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Hachette (Œuvres complètes tome Ip. 359-381).


ARTICLE XXIV.[1]


1.

Le pyrrhonisme est le vrai ; car, après tout, les hommes, avant Jésus-Christ, ne savoient où ils en étaient, ni s’ils étoient grands ou petits. Et ceux qui ont dit l’un ou l’autre n’en savoient rien, et devinoient sans raison et par hasard : et même ils erroient toujours, en excluant l’un ou l’autre. Quod ergo ignorantes, quæritis, religio annuntiat vobis.[2].


2.

Croyez-vous qu’il soit impossible que Dieu soit infini, sans parties ? Oui. Je vous veux donc faire voir une chose infinie et indivisible : c’est un point se mouvant partout d’une vitesse infinie ; car il est en tous lieux et est tout entier en chaque endroit.

Que cet effet de nature, qui vous sembloit impossible auparavant, vous fasse connoître qu’il peut y en avoir d’autres que vous ne connoissiez pas encore. Ne tirez pas cette conséquence de votre apprentissage, qu’il ne vous reste rien à savoir ; mais qu’il vous reste infiniment à savoir.


3.

La conduite de Dieu, qui dispose toutes choses avec douceur, est de mettre la religion dans l’esprit par les raisons, et dans le cœur par la grâce. Mais de la vouloir mettre dans l’esprit et dans le cœur par la force et par les menaces, ce n’est pas y mettre la religion, mais la terreur, terrorem potius quam religionem.

Commencer par plaindre les incrédules ; ils sont assez malheureux par leur condition. Il ne les faudroit injurier qu’au cas que cela servît ; mais cela leur nuit.


4.

Toute la foi consiste en Jésus-Christ et en Adam, et toute la morale en la concupiscence et en la grâce.


5.

Le cœur a ses raisons, que la raison ne connoît point ; on le sait en mille choses. Je dis que le cœur aime l’être universel naturellement, et soi-même naturellement, selon qu’il s’y adonne ; et il se durcit contre l’un ou l’autre, à son choix. Vous avez rejeté l’un et conservé l’autre : est-ce par raison que vous aimez ? C’est le cœur qui sent Dieu, et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison.


6.

Le monde subsiste pour exercer[3] miséricorde et jugement, non pas comme si les hommes y étoient sortant des mains de Dieu, mais comme des ennemis de Dieu, auxquels il donne par grâce, assez de lumière pour revenir, s’ils le veulent chercher et le suivre ; mais pour les punir, s’ils refusent de le chercher ou de le suivre.


7.

On a beau dire, il faut avouer que la religion chrétienne a quelque chose d’étonnant. « C’est parce que vous y êtes né, » dira-t-on. Tant s’en faut ; je me roidis contre, par cette raison-là même, de peur que cette prévention ne me suborne. Mais, quoique j’y sois né, je ne laisse pas de le trouver ainsi.

8.

Il y a deux manières de persuader les vérités de notre religion : l’une par la force de la raison, l’autre par l’autorité de celui qui parle. On ne se sert pas de la dernière, mais de la première. On ne dit pas : « Il faut croire cela ; car l’Écriture, qui le dit, est divine ; » mais on dit qu’il le faut croire par telle et telle raison, qui sont de foibles argumens, la raison étant flexible à tout.

... Mais ceux-là mêmes qui semblent les plus opposés à la gloire de la religion n’y seront pas inutiles pour les autres. Nous en ferons le premier argument, qu’il y a quelque chose de surnaturel ; car un aveuglement de cette sorte n’est pas une chose naturelle ; et si leur folie les rend si contraires à leur propre bien, elle servira à en garantir les autres par l’horreur d’un exemple si déplorable et d’une folie si digne de compassion.


9.

Le seul qui connoît la nature[4] ne la connoîtra-t-il que pour être misérable ? le seul qui la connoît sera-t-il le seul malheureux ?

... Il ne faut pas qu’il ne voie rien du tout ; il ne faut pas aussi qu’il en voie assez pour croire qu’il le possède[5] ; mais qu’il en voie assez pour connoitre qu’il l’a perdu ; car, pour connoître qu’on a perdu, il faut voir et ne voir pas ; et c’est précisément l’état où est la nature. Il faudroit que la vraie religion enseignât la grandeur, la misère, portât à l’estime et au mépris de soi, à l’amour et à la haine.


10.

La religion est une chose si grande, qu’il est juste que ceux qui ne voudroient pas prendre la peine de la chercher si elle est obscure, en soient privés. De quoi se plaint-on donc, si elle est telle qu’on la puisse trouver en la cherchant ?

L’orgueil contre-pèse et emporte toutes les misères. Voilà un étrange monstre, et un égarement bien visible. Le voilà tombé de sa place, il la cherche avec inquiétude. C’est ce que tous les hommes font. Voyons qui l’aura trouvée.

Ordre.Après la corruption, dire : « Il est juste que ceux qui sont en cet état le connoissent ; et ceux qui s’y plaisent, et ceux qui s’y déplaisent. Mais il n’est pas juste que tous voient la rédemption. »

Quand on dit que Jésus-Christ n’est pas mort pour tous, vous abusez d’un vice des hommes qui s’appliquent incontinent cette exception, ce qui est favoriser le désespoir ; au lieu de les en détourner pour favoriser l’espérance. Car on s’accoutume ainsi aux vertus intérieures par ces habitudes extérieures.


11.

La dignité de l’homme consistoit, dans son innocence, à user et dominer sur les créatures, mais aujourd’hui à s’en séparer et s’y assujettir.


12.

L’Église a toujours été combattue par des erreurs contraires, mais peut-être jamais en même temps, comme à présent. Et si elle en souffre plus, à cause de la multiplicité d’erreurs, elle en reçoit cet avantage qu’elles se détruisent.

Elle se plaint des deux, mais bien plus des calvinistes, à cause du schisme.

Il est certain que plusieurs des deux contraires[6] sont trompés, il faut les désabuser.

La foi embrasse plusieurs vérités qui semblent se contredire. Temps de rire, de pleurer, etc. Responde. Ne respondeas, etc.

La source en est l’union des deux natures en Jésus-Christ.

Et aussi les deux mondes[7]. La création d’un nouveau ciel et nouvelle terre ; nouvelle vie, nouvelle mort ; toutes choses doublement, et les mêmes noms demeurant.

Et enfin les deux hommes qui sont dans les justes[8] ; car ils sont les deux mondes, et un membre et image de Jésus-Christ. Et ainsi tous les noms leur conviennent, de justes, pécheurs ; mort, vivant ; vivant, mort ; élu, réprouvé, etc.

Il y a donc un grand nombre de vérités, et de foi, et de morale, qui semblent répugnantes, et qui subsistent toutes dans un ordre admirable.

La source de toutes les hérésies est l’exclusion de quelques-unes de ces vérités ; et la source de toutes les objections que nous font les hérétiques est l’ignorance de quelques-unes de ces vérités.

Et d’ordinaire il arrive que, ne pouvant concevoir le rapport de deux vérités opposées, et croyant que l’aveu de l’une enferme l’exclusion de l’autre, ils s’attachent à l’une, ils excluent l’autre, et pensent que nous, au contraire. Or l’exclusion est la cause de leur hérésie ; et l’ignorance que nous tenons l’autre cause leurs objections.

1er exemple : Jésus-Christ est Dieu et homme. Les ariens, ne pouvant allier ces choses, qu’ils croient incompatibles, disent qu’il est homme : en cela ils sont catholiques. Mais ils nient qu’il soit Dieu : en cela ils sont hérétiques. Ils prétendent que nous nions son humanité : en cela ils sont ignorans.

2e exemple, sur le sujet du saint sacrement : Nous croyons que la substance du pain étant changée, et consubstantiellement en celle du corps de Notre-Seigneur, Jésus-Christ y est présent réellement. Voilà une vérité. Une autre est que ce sacrement est aussi une des figures de la croix et de la gloire, et une commémoration des deux. Voilà la foi catholique, qui comprend ces deux vérités qui semblent opposées.

