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Garnier Frères (1p. 279-298).


IV

Le Verbe.


Pendant toute une saison, Leucippe se fit le guide et comme la tutrice de celui qu’elle appelait son frère. Elle le conduisait dans tous les détours des brisures de la montagne, dans toutes les profondeurs de la forêt, dans toutes les déchirures du rivage, qu’elle connaissait comme un enfant de nos jours connaît les allées d’un bosquet et les terrasses d’un jardin. À chaque site, à chaque objet, elle le forçait à en dire le nom comme elle le disait elle-même ; mais cette langue des dives, plus étendue et plus abstraite que celle des hommes, n’en avait ni la précision, ni le réalisme. Évenor avait beaucoup de peine à en retenir les définitions souvent très-complexes, et lui qui avait été l’inventeur ou le redresseur ingénieux et logique d’une partie du langage de sa tribu, il éprouvait le besoin de définir et de caractériser lui-même les objets et les actions qui s’y rapportent directement. Il arrivait ainsi à retrouver la plupart des mots et des constructions qu’il avait appris ou créés, et qu’il croyait créer et découvrir à l’instant même. « Sur notre malheureuse terre, a dit un poëte aux idées profondes, l’homme est souvent obligé de recommencer l’œuvre de son avancement. Souvent il croit apprendre pour la première fois, et il ne fait que se souvenir. »

Il arriva que Leucippe, dont l’intelligence continuellement exercée par les enseignements de la dive, n’avait pas éprouvé, comme celle d’Évenor, une lacune et comme une fuite momentanée de sa source abondante, apprit plus vite la langue d’Évenor que celui-ci n’apprit la sienne. L’esprit de la petite fille était plus docile, plus prompt à s’assimiler les notions acquises, plus pénétrant et plus souple. Celui du jeune garçon était plus rebelle à l’action d’autrui, mais plus puissant à se dégager lui-même, plus fort de sa propre force, plus créateur, en un mot. L’initiative était sa vie, et quand une idée s’emparait de ces deux enfants, Évenor en était le foyer, Leucippe en était le rayonnement. Par le fait du long isolement et de l’espèce d’égarement que le jeune garçon avait subis, comme par le fait de l’initiation que la petite fille avait déjà reçue, leurs âmes avaient le même âge, et Évenor ne se disait pas que Leucippe était un enfant et lui un adolescent. Éclairée d’une lumière religieuse, elle lui était supérieure dans un certain ordre d’idées qu’il ne pouvait aborder encore ; mais, ignorante de la vie de relations et de progrès, si elle était plus propre à cultiver l’idéal poétique, elle devait bientôt trouver en lui une aptitude plus prononcée à la sagesse et à la science sociale.

Il arriva donc qu’en se jouant, Évenor et Leucippe retrouvèrent une langue qui leur était commune et que la dive n’entendait pas. Un jour, elle fut surprise de les entendre converser ensemble, et son front soucieux trahit une jalousie et une inquiétude maternelles. Mais elle se recueillit et dit à Leucippe, qui se tourmentait de sa tristesse :

— Ma fille, ce que Dieu a fait est bien. Il t’a envoyé un frère, et il lui a donné une parole que tu as reçue. Je ne pouvais te donner que la mienne, et Dieu n’a pas voulu qu’elle pût te suffire. Ce que Dieu veut, je dois le vouloir.

Ce mot mystérieux de la Divinité, que la dive prononçait sans cesse, trop souvent peut-être pour des oreilles humaines, et dont elle faisait intervenir l’idée dans tous les événements de sa vie avec une certaine tendance au fatalisme, frappait l’attention d’Évenor. La soumission passive que Leucippe montrait devant cette parole lui en faisait pressentir la portée. Il devinait aisément tout ce que se disaient la mère et la fille dans leurs communes et légères préoccupations du monde réel ; mais lorsqu’elles semblaient s’occuper d’un être invisible, et que la dive, montrant les astres à Leucippe, paraissait lui révéler des merveilles qu’Évenor n’apercevait point, il regardait autour de lui avec crainte, comme s’il eût attendu quelque prodige.

Ce secret dont il semblait exclu vint à le tourmenter étrangement. Il se sentait comme humilié, comme jaloux de la dive, qui détournait quelquefois de lui, pendant quelques instants, l’attention et la sollicitude de Leucippe. Il se disait que la faute en était au peu d’efforts qu’il faisait pour apprendre leur langage, et il résolut de l’apprendre, dût-il encore oublier celui de sa race. En peu de jours, il sut donc comprendre Téleïa et lui répondre ; mais son vocabulaire était encore borné à l’échange des idées les plus élémentaires, et lorsqu’il voulait exprimer autre chose que des faits immédiats, et désigner d’autres objets que les objets palpables, il était aussi inhabile dans une langue que dans l’autre. Son esprit et son cœur étaient plus avancés qu’il ne pouvait l’exprimer, et il se livrait à de naïfs dépits quand on ne devinait pas son émotion ou sa pensée.

Un soir, il se sentit si accablé de son impuissance, qu’il s’en alla seul dans l’Éden. Il avait déjà presque oublié que ce lieu d’abondance et de délices existait si près de l’austère et grandiose séjour de la dive. La vision de son royaume à lui, les charmes de son désert lui revinrent tout à coup à l’esprit, avec le souvenir des pleurs qu’il y avait versés et des vagues extases qui l’avaient calmé. Leucippe dormait dans la grotte auprès de la dive, et la lune montait dans les cieux, claire et sereine.

Ranimé à la vue de son paradis, Évenor se mit à chercher l’inconnu en lui-même. Que lui manquait-il donc, qu’il était quelquefois triste, confus et comme seul entre Téleïa et Leucippe ? Il savait, comme elles, le nom de toutes les choses visibles, mais il sentait qu’elles pouvaient échanger des témoignages d’affection plus élevés et plus pénétrants que les baisers et les étreintes de l’amour filial et maternel. Elles savaient se dire leur mutuelle tendresse ; et lui, il n’avait que les caresses pour exprimer son sentiment. Les oiseaux que Leucippe apprivoisait en savaient donc autant que lui. S’ils avaient un autre langage d’amour, elle ne l’entendait pas, et ce n’était qu’avec la dive qu’elle trouvait, dans la parole, une effusion complète et toujours nouvelle.

Il s’avisa donc de ceci : que les sentiments ont leur expression parlée comme les actions, et que le verbe peut caractériser des élans de l’âme et de l’esprit, aussi bien que des besoins et des curiosités de l’instinct. Il sentit, sans se le définir, comme nous le faisons à sa place, que le véritable verbe qui fait l’homme est là tout entier, et que l’âme a une voix qui peut et doit passer par les lèvres. Il s’épuisa à chercher dans son cerveau le mot suprême qui devait résumer son affection pour Leucippe et sa reconnaