors toujours bien. J’irai quand il faudra.

Il était six heures et demie quand X. rouvrit les yeux. Marie, assise à son chevet, surveillait son sommeil. — Il y a longtemps que tu étais là ?

— Depuis un quart d’heure à peu près. Mais je vais te dire à revoir. Il va être sept heures. Il faut que je sorte. Tu comprends ?

— Hein ?


III


Il comprit avant qu’elle put répondre ce qu’elle pouvait lui répondre. Il s’agissait indubitablement d’aller travailler. Ça le dégoûta un instant et il eut de la peine à ravaler de l’eau qui lui était venue du dedans des joues. Puis il se dit, prenant son parti : « Bah ! »

— Mais à dîner ?

— J’ai mangé là-bas, il y a une heure. Toi, reste couché. Laisse la clef. Je reviendrai à onze heures. Je vais dire qu’on t’apporte à manger.

Et elle partit pour revenir à onze heures. Les scènes de la nuit précédente se renouvelèrent. Mais cette fois, un colloque prit place entre les entractes, dont voici un résumé.

Elle lui avoua avoir bien étrenné dans la soirée, mais refusa de répondre à son : « Combien as-tu fait ? » quasi résigné et comme de courtoisie, autrement que par un « ça, c’est mon affaire » très digne et qui signifiait des délicatesses, car elle n’était pas sans l’estimer beaucoup, sans le respecter, pour bien dire ; puis elle voulut absolument qu’il déjeunât et dinât avec elle le lendemain, à ses frais à elle. Le reste passerait à l’achat de bottines dont elle avait besoin. Qu’il ne se formalisât pas de ses générosités. Quand il faudrait, elle ne se gênerait pas pour demander. Tout devait se passer entre eux, entre camarades. Elle était une ceci, une cela, mais elle avait son amour-propre. Vilain métier que le sien « va ! » mais un métier où on est honnête ou pas. Elle était honnête.

S’apercevant qu’elle était un peu prise de boisson, il la caressa une dernière fois et ils s’endormirent bientôt. Au lever, elle reprit sa causerie et même parla souvenirs.

Elle était d’Amiens. Ô La Hautoye ! Un jeune carabin en vacance l’avait séduite à quinze ans et lâchée presque aussitôt. Depuis, après plusieurs autres hommes, elle était venue à Paris pour faire la noce. Mais ça n’allait plus. Même sous la Commune ça allait mieux. Enfin, peut-être l’Exposition, le Métropolitain… Ah ! elle oubliait…

— Je ne t’ai pas encore parlé de Célestin ?

— Non, qu’est-ce que Célestin ?

— Mon amant. — Ah !

Célestin était un tonnelier qui travaillait. Il l’avait soignée pendant une longue maladie. Un homme qui ne buvait jamais. Elle, hélas ! avait cette habitude-là. Lui ne pouvait la souffrir quand elle était dans de vilains états. Il l’avait chassée un jour. C’est pourquoi elle était revenue au garnot. Elle l’aimait encore, bête qu’elle était. Il l’avait soignée. Et puis, il était de Lille. Il causait patois un peu comme elle.

— Enfin, n’en parlons plus. Ze t’aime bien aussi. Ne pensons qu’à nous pour le moment.

Par degrés, X. lui fit reconnaître qu’au font Célestin ne travaillait pas tous Les jours : l’ouvrage était si rare au jour d’aujourd’hui — et qu’il souffrait qu’elle travaillât, elle, à sa « sale » manière, bien qu’il ne la battit pas quand elle rentrait sans le sou (quelquefois elle buvait ses bénéfices, entre parenthèses) et ne vint pas l’attendre pendant ses passés ou la siffler d’en bas quand elle tardait trop à en avoir fini avec un client à l’air pas assez sérieux.

X. opinait du bonnet, berçant l’intérêt lent de ces récits de gentillesses, comme de prendre et de tapoter les mains petites, de passer la paume sur les ondes blondes et les doigts dans les frisons d’or…

Cela dura quatre longs mois, au cours desquels Marie fut tour à tour exquise et détestable ; bien plutôt exquise. La seule boisson la diminuait. Mais alors elle n’était pas amusante du tout.