L’hérésie d’aujourd’hui[9], ne concevant pas que ce sacrement contient tout ensemble et la présence de Jésus-Christ, et sa figure, et qu’il soit sacrifice et commémoration de sacrifice, croit qu’on ne peut admettre l’une de ces vérités sans exclure l’autre par cette raison.

Ils s’attachent à ce point seul, que ce sacrement est figuratif ; et en cela ils ne sont point hérétiques. Ils pensent que nous excluons cette vérité ; et de là vient qu’ils nous font tant d’objections sur les passages des Pères qui le disent. Enfin ils nient la présence ; et en cela ils sont hérétiques.

3e exemple : les indulgences.

C’est pourquoi le plus court moyen pour empêcher les hérésies est d’instruire de toutes les vérités ; et le plus sûr moyen de les réfuter est de les déclarer toutes. Car que diront les hérétiques ?

Tous errent d’autant plus dangereusement qu’ils suivent chacun une vérité. Leur faute n’est pas de suivre une fausseté, mais de ne pas suivre une autre vérité.

La grâce sera toujours dans le monde (et aussi la nature), de sorte qu’elle est en quelque sorte naturelle. Et ainsi il y aura toujours des pélagiens, et toujours des catholiques, et toujours combat.

Parce que la première naissance fait les uns, et la grâce de la seconde naissance fait les autres.

Ce sera une des confusions des damnés, de voir qu’ils seront condamnés par leur propre raison, par laquelle ils ont prétendu condamner la religion chrétienne.


13.

Il y a cela de commun entre la vie ordinaire des hommes et celle des saints, qu’ils aspirent tous à la félicité ; et ils ne diffèrent qu’en l’objet où ils la placent. Les uns et les autres appellent leurs ennemis ceux qui les empêchent d’y arriver.

Il faut juger de ce qui est bon ou mauvais par la volonté de Dieu, qui ne peut être ni injuste ni aveugle ; et non pas par la nôtre propre, qui est toujours pleine de malice et d’erreur.


14.

Point formaliste. — Quand saint Pierre et les apôtres délibèrent d’abolir la circoncision, où il s’agissoit d’agir contre la loi de Dieu, ils ne consultent point les prophètes, mais simplement la réception du Saint-Esprit en la personne des incirconcis. Ils jugent plus sûr que Dieu approuve ceux qu’il remplit de son Esprit, que non pas qu’il faille observer la loi ; ils savoient que la fin de la loi n’étoit que le Saint-Esprit ; et qu’ainsi, puisqu’on l’avoit bien sans circoncision, elle n’étoit pas nécessaire.


15.

Deux lois suffisent pour régler toute la république chrétienne, mieux que toutes les lois politiques[10].


16.

La religion est proportionnée à toutes sortes d’esprits. Les premiers s’arrêtent au seul établissement ; et cette religion est telle, que son seul établissement est suffisant pour en prouver la vérité. Les autres vont jusqu’aux apôtres. Les plus instruits vont jusqu’au commencement du monde. Les anges la voient encore mieux, et de plus loin.

Dieu, pour se réserver à lui seul le droit de nous instruire, et pour nous rendre la difficulté de notre être inintelligible, nous en a caché le nœud si haut, ou, pour mieux dire, si bas, que nous étions incapables d’y arriver : de sorte que ce n’est pas par les agitations de notre raison, mais par la simple soumission de la raison, que nous pouvons véritablement nous connoître.


17.

Les impies, qui font profession de suivre la raison, doivent être étrangement forts en raison. Que disent-ils donc ? Ne voyons-nous pas. disent-ils, mourir et vivre les bêtes comme les hommes, et les Turcs comme les chrétiens ? Ils ont leurs cérémonies, leurs prophètes, leurs docteurs, leurs saints, leurs religieux, comme nous, etc. — Cela est-il contraire à l’Écriture ? ne dit-elle pas tout cela ? Si vous ne vous souciez guère de savoir la vérité, en voilà assez pour vous laisser en repos. Mais si vous désirez de tout votre cœur de la connoître, ce n’est pas assez ; regardez au détail. C’en seroit assez pour une question de philosophie ; mais ici où il va de tout… Et cependant, après une réflexion légère de cette sorte, on s’amusera, etc. Qu’on s’informe de cette religion même si elle ne rend pas raison de cette obscurité ; peut-être qu’elle nous l’apprendra.

Écoulement. — C’est une chose horrible de sentir s’écouler tout ce qu’on possède.

Partis. — Il faut vivre autrement dans le monde selon ces diverses suppositions : 1° Si l’on pouvoit y être toujours ; 2° s’il est sûr qu’on n’y sera pas longtemps, et incertain si on y sera une heure. Cette dernière supposition est la nôtre.


18.

Par les partis, vous devez vous mettre en peine de rechercher la vérité : car si vous mourez sans adorer le vrai principe, vous êtes perdu. « Mais, dites-vous, s’il avoit voulu que je l’adorasse, il m’auroit laissé des signes de sa volonté. » Aussi a-t-il fait ; mais vous les négligez. Cherchez-les donc ; cela le vaut bien.

Je trouve bon qu’on n’approfondisse pas l’opinion de Copernic : mais ceci… ! Il importe à toute la vie de savoir si l’âme est mortelle ou immortelle.


19.

Les prophéties, les miracles même et les preuves de notre religion, ne sont pas de telle nature qu’on puisse dire qu’ils sont absolument convaincans. Mais ils le sont aussi de telle sorte qu’on ne peut dire que ce soit être sans raison que de les croire. Ainsi il y a de l’évidence et de l’obscurité, pour éclairer les uns et obscurcir les autres. Mais l’évidence est telle, qu’elle surpasse, ou égale pour le moins, l’évidence du contraire ; de sorte que ce n’est pas la raison qui puisse déterminer à ne la pas suivre ; et ainsi ce ne peut être que la concupiscence et la malice du cœur. Et par ce moyen il y a assez d’évidence pour condamner et non assez pour convaincre ; afin qu’il paroisse qu’en ceux qui la suivent, c’est la grâce, et non la raison, qui fait suivre ; et qu’en ceux qui la fuient, c’est la concupiscence, et non la raison, qui fait fuir.

Qui peut ne pas admirer et embrasser une religion qui connoît à fond ce qu’on reconnoît d’autant plus qu’on a plus de lumière ?

… C’est un héritier qui trouve les titres de sa maison. Dira-t-il : « Peut-être qu’ils sont faux ? » et négligera-t-il de les examiner ?


20.

Deux sortes de personnes connoissent : ceux qui ont le cœur humilié, et qui aiment la bassesse, quelque degré d’esprit qu’ils aient, haut ou bas ; ou ceux qui ont assez d’esprit pour voir la vérité, quelque opposition qu’ils y aient.

Les sages qui ont dit qu’il y a un Dieu ont été persécutés, les juifs haïs, les chrétiens encore plus.


21.

Qu’ont-ils à dire contre la résurrection, et contre l’enfantement de la Vierge ? Qu’est-il plus difficile, de produire un homme ou un animal, que de le reproduire[11] ? Et s’ils n’avoient jamais vu une espèce d’animaux, pourroient-ils deviner s’ils se produisent sans la compagnie les uns des autres ?


22.

… Mais est-il probable que la probabilité assure ? — Différence entre repos et sûreté de conscience. Rien ne donne l’assurance que la vérité. Rien ne donne le repos que la recherche sincère de la vérité.


23.

Les exemples des morts généreuses des Lacédémoniens et autres ne nous touchent guère ; car qu’est-ce que cela nous apporte ? Mais l’exemple de la mort des martyrs nous touche ; car ce sont nos membres. Nous avons un lien commun avec eux : leur résolution peut former la nôtre, non-seulement par l’exemple, mais parce qu’elle a peut-être mérité la nôtre. Il n’est rien de cela aux exemples des païens : nous n’avons point de liaison à eux ; comme on ne devient pas riche pour voir un étranger qui l’est, mais bien pour voir son père ou son mari qui le soient.


