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Œuvres diverses/Discours d’ouverture du cours d’économie politique I

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DISCOURS D’OUVERTURE DU COURS D’ÉCONOMIE POLITIQUE


de l’année scolaire 1831-1832[1].


Messieurs,


Je vous demanderai la permission de vous répéter quelques idées générales qui ne vous sont point étrangères, mais qu’il est bien utile de se rappeler dans leur ordre.

Une société politique, une nation, est une réunion de familles liées par des intérêts communs, par des convenances géographiques, par les mêmes lois.

Dans le mot de lois, il faut comprendre toutes les obligations, même celles qui ne sont imposées que par l’usage, auxquelles on est, à quel que titre que ce soit, dans la nécessité de se soumettre.

De ces lois les unes sont imposées par la nature des choses, les autres par une législation positive.

Les lois politiques sont celles qui règlent les obligations réciproques des citoyens et du gouvernement ; les lois civiles qui déterminent les obligations réciproques des citoyens entre eux ; les lois économiques qui font connaître les conditions naturelles ou de convention, au moyen desquelles nous pouvons jouir des biens dont l’homme fait usage dans l’état de société ; et d’où dépendent l’entretien, la continuation, le bienêtre des familles et de la société.

Toutes ces lois peuvent être l’objet d’études spéciales, qui en rendent la connaissance plus parfaite, plus complète.

Celles qui ont rapport aux biens, à leur distribution et à l’usage que nous en faisons (à nos intérêts, en un mot), sont l’objet de l’étude dont nous nous occupons ici, de l’économie politique, qu’on peut nommer aussi économie publique, économie sociale. Toutes ces expressions sont synonymes.

Les lois économiques sont souvent tout à la fois naturelles et positives ou conventionnelles. La science a soin d’avertir sous quels rapports elles participent de l’une ou de l’autre nature.

Nos biens que l’on peut aussi appeler nos richesses, et qui sont l’objet de l’économie politique, nous sont donnés soit par la nature, comme nos facultés naturelles, la santé, la lumière du soleil ; soit par les efforts que nous sommes obligés de faire pour les obtenir, efforts qui, en économie politique, constituent la production.

Cette production a pour principe, pour fondement essentiel, un travail dirigé par l’intelligence, que nous avons nommé industrie. Il nous reste à savoir de quelle façon les biens, les richesses qui sont le fruit Je la production, se répartissent dans la société, comment elles y sont consommées, et ce qui résulte de cette consommation. Mais auparavant je vous retracerai en peu de mots la nature des opérations productives, après quoi nous jetterons les yeux sur un tableau général des intérêts sociaux, qui nous aidera à saisir les rapports qui les lient entre eux, c’est-à-dire qui lient les notions que nous avons déjà eues, avec celles qui doivent les suivre.


L’intelligence et le travail ne suffisent pas pour que l’homme obtienne les biens qui contribuent à son existence et à celle de la société. Des instruments sont indispensables pour l’exercice de l’industrie.

Nous avons vu que ces instruments consistent, soit en des capitaux, qui sont de création humaine, soit en des instruments donnés par la nature, et que ces derniers sont tantôt des propriétés, comme les terres, tantôt des biens fournis gratuitement par la nature, et que nul individu, nulle société n’a pu s’approprier exclusivement, comme les vents et les mers.

Voilà les seuls fonds d’où naissent toutes les richesses, les seuls fonds productifs de toutes les richesses.

De ces fonds ceux qui ont des propriétaires reconnus pour tels, par le reste de la société, comme les facultés industrielles, les capitaux, les terres possédées, voilà le fonds de toutes nos fortunes. Les produits qui en sortent, voilà tous nos revenus.

À qui sommes-nous redevables de nos facultés industrielles ? En partie à la munificence de la nature, qui nous a donné une certaine intelligence, des organes, des yeux, des doigts, une force musculaire, etc. ; en partie à nous-mêmes, qui avons acquis par nos soins, par nos efforts, le talent, l’art d’employer avec succès nos facultés naturelles.

D’où nous viennent les capitaux que nous possédons ? De nos épargnes ou des personnes qui nous ont transmis les produits dont elles se composent. Ce sont des produits dont on pouvait consommer la valeur pour des besoins, pour des plaisirs ; et que l’on a mieux aimé consommer pour créer de nouveaux produits qui ont rétabli et perpétué cette valeur.