Elle se grisait si abominablement parfois, qu’elle en était malade tout le lendemain, sans préjudice des inconvénients presque immédiats, et quels discours ! Jamais cependant elle n’insulta X. ; mais elle pleurait d’une façon si bête, se montrait jalouse, jalouse ! si à tort et si à travers, grinçait des dents, avait presque des attaques de nerfs, et des propos ! Un jour, ou plutôt un soir qu’elle devait avoir eu affaire à du public ami de la bouteille, — mais elle buvait bien toute seule aussi, — elle lui demanda à brûle-pourpoint :

— Sais-tu où l’on vend du vitriol ?

Et une autre fois :

— Veux-tu m’écrire une lettre anonyme ?

(Elle ne savait ni lire ni écrire).

Il fut répondu des plus évasivement, bien entendu. Il allait sans dire que vitriol et lettre étaient destinés à Célestin, si vaguement il est vrai ! Car, aussitôt à tête reposée, Marie n’avait plus que les idées du meilleur cœur du monde, demandant pardon pour la brutalité finale de sa liaison avec Célestin, disant son regret d’avoir lassé par des ivrogneries cet amant qu’elle proclamait et croyait honorable, et protestant d’une amitié passionnée, d’un dévouement de sœur et de maîtresse en titre, d’épouse plutôt encore, pour l’heureux X.

Heureux, oui ! car malgré la plus que médiocrité, la presque bassesse de sa « conquête », jamais il n’avait été aussi bien traité de toutes les façons qu’à présent, jamais il n’avait aussi, jamais, mon Dieu ! éprouvé un sentiment plus tendre, reconnaissance, estime partielle et piété, admiration humble, enfin, du corps, instrument parfait de tant de belles joies !

Reconnaissant surtout. Elle l’axait soigné dans plusieurs de ses crises, même dans une rechute assez sérieuse pour nécessiter qu’on le veillât plusieurs nuits de suite, ce qu’elle fit à la perfection, avec toutes les délicatesses, toutes les douceurs. Pas de répugnance qu’elle n’eût surmontée gaîment. Il lui était arrivé (il l’avait vu sans qu’elle s’en doutât, à travers un demi-sommeil de fièvre) de pleurer silencieusement à le contempler et en le sachant ou le croyant si malade. Elle marchait si doucement ! Quand quelqu’un venait s’informer ou aider et qu’il somnolait, elle s’abstenait de chuchoter, bruit odieux au malade, mais ne parlait que le moins haut possible. Jamais de cuiller éveillant le cristal, jamais de papier froissé, enfin pas une garde-malade, une Sœur ! À sa presque guérison, un changement, en premier lieu quasi-insensible, s’opéra dans Marie.

Un peu avant qu’il ne fût retombé, elle était rentrée de nuit avec un œil poché qu’elle lui fit voir en riant, « un cognard », disait-elle en sa langue mi-patoisante de quand ivre.

— Célestin, au moins ! dit X., presque content, — de quoi ? d’avoir deviné ? — car un signe lui répondit en même temps qu’il interrogeait. Eh bien ! oui, d’avoir deviné, là ! d’avoir trouvé et d’avoir en quelque sorte pris ce Célestin, regretté toujours, aimé quand même, en flagrant délit d’affreux procédés, qu’une femme, quoiqu’on en dise et quelle qu’elle soit, pardonne peu souvent. Presque content, en vérité, et une seconde après point trop surpris, mais point trop. Ah ça !…

Était-il amoureux ? L’était-il, voyons ? Amoureux de cette pauvre fille, lui, lui en somme, lui enfin. Lui ? Ah ! que oui qu’il était amoureux d’elle ! Dans toute la force du terme. Mais alors jaloux, puisque joyeux d’une chose qui devait diminuer son rival, — rival ! — aux yeux aimés, aux yeux décidément aimés ! déchéance ! Mais non, pas déchéance, puisque joyeux, puisque joyeux donc ! Mais alors, c’est qu’il acceptait un partage, ce partage-là ? Ah ! il s’en apercevait à présent ! Partage moral, si ce mot était de mise. Ah ! il ne manquait plus que le partage physique.

Deux jours après il l’acceptait, ce partage, voici ce qui était arrivé.