24.

Les élus ignoreront leurs vertus, et les réprouvés la grandeur de leurs crimes : a Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim, soif, etc.[12] ? »

Jésus-Christ n’a point voulu du témoignage des démons, ni de ceux qui n’avoient pas vocation ; mais de Dieu et Jean-Baptiste.


25.

Ce qui nous gâte pour comparer ce qui s’est passé autrefois dans l’Église à ce qui s’y voit maintenant, c’est qu’ordinairement on regarde saint Athanase, sainte Thérèse, et les autres, comme couronnés de gloire et[13] ... comme des dieux. A présent que le temps a éclairci les choses, cela paroît ainsi. Mais au temps où on le persécutoit, ce grand saint étoit un homme qui s’appeloit Athanase ; et sainte Thérèse, une fille. « Élie étoit un homme comme nous, et sujet aux mêmes passions que nous, dit saint Jacques[14], pour désabuser les chrétiens de cette fausse idée qui nous fait rejeter l’exemple des saints, comme disproportionné à notre état. « C’étoient des saints, disons-nous, ce n’est pas comme nous. » Que se passoit-il alors ? Saint Athanase étoit un homme appelé Athanase, accusé de plusieurs crimes, condamné en tel et tel concile[15], pour tel et tel crime. Tous les évêques y consentoient, et le pape enfin[16]. Que dit-on à ceux qui y résistent ? Qu’ils troublent la paix, qu’ils font schisme, etc.

Quatre sortes de personnes : zèle sans science ; science sans zèle ; ni science ni zèle ; zèle et science. Les trois premiers le condamnent, et les derniers l’absolvent, et sont excommuniés de l’Église, et sauvent néanmoins l’Église.


26.

Ordre. — Les hommes ont mépris pour la religion, ils en ont haine, et peur qu’elle soit vraie. Pour guérir cela, il faut commencer par montrer que la religion n’est point contraire à la raison ; ensuite qu’elle est vénérable, en donner respect ; la rendre ensuite aimable, faire souhaiter aux bons qu’elle fût vraie ; et puis montrer qu’elle est vraie.

Vénérable, parce qu’elle a bien connu l’homme ; aimable, parce qu’elle promet le vrai bien.

Un mot de David, ou de Moïse, comme : que Dieu circoncira les cœurs, Deut., xxx, 6, fait juger de leur esprit. Que tous les autres discours soient équivoques, et douteux d’être philosophes ou chrétiens : enfin un mot de cette nature détermine tous les autres, comme un mot d’Épictète détermine tout le reste au contraire. Jusque-là l’ambiguïté dure, et non pas après.

Ordre. — J’aurois bien plus de peur de me tromper, et de trouver que la religion chrétienne soit vraie, que non pas de me tromper en la croyant vraie.


27.

Les conditions les plus aisées à vivre selon le monde sont les plus difficiles à vivre selon Dieu ; et au contraire. Rien n’est si difficile selon le monde que la vie religieuse ; rien n’est plus facile que de la passer selon Dieu. Rien n’est plus aisé que d’être dans une grande charge et dans de grands biens selon le monde ; rien n’est plus difficile que d’y vivre selon Dieu, et sans y prendre de part et de goût.


28.

L’Ancien Testament contenoit les figures de la joie future, et le Nouveau contient les moyens d’y arriver. Les figures étoient de joie ; les moyens, de pénitence ; et néanmoins l’agneau pascal étoit mangé avec des laitues sauvages, cum amaritudinibus[17].


29.

Le mot de Galilée[18], que la foule des Juifs prononça comme par hasard, en accusant Jésus-Christ devant Pilate, donna sujet à Pilate d’envoyer Jésus-Christ à Hérode ; en quoi fut accompli le mystère, qu’il devoit être jugé par les juifs et les gentils. Le hasard en apparence fut la cause de l’accomplissement du mystère.


30.

Une personne me disoit un jour qu’elle avoit grande joie et confiance en sortant de la confession : l’autre me disoit qu’elle restoit en crainte. Je pensai sur cela que de ces deux on en feroit un bon, et que chacun manquoit en ce qu’il n’avoit pas le sentiment de l’autre. Cela arrive souvent de même en d’autres choses.


31.

Il y a plaisir d’être dans un vaisseau battu de l’orage, lorsqu’on est assuré qu’il ne périra point. Les persécutions qui travaillent l’Église sont de cette nature.

L’histoire de l’Église doit être proprement appelée l’histoire de la vérité.


32.

Contre ceux qui sur la confiance de la miséricorde de Dieu demeurent dans la nonchalance, sans faire de bonnes œuvres. — Comme les deux sources de nos péchés sont l’orgueil et la paresse, Dieu nous a découvert deux qualités en lui pour les guérir : sa miséricorde et sa justice. Le propre de la justice est d’abattre l’orgueil, quelque saintes que soient les œuvres, et non intres in judicium[19] ; et le propre de la miséricorde est de combattre la paresse en invitant aux bonnes œuvres, selon ce passage : « La miséricorde de Dieu invite à la pénitence[20] ; » et cet autre des Ninivites : « Faisons pénitence, pour voir si par aventure il aura pitié de nous[21]. » Et ainsi tant s’en faut que la misericorde autorise le relâchement, que c’est au contraire la qualité qui le combat formellement ; de sorte qu’au lieu de dire : «S’il n’y avoit point en Dieu de miséricorde, il faudroit faire toutes sortes d’efforts pour la vertu ; » il faut dire, au contraire, que c’est parce qu’il y a en Dieu de la miséricorde, qu’il faut faire toutes sortes d’efforts.


33.

Tout ce qui est au monde est concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie : libido sentiendi, libido sciendi, libido dominandi[22]. Malheureuse la terre de malédiction que ces trois fleuves de feu embrasent plutôt qu’ils n’arrosent ! Heureux ceux qui, étant sur ces fleuves, non pas plongés, non pas entraînés, mais immobilement affermis ; non pas debout, mais assis dans une assiette basse et sûre, dont ils ne se relèvent jamais avant la lumière, mais, après s’y être reposés en paix, tendent la main à celui qui les doit relever, pour les faire tenir debout et fermes dans les porches de la sainte Hiérusalem, où l’orgueil ne pourra plus les combattre et les abattre ; et qui cependant pleurent, non pas de voir écouler toutes les choses périssables que les torrens entraînent, mais dans le souvenir de leur chère patrie, de la Hiérusalem céleste, dont ils se souviennent sans cesse dans la longueur de leur exil[23] !


34.

« Un miracle, dit-on, affermiroit ma créance. » On le dit quand on ne le voit pas. Les raisons qui, étant vues de loin, paroissent borner notre vue, mais quand on y est arrivé, on commence à voir encore au delà. Rien n’arrête la volubilité de notre esprit. Il n’y a point, dit-on, de règle qui n’ait quelque exception, ni de vérité si générale qui n’ait quelque face par où elle manque. Il suffit qu’elle ne soit pas absolument universelle, pour nous donner sujet d’appliquer l’exception au sujet présent, et de dire : « Cela n’est pas toujours vrai ; donc il y a des cas où cela n’est pas. » Il ne reste plus qu’à montrer que celui-ci en est ; et c’est à quoi on est bien maladroit ou bien malheureux si on n’y trouve quelque jour.


35.

Histoire de la Chine. — Je ne crois que les histoires dont les témoins se feroient égorger.

Il n’est pas question de voir cela en gros. Je vous dis qu’il y a de quoi aveugler et de quoi éclairer. Par ce mot seul, je ruine tous vos raisonnemens. « Mais la Chine obscurcit, » dites-vous ; et je réponds : « La Chine obscurcit, » mais il y a clarté à trouver ; cherchez-la. Ainsi tout ce que vous dites fait à un des desseins, et rien contre l’autre. Ainsi cela sert, et ne nuit pas. Il faut donc voir cela en détail, il faut mettre papiers sur table.


36.

La charité n’est pas un précepte figuratif. Dire que Jésus-Christ, qui est venu ôter les figures pour mettre la vérité, ne soit venu que mettre la figure de la charité, pour ôter la réalité qui étoit auparavant, cela est horrible. Si la lumière est ténèbres, que seront les ténèbres ?


37.

Combien les lunettes nous ont-elles découvert d’êtres qui n’étoient point pour nos philosophes d’auparavant ! On entreprenoit méchamment l’Écriture sainte sur le grand nombre des étoiles, en disant : « Il n’y en a que mille vingt-deux[24], nous le savons. »


38.

L’homme est ainsi fait, qu’à force de lui dire qu’il est un sot, il le croit ; et, à force de se le dire à soi-même, on se le fait croire. Car l’homme fait lui seul une conversation intérieure, qu’il importe de bien régler : Corrumpunt mores bonos colloquiæ prava[25]. Il faut se tenir en silence autant qu’on peut, et ne s’entretenir que de Dieu qu’on sait être la vérité ; et ainsi on se le persuade à soi-même.


39.

Quelle différence entre un soldat et un chartreux, quant à l’obéissance ? Car ils sont également obéissans et dépendans, et dans des exercices également pénibles. Mais le soldat espère toujours devenir maître, et ne le devient jamais (car les capitaines et princes même sont toujours esclaves et dépendans) ; mais il l’espère toujours, et travaille toujours à y venir ; au lieu que le chartreux fait vœu de n’être jamais que dépendant. Ainsi ils ne diffèrent pas dans la servitude perpétuelle, que tous deux ont toujours, mais dans l’espérance, que l’un a toujours, et l’autre jamais.


40.

La volonté propre ne se satisfera jamais, quand elle auroit pouvoir de tout ce qu’elle veut ; mais on est satisfait dès l’instant qu’on y renonce. Sans elle, on ne peut être malcontent ; par elle, on ne peut être content.

... La vraie et unique vertu est donc de se haïr, car on est haïssable par sa concupiscence, et de chercher un être véritablement aimable, pour l’aimer. Mais, comme nous ne pouvons aimer ce qui est hors de nous, il faut aimer un être qui soit en nous, et qui ne soit pas nous, et cela est vrai d’un chacun de tous les hommes. Or, il n’y a que l’Être universel qui soit tel. Le royaume de Dieu est en nous : le bien universel est en nous-mêmes, et ce n’est pas nous.

Il est injuste qu’on s’attache à moi, quoiqu’on le fasse avec plaisir et volontairement. Je tromperois ceux à qui j’en ferois naître le désir ; car je ne suis la fin de personne, et n’ai pas de quoi les satisfaire. Ne suisje pas prêt à mourir ? Et ainsi l’objet de leur attachement mourra donc. Comme je serois coupable de faire croire une fausseté, quoique je la persuadasse doucement, et qu’on la crût avec plaisir, et qu’en cela on me fit plaisir ; de même, je suis coupable de me faire aimer, et si j’attire les gens à s’attacher à moi. Je dois avertir ceux qui seroient prêts à consentir au mensonge, qu’ils ne le doivent pas croire, quelque avantage qui m’en revînt ; et de même, qu’ils ne doivent pas s’attacher à moi ; car il faut qu’ils passent leur vie et leurs soins à plaire à Dieu, ou à le chercher.


41.

C’est être superstitieux, de mettre son espérance dans les formalités ; mais c’est être superbe, de ne vouloir s’y soumettre.


42.

Toutes les religions et les sectes du monde ont eu la raison naturelle pour guide. Les seuls chrétiens ont été astreints à prendre leurs règles hors d’eux-mêmes, et à s’informer de celles que Jésus-Christ a laissées aux anciens pour être transmises aux fidèles. Cette contrainte lasse ces bons pères. Ils veulent avoir, comme les autres peuples, la liberté de suivre leurs imaginations. C’est en vain que nous leur crions, comme les prophètes disoient autrefois aux juifs : « Allez au milieu de l’Église ; informez-vous des lois que les anciens lui ont laissées, et suivez ces sentiers. »

Ils ont répondu comme les juifs : « Nous n’y marcherons pas : mais nous suivrons les pensées de notre cœur ; » et ils ont dit : « Nous serons comme les autres peuples. »


43.

Il y a trois moyens de croire : la raison, la coutume, l’inspiration[26]. La religion chrétienne, qui seule a la raison, n’admet pas pour ses vrais enfans ceux qui croient sans inspiration : ce n’est pas qu’elle exclue la raison et la coutume ; au contraire, mais il faut ouvrir son esprit aux preuves, s’y confirmer par la coutume ; mais s’offrir par les humiliations aux inspirations, qui seules peuvent faire le vrai et salutaire effet : Ne evacuetur crux Christi[27].


44.

Jamais on ne fait le mal si pleinement et si gaiement que quand on le fait par conscience.


45.

Les juifs, qui ont été appelés à dompter les nations et les rois, ont été esclaves du péché ; et les chrétiens, dont la vocation a été à servir et à être sujets, sont les enfans libres.


46.

Est-ce courage à un homme mourant d’aller, dans la foiblesse et dans l’agonie, affronter un Dieu tout-puissant et éternel[28] ?


47.

Superstition et concupiscence. Scrupules, désirs mauvais. Crainte mauvaise.

Crainte, non celle qui vient de ce qu’on croit Dieu, mais celle qui vient de ce qu’on doute s’il est ou non. La bonne crainte vient de la foi, la fausse crainte vient du doute. La bonne crainte, jointe à l’espérance, parce qu’elle naît de la foi, et que l’on espère au Dieu que l’on croit : la mauvaise, jointe au désespoir, parce qu’on craint le Dieu auquel on n’a point de foi. Les uns craignent de le perdre, les autres craignent de le trouver.


48.

Salomon et Job ont le mieux connu et le mieux parlé de la misère de l’homme : l’un le plus heureux, et l’autre le plus malheureux ; l’un connoissant la vanité des plaisirs par expérience, l’autre la réalité des maux.


49.

Hérétiques. — Ézéchiel. Tous les païens disoient du mal d’Israël, et le Prophète aussi : et tant s’en faut que les Israélites eussent droit de lui dire : aVous parlez comme les païens, » qu’ilfait sa plusgrande force sur ce que les païens parlent comme lui.


50.

Il n’y a que trois sortes de personnes : les uns qui servent Dieu, l’ayant trouvé ; les autres qui s’emploient à le chercher, ne l’ayant pas trouvé ; les autres qui vivent sans le chercher ni l’avoir trouvé. Les premiers sont raisonnables et heureux ; les derniers sont fous et malheureux ; ceux du milieu sont malheureux et raisonnables.


51.

Les hommes prennent souvent leur imagination pour leur cœur ; et ils croient être convertis dès qu’ils pensent à se convertir.


52.

La raison agit avec lenteur, et avec tant de vues, sur tant de principes lesquels il faut qu’ils soient toujours présens, qu’à toute heure elle s’assoupit et s’égare, manque d’avoir tous ses principes présens. Le sentiment n’agit pas ainsi : il agit en un instant, et toujours est prêt à agir. Il faut donc mettre notre foi dans le sentiment, autrement elle sera toujours vacillante.


53.

L’homme est visiblement fait pour penser ; c’est toute sa dignité et tout son mérite ; et tout son devoir est de penser comme il faut : et l’ordre de la pensée est de commencer par soi, et par son auteur et sa fin. Or à quoi pense le monde ? Jamais à cela ; mais à danser, à jouer du luth, à chanter, à faire des vers, à courir la bague, etc., à se bâtir, à se faire roi, sans penser à ce que c’est qu’être roi, et qu’être homme.

Pensée. — Toute la dignité de l’homme est en la pensée. Mais qu’estce que cette pensée ? qu’elle est sotte[29] !


54.