D’où nous viennent nos fonds de terre ? De la munificence du Créateur. Les premiers occupants, ou des conquérants se les partagèrent, et la société, pour favoriser leur exploitation, en ratifia la possession.


Tous ces biens sont des fonds productifs parce que c’est d’eux que sortent les produits, les richesses continuellement consommées et qui pourvoient à l’entretien des hommes et de la société. De ces fonds les uns se conservent comme les terres ; les autres s’altèrent comme les capitaux, qui diminuent s’ils ne sont perpétuellement entretenus au moyen de la reproduction ; les facultés personnelles qui se détériorent par l’âge et les maladies.

Les fonds productifs contribuent à donner des produits en rendant le genre de service qui leur est propre ; et qui est dirigé par l’industrie humaine. Nous avons vu, dans les leçons qui ont précédé, en quoi consistent les services des capitaux et des terres.

Les produits sont matériels ou immatériels. Ces derniers consistent presque toujours en des services d’où il résulte quelque bien, quelque avantage pour ceux qui les consomment ; mais desquels il ne résulte pas un produit visible et susceptible dette transmis, d’être échange contre un autre produit ; ils constituent néanmoins une production réelle quand ils ont une valeur réelle, c’est-à-dire qu’ils sont volontairement payés[2].

Telle est sommairement la manière dont s’opère le grand phénomène de la production dont vous avez eu les développements et les preuves dans le premier semestre de ce Cours.

À considérer l’homme social, soit dans la famille, soit dans la société, les besoins qu’il éprouve pour continuer le genre de vie auquel il est parvenu, ne peuvent être satisfaits que par de certains sacrifices. Ces sacrifices vous avez vu qu’ils consistent soit en un sacrifice de ses peines, de son travail, soit en un sacrifice de quelques biens dont il doit la possession soit à son propre travail, soit à celui de ses pères ; ou bien seulement a des conventions sociales. Au moyen de ces sacrifices, l’homme satisfait aux divers besoins de sa famille ou de lui-même : besoins de première nécessité, comme la nourriture ; besoins de sécurité, besoins d’habitudes et même besoins de plaisirs.

Quel que soit le degré d’intensité de ces besoins, nous pouvons considérer leur satisfaction comme un bien ; de sorte que la vie se compose, d’un coté, de sacrifices, et de l’autre, de satisfactions obtenues au prix de ces sacrifices. Si je ne craignais qu’on abusât de mes expressions en leur donnant une rigueur que je ne prétends pas leur donner, je dirais que la somme des biens dont jouit la société tout entière est acquise au prix des maux qu’elle subit, des peines qu’elle prend, d’un travail pénible qu’elle s’impose pour obtenir, en échange, des plaisir. Le travail peut être fort peu pénible, et les biens illusoires ; ce n’est pas ce qui nous occupe ici. Il nous suffit qu’il y a dans le monde une somme de peines, de maux, de sacrifices, au prix desquels elle obtient une somme de biens, de satisfactions, de jouissances.


L’Économie politique a pour objet de faire bien comprendre ce mouvement, ce jeu de la société, et de tirer parti de cette connaissance pour qu’il s’exécute avec le plus d’avantages qu’il est possible ; c’est-à-dire en faisant le moins de sacrifices qu’il se peut, pour obtenir le plus d’avantages que nous pouvons en attendre ; à diminuer la somme des maux et à augmenter celle des biens.

Pour parvenir à ce double résultat, on ne fait plus, comme dans les siècles précédents, des systèmes, des plans, des projets. On étudie par l’analyse, par l’observation, par l’expérience, ce que sont les choses, leur nature, leurs causes et leurs résultats, et par ce moyen on découvre quels sont les maux que l’on peut diminuer, quels sont les biens que l’on peut augmenter. C’est là ce qui constitue l’Économie politique moderne. C’est là ce qui en a fait une science, car l’analyse, l’expérience, la connaissance de la nature des choses, de la manière dont elles se comportent, peuvent être l’objet d’une étude ; et il faudrait être insensé pour ne pas voir ce que cette étude a pour nous d’important, pour méconnaître l’influence qu’elle doit avoir sur le sort de tous et de chacun de nous.

Je ne suis pas fâché de cette occasion de rappeler un passage de Fénelon, que j’ai mis comme épigraphe à la tête de mon Cours complet d’Économie politique pratique, en six volumes.

