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Hachette (Œuvres complètes tome Ip. 319-322).


ARTICLE XIV.[1]


1.

Nous sommes plaisans de nous reposer dans la société de nos semblables. Misérables comme nous, impuissans comme nous, ils ne nous aideront pas ; on mourra seul ; il faut donc faire comme si on étoit seul ; et alors, bâtiroit-on des maisons superbes, etc. ? On chercheroit la vérité sans hésiter ; et si on le refuse, on témoigne estimer plus l’estime des hommes, que la recherche de la vérité.

... Voilà ce que je vois et ce qui me trouble. Je regarde de toutes parts, et ne vois partout qu’obscurité. La nature ne m’offre rien qui ne soit matière de doute et d’inquiétude. Si je n’y voyois rien qui marquât une Divinité, je me déterminerois à n’en rien croire. Si je voyois partout les marques d’un Créateur, je reposerois en paix dans la foi. Mais, voyant trop pour nier, et trop peu pour m’assurer, je suis dans un état à plaindre, et où j’ai souhaité cent fois que, si un Dieu la soutient, elle le marquât sans équivoque ; et que, si les marques qu’elle en donne sont trompeuses, elle les supprimât tout à fait ; qu’elle dît tout ou rien, afin que je visse quel parti je dois suivre. Au lieu qu’en l’état où je suis, ignorant ce que je suis et ce que je dois faire, je ne connois ni ma condition, ni mon devoir. Mon cœur tend tout entier à connoître où est le vrai bien, pour le suivre. Rien ne me seroittrop cher pour l’éternité.

Je vois la religion chrétienne fondée sur une religion précédente, et voici ce que je trouve d’effectif. Je ne parle pas ici des miracles de Moïse, de Jésus-Christ et des apôtres, parce qu’ils ne paraissent pas d’abord convaincans, et que je ne veux que mettre ici en évidence tous les fondemens de cette religion chrétienne qui sont indubitables, et qui ne peuvent être mis en doute par quelque personne que ce soit…

Je vois donc des foisons de religions en plusieurs endroits du monde, et dans tous les temps. Mais elles n’ont ni la morale qui peut me plaire, ni les preuves qui peuvent m’arrêter. Et ainsi j’aurois refusé également la religion de Mahomet, et celle de la Chine, et celle des anciens Romains, et celle des Égyptiens, par cette seule raison que l’une n’ayant pas plus de marques de vérité que l’autre, ni rien qui déterminât nécessairement, la raison ne peut pencher plutôt vers l’une que vers l’autre.

Mais, en considérant ainsi cette inconstante et bizarre variété de mœurs et de créances dans les divers temps, je trouve en un coin du monde un peuple particulier, séparé de tous les autres peuples de la terre, le plus ancien de tous, et dont les histoires précèdent de plusieurs siècles les plus anciennes que nous ayons. Je trouve donc ce peuple grand et nombreux, sorti d’un seul homme, qui adore un seul Dieu, et qui se conduit par une loi qu’ils disent tenir de sa main. Ils soutiennent qu’ils sont les seuls du monde auxquels Dieu a révélé ses mystères ; que tous les hommes sont corrompus, et dans la disgrâce de Dieu ; qu’ils sont tous abandonnés à leur sens et à leur propre esprit ; et que de là viennent les étranges égaremens et les changemens continuels qui arrivent entre eux, et de religions, et de coutumes ; au lieu qu’ils demeurent inébranlables dans leur conduite : mais que Dieu ne laissera pas éternellement les autres peuples dans ces ténèbres ; qu’il viendra un libérateur pour tous ; qu’ils sont au monde pour l’annoncer ; qu’ils sont formés exprès pour être les avant-coureurs et les hérauts de ce grand avènement, et pour appeler tous les peuples à s’unir à eux dans l’attente de ce libérateur.

La rencontre de ce peuple m’étonne, et me semble digne de l’attention. Je considère cette loi qu’ils se vantent de tenir de Dieu, et je la trouve admirable. C’est la première loi de toutes, et de telle sorte qu’avant même que le mot loi fût en usage parmi les Grecs, il y avoit près de mille ans qu’ils l’avoient reçue et observée sans interruption. Ainsi je trouve étrange que la première loi du monde se rencontre aussi la plus parfaite, en sorte que les plus grands législateurs en ont emprunté les leurs, comme il paroît par la loi des Douze Tables d’Athènes, qui fut ensuite prise par les Romains, et comme il seroit aisé de le montrer, si Josèphe et d’autres n’avoient pas assez traité cette matière.

Avantages du peuple juif. — Dans cette recherche le peuple juif attire d’abord mon attention par quantité de choses admirables et singulières qui y paroissent.

Je vois d’abord que c’est un peuple tout composé de frères : et, au lieu que tous les autres sont formés de l’assemblage d’une infinité de familles, celui-ci, quoique si étrangement abondant, est tout sorti d’un seul homme[2] ; et, étant ainsi tous une même chair, et membres les uns des autres, ils composent un puissant État d’une seule famille. Cela est unique.