S’il y a un Dieu, il ne faut aimer que lui, et non les créatures passagères. Le raisonnement des impies, dansla Sagesse, n’est fondé que sur ce qu’il n’y a point de Dieu. aCela posé, disent-ils, jouissons donc des créatures. » C’est le pis aller. Mais s’il y avoit un Dieu à aimer, ils n’auroient pas conclu cela, mais le contraire. Et c’est la conclusion des sages : « Il y a un Dieu, ne jouissons donc pas des créatures. » Donc tout ce qui incite à nous attacher aux créatures est mauvais, puisque cela nous empêche, ou de servir Dieu, si nous le connoissons, ou de le chercher, si nous l’ignorons. Or, nous sommes pleins de concupiscence : donc nous sommes pleins de mal ; donc nous devons nous haïr nous-mêmes, et tout ce qui nous excite à autre attache que Dieu seul.


55.

Quand nous voulons penser à Dieu, n’y a-t —il rien qui nous détourne, nous tente de penser ailleurs ? Tout cela est mauvais et né avec nous.


56.

Il est faux que nous soyons dignes que les autres nous aiment : il est injuste que nous le voulions. Si nous naissions raisonnables, et indifférens, et connoissant nous et les autres, nous ne donnerions point cette inclination à notre volonté. Nous naissons pourtant avec elle ; nous naissons donc injustes : car tout tend à soi. Cela est contre tout ordre : il faut tendre au général ; et la pente vers soi est le commencement de tout désordre, en guerre, en police, en économie, dans le corps particulier de l’homme. La volonté est donc dépravée.

Si les membres des communautés naturelles et civiles tendent au bien du corps, les communautés elles-mêmes doivent tendre à un autre corps plus général, dont elles sont membres. L’on doit donc tendre au géneral. Nous naissons donc injustes et dépravés.

Qui ne hait en soi son amour-propre, et cet instinct qui le porte à se faire Dieu, est bien aveuglé. Qui ne voit que rien n’est si opposé à la justice et à la vérité ? Car il est faux que nous méritions cela ; et il est injuste et impossible d’y arriver, puisque tous demandent la même chose. C’est donc une manifeste injustice où nous sommes nés, dont nous ne pouvons nous défaire, et dont il faut nous défaire.

Cependant aucune religion[30] n’a remarqué que ce fût un péché, ni que nous y fussions nés, ni que nous fussions obligés d’y résister, ni n’a pensé à nous en donner les remèdes.


57.

Guerre intestine de l’homme entre la raison et les passions. S’il n’avoit que la raison sans passions. S’il n’avoit que les passions sans raison. Mais ayant l’un et l’autre, il ne peut être sans guerre, ne pouvant avoir la paix avec l’un qu’ayant guerre avec l’autre. Aussi il est toujours divisé, et contraire à lui-même.

Si c’est un aveuglement surnaturel de vivre sans chercher ce qu’on est, c’en est un terrible de vivre mal en croyant Dieu.


58.

Il est indubitable que, que l’âme soit mortelle ou immortelle, cela doit mettre une différence entière dans la morale ; et cependant les philosophes ont conduit la morale indépendamment de cela. Ils délibèrent de passer une heure. Platon, pour disposer au christianisme.

Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais.


59.

Morale. — Dieu ayant fait le ciel et la terre, qui ne sentent point le bonheur de leur être, il a voulu faire des êtres qui le connussent, et qui composassent un corps de membres pensans. Car nos membres ne sentent point le bonheur de leur union, de leur admirable intelligence, du soin que la nature a d’y influer les esprits, et de les faire croître et durer. Qu’ils seroient heureux s’ils le sentoient, s’ils le voyoient ! Mais il faudrait pour cela qu’ils eussent intelligence pour le connoître, et bonne volonté pour consentir à celle de l’âme universelle. Que si, ayant reçu l’intelligence, ils s’en servoient à retenir en eux-mêmes la nourriture, sans la laisser passer aux autres membres, ils seroient nonseulement injustes, mais encore misérables, et se haïroient plutôt que de s’aimer : leur béatitude, aussi bien que leur devoir, consistant à consentir à la conduite de l’âme entière à qui ils appartiennent, qui les aime mieux qu’ils ne s’aiment eux-mêmes.

Être membre, est n’avoir de vie, d’être et de mouvement que par l’esprit du corps et pour le corps. Le membre séparé, ne voyant plus le corps auquel il appartient, n’a plus qu’un être périssant et mourant.

Cependant il croit être un tout, et ne se voyant point de corps dont il dépende, il croit ne dépendre que de soi, et veut se faire centre et corps lui-même. Mais n’ayant point en soi de principe de vie, il ne fait que s’égarer, et s’étonne dans l’incertitude de son être ; et sentant bien qu’il n’est pas corps, et cependant ne voyant point qu’il soit membre d’un corps. Enfin, quand il vient à se connoître, il est comme revenu chez soi, et ne s’aime plus que pour le corps ; il plaint ses égaremens passés.

Il ne pourroit pas par sa nature aimer une autre chose, sinon pour soi-même et pour se l’asservir, parce que chaque chose s’aime plus que tout. Mais en aimant le corps, il s’aime soi-même, parce qu’il n’a d’être qu’en lui, par lui et pour lui : qui adhæret Deo unus spiritus est[31].

Le corps aime la main ; et la main, si elle avoit une volonté, devroit s’aimer de la même sorte que l’âme l’aime. Tout amour qui va au delà est injuste.

Adhærens Deo unus spiritus est. On s’aime, parce qu’on est membre de Jésus-Christ. On aime Jésus-Christ, parce qu’il est le corps dont on est membre. Tout est un, l’un et l’autre, comme les trois personnes.

Membres. Commencer par là. — Pour régler l’amour qu’on se doit à soi-même, il faut s’imaginer un corps plein de membres pensans, car nous sommes membres du tout, et voir comment chaque membre devoit s’aimer, etc.

Si les pieds et les mains avoient une volonté particulière, jamais ils ne seroient dans leur ordre qu’en soumettant cette volonté particulière à la volonté première qui gouverne le corps entier. Hors de là, ils sont dans le désordre et dans le malheur ; mais en ne voulant que le bien du corps, ils font leur propre bien.

Il faut n’aimer que Dieu et ne haïr que soi.

Si le pied avoit toujours ignoré qu’il appartînt au corps, et qu’il y eût un corps dont il dépendît, s’il n’avoit eu que la connoissance et l’amour de soi, et qu’il vînt à connoître qu’il appartient à un corps duquel il dépend, quel regret, quelle confusion de sa vie passée, d’avoir été inutile au corps qui lui a influé sa vie, qui l’eût anéanti s’il l’eût rejeté et séparé de soi, comme il se séparoit de lui ! Quelles prières d’y être conservé ! et avec quelle soumission se laisseroit-il gouverner à la volonté qui régit le corps, jusqu’à consentir à être retranché s’il le faut ! Ou il perdroit sa qualité de membre ; car il faut que tout membre veuille bien périr pour le corps, qui est le seul pour qui tout est.

Pour faire que les membres soient heureux, il faut qu’ils aient une volonté, et qu’ils la conforment au corps.

Raison des effets. — La concupiscence et la force sont la source de toutes nos actions : la concupiscence fait les volontaires ; la force, les involontaires.


60.

Philosophes. — ... Ils croient que Dieu est seul digne d’être aimé et admiré, et ont désiré d’être aimés et admirés des hommes, et ils ne connoissent pas leur corruption. S’ils se sentent pleins de sentimens pour l’aimer et l’adorer, et qu’ils y trouvent leur joie principale, qu’ils s’estiment bons, à la bonne heure. Mais s’ils s’y trouvent répugnans, s’ils n’ont aucune pente qu’à se vouloir établir dans l’estime des hommes, et que pour toute perfection ils fassent seulement que, sans forcer les hommes, ils leur fassent trouver leur bonheur à les aimer, je dirai que cette perfection est horrible. Quoi ! ils ont connu Dieu, et n’ont pas désiré uniquement que les hommes l’aimassent ; mais que les hommes s’arrêtassent à eux ; ils ont voulu être l’objet du bonheur volontaire des hommes !


61.