IV


Le changement dont j’ai parlé, qui remontait donc à quelques jours avant son entrée en seconde convalescence, consistait en une sorte d’espèce de vague comme qui dirait relâchement dans les soins, j’entends dans les petits soins dont elle avait câliné, dodiné ses insomnies, ses réveils, ses mauvaises humeurs et ses enfantgâtismes. Maintenant elle parlait raison, faisait appel à son énergie, à son courage quelquefois : au lieu de le bercer si elle l’aidait, le gâtait encore un peu, c’était en mère, non plus en petite mère, c’était en sœur, non plus en bonne-sœur. Elle ne lui faisait plus faire dodo ni le reste, elle le faisait dormir, etc. Elle le traitait en homme, en malade, non plus en enfant malade, en amant peut-être encore, non plus en amoureux, quoi ! pour revenir sur notre terrain tout à l’amour, ou à la sensualité si l’on préfère. À la longue, impatienté de ce refroidissement (c’était bien le mot) il ne put s’empêcher de le lui reprocher sous forme d’observation. Elle fut étonnée, charmée un peu, et se formalisa, mais comme pour la forme. Elle était bien dans le rôle, décidément, c’était même nature, en fait. Puis elle continua son train dévoué, mais calme, auquel force fut bien à X. de s’habituer, dédommagé d’ailleurs qu’il était dores et déjà de mille manières par l’affabilité, l’abandon sensuel et la science de Marie. Oui, par sa science aussi ! Tant il y a qu’une nuit, au lieu d’en cheveux, sa coiffure ordinaire, elle lui apparut en chapeau. Un chapeau vert à plumes et pompons verts, très haut, qui écrasait sa petitesse et lui allait à ravir. Un paletot noir lui descendait aux pieds, qu’elle avait chaussés de fortes bottines, et son en tous-cas à bec très contourné se balançait à ses mains gantées de chaud.

À l’enjoué :

— Quèsaco ?

d’X. Elle répondit bien gentiment, bien posément aussi :

— J’ai trouvé quelqu’un. Quelqu’un de comme il faut. Ô pas comme toi. Non, quelqu’un pour moi. Un monsieur d’à peu près ton âge, d’à peu près l’âge de Célestin, car vous êtes de la même année, toi et Célestin, tu m’as dit. Un ouvrier aussi, qui travaille aussi. Toi, tu es trop huppé pour moi. Pas comme fortune, puisque tu n’as plus grand’chose, même presque rien, sinon rien du tout, pauvre chien, Ce n’est pas ta faute, je ne te reproche rien, tu es bien gentil. Non, toi tu es un de la haute au fond. Une fois un peu remis à neuf de toute façon, tu aurais honte de moi. Ne dis pas non. Je me moque de tes je t’assure, je les emmène à la campagne, tes je t’assure. C’est comme ça. Je le sais. Et je ne t’en veux pas, au moins. La preuve, c’est que je reviendrai te voir souvent la nuit… Eh bien ! oui, la nuit, après avoir un peu travaillé. Oui. travaillé. Ça t’étonne ? Quand je te dis que tu n’es pas à cette coule-là. Va, mon pauvre Ernest, je ne serai jamais, vois-tu, qu’une putain. Tu avais raison l’autre fois, ne dis pas le contraire maintenant. Que veux-tu, c’est comme ça. Quand je te le répéterais cent fois !…

Et elle prit sa valise qu’elle bourra, puis embrassa X. sans vouloir rien faire de plus, malgré sa prière à bras tendus.

— Mais c’est, dit X., un peu déménager à la cloche de bois. Que leur dirai-je, le matin, à ces gens ?

— À la cloche de bois ? Je te cloche de bois : Je ne leur dois rien, à ces gens-là. Toi et moi, nous avons payé ma chambre et ma nourriture d’à peu près la moitié de ces derniers mois, juste ce que j’ai mangé chez eux. Parce que j’emporte mon linge ? Mais il est payé, mon linge !

Et elle s’échauffait presque, comme par habitude… X. l’eût cru avec Célestin.

Elle approcha du lit et le baisa au front on s’en allant, lui disant :

— À demain vers midi, je viendrai prendre le café. Au revoir, bonne nuit.

Le lendemain, elle vint prendre le café et passa le reste de la journée, dîner payé par elle compris, jusqu’à minuit, heure à laquelle elle se rhabillait, quand X. :

— Et où vas-tu comme ça ? Elle :

— Chez nous, parbleu, chez…

— Chez Célestin ?

— Eh bien ! oui, chez Célestin. C’était de lui tout ce que je te disais hier.

— Et il accepte que tu sortes comme ça ?

— Tu t’en plains ?

— Non, mais…

— Tu trouves ça maquereau, dis la vérité.

— Ma foi !…

— Que veux-tu ? Aussi son ouvrage ne va pas toujours. Il me gronde parfois tout de même de sortir. Ah ! je l’aime bien, je te l’avoue. C’est l’homme qu’il me faut. Je te dis, toi, tu es trop chic, tu es un monsieur, trop savant pour moi. Seulement, tu as été bien gentil, pas jaloux…

Pas jaloux ! quel éloge dans quelle bouche !

