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Œuvres complètes de Blaise Pascal Hachette 1871, vol1/Pensées/Le mystère de Jésus

Hachette (Œuvres complètes tome Ip. 396-399).


LE MYSTÈRE DE JÉSUS.[1]


1.

Jésus souffre dans sa passion les tourmens que lui font les hommes ; mais dans l’agonie il souffre les tourmens qu’il se donne à lui-même : turbavit semetipsum[2]. C’est un supplice d’une main non humaine, mais toute-puissante, et il faut être tout-puissant pour le soutenir.

Jésus cherche quelque consolation au moins dans ses trois plus chers amis, et ils dorment. Il les prie de soutenir un peu avec lui, et ils le laissent avec une négligence entière, ayant si peu de compassion qu’elle ne pouvoit seulement les empêcher de dormir un moment. Et ainsi Jésus était délaissé seul à la colère de Dieu.

Jésus est seul dans la terre, non-seulement qui ressente et partage sa peine, mais qui la sache : le ciel et lui sont seuls dans cette connoissance.

Jésus est dans un jardin, non de délices comme le premier Adam, où il se perdit, et tout le genre humain ; mais dans un de supplices, où il s’est sauvé, et tout le genre humain.

Il souffre cette peine et cet abandon dans l’horreur de la nuit. Je crois que Jésus ne s’est jamais plaint que cette seule fois ; mais alors il se plaint comme s’il n’eût plus pu contenir sa douleur excessive : « Mon âme est triste jusqu’à la mort. »

Jésus cherche de la compagnie et du soulagement de la part des hommes. Cela est unique en toute sa vie, ce me semble. Mais il n’en reçoit point, car ses disciples dorment.

Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde : il ne faut pas dormir pendant ce temps-là.

Jésus, au milieu de ce délaissement universel, et de ses amis choisis pour veiller avec lui, les trouvant dormant, s’en fâche à cause du péril où ils exposent non lui, mais eux-mêmes ; et les avertit de leur propre salut et de leur bien avec une tendresse cordiale pour eux pendant leur ingratitude ; et les avertit que l’esprit est prompt et la chair infirme. Jésus, les trouvant encore dormant, sans que ni sa considération ni la leur les en eût retenus, il a la bonté de ne pas les éveiller, et les laisse dans leur repos.

Jésus prie dans l’incertitude de la volonté du Père, et craint la mort ; mais l’ayant connue, il va au-devant s’offrir à elle : Eamus. Processit (Joannes)[3].

Jésus a prié les hommes, et n’en a pas été exaucé.

Jésus, pendant que ses disciples dormoient, a opéré leur salut. Il l’a fait à chacun des justes pendant qu’ils dormoient, et dans le néant avant leur naissance, et dans les péchés depuis leur naissance.

Il ne prie qu’une fois que le calice passe, et encore avec soumission ; et deux fois qu’il vienne s’il le faut.

Jésus dans l’ennui. Jésus, voyant tous ses amis endormis et tous ses ennemis vigilans, se remet tout entier à son père.

Jésus ne regarde pas dans Judas son inimitié, mais l’ordre de Dieu qu’il aime et... puisqu’il l’appelle ami.

Jésus s’arrache d’avec ses disciples pour entrer dans l’agonie ; il faut s’arracher de ses plus proches et des plus intimes pour l’imiter.

Jésus étant dans l’agonie et dans les plus grandes peines, prions plus longtemps.


2.

Console-toi : tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avois trouvé. Je pensois à toi dans mon agonie ; j’ai versé telles gouttes de sang pour toi.

C’est me tenter plus que t’éprouver, que de penser si tu ferois bien telle et telle chose absente : je la ferai en toi si elle arrive.

Laisse-toi conduire à mes règles ; vois comme j’ai bien conduit la Vierge et les saints qui m’ont laissé agir en eux.

Le Père aime tout ce que je fais.

Veux-tu qu’il me coûte toujours du sang de mon humanité, sans que tu donnes des larmes ?

C’est mon affaire que la conversion : ne crains point, et prie avec confiance comme moi.

Je te suis présent par ma parole dans l’Écriture ; par mon esprit dans l’Église, et par les inspirations ; par ma puissance dans les prêtres ; par ma prière dans les fidèles.

Les médecins ne te guériront pas ; car tu mourras à la fin. Mais c’est moi qui guéris, et rends le corps immortel.

Souffre les chaînes et la servitude corporelles ; je ne te délivre que de la spirituelle à présent.

Je te suis plus ami que tel et tel ; car j’ai fait pour toi plus qu’eux, et ils ne souffriroient pas ce que j’ai souffert de toi, et ne mourroient pas pour toi dans le temps de tes infidélités et cruautés, comme j’ai fait, et comme je suis prêt à faire et fais dans mes élus.