Il est vrai qu’il y a de la peine en entrant dans la piété. Mais cette peine ne vient pas de la piété qui commence d’être en nous, mais de l’impiété qui y est encore. Si nos sens ne s’opposoient pas à la pénitence, et que notre corruption ne s’opposât pas à la pureté de Dieu, il n’y auroit en cela rien de pénible pour nous. Nous ne souffrons qu’à proportion que le vice, qui nous est naturel, résiste à la grâce surnaturelle. Notre cœur se sent déchiré entre ces efforts contraires. Mais il seroit bien injuste d’imputer cette violence à Dieu qui nous attire, au lieu de l’attribuer au monde qui nous retient. C’est comme un enfant, que sa mère arrache d’entre les bras des voleurs, doit aimer, dans la peine qu’il souffre, la violence amoureuse et légitime de celle qui procure sa liberté, et ne détester que la violence impétueuse et tyrannique de ceux qui le retiennent injustement. La plus cruelle guerre que Dieu puisse faire aux hommes en cette vie est de les laisser sans cette guerre qu’il est venu apporter, « Je suis venu apporter la guerre, » dit-il ; et, pour instruire de cette guerre : « Je suis venu apporter le fer et le feu[32] » Avant lui, le monde vivoit dans une fausse paix.


62.

Montaigne. — Les défauts de Montaigne sont grands. Mots lascifs. Cela ne vaut rien, malgré Mlle de Gournay. Crédule (gens sans yeux). Ignorant (quadrature du cercle, monde plus grand). Ses sentimens sur l’homicide volontaire, sur la mort. Il inspire une nonchalance du salut, « sans crainte et sans repentir. » Son livre n’étant pas fait pour porter à la piété, il n’y etoit pas obligé : mais on est toujours obligé de n’en point détourner. On peut excuser ses sentimens un peu libres et voluptueux en quelques rencontres de la vie ; mais on ne peut excuser ses sentimens tout païens sur la mort : car il faut renoncer à toute piété, si on ne veut au moins mourir chrétiennement : or, il ne pense qu’à mourir lâchement et mollement par tout son livre.


63.

Sur les confessions et absolutions sans marques de regret. — Dieu ne regarde que l’intérieur : l’Église ne juge que par l’extérieur. Dieu absout aussitôt qu’il voit la pénitence dans le cœur ; l’Église, quand elle la voit dans les œuvres. Dieu fera une Église pure au dedans, qui confonde par sa sainteté intérieure et toute spirituelle l’impiété intérieure des sages superbes et des pharisiens : et l’Église fera une assemblée d’hommes, dont les mœurs extérieures soient si pures, qu’elles confondent les mœurs des païens. S’il y en a d’hyprocrites, mais si bien déguisés qu’elle n’en reconnoisse pas le venin, elle les souffre ; car, encore qu’ils ne soient pas reçus de Dieu, qu’ils ne peuvent tromper, ils le sont des hommes, qu’ils trompent. Et ainsi elle n’est pas déshonorée par leur conduite, qui paroît sainte. Mais vous voulez que l’Église ne juge, ni de l’intérieur, parce que cela n’appartient qu’à Dieu, ni de l’extérieur, parc-e que Dieu ne s’arrête qu’à l’intérieur ; et ainsi, lui ôtant tout choix des hommes, vous retenez dans l’Église les plus débordés, et ceux qui la déshonorent si fort, que les synagogues des juifs et les sectes des philosophes les auroient exilés comme indignes, et les auroient abhorrés comme impies.


64.

La loi n’a pas détruit la nature ; mais elle l’a instruite : la grâce n’a pas détruit la loi ; mais elle l’a fait exercer. La foi reçue au baptême est la source de toute la vie du chrétien et des convertis.

On se fait une idole de la vérité même ; car la vérité hors de la charité n’est pas Dieu, c’est son image, et une idole, qu’il ne faut point aimer, ni adorer, et encore moins faut-il aimer et adorer son contraire, qui est le mensonge[33].


65.

Tous les grands divertissemens sont dangereux pour la vie chrétienne ; mais, entre tous ceux que le monde a inventés, il n’yen a point qui soit plus à craindre que la comédie. C’est une représentation si naturelle et si délicate des passions, qu’elle les émeut et les fait naître dans notre cœur, et surtout celle de l’amour : principalement lorsqu’on le représente fort chaste et fort honnête. Car plus il paroît innocent aux âmes innocentes, plus elles sont capables d’en être touchées. Sa violence plaît à notre amour-propre, qui forme aussitôt un désir de causer les mêmes effets, que l’on voit si bien représentés ; et l’on se fait en même temps une conscience fondée sur l’honnêteté des sentimens qu’on y voit, qui éteint la crainte des âmes pures, lesquelles s’imaginent que ce n’est pas blesser la pureté, d’aimer d’un amour qui leur semble si sage. Ainsi l’on s’en va de la comédie le cœur si rempli de toutes les beautés et de toutes les douceurs de l’amour, l’âme et l’esprit si persuadés de son innocence, qu’on est tout préparé à recevoir ses premières impressions, ou plutôt à chercher l’occasion de les faire naître dans le cœur de quelqu’un, pour recevoir les mêmes plaisirs et les mêmes sacrifices que l’on a vus si bien dépeints dans la comédie.


66.

Montalte. — ... Les opinions relâchées plaisent tant aux hommes, qu’il est étrange que les leurs déplaisent. C’est qu’ils ont excédé toute borne. Et, de plus, il y a bien des gens qui voient le vrai, et qui n’y peuvent atteindre. Mais il y en a peu qui ne sachent que la pureté de la religion est contraire à nos corruptions. Ridicule de dire qu’une récompense éternelle est offerte à des mœurs escobartines.


67.

Le silence est la plus grande persécution : jamais les saints ne se sont tus. Il est vrai qu’il faut vocation, mais ce n’est pas des arrêts du Conseil qu’il faut apprendre si l’on est appelé, c’est de la nécessité de parler. Or, après que Rome a parlé, et qu’on pense qu’elle a condamné la vérité, et qu’ils l’ont écrit ; et que les livres qui ont dit le contraire sont censurés, il faut crier d’autant plus haut qu’on est censuré plus injustement, et qu’on veut étouffer la parole plus violemment, jusqu’à ce qu’il vienne un pape qui écoute les deux parties, et qui consulte l’antiquité pour faire justice. Aussi les bons papes trouveront encore l’Église en clameurs.

... L’inquisition et la Société[34], les deux fléaux de la vérité.

... Que ne les accusez-vous d’arianisme ? Car ils ont dit que Jésus-Christ est Dieu : peut-être ils l’entendent, non par nature, mais comme il est dit, Dii estis[35].

Si mes lettres sont condamnées à Rome, ce que j’y condamne est condamné dans le ciel : Ad tuum, Domine Jesu, tribunal appello.

... Vous-même êtes corruptible.

... J’ai craint que je n’eusse mal écrit, me voyant condamné, mais l’exemple de tant de pieux écrits me fait croire au contraire. Il n’est plus permis de bien écrire, tant l’inquisition est corrompue ou ignorante.

... Il est meilleur d’obéir à Dieu qu’aux hommes.

... Je ne crains rien, je n’espère rien. Les évêques ne sont pas ainsi. Le Port-Royal craint, et c’est une mauvaise politique de les séparer, car ils ne craindront plus et se feront plus craindre[36].


68.

La machine d’arithmétique fait des effets qui approchent plus de la pensée que tout ce que font les animaux ; mais elle ne fait rien qui puisse faire dire qu’elle a de la volonté, comme les animaux.


69.

Certains auteurs, parlant de leurs ouvrages, disent : « Mon livre. mon commentaire, mon histoire, etc. » Ils sentent leurs bourgeois qui ont pignon sur rue, et toujours un « chez moi » à la bouche. Ils feroient mieux de dire : « Notre livre, notre commmentaire, notre histoire, etc., » vu que d’ordinaire il y a plus en cela du bien d’autrui que du leur.


70.

