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Hachette (Œuvres complètes tome Ip. 322-328).


ARTICLE XV.[1]


1.

La création et le déluge étant passés, et Dieu ne devant plus détruire le monde, non plus que le recréer, ni donner de ces grandes marques de lui, il commença d’établir un peuple sur la terre, formé exprès, qui devoit durer jusqu’au peuple que le Messie formeroit par son esprit.


2.

Dieu, voulant faire paroître qu’il pouvoit former un peuple saint d’une sainteté invisible, et le remplir d’une gloire éternelle, a fait des choses visibles. Comme la nature est une image de la grâce, il a fait dans les biens de la nature ce qu’il devoit faire dans ceux de la grâce, afin qu’on jugeât qu’il pouvoit faire l’invisible, puisqu’il faisoit bien le visible. Il a donc sauvé ce peuple du déluge ; il l’a fait naître d’Abraham, il l’a racheté d’entre ses ennemis, et l’a mis dans le repos.

L’objet de Dieu n’étoit pas de sauver du déluge, et de faire naître tout un peuple d’Abraham, pour ne l’introduire que dans une terre grasse. Et même la grâce n’est que la figure de la gloire[2], car elle n’est pas la dernière fin. Elle a été figurée par la loi, et figure elle-même la gloire ; mais elle en est la figure, et le principe ou la cause.

La vie ordinaire des hommes est semblable à celle des saints. Ils recherchent tqus leur satisfaction, et ne diffèrent qu’en l’objet où ils la placent. Ils appellent leurs ennemis ceux qui les en empêchent, etc. Dieu a donc montré le pouvoir qu’il a de donner les biens invisibles, par celui qu’il a montré qu’il avoit sur les choses visibles.


3.

Figures. — Dieu voulant priver les siens des biens périssables, pour montrer que ce n’étoit pas par impuissance, il a fait le peuple juif.

Les juifs avoient vieilli dans ces pensées terrestres, que Dieu aimoit leur père Abraham, sa chair et ce qui en sortiroit ; que pour cela il les avoit multipliés et distingués de tous les autres peuples, sans souffrir qu’ils s’y mêlassent ; que, quand ils languissoient dans l’Égypte, il les en retira avec tous ses grands signes en leur faveur ; qu’il les nourrit de la manne dans le désert ; qu’il les mena dans une terre bien grasse ; qu’il leur donna des rois et un temple bien bâti pour y offrir des bêtes, et par le moyen de l’effusion de leur sang qu’ils seroient purifiés, et qu’il leur devoit enfin envoyer le Messie pour les rendre maîtres de tout le monde. Et il a prédit le temps de sa venue.

Le monde ayant vieilli dans ces erreurs charnelles, Jésus-Christ est venu dans le temps prédit, mais non pas dans l’éclat attendu ; et ainsi ils n’ont pas pensé que ce fût lui. Après sa mort, saint Paul est venu apprendre aux hommes que toutes ces choses étoient arrivées en figures ; que le royaume de Dieu ne consistoit pas en la chair, mais en l’esprit ; que les ennemis des hommes n’étoient pas les Babyloniens, mais leurs passions ; que Dieu ne se plaisoit pas aux temples faits de main d’hommes, mais en un cœur pur et humilié ; que la circoncision du corps étoit inutile, mais qu’il falloit celle du cœur ; que Moïse ne leur avoit pas donné le pain du ciel, etc.


4.

Mais Dieu n’ayant pas voulu découvrir ces choses à ce peuple, qui en étoit indigne, et ayant voulu néanmoins les prédire afin qu’elles fussent crues, en avoit prédit le temps clairement, et les avoit même quelquefois exprimées clairement, mais abondamment en figures, afin que ceux qui aimoient les choses figurantes s’y arrêtassent, et que ceux qui aimoient les figurées les y vissent[3].


5.

Les juifs charnels n’entendoient ni la grandeur ni l’abaissement du Messie prédit dans leurs prophéties. Ils l’ont méconnu dans sa grandeur comme quand il dit que le Messie sera seigneur de David, quoique son fils ; qu’il est devant Abraham, et qu’il l’a vu. Ils ne le croyoient pas grand, qu’il fût éternel : et ils l’ont méconnu de même dans son abaissement et dans sa mort. « Le Messie, disoient-ils, demeure éternellement et celui-ci dit qu’il mourra. » Ils ne le croyoient donc ni mortel, ni éternel : ils ne cherchoient en lui qu’une grandeur charnelle.

Les juifs ont tant aimé les choses figurantes, et les ont si bien attendues, qu’ils ont méconnu la réalité, quand elle est venue dans le temps et en la manière prédite.


6.

Ceux qui ont peine à croire, en cherchent un sujet en ce que les juifs ne croient pas. « Si cela étoit si clair, dit-on, pourquoi ne croyoient-ils pas ? » Et voudroient quasi qu’ils crussent, afin de n’être pas arrêtés par l’exemple de leur refus. Mais c’est leur refus même qui est le fondement de notre créance. Nous y serions bien moins disposés, s’ils étoient des nôtres. Nous aurions alors un plus ample prétexte. Cela est admirable, d’avoir rendu les juifs grands amateurs des choses prédites, et grands ennemis de l’accomplissement.


7.

Raison pourquoi figures. — Il falloit que, pour donner foi au Messie, il y eût eu des prophéties précédentes, et qu’elles fussent portées par des gens non suspects, et d’une diligence et fidélité et d’un zèle extraordinaire, et connu de toute la terre.

Pour faire réussir tout cela, Dieu a choisi ce peuple charnel, auquel il a mis en dépôt les prophéties qui prédisent le Messie, comme libérateur, et dispensateur des biens charnels que ce peuple aimoit ; et ainsi il a eu une ardeur extraordinaire pour ses prophètes, et a porté à la vue de tout le monde ces livres qui prédisent leur Messie, assurant toutes les nations qu’il devoit venir, et en la manière prédite dans leurs livres, qu’ils tenoient ouverts à tout le monde. Et ainsi ce peuple, déçu par l’avènement ignominieux et pauvre du Messie, a été son plus cruel ennemi. De sorte que voilà le peuple du monde le moins suspect de nous favoriser, et le plus exact qui se puisse dire pour sa loi et pour ses prophètes, qui les porte incorrompus.


8.

Que pouvoient faire les juifs, ses ennemis ? S’ils le reçoivent, ils le prouvent par leur réception, car les dépositaires de l’attente du Messie le reçoivent ; et s’ils le renoncent, ils le prouvent par leur renonciation[4].

C’est pour cela que les prophéties ont un sens caché, le spirituel, dont ce peuple étoit ennemi, sous le charnel, dont il étoit ami. Si le sens spirituel eût été découvert, ils n’étoient pas capables de l’aimer ; et, ne pouvant le porter, ils n’eussent pas eu le zèle pour la conservation de leurs livres et de leurs cérémonies. Et, s’ils avoient aimé ces promesses spirituelles, et qu’ils les eussent conservées incorrompues jusqu’au Messie, leur témoignage n’eût pas eu de force, puisqu’ils en eussent été amis. Voilà pourquoi il étoit bon que le sens spirituel fût couvert. Mais, d’un autre côté, si ce sens eût été tellement caché qu’il n’eût point du tout paru, il n’eût pu servir de preuve au Messie. Qu’at-il donc été fait ? Il a été couvert sous le temporel en la foule des passages, et a été découvert si clairement en quelques-uns : outre que le temps et l’état du monde ont été prédits si clairement, qu’il est plus clair que le soleil. Et ce sens spirituel est si clairement expliqué en quelques endroits, qu’il falloit un aveuglement pareil à celui que la chair jette dans l’esprit quand il lui est assujetti, pourne le pas reconnoître.

Voilà donc quelle a été la conduite de Dieu. Ce sens est couvert d’un autre en une infinité d’endroits, et découvert en quelques-uns rarement, mais en telle sorte néanmoins que les lieux où il est caché sont équivoques et peuvent convenir aux deux ; au lieu que les lieux où il est découvert sont univoques, et ne peuvent convenir qu’au sens spirituel. De sorte que cela ne pouvoit induire en erreur, et qu’il n’yavoit qu’un peuple aussi charnel qui s’y pût méprendre.

Car quand les biens sont promis en abondance, qui les empêchoit d’entendre les véritables biens, sinon leur cupidité, qui déterminoit ce sens aux biens de la terre ? Mais ceux qui n’avoient de bien qu’en Dieu les rapportoient uniquement à Dieu. Car il y a deux principes qui partagent les volontés des hommes, la cupidité et la charité. Ce n’est pas que la cupidité ne puisse être avec la foi en Dieu, et que la charité ne soit avec les biens de la terre. Mais la cupidité use de Dieu et jouit du monde ; et la charité, au contraire.

Or, la dernière fin est ce qui donne le nom aux choses. Tout ce qui nous empêche d’y arriver est appelé ennemi. Ainsi les créatures, quoique bonnes, sont ennemies des justes, quand elles les détournent de Dieu ; et Dieu même est l’ennemi de ceux dont il trouble la convoitise.