Si tu connoissois tes péchés, tu perdrois cœur. — Je le perdrai donc, Seigneur, car je crois leur malice sur votre assurance. — Non, car moi, par qui tu l’apprends, t’en peux guérir, et ce que je te le dis, est un signe que je te veux guérir. A mesure que tu les expieras, tu les connoîtras, et il te sera dit : « Vois les péchés qui te sont remis. Fais donc pénitence pour tes péchés cachés, et pour la malice occulte de Ceux que tu connois. »

Seigneur, je vous donne tout.

Je t’aime plus ardemment que tu n’as aimé tes souillures, ut immundus pro tuto.

Qu’à moi en soit la gloire et non à toi, ver et terre.

Interroge ton directeur, quand mes propres paroles te sont occasion de mal, et de vanité ou curiosité.


3.

Je vois mon abîme d’orgueil, de curiosité, de concupiscence. Il n’y a nul rapport de moi à Dieu, ni à Jésus-Christ juste. Mais il a été péché par moi ; tous vos fléaux sont tombés sur lui. Il est plus abominable que moi, et, loin de m’abhorrer, il se tient honoré que j’aille à lui et le secoure.

Mais il s’est guéri lui-même, et me guérira à plus juste raison.

Il faut ajouter mes plaies aux siennes, et me joindre à lui, et il me sauvera en se sauvant.

Mais il n’en faut pas ajouter à l’avenir.


4.

Consolez-vous : ce n’est pas de vous que vous devez l’attendre ; mais au contraire en n’attendant rien de vous, que vous devez l’attendre.


5.

Sépulture de Jésus-Christ. — Jésus-Christ étoit mort, mais vu, sur la croix. Il est mort et caché dans le sépulcre.

Jésus-Christ n’a été enseveli que par des saints.
Jésus-Christ n’a fait aucun miracle au sépulcre,
Il n’y a que des saints qui y entrent.
C’est là où Jésus-Christ prend une nouvelle vie, non sur la croix.
C’est le dernier mystère de la passion et de la rédemption.
Jésus-Christ n’a point eu où se reposer sur la terre qu’au sépulcre.
Ses ennemis n’ont cessé de le travailler qu’au sépulcre.


6.

Je te parle et te conseille souvent, parce que ton conducteur ne te peut parler, car je ne veux pas que tu manques de conducteur. Et peut-être je le fais à ses prières, et ainsi il te conduit sans que tu le voies. — Tu ne me chercherois pas, si tu ne me possédois ; ne t’inquiète donc pas.


7.

Ne te compare pas aux autres, mais à moi. Si tu ne m’y trouves pas, dans ceux où tu te compares, tu te compares à un abominable. Si tu m’y trouves, compare-t’y. Mais qu’y compareras-tu ? sera-ce toi ou moi dans toi ? Si c’est toi, c’est un abominable. Si c’est moi, tu compares moi à moi. Or je suis Dieu en tout.


8.

Il me semble que Jésus-Christ ne laissa toucher que ses plaies, après sa résurrection : Noli me tangere[4]. Il ne faut nous unir qu’à ses souffrances.


9.

Il s’est donné à communier comme mortel en la Cène, comme ressuscité aux disciples d’Emmaüs, comme monté au ciel à toute l’Église.


10.

« Priez, de peur d’entrer en tentation[5]. »

Il est dangereux d’être tenté ; et ceux qui le sont, c’est parce qu’ils ne prient pas.

Et tu conversus confirma fratres tuos. Mais auparavant, conversus Jesus respexit Petrum[6].

Saint Pierre demande permission de frapper Malchus[7] et frappe devant que d’ouïr la réponse ; et Jésus-Christ répond après.


11.

Jésus-Christ n’a pas voulu être tué sans les formes de la justice ; car il est bien plus ignominieux de mourir par justice que par une sédition injuste.


12.

La fausse justice de Pilate ne sert qu’à faire souffrir Jésus-Christ ; car il le fait fouetter par sa fausse justice, et puis le tue. Il vaudroit mieux l’avoir tué d’abord. Ainsi les faux justes. Ils font de bonnes œuvres et de méchantes pour plaire au monde, et montrer qu’ils ne sont pas tout à fait à Jésus-Christ ; car ils en ont honte. Et enfin, dans les grandes tentations et occasions, ils le tuent.


FIN DES PENSÉES
  1. Publié pour la première fois par M. Faugère.
  2. Jean, xi, 33.
  3. Jean,XVIII,4.
  4. Jean,XX,17.
  5. 2.Luc,XXII,46.
  6. Ibid.,32 ;64.
  7. Ibid., 49.