J’aime la pauvreté, parce que Jésus-Christ l’a aimée. J’aime les biens, parce qu’ils donnent le moyen d’en assister les misérables. Je garde fidélité à tout le monde. Je ne rends pas le mal à ceux qui m’en font ; mais je leur souhaite une condition pareille à la mienne, où l’on ne reçoit pas de mal ni de bien de la part des hommes. J’essaye d’être juste, véritable, sincère et fidèle à tous les hommes, et j’ai une tendresse de cœur pour ceux que Dieu m’a unis plus étroitement ; et soit que je sois seul, ou à la vue des hommes, j’ai en toutes mes actions la vue de Dieu qui doit les juger, et à qui je les ai toutes consacrées. Voilà quels sont mes sentimens ; et je bénis tous les jours de ma vie mon Rédempteur qui les a mis en moi, et qui, d’un homme plein de foiblesse, de misère, de concupiscence, d’orgueil et d’ambition, a fait un homme exempt de tous ces maux par la force de sa grâce, à laquelle toute la gloire en est due, n’ayant de moi que la misère et l’erreur.


71.

La nature a des perfections pour montrer qu’elle est l’image de Dieu ; et des défauts, pour montrer qu’elle n’en est que l’image.


72.

Les hommes sont si nécessairement fous, que ce seroit être fou par un autre tour de folie, de ne pas être fou.


73.

Otez la probabilité, on ne peut plus plaire au monde : mettez la probabilité, on ne peut plus lui déplaire.


74.

L’ardeur des saints à rechercher et pratiquer le bien étoit inutile, si la probabilité est sûre.


75.

Pour faire d’un homme un saint, il faut bien que ce soit la grâce ; et qui en doute ne sait ce que c’est que saint et qu’homme.


76.

On aime la sûreté. On aime que le pape soit infaillible en la foi, et que les docteurs graves[37] le soient dans les mœurs, afin d’avoir son assurance.


77.

Il ne faut pas juger de ce qu’est le pape par quelques paroles des Pères, comme disoient les Grecs dans un concile, règle importante, mais par les actions de l’Église et des Pères, et par les canons.


78.

Le pape est premier. Quel autre est connu de tous ? Quel autre est reconnu de tous ? ayant pouvoir d’insinuer dans tout le corps, parce qu’il tient la maîtresse branche, qui s’insinue partout ? Qu’il étoit aisé de faire dégénérer cela en tyrannie ! C’est pourquoi Jésus-Christ leur a posé ce précepte : Vos autem non sic[38].

L’unité et la multitude : Duo aut tres in unum. Erreur à exclure l’une des deux, comme font les papistes qui excluent la multitude, ou les huguenots qui excluent l’unité.


79.

Il y a hérésie à expliquer toujours omnes de tous, et hérésie à ne le pas expliquer quelquefois de tous. Bibite ex hoc omnes[39] : les huguenots, hérétiques, en l’expliquant de tous. In quo omnes peccaverunt[40] : les huguenots, hérétiques, en exceptant les enfans des fidèles. Il faut donc suivre les Pères et la tradition pour savoir quand, puisqu’il y a hérésie à craindre de part et d’autre.


80.

Tout nous peut être mortel ! même les choses faites pour nous servir ; comme, dans la nature, les murailles peuvent nous tuer, et les degrés nous tuer, si nous n’allons avec justesse.

Le moindre mouvement importe à toute la nature ; la mer entière change pour une pierre. Ainsi, dans la grâce, la moindre action importe pour ses suites à tout. Donc tout est important.

En chaque action, il faut regarder, outre l’action, notre état présent, passé, futur, et des autres à qui elle importe, et voir les liaisons de toutes ces choses. Et lors on sera bien retenu.


81.

Tous les hommes se haïssent naturellement l’un l’autre. On s’est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public. Mais ce n’est que feinte, et une fausse image de la charité ; car au fond ce n’est que haine[41].

Ce vilain fond de l’homme, ce figmentum malum, n’est que couvert ; il n’est pas ôté.


82.

Si l’on veut dire que l’homme est trop peu pour mériter la communication avec Dieu, il faut être bien grand pour en juger.


83.

L’homme n’est pas digne de Dieu, mais il n’est pas incapable d’en être rendu digne.

Il est indigne de Dieu de se joindre à l’homme misérable ; mais il n’est pas indigne de Dieu de le tirer de sa misère.


84.

... Les malheureux, qui m’ont obligé de parler du fond de la religion[42] !… Des pécheurs purifiés sans pénitence, des justes justifies sans charité, tous les chrétiens sans la grâce de Jésus-Christ, Dieu sans pouvoir sur la volonté des hommes, une prédestination sans mystère, une rédemption sans certitude !


85.

Église, pape. — Unité, multitude. En considérant l’Église comme unité, le pape quelconque est le chef, est comme tout. En la considérant comme multitude, le pape n’en est qu’une partie. Les Pères l’ont considérée, tantôt en une manière, tantôt en l’autre. Et ainsi ont parlé diversement du pape. Saint Cyprien : Sacerdos Dei. Mais en établissant une de ces deux vérités, ils n’ont pas exclu l’autre. La multitude qui ne se réduit pas à l’unité est confusion ; l’unité qui ne dépend pas de la multitude est tyrannie. Il n’y a presque plus que la France où il soit permis de dire que le concile est au-dessus du pape.


86.

Dieu ne fait point de miracles dans la conduite ordinaire de son Église. C’en seroit un étrange, si l’infaillibilité étoit dans un ; mais d’être dans la multitude, cela paroît si naturel, que la conduite de Dieu est


87.

Sur ce que la religion chrétienne n’est pas unique. — Tant s’en faut que ce soit une raison qui fasse croire qu’elle n’est pas la véritable, qu’au contraire, c’est ce qui fait voir qu’elle l’est.


88.

L’éloquence est un art de dire les choses de telle façon, 1° que ceux à qui l’on parle puissent les entendre sans peine, et avec plaisir ; 2° qu’ils s’y sentent intéressés, en sorte que l’amour-propre les porte plus volontiers à y faire réflexion. Elle consiste donc dans une correspondance qu’on tâche d’établir entre l’esprit et le cœur de ceux à qui l’on parle d’un côté, et de l’autre les pensées et les expressions dont on se sert ; ce qui suppose qu’on aura bien étudié le cœur de l’homme pour en savoir tous les ressorts, et pour trouver ensuite les justes proportions du discours qu’on veut y assortir. Il faut se mettre à la place de ceux qui doivent nous entendre, et faire essai sur son propre cœur du tour qu’on donne à son discours, pour voir si l’un est fait pour l’autre, et l’on peut s’assurer que l’auditeur sera comme forcé de se rendre. Il faut se renfermer, le plus qu’il est possible, dans le simple naturel : ne pas faire grand ce qui est petit, ni petit ce qui est grand. Ce n’est pas assez qu’une chose soit belle, il faut qu’elle soit propre au sujet, qu’il n’y ait rien de trop ni rien de manque.

L’éloquence est une peinture de la pensée ; et ainsi, ceux qui, après avoir peint, ajoutent encore, font un tableau, au lieu d’un portrait.


89.

S’il ne falloit rien faire que pour le certain, on ne devroit rien faire pour la religion ; car elle n’est pas certaine. Mais combien de choses fait-on pour l’incertain, les voyages sur mer, les batailles ! Je dis donc qu’il ne faudroit rien faire du tout, car rien n’est certain ; et qu’il y a plus de certitude à la religion, que non pas que nous voyions le jour de demain : car il n’est pas certain que nous voyions demain, mais il est certainement possible que nous ne le voyions pas. On n’en peut pas dire autant de la religion. Il n’est pas certain qu’elle soit ; mais qui osera dire qu’il est certainement possible qu’elle ne soit pas ? Or, quand on travaille pour demain, et pour l’incertain, on agit avec raison. Car on doit travailler pour l’incertain, par la règle des partis qui est démontrée.


90.