« Après tout, dit Fénelon, la solidité de l’esprit consiste à vouloir s’instruire exactement de la manière dont se font les choses qui sont le fondement de la vie humaine. Toutes les plus grandes affaires roulent là-dessus. »

Ces paroles ont été, je le sais, inspirées à Fénelon par une vue générale de l’humanité et par un certain bon sens naturel, plutôt que par de saines notions d’économie politique dont on ne connaissait pas les principes de son temps ; mais elles ne contiennent pas moins l’expression d’une grande vérité. Fénelon, dans son Télémaque, avait moins pour objet de faire un traité de législation que de combattre dans l’esprit du jeune prince, que l’on supposait devoir régner un jour, les habitudes fastueuses de Louis XIV, qui finirent en effet par plonger la France dans la misère la plus affreuse.

Pour éviter de tomber dans ces tristes extrémités, il faut se pénétrer des causes qui font le déclin ou la prospérité des États : on est confus de voir que la science qui nous occupe, ne soit pas plus généralement cultivée, et qu’on soit exposé chaque jour à entendre un langage qui suppose l’ignorance de ses premiers éléments, même dans les lieux où se préparent et s’exécutent les mesures qui ont pour but le plus grand bien du pays. Mais il ne faut pas qu’on s’en étonne. Les hommes ne renoncent pas tout de suite à de mauvais principes. On sait que, même au commencement du xviiie siècle, le savant Bernouilli, concourant pour un prix à l’Académie des sciences, fut obligé de respecter les tourbillons de Descartes, autrement son ouvrage n’aurait pas eu le prix.

Un des torts qui peuvent être reprochés à Bonaparte, est d’avoir supprimé dans l’Institut la classe des sciences morales et politiques ; ce qui n’a point, au reste, empêché ce corps illustre d’en consacrer l’importance, lorsqu’il a, en 1830, décerné un prix à l’ouvrage dont je citais tout à l’heure l’épigraphe.

Les gens qui ont à cœur le bien et la prospérité de leur pays sentent enfin la nécessité de favoriser les progrès de l’Économie politique véritable ; de celle qui, dégagée de tout esprit de système, ne se fonde que sur des faits incontestables et des raisonnements rigoureux. Si cette science est encore trop peu, ou trop mal connue, c’est que tout est récent ; c’est que, dans la vie des nations, les siècles ne sont que des années et les années ne sont que des jours.

Les études les plus suivies sont celles qui peuvent conduire à un état lucratif, c’est-à-dire à des fonctions auxquelles un public nombreux a nécessairement recours, comme les études de la médecine et celles du droit. Il y aura toujours des malades (qui le sait mieux que nous ! ), il y aura toujours des procès. Il est vrai qu’une bonne administration est aussi un besoin de tous les temps ; mais dans tous les temps, pour y être employé, le savoir-faire, comme a dit un de nos auteurs, est encore plus utile que le savoir. Il faut attendre patiemment l’époque où l’on sera généralement convaincu que les idées justes et les vues générales ne sont pas moins utiles aux particuliers qu’aux nations ; car, quoique les vues économiques soient plus souvent applicables au soin que nous prenons de nos fortunes, et de la fortune publique, elles peuvent néanmoins s’appliquer à tout, car l’économie au fond n’est que l’habitude de proportionner les moyens dont on peut disposer, au résultat qu’on veut atteindre.

Ainsi, dans la politique, par exemple, lorsqu’on est habile, non-seulement on proportionne les dépenses publiques à l’avantage qui doit en résulter pour le public qui en fait les frais, mais on économise tout développement inutile de puissance ; parce que toute puissance employée inutilement est tout au moins une perte de forces, de moyens, et de plus une perte morale, en ce que l’opinion juge les obstacles qui vous sont opposés d’autant plus grands qu’on vous voit employer de plus vastes moyens pour les surmonter.

En jurisprudence, on épargne les punitions, parce que les punitions sont un mal fait à l’humanité, et qu’un juge n’est excusable de se servir •le la rigueur des lois que pour racheter ce mal par un bien équivalent et incontestable.

C’est la connaissance profonde de l’Économie politique et l’habitude contractée d’en résoudre facilement les problèmes, qui a donné à Jérémie Bentham cette solidité de jugement qui font de ses ouvrages les guides les plus sûrs qu’on puisse consulter dans la législation civile et politique.

Il est à remarquer que Beccaria, qui, le premier et avec un si brillant succès, nous a appris l’importance de proportionner les peines aux délits, était aussi versé dans l’Économie politique qu’on pouvait l’être de son temps.

Dans la conduite même de la santé, à mesure que l’art de guérir fait des progrès, on contracte l’heureuse habitude d’économiser les moyens. Les médicaments les plus puissants ont toujours en eux une qualité délétère qui, lorsqu’on en prend sans mesure, cause un mal plus préjudiciable encore pour le corps que pour la bourse. L’usage qu’on en fait au delà de ce qu’exige le rétablissement de la santé, est l’effet d’un mauvais calcul.

Il n’est presqu’aucune situation dans la vie, où l’on ne puisse appliquer avec fruit l’esprit d’économie, c’est-à-dire ce jugement sain et éclairé qui rend capable d’apprécier à leur juste valeur les avantages et les inconvénients de chaque chose.

Ce sera un des fruits de l’étude qui nous occupe ; et si ce fruit se fait attendre, il faut considérer que les fausses notions, et en général tous les préjugés, ont pour protecteurs naturels tous ceux qui en vivent et même tous ceux qui ont l’espérance d’en vivre.

Pourquoi voulez-vous, diront certaines gens, empêcher ceux qui vivent des préjugés, de les défendre et d’en faire leur profit ? Ne faut-il pas que tout le monde vive ?

Je ne leur ferai pas la même réponse que fit le lieutenant de police d’Argermon, au libelliste Desfontaines : Je n’en vois pas la nécessité. Mais je vous dirai, comme tout à l’heure, que l’homme ne peut disposer que d’une certaine quantité de biens que l’on ne peut obtenir qu’au prix d’une certaine quantité de maux ; et qu’il y aurait une insigne folie s’il n’y avait une extrême ignorance (ou bien une profonde perversité) à imposer un excès de maux aux hommes utiles et auteurs des biens de la société, pour que les hommes inutiles ou malfaisants en recueillent les fruits.


Quelques écrivains ont fait à l’Économie politique le reproche de ne savoir nous occuper que de nos intérêts temporels[3]. Mais chaque science a son objet dont elle ne peut s’écarter sans nuire à son . avancement. Fait-on à la chimie le reproche de ne s’occuper que de l’analyse et des propriétés des corps ? à l’histoire naturelle, de ne s’occuper que de la description des êtres naturels ? Mais ces sciences n’empêchent pas ceux qui veulent suivre d’autres carrières, d’étudier la théologie ou le blason ; de même que la géométrie ne peut vous parler que de la grandeur des corps, l’Économie politique ne saurait vous entretenir que de vos intérêts temporels.

Je vais plus loin. De toutes les sciences positives, de toutes les sciences fondées sur des faits et sur l’expérience, l’Économie politique est une de celles qui participent le plus évidemment des sciences naturelles et des sciences morales et politiques. J’ai eu mainte occasion de vous faire remarquer que les progrès de nos qualités intellectuelles et morales avaient marché de pair avec le perfectionnement des arts utiles. C’est la production qui nous a civilisés, qui nous a fait comprendre qu’il y avait des ressources plus sûres que le brigandage des conquêtes et le vol du bien d’autrui. C’est depuis qu’on a compris que, dans le monde, les biens n’étaient pas seulement déplacés comme dans une maison de jeu, mais créés de toutes pièces, qu’on s’est appliqué à les produire, et il nous reste à voir (ce que j’essaierai de mettre sous vos yeux) comment ils peuvent être équitablement distribués, et consommés au plus grand avantage de la société. Or, je vous le demande, Messieurs, quoi de plus favorable à la bonne conduite, et au perfectionnement moral des nations ?

Mais pourquoi dans l’Économie politique, telle qu’on la conçoit maintenant, ne comprend-on pas la politique pure, l’organisation constitutionnelle des États et des pouvoirs ? C’est parce que les sciences s’étendent en se perfectionnant. Notre âme s’élargit, dit Montaigne, d’autant plus qu’elle s’emplit. Mais notre tète n’a qu’une certaine dose de facultés, notre temps est borné, et quoiqu’on ait perfectionné les méthodes, et qu’on ait réduit à l’essentiel ce qu’il convient d’apprendre, de loger dans la mémoire des hommes, il est nécessaire de circonscrire, de classer nos connaissances, pour qu’elles ne fassent pas confusion entr’elles, pour que tout homme instruit puisse prendre les principes fondamentaux de toutes, et ne suivre, jusque dans ses dernières recherches, que celles qu’exige spécialement la profession qu’il a embrassée.