Cette famille, ou ce peuple est le plus ancien qui soit en la connoissance des hommes : ce qui me semble lui attirer une vénération particulière, et principalement dans la recherche que nous faisons ; puisque, si Dieu s’est de tout temps communiqué aux hommes, c’est à ceux-ci qu’il faut recourir pour en savoir la tradition.

Ce peuple n’est pas seulement considérable par son antiquité ; mais il est encore singulier en sa durée, qui a toujours continué depuis son origine jusque maintenant : car au lieu que les peuples de Grèce et d’Italie, de Lacédémone, d’Athènes, de Rome, et les autres qui sont venus si longtemps après, ont fini il ya si longtemps, ceux-ci subsistent toujours ; et, malgré les entreprises de tant de puissans rois qui ont cent fois essayé de les faire périr, comme les historiens le témoignent, et comme il est aisé de le juger par l’ordre naturel des choses, pendant un si long espace d’années ils ont toujours été conservés néanmoins, et s’étendant depuis les premiers temps jusques aux derniers, leur histoire enferme dans sa durée celle de toutes nos histoires.

La loi par laquelle ce peuple est gouverné est tout ensemble la plus ancienne loi du monde, la plus parfaite, et la seule qui ait toujours été gardée sans interruption dans un État. C’est ce que Josèphe montre admirablement contre Apion, et Philon, juif, en divers lieux, où ils font voir qu’elle est si ancienne, que le nom même de loi n’a été connu des plus anciens que plus de mille ans après ; en sorte qu’Homère, qui a traité de l’histoire de tant d’États, ne s’en est jamais servi. Et il est aisé de juger de sa perfection par la simple lecture, où l’on voit qu’on a pourvu à toutes choses avec tant de sagesse, tant d’équité, tant de jugement, que les plus anciens législateurs grecs et romains, en ayant eu quelque lumière, en ont emprunté leurs principales lois ; ce qui paroît par celle qu’ils appellent des Douze Tables, et par les autres preuves que Josèphe en donne. Mais cette loi est en même temps la plus sévère et la plus rigoureuse de toutes en ce qui regarde le culte de leur religion, obligeant ce peuple, pour le retenir dans son devoir, à mille observations particulières et pénibles, sur peine de la vie. De sorte que c’est une chose bien étonnante qu’elle se soit toujours conservée durant tant de siècles par un peuple rebelle et impatient comme celui-ci ; pendant que tous les autres États ont changé de temps en temps leurs lois, quoique tout autrement faciles. Le livre qui contient cette loi, la première de toutes, est lui-même le plus ancien livre du monde, ceux d’Homère, d’Hésiode et les autres, n’étant que six ou sept cents ans depuis.


2.

Sincérité des juifs. — Ils portent avec amour et fidélité le livre où Moïse déclare qu’ils ont été ingrats envers Dieu toute leur vie, et qu’il sait qu’ils le seront encore plus après sa mort ; mais qu’il appelle le ciel et la terre à témoin contre eux, et qu’il leur a enseigné assez : il déclare qu’enfin Dieu, s’irritant contre eux, les dispersera parmi tous les peuples de la terre : que, comme ils l’ont irrité en adorant les dieux qui n’étoient point leur Dieu, de même il les provoquera en appelant un peuple qui n’est point son peuple ; et veut que toutes ses paroles soient conservées éternellement, et que son livre soit mis dans l’arche de l’alliance pour servir à jamais de témoin contre eux. Isaïe dit la même chose, xxx, 8. Cependant ce livre qui les déshonore en tant de façons, ils le conservent aux dépens de leur vie. C’est une sincérité qui n’a point d’exemple dans le monde, ni sa racine dans la nature.

Il y a bien de la différence entre un livre que fait un particulier, et qu’il jette dans le peuple, et un livre qui fait lui-même un peuple. On ne peut douter que le livre ne soit aussi ancien que le peuple.

Toute histoire qui n’est pas contemporaine est suspecte ; comme les livres des sibylles et de Trismégiste, et tant d’autres qui ont eu crédit au monde, sont faux et se trouvent faux à la suite des temps. Il n’en est pas ainsi des auteurs contemporains.


3.

Qu’il y a de différence d’un livre à un autre ! Je ne m’étonne pas de ce que les Grecs ont fait l’Iliade, ni les Égyptiens et les Chinois leurs histoires. Il ne faut que voir comment cela est né.

Ces historiens fabuleux ne sont pas contemporains des choses dont ils écrivent. Homère fait un roman, qu’il donne pour tel ; car personne ne doutoit que Troie et Agamemnon n’avoient non plus été que la pomme d’or. Il ne pensoit pas aussi à en faire une histoire, mais seulement un divertissement. Il est le seul qui écrit de son temps : la beauté de l’ouvrage fait durer la chose : tout le monde l’apprend et en parle : il la faut savoir ; chacun la sait par cœur. Quatre cents ans après, les témoins des choses ne sont plus vivans ; personne ne sait plus par sa connoissance si c’est une fable ou une histoire : on l’a seulement appris de ses ancêtres, cela peut passer pour vrai.



  1. Article VII de la seconde partie, dans Bossut.
  2. D’Abraham.