Ainsi le mot d’ennemi dépendant de la dernière fin, les justes entendoient par là leurs passions, et les charnels entendoient les Babyloniens : et ainsi ces termes n’étoient obscurs que pour les injustes. Et c’est ce que dit Isaïe : Signa legem in electis meis[5], et que Jésus-Christ sera pierre de scandale. Mais, « Bienheureux ceux qui ne seront point scandalisés en lui[6] ! » Osée[7], ult., le dit parfaitement : « Où est le sage ? et il entendra ce que je dis. Les justes l’entendront. Car les voies de Dieu sont droites ; les justes y marcheront, mais les méchans y trébucheront. »

… De sorte que ceux qui ont rejeté et crucifié Jésus-Christ, qui leur a été en scandale, sont ceux qui portent les livres qui témoignent de lui et qui disent qu’il sera rejeté et en scandale ; de sorte qu’ils on marqué que c’étoit lui en le refusant, et qu’il a été également prouvé, et par les justes juifs qui l’ont reçu, et par les injustes qui l’ont rejeté, l’un et l’autre ayant été prédits.


9.

Le temps du premier avènement est prédit ; le temps du second ne l’est point, parce que le premier devoit être caché ; le second doit être éclatant et tellement manifeste que ses ennemis mêmes le devoient reconnoître. Mais, comme il ne devoit venir qu’obscurément, et que pour être connu seulement de ceux qui sonderoient les Écritures...


10.

Fac secundum exemplar quod tibi ostensum est in monte[8]. La religion des juifs a donc été formée sur la ressemblance de la vérité du Messie ; et la vérité du Messie a été reconnue par la religion des juifs, qui en étoit la figure.

Dans les juifs, la vérité n’étoit que figurée. Dans le ciel, elle est découverte. Dans l’Église, elle est couverte, et reconnue par le rapport à la figure. La figure a été faite sur la vérité, et la vérité a été reconnue sur la figure.


11.

Qui jugera de la religion des juifs par les grossiers la connoîtra mal. Elle est visible dans les saints livres, et dans la tradition des prophètes, qui ont assez fait entendre qu’ils n’entendoient pas la loi à la lettre. Ainsi notre religion est divine dans l’Évangile, les apôtres et la tradition ; mais elle est ridicule dans ceux qui la traitent mal.

Le Messie, selon les juifs charnels, doit être un grand prince temporel. Jésus-Christ, selon les chrétiens charnels, est venu nous dispenser d’aimer Dieu, et nous donner des sacremens qui opèrent tout sans nous. Ni l’un ni l’autre n’est la religion chrétienne, ni juive. Les vrais juifs et les vrais chrétiens ont toujours attendu un Messie qui les feroit aimer Dieu, et, par cet amour, triompher de leurs ennemis.


12.

Le voile qui est sur ces livres de l’Écriture pour les juifs y est aussi pour les mauvais chrétiens, et pour tous ceux qui ne se haïssent pas eux-mêmes. Mais qu’on est bien disposé à les entendre et à connoître Jésus-Christ, quand on se hait véritablement soi-même !


13.

Les juifs charnels tiennent le milieu entre les chrétiens et les païens. Les païens ne connoissent point Dieu, et n’aiment que la terre. Les juifs connoissent le vrai Dieu, et n’aiment que la terre. Les chrétiens connoissent le vrai Dieu, et n’aiment point la terre. Les juifs et les païens aiment les mêmes biens. Les juifs et les chrétiens connoissent le même Dieu. Les juifs étoient de deux sortes : les uns n’avoient que les affections païennes, les autres avoient les affections chrétiennes.


14.

C’est visiblement un peuple fait exprès pour servir de témoin au Messie (Is., XLIII, 9 ; XLIV, 8). Il porte les livres, et les aime, et ne les entend point. Et tout cela est prédit : que les jugemens de Dieu leur sont confiés, mais comme un livre scellé.

Tandis que les prophètes ont été pour maintenir la loi, le peuple a été négligent. Mais depuis qu’il n’y a plus eu de prophètes, le zèle a succédé. Le diable a troublé le zèle des juifs avant Jésus-Christ, parce qu’il leur eût été salutaire, mais non pas après.


15.

La création du monde commençant à s’éloigner, Dieu a pourvu d’un historien unique contemporain[9], et a commis tout un peuple pour la garde de ce livre, afin que cette histoire fût la plus authentique du monde, et que tous les hommes pussent apprendre une chose si nécessaire à savoir, et qu’on ne pût la savoir que par là.


16.

Principe : Moïse étoit habile homme ; si donc il se gouvernoit par son esprit, il ne diroit rien nettement qui fût directement contre l’esprit. Ainsi toutes les foiblesses très-apparentes sont des forces. Exemple : les deux généalogies de saint Matthieu et de saint Luc : qu’y a-t -il de plus clair, que cela n’a pas été fait de concert ?

Preuve de Moïse. — Pourquoi Moïse va-t -il faire la vie des hommes si longue, et si peu de générations ? car ce n’est pas la longueur des années, mais la multitude des générations qui rendent les choses obscures.

Car la vérité ne s’altère que par le changement des hommes. Et cependant il met deux choses, les plus mémorables qui se soient jamais imaginées, savoir la création et le déluge, si proches, qu’on y touche. Sem, qui a vu Lamech, qui a vu Adam, a vu aussi Jacob[10], qui a vu ceux qui ont vu Moïse. Donc le déluge et la creation sont vrais. Cela conclut, entre de certaines gens qui l’entendent bien.

La longueur de la vie des patriarches, au lieu de faire que les histoires des choses passées se perdissent, servoit, au contraire, à les conserver. Car ce qui fait que l’on n’est pas quelquefois assez instruit dans l’histoire de ses ancêtres, est que l’on n’a jamais guère vécu avec eux, et qu’ils sont morts souvent devant que l’on eût atteint l’âge de raison. Mais, lorsque les hommes vivoient si longtemps, les enfans vivoient longtemps avec leurs pères, ils les entretenoient longtemps. Or, de quoi les eussent-ils entretenus, sinon de l’histoire de leurs ancêtres, puisque toute l’histoire étoit réduite à celle-là, et qu’ils n’avoient point d’études, nide sciences, ni d’arts, qui occupent une grande’partie des discours de la vie ? Aussi l’on voit qu’en ce temps-là les peuples avoient un soin particulier de conserver leurs généalogies.


17.

... Dès là je refuse toutes les autres religions : par là je trouve réponse à toutes les objections. Il est juste qu’un Dieu si pur ne se découvre qu’à ceux dont le cœur est purifié. Dès là cette religion m’est aimable, et je la trouve déjà assez autorisée par une si divine morale ; mais j’y trouve de plus... Je trouve d’effectif que, depuis que la mémoire des hommes dure, il est annoncé constamment aux hommes qu’ils sont dans une corruption universelle, mais qu’il viendra un réparateur. Que ce n’est pas un homme qui le dit, mais une infinité d’hommes, et un peuple entier durant quatre mille ans, prophétisant et fait exprès. Ainsi je tends les bras à mon libérateur, qui, ayant été prédit durant quatre mille ans, est venu souffrir et mourir pour moi sur la terre dans les temps et dans toutes les circonstances qui en ont été prédites ; et, par sa grâce, j’attends la mort en paix, dans l’espérance de lui être éternellement uni : et je vis cependant avec joie, soit dans les biens qu’il lui plaît de me donner, soit dans les maux qu’il m’envoie pour mon bien, et qu’il m’a appris à souffrir à son exemple.

... Plus je les examine, plus j’y trouve de vérités : ce qui a précédé et ce qui a suivi ; enfin eux sans idoles ni roi, et cette synagogue qui est prédite, et ces misérables qui la suivent, et qui, étant nos ennemis, sont d’admirables témoins de la vérité de ces prophéties, où leur misère et leur aveuglement même est prédit. Je trouve cet enchaînement, cette religion, toute divine dans son autorité, dans sa durée, dans sa perpétuité, dans sa morale, dans sa conduite, dans sa doctrine, dans ses effets, et les ténèbres des juifs effroyables et prédites : Eris palpans in meridie[11]. Dabitur liber scienti litteras, et dicet : « Non possum legere[12]. »



  1. Article VIII de la seconde partie, dans Bossut.
  2. La gloire, c’est l’état glorieux des élus dans le ciel.
  3. Pascal a écrit ici dans l’interligne : « Je ne dis pas bien. »
  4. Car d’après les Écritures, le Messie devait être renoncé.
  5. Is., VIII, 16.
  6. Matth, XI, 6.
  7. XIV, 10.
  8. Exode, xxv, 40.
  9. Moïse.
  10. Pascal oublie Abraham.
  11. « Tu talonneras en plein midi. » Deutéronome, XXVIII, 29.
  12. « On mettra un livre entre les mains d’un homme qui sait lire, et il dira : « Je ne puis lire cela. » Is. XXIX, 12.