Si nous voulions apprendre tout ce qui se tient, tout ce qui s’enchaine, nous voudrions tout savoir ; car il n’est aucune science qui n’ait des points de contact avec une autre, et, de proche en proche, avec toutes les autres. L’Économie politique a des rapports avec la politique pure, puisque la liberté d’industrie dépend jusqu’à un très-haut point de la liberté du commerce et de la sécurité des propriétés, qui ne peuvent être assurées que sous un régime libéral. Nos relations avec l’industrie étrangère dépend de notre droit international et de nos relations diplomatiques. D’un autre côté l’Économie politique, d’après les théories de la production, est intimement liée à la situation de nos arts utiles qui eux-mêmes dépendent tout a fait de nos connaissances en chimie et en mécanique. De sorte que, de proche en proche, l’étude de la diplomatie a des rapports avec l’étude de la chimie et de la mécanique. Qui oserait néanmoins avancer qu’on ne peut être ambassadeur, à moins de savoir jusque dans ses détails, la technologie d’un seul art, comme celui de faire des épingles !

Vous voyez donc bien, Messieurs, que l’ambition de tout homme raisonnable ne saurait être de tout savoir ; mais de savoir bien la chose dont on juge à propos de s’occuper. Sur tout le reste, il suffit de posséder les idées fondamentales, mais il faut que les idées fondamentales que l’on acquiert soient justes et entièrement conformes à la vérité. Il faut que lorsqu’on juge à propos de s’élever plus tard à l’instruction la plus relevée, cette instruction relevée ne donne aucun démenti à ce qu’on avait appris d’abord. C’est pour cela qu’on a dit avec beaucoup de raison, qu’un bon ouvrage élémentaire, en chaque genre, ne peut être fait que par un homme très-savant dans le même genre, par un homme qui ait su approfondir toutes les causes et prévoir toutes les conséquences. Un bon ouvrage élémentaire doit être simple, mais non superficiel ; il faut qu’il puisse être consulté par tous ceux qui jugeront devoir acquérir ensuite une instruction plus complète.

C’est à quoi j’ai tendu en composant, il y a quelques années, un Catéchisme d’Économie politique que j’ai eu la satisfaction de voir ensuite traduit en beaucoup de langues, même en grec moderne. Certes un tel ouvrage ne peut suffire à l’homme qui a l’ambition de devenir représentant de son pays ou administrateur distingué ; mais il ne leur donne pas du moins des idées fausses sur aucun des points que je développe dans d’autres écrits, et il peut suffire aux personnes qui veulent savoir ce que c’est que l’Économie politique.

Quant à l’Épitome que j’ai publié aussi, c’est plutôt un Dictionnaire raisonné des termes de cette science, dont le but est de rendre intelligibles des démonstrations qui pourraient être épineuses si l’on s’en tenait au sens vague, indéterminé du langage commun ; car nos langues ont été faites avant que nos idées fussent nettes et précises.

Pour qu’une nation soit généralement instruite, il n’est pas nécessaire que chacun sache tout, mais que chacun n’ait que des idées justes sur ce qu’il sait.

Or on ne peut nier les progrès faits de nos jours à cet égard.

Beaucoup de personnes sont prévenues de l’idée que nos pères en savaient plus que nous, comme si nous n’avions pas, de plus qu’eux, tout au moins l’expérience des temps qui se sont écoulés depuis le leur jusqu’au nôtre.

Ici je ne saurais m’empêcher de faire une autre citation d’un auteur dont l’opinion aura quelque poids chez les prôneurs des temps passés, et dont je dirai le nom tout à l’heure.

On ne s’élève contre les progrès de la civilisation, dit cet écrivain, que par l’obsession des préjugés : on continue à voir les peuples comme on les voyait autrefois : isolés, n’ayant rien de commun dans leurs destinées. Mais si l’on considère l’espèce humaine comme une grande famille qui s’avance vers le même but ; si l’on ne s’imagine pas que tout est fait ici-bas pour qu’une petite province, un petit royaume, restent éternellement dans leur ignorance, leur pauvreté, leurs institutions telles que la barbarie, le temps et le hasard les ont produites, alors ce développement de l’industrie, des sciences et des arts semblera ce qu’il est en effet, une chose légitime et naturelle. » Ce morceau est transcrit textuellement de la dernière édition (tome VI, page 88) des Œuvres de M. de Chateaubriand.


Il faut convenir avec M. de Châteaubriand qu’au temps où nous sommes la marche du genre humain est progressive ; mais pour être constamment progressive, il faut que les intérêts publics soient toujours gérés non-seulement par des hommes probes, mais de plus par des hommes dont l’intérêt personnel ne soit pas en opposition avec les intérêts du public. On ne peut jamais espérer, dit-on, que les hommes sacrifient dans la gestion des affaires publiques leurs intérêts privés aux intérêts généraux. Il ne faut pas lutter contre la nature de l’homme et des choses. Mais est-il bien vrai que l’intérêt personnel soit toujours opposé à l’intérêt général ? Quand des fonctionnaires publics sont équitablement rétribués en gérant les affaires de la communauté, ils doivent désirer de conserver leurs fonctions, et pour les conserver, de les remplir dignement.

La difficulté est de les bien choisir. L’opinion publique est-elle en général assez éclairée pour les désigner ? Les uns croient que le public est éclairé par ses propres intérêts ; et de plus, on observe que les intérêts des uns balancent les intérêts des autres : c’est cette raison qui fait que, dans les parterres de nos spectacles, par exemple, bien que l’opinion de chaque personne puisse être déterminée par l’intérêt ou les préjugés, ce sont néanmoins les sentiments louables qui reçoivent l’approbation la plus générale, et ces témoignages ne peuvent pas être taxés d’hypocrisie. L’hypocrisie, quand il y en a, se trouve dans les cas exceptionnels. Cette considération peut s’appliquer au défaut de lumières et d’instruction ; et c’est ce qui donne tant de force aux arguments sur lesquels s’appuient les partisans des gouvernements républicains. Mais on peut leur opposer que, dans le système monarchique, le roi, de qui dépend la nomination des principaux emplois, a les mêmes intérêts que le peuple ; que ses affaires ne vont pas bien quand celles de la nation vont mal ; et qu’il suffit que le prince entende ses intérêts, pour que ceux du public soient ménagés.

Si c’est un corps d’oligarques qui choisit les fonctionnaires publics, il peut sans doute réunir dans son sein plus de lumières qu’un monarque, quelque bien élevé qu’on le suppose ; mais l’expérience prouve qu’un corps oligarchique, et en général tout corps privilégié, n’emploie jamais ses lumières qu’au profit du privilège, et n’est jamais animé de ces sentiments grands et généreux qui se trouvent, quelquefois, dans le cœur d’un seul homme, quand il se trouve porté à un poste élevé.


Après avoir cherché, Messieurs, dans la première partie de ce Cours, à rectifier nos idées sur la nature et la production des biens qui pourvoient à l’entretien, à l’aisance des nations, nous avons vu que l’institution de la propriété exclusive était le premier des stimulants qu’ail l’homme pour accroître ces biens ; ce qui entraîne la réprobation de tous les moyens injustes, violents, honteux d’y porter atteinte.

Il nous reste à examiner dans les discours qui suivront celui-ci, quels sont les différents systèmes de lois qui ont pour but de favoriser la production ; les règlements que l’on fait relativement à l’industrie manufacturière ; la balance du commerce, les traités de commerce, les primes.

Nous examinerons ensuite les systèmes relatifs à la population dont le bien-être est le but de toutes les recherches de l’économie sociale.

Ce sujet nous conduira aux différents moyens de colonisation et au système colonial adopté par les modernes, système qui les a plongés dans des guerres funestes, et leur a fait perdre une partie des immenses avantages qu’ils pouvaient retirer des progrès de la navigation, et des découvertes qui ont livré la surface entière du globe à leur exploitation.