La nature de l’homme n’est pas d’aller toujours, elle a ses allées et venues. La fièvre a ses frissons et ses ardeurs, et le froid montre aussi bien la grandeur de l’ardeur de la fièvre que le chaud même. Les inventions des hommes de siècle en siècle vont de même. La bonté et la malice du monde en général en est de même : Plerumque gratæ principibus vices[43].


91.

Raison des effets. — Il faut avoir une pensée de derrière, et juger de tout par là, en parlant cependant comme le peuple.


92.

La force est la reine du monde, et non pas l’opinion ; mais l’opinion est celle qui use de la force[44].


93.

Le hasard donne les pensées, le hasard les ôte ; point d’art pour conserver ni pour acquérir.


94.

Est fait prêtre qui veut l’être, comme sous Jéroboam. C’est une chose horrible qu’on nous propose la discipline de l’Église d’aujourd’hui pour tellement bonne, qu’on fait un crime de la vouloir changer. Autrefois elle étoit bonne infailliblement, et on trouve qu’on a pu la changer sans péché ; et maintenant, telle qu’elle est, on ne la pourra souhaiter changée ! Il a bien été permis de changer la coutume de ne faire des prêtres qu’avec tant de circonspection, qu’il n’yen avoit presque point qui en fussent dignes ; et il ne sera pas permis de se plaindre de la coutume qui en fait tant d’indignes !


95.

On ne consulte que l’oreille, parce qu’on manque de cœur.


96.

Il faut, en tout dialogue et discours, qu’on puisse dire à ceux qui s’en offensent : « De quoi vous plaignez-vous ? »


97.

Les enfans qui s’effrayent du visage qu’ils ont barbouillé, ce sont des enfans ; mais le moyen que ce qui est si foible, étant enfant, soit bien fort étant plus âgé ! On ne fait que changer de fantaisie.


98.

Incompréhensible que Dieu soit, et incompréhensible qu’il ne soit pas ; que l’âme soit avec le corps, que nous n’ayons pas d’âme ; que le monde soit créé, qu’il ne le soit pas, etc, ; que le péché originel soit, et qu’il ne soit pas.


99.

Les athées doivent dire des choses parfaitement claires ; or il n’est point parfaitement clair que l’âme soit matérielle.


100.

Incrédules, les plus crédules. Ils croient les miracles de Vespasien, pour ne pas croire ceux de Moïse.


101.

Écrire contre ceux qui approfondissent trop les sciences. Descartes.

Descartes. — Il faut dire en gros : « Cela se fait par figure et mouvement, car cela est vrai. » Mais de dire quels, et composer la machine. cela est ridicule ; car cela est inutile, et incertain et pénible. Et quand cela seroit vrai, nous n’estimons pas que toute la philosophie vaille une heure de peine[45].


102.

Athéisme marque de force d’esprit, mais jusqu’à un certain degré seulement.

  1. Article XVII de la seconde partie, dans Bossut.
  2. Actes des Apôtres, xvii, 23.
  3. «Pour que Dieu puisse exercer.»
  4. Le seul être qui connaît la nature ici-bas, c’est l’homme.
  5. Le vrai bien.
  6. Comme s’il disait : «Il y a des calvinistes et des pélagiens (les deux contraires), qui sont trompés (qui sont de bonne foi).»
  7. Le monde de la nature, et le monde de la grâce.
  8. Il y a deux hommes dans les justes, le vieil homme, et l’homme régénéré, membre et image de Jésus-Christ.
  9. Les calvinistes.
  10. P. R. ajoute : l’amour de Dieu et celui du prochain.
  11. Page 416 du manuscrit : « Athées. Quelle raison ont-ils de dire qu’on ne peut ressusciter ? quel est plus difficile, de naître ou de ressusciter ? que ce qui n’a jamais été soit, ou que ce qui a été suit encore ? Est-il plus difficile de venir en être que d’y revenir ? La coutume nous rend l’un facile, le manque de coutume rend l’autre impossible. Populaire façon de juger. Pourquoi une vierge ne peut-elle enfanter ? Une poule ne fait-elle pas des œufs sans coq ? qui les distingue par dehors d’avec les autres ? et qui nous a dit que la poule n’y peut former ce germe aussi bien que le coq ? »
  12. Au jugement dernier, Jésus-Christ dira : « J’ai eu faim, soif, etc. » Ceux qui lui ont donné, et ceux qui lui ont refusé, répondront également : « Seigneur, quand t’avons-nous vu, etc. ? »
  13. Mots illisibles.
  14. Verset 17.
  15. De Tyr en 335, d’Arles en 363, de Milan en 355.
  16. Le pape Libère, en 357.
  17. Exode, xii, 8.
  18. La Galilée était sous la juridiction d’Hérode.
  19. Ps. cxlii,2.
  20. Rom., ii, 4.
  21. Jonas, iii, 9.
  22. Première épître de saint Jean, ii, 16.
  23. On lit encore p. 85 du manuscrit : « Les fleuves de Babylone coulent, et tombent, et entraînent. O sainte Sion, où tout est stable et où rien ne tombe ! »
  24. Il n’y a que mille vingt-deux étoiles dans le catalogue de Ptolémée.
  25. I Cor., xv, 33.
  26. Pascal avait mis d’abord la révélation.
  27. I Cor., i, 17.
  28. Pascal a barré cette pensée sur le manuscrit.
  29. Pascal avait écrit d’abord : « Toute la dignité de l’homme est en la pensée. La pensée est donc une chose admirable et incomparable par sa nature. Il falloit qu’elle eût d’étranges défauts pour être méprisable. Mais elle en a de tels, que rien n’est plus ridicule. Qu’elle est grande par sa nature ! qu’elle est basse par ses défauts ! »
  30. « Aucune autre religion. »
  31. I Cor., vi,17.
  32. Matth., x, 34.
  33. On lit encore à la même page du manuscrit : « Je puis bien aimer l’obscurité totale ; mais, si Dieu m’engage dans un état à demi obscur, ce peu d’obscurité qui y est me déplaît, et, parce que je n’y vois pas le mérite d’une entière obscurité, il ne me plait pas. C’est un défaut, et une marque que je me fais une idole de l’obscurité, séparée de l’ordre de Dieu. Or il ne faut adorer que son ordre. »
  34. De Jésus.
  35. Ps. lxxxi, 6.
  36. Le manuscrit ajoute encore : « Je ne crains pas même vos censures. [illisible], si elles ne sont fondées sur celles de la tradition. Censurez-vous tout ? quoi ? même mon respect ? Non. Donc dites quoi, ou vous ne ferez rien, si vous ne désignez le mal, et pourquoi il est mal. Et c’est ce qu’ils auroient bien peine à faire.»
  37. Voir, sur les docteurs graves, la cinquième Provinciale, ci-dessus, p. 50.
  38. Luc, xxii,26.
  39. Matth,xxvi,27.
  40. Rom. v, 12.
  41. On lit encore p. 419 du manuscrit : « Grandeur. Les raisons des effets marquent la grandeur de l’homme, d’avoir tiré de la concupiscence un si bel ordre. » Et, p. 405 : « Grandeur de l’homme dans sa concupiscence même, d’en avoir su tirer un règlement admirable, et en avoir fait un tableau de la charité. »
  42. Les jésuites.
  43. Horace, Od., III, xxix, 13. — On lit, à la p. 254 du manuscrit, cet autre fragment : « La nature agit par progrès et par retraites ? itus et reditus. Elle passe et revient, puis va plus loin, puis deux fois moins, puis plus que jamais, etc. Le flux de la mer se fait ainsi, le soleil semble marcher ainsi. » Ces derniers mots sont suivis d’un zigzag, pour figurer cette marche apparente du soleil.
  44. On lit à la suite dans le manuscrit : « C’est la force qui fait l’opinion. La mollesse est belle, selon notre opinion. Pourquoi ? Parce que qui voudra danser sur la corde, sera seul ; et je ferai uue cabale plus forte, de gens qui diront que cela n’est pas beau. »
  45. Cette pensée est barrée dans le manuscrit.