… Pas embêtant, pas sciant. Et j’ai eu pour toi un béguin qui dure encore et durera, je te promets… Oui. Célestin est mon grand, de béguin. Mais c’est égal, va, j’ai été bien contente de toi cet hiver… et tiens, je n’osais pas te le dire, je…

— Tu… ?

— Eh bien, là, si j’ai couché tous ces mois-ci avec toi, C’ÉTAIT POUR ME CONSOLER !

Ce mot c’était pour me consoler frappa drôlement X. Il y avait là beaucoup de choses en vérité. Quelque impudence, une naïveté, comme de la candeur enfantine et de la gentillesse tout plein. C’était si joliment dit d’ailleurs ! Cette fille avait par instant des repos d’innocence extraordinaires. Par exemple, ne jouait-elle pas quelquefois comme une perdue avec le garçon et la dernière petite du propriétaire, sautant à la corde et y faisant sauter avec des rires tout à fait frais, endurant de la meilleure humeur les affreux bleus que les coups de poing inconsidérés de l’infernal gosse lui taisaient aux épaules et sur les bras. Elle avait grasseyé de l’accent picard qu’elle prenait en certains moments et qui ne manque pas d’une certaine bonté lourdaude, d’une certaine douceur précise et lente, ces trois syllabes en se rengorgeant un peu, la poitrine renflée et montant dans une voluptueuse pandiculation qui lui retournait mignardement ses toutes petites mains.

Et elle ponctua ce « quoi qu’on die » de sa façon par un bon retard d’une grosse heure à le quitter.

Ces visites prirent place dorénavant tous les deux ou trois jours en moyenne, s’espacèrent ensuite plus ou moins par semaines. Puis X. eut à faire un voyage d’un certain temps et, quand il fut de retour, Marie n’allait plus chez le logeur avec qui elle s’était brouillée pour des raisons peu intéressantes. Déshabitué, il n’y pensa guère et, bien qu'en étant déshabitué, accoutumé à la fréquentation de ce genre de femmes, il en vit des demi-douzaines et des douzaines d’autres, de tout poil et de toute plume, des rieuses, des moroses, des habillées et d’autres. Ça l’amusa, mais ce n’était plus Marie, et il se la remémorait quand il la rencontra dans un restaurant voisin où elle mangeait seule. Il s’attabla près d’elle et elle lui raconta que Célestin et elle s’étaient lâchés, qu’elle refaisait la noce et que ça marchait bien maintenant, assez bien en vérité. Dans la soirée elle lui proposa d’aller avec elle et ils montèrent dans un « hôtel » à passe, ou, après quelque conversation, elle lui demanda un peu d’argent en ami, non en client, ô non !

Il lui tendit son porte-monaie qu’elle empocha en se sauvant par l’ecalier. Il y avait dans son porte-monaie plus d’argent qu’il n’avait jamais eu l’intention de lui donner. Ça le vexa et il ne cacha pas son mécontentement à la propriété à qui il avait heureusement payé la chambre au préalable. Celle-ci lui promit, — mais quoi ! — de gronder la fille.

Il ne revit celle-ci que quelques jours plus tard. Elle était au bras d’un ou plusieurs individus qu’elle quitta pour prendre le sien comme ça, sans façon, comme s’il ne s’était rien passé.

Elle avait visiblement bu. Sa toilette flambait drôle et coquette ce jour-ci, claire et légère ! et, de vrai, sa tête était en beauté. Elle se cramponnait à lui, s’allongeant, s’étirant plutôt de toute sa petite taille contre son grand corps raidi par la respectability, car ça le gênait d’abord et l’ennuyait aussi, l’exaspérait enfin d’avoir une telle créature, bien que connue, belle et si détectable, à son côté, à son flanc, après ce qui était arrivé, presque en pareille compagnie et parmi tout cet ensorcellement de pigeonne, ce roucoulement qu’elle avait, son pelotonnement et cette petite figure rose intense et blond de feu qu’elle tournait vers lui comme anxieuse et rieuse. — Tu es fâché de l’autre jour ? Allons donc ! Resoyons amis, oublie ça, Viens. Ah ! encore l’autre fois qui te met martel en tête. MAIS J’AI BIEN FAIT, tu sais.

Il faut croire qu’il le savait. Car il la voit toujours. Du moins, j’en suis sûr, puisque il ne me l’a pas dit, et là pour moi finit son récit.