Je me propose ensuite de développer devant vous la manière dont les revenus de la société sont distribués entre les nations, et, dans chaque nation, entre les individus. Nous examinerons en passant ce que les Anglais appellent la théorie de la rente, ce qui n’est dans notre langage que le revenu du propriétaire foncier. Je dis que j’examinerai cette théorie en passant, parce que c’est une pure abstraction dont Ricardo et ses partisans ont voulu faire une partie fondamentale de l’Économie politique ; réduite à ses termes les plus simples, elle n’a rien de nouveau, rien d’applicable. Il me semble même, d’après mes dernières correspondances avec les savants d’Angleterre, qu’on renonce successivement à soutenir ce qu’elle a de métaphysique et d’inutile.

Nous verrons ensuite la source des revenus qui proviennent de l’intérêt des capitaux, de ce qu’on appelle vulgairement intérêt de l’argent, et les différentes formes du prêt à intérêt, où il n’entre souvent pas un seul écu. Cela nous conduira à l’investigation de ce qu’on appelle fortunes immobiliaires, sociétés de commerce et sociétés à privilèges.

Nous arriverons ensuite à la consommation des biens de la société, sujet d’une haute importance et fécond en erreurs dans la théorie comme dans la pratique. C’est ainsi que, en physiologie, l’absorption qui renouvelle incessamment toutes les parties du corps humain a donné naissance à beaucoup de systèmes, et n’est même pas encore très-bien connue.

Nous verrons comment les richesses contribuent à l’entretien des familles et comment la prospérité générale dépend de l’intelligence qui préside à leur consommation.

De là nous passerons aux dépenses publiques, celles qui satisfont aux besoins du corps social d’une manière bien favorable à sa prospérité, si elles sont prudemment administrées, mais dont l’excès entraine la ruine des plus puissants États quand elles sont livrées à la dilapidation et à l’impéritie.

C’est là que nous verrons le danger de ce préjugé si soigneusement entretenu par tous les mauvais gouvernements, et par lequel on veut persuader que les richesses fournies par les contribuables sont, par les dépenses du gouvernement, reversées dans la société[4].

Nous acquerrons la preuve que les richesses, fruit des ressources privées, et détruites pour la satisfaction des besoins publics, sont précisément de même nature que celles qui satisfont aux besoins des particuliers, et qu’il n’y a pas plus deux sortes d’économie, qu’il n’y a deux sortes de physique, de mécanique et de chimie, l’une pour l’État l’autre pour les particuliers.

Enfin nous examinerons toutes les ressources de l’État, le fonds où il puise ses trésors, les impôts, leur légitimité, leurs bornes, leur perception, et les classes de contribuables sur qui retombe leur fardeau.

Nous nous formerons, j’espère, si le temps le permet, une idée exacte des emprunts et des autres ressources financières ; nous nous formerons de justes idées du crédit public, des traitants, de l’agiotage et des amortissements.

C’est alors, Messieurs, que vous apprécierez l’avantage de vivre sous un régime constitutionnel, le seul sous lequel on peut librement aborder toutes ces questions, et les apprécier sans réticences.

Il y a aussi des Cours d’Économie politique en Allemagne et en Russie. Mais qu’est-ce que des cours où il n’est permis de traiter aucune des questions vitales de la société, et (ce qui est encore pire) où l’on est obligé de les accommoder à la politique dominante du Cabinet ?


  1. J.-B. Say a été nommé professeur au Collège de France, le l6 mars 1831. La création de cette première chaire d’Économie politique s’était fait longtemps attendre ; déjà la santé du savant professeur était fortement altérée, et il ne devait pas occuper longtemps ce poste où l’appelaient tant de titres, et où il aurait pu rendre de si grands services à la science. (Note des Éditeurs.)
  2. Voyez dans ce volume, relativement à la doctrine des produits immatériels, la première des cinq lettres à Malthus (1820), et une lettre de Malthus à J.-B. Say, écrite en 1827. (Note des Éditeurs.)
  3. Entre autres, Lanjuinais, Constitution de tous les peuples, tome Ier, p. 127. Voyez le Considérations générales, p. 49 et suiv., placées en tête du Cours complet. J.-B. Say y répond, comme dans le passage qui suit, mais avec plus de développement, aux détracteurs de la science. E. D.
  4. On a traduit, de nos jours, cette déplorable erreur par l’élégante formule que, l’impôt est le meilleur des placements. Le chapitre IV de la 8e part, du Cours complet, intitulé : De l’impôt en général, de sa légitimité et de ses limites, nous renseigne à fond sur le poids que doit avoir cet aphorisme dans l’esprit de ceux qui se préoccupent exclusivement de l’intérêt général. E. D