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Garnier Frères (3p. 185-199).


XII

Le Paradis retrouvé.


Évenor voulut en vain initier sa tribu aux découvertes des dives dans l’industrie, dans l’extraction et la mise en œuvre des métaux, et dans l’emploi du bois façonné par le fer aux divers usages de l’activité humaine. Ses proches parents et ses amis de la forêt maritime étaient les seuls qui cherchassent auprès de lui l’instruction morale et les arts de la pratique. Il eût fallu l’accord de toutes les volontés pour tenter des choses utiles, et ceux de la tribu sédentaire repoussaient généralement tout progrès et toute fatigue. Leucippe enseignait aux femmes et aux sœurs des exilés à broyer, à filer et à tisser les écorces et les tiges filamenteuses. Les autres femmes eussent voulu qu’au lieu de leur donner l’exemple du travail, elle trouvât une recette magique pour leur procurer des ornements semblables à ceux que la dive lui avait donnés et qu’elles s’obstinaient à croire tombés du ciel. Il ne fallut parler à aucun homme ni à aucune femme de la cité primitive, d’apprendre à tracer et à lire les caractères écrits. On demandait que les préceptes fussent des amulettes, et le moindre caillou, doué d’une fausse vertu magique, leur eût été plus précieux que les formules de la vertu praticable.

De son côté, Mos ne sachant pas renoncer aux amers triomphes de la vanité, bien qu’il eût reçu d’Évenor la notion divine, et que son intelligence l’eût admise dans une certaine mesure, s’efforça adroitement de ressaisir l’autorité. Il échoua auprès des exilés et de leurs femmes, car ils s’étaient mariés, et, sous l’inspiration d’Évenor et de Leucippe, ils commençaient à sentir les douceurs de l’amour vrai. Ils avaient changé leur nom d’exilés en celui de réconciliés.

Mos, ne pouvant rien sur eux, s’adressa aux anciens, et, en même temps qu’il leur parlait des puissances occultes, il flattait l’instinct superstitieux en expliquant les rêves et en inventant des pratiques secrètes d’invocation, consistant en actes extérieurs, et non en efforts de la conscience et de la volonté. Ce culte convenait mieux à leur paresse princière que le travail de la pensée, et il eut de nombreux adhérents. Mos, redevenu plus heureux, avait abjuré les rites sanguinaires. La religion douce apportée par les élèves de la dive lui ouvrait une nouvelle source d’enthousiasme, car il était de nature mystique ; et, ainsi qu’il arrive souvent chez les hommes de cette trempe, il savait allier une foi sincère à un grand orgueil et à de certaines hypocrisies.

Évenor vit donc que l’influence de la pure vérité ne pouvait s’étendre sur tous les hommes à la fois, et qu’il fallait aux uns des idées, aux autres des figures, à d’autres enfin des faits. Il se soumit d’abord avec douceur à la résistance des divers instincts, estimant sa tâche assez grande s’il pouvait faire quelques disciples parmi ses semblables ; mais, peu à peu, la guerre jalouse que Mos, tout en exploitant et en altérant les précieuses notions qu’il avait reçues de lui, faisait sourdement à son apostolat, attrista son âme, et il se retrouva vis-à-vis de lui-même comme au temps de son enfance où il avait souffert dans son orgueil et dans le sentiment de sa supériorité. Il était homme, et rien n’est plus difficile à l’homme que de distinguer l’amour ardent du prosélytisme de l’estime ardente de soi-même.

Il avoua son affliction à Leucippe, et, un jour qu’ils en parlaient ensemble, lui se livrant à quelque amertume de cœur, elle le plaignant avec la complaisance un peu aveugle de l’amour, leurs pas se dirigèrent assez loin des cabanes, vers un endroit où Évenor s’arrêta tout-à-coup, frappé d’un vif souvenir, et s’écria : « Ô ma chère Leucippe, c’est ici qu’il y a déjà bien des années je vins pleurer seul la résistance de mes jeunes compagnons à mon initiative. J’avais voulu, ma mémoire ressaisit à présent ce détail, établir l’égalité de droit dans nos jeux, et faire que les plus robustes n’eussent pas plus d’avantage que les plus faibles dans le partage des amusements. Je ne fus point écouté ; je restai seul, triste et irrité. Je m’absorbai dans ma souffrance intérieure ; je laissai passer les heures ; puis je voulus revenir et je m’égarai. Je n’ai jamais su comment j’étais entré dans l’Éden, ni le temps qu’il m’avait fallu pour en approcher ; car une fièvre et une ivresse s’étaient emparées de moi. Mais Téleïa nous l’a dit : Du côté des montagnes, l’Éden est bien près des établissements des premiers hommes, tandis que, par la mer, il nous a fallu plusieurs journées pour atteindre l’embouchure du fleuve, seul endroit accessible de la côte. Il me semble que si nous faisions quelques pas de plus, nous apercevrions les dernières élévations du plateau et les sommets bénis de nos montagnes de l’Éden.

— Oh ! si je le croyais, dit Leucippe, cette vue calmerait mon âme blessée de ta blessure, et la pensée que je suis plus près de ma mère chérie m’aiderait peut-être à supporter la longueur de notre séparation. »

Ils marchèrent tout le reste du jour ; ils dormirent sous les ombrages, et, le lendemain, ils reconnurent les cimes sublimes des montagnes d’Éden, dont ils suivaient la base abrupte et impénétrable, avec une émotion ardente et presque désolée. — Ah ! que ces oiseaux sont heureux ! disait Leucippe en regardant les aigles tournoyer comme des points noirs à peine saisissables au-dessus des crêtes blanchies par l’aube ; d’où ils sont, ils voient notre jardin des délices, notre belle et chère demeure, et peut-être notre divine Téleïa cultivant nos fleurs et faisant manger dans sa main nos biches favorites. »

Le bruit d’un torrent attirait leurs pas ; Évenor, devançant sa compagne, reconnut l’ancienne brèche fermée par le tremblement de terre. De ce côté, elle était facile à escalader. Il pria Leucippe de l’attendre, et bientôt elle entendit un cri de surprise et de joie. Évenor, caché dans les rochers, reparut et lui dit des paroles que l’éloignement ne lui permit pas de saisir. Impatiente, elle gravit hardiment jusqu’à lui et le vit occupé à entailler la montagne avec sa hache. La roche, tendre et friable en cet endroit, avait cédé à l’effort des eaux et s’était trouée ; Évenor élargissait l’ouverture avec ardeur, se disant que si le bloc était partout de même nature, quelques heures de travail lui suffiraient peut-être pour s’y creuser un passage.

Tandis qu’il s’y passionnait, Leucippe alla lui chercher des fruits pour étancher sa soif, et comme elle suivait avec précaution la corniche du rocher pour approcher d’une touffe de fraisiers, elle vit une ouverture plus large et antérieure au travail des eaux, d’où la terre et les graviers s’étaient détachés récemment. Elle y entra et, en peu d’instants, elle aperçut l’Éden. Alors elle revint, essoufflée et triomphante, vers son époux. Laisse-là ce travail, lui dit-elle ; une porte s’est ouverte d’elle-même depuis notre départ. Bénissons le ciel qui nous a permis de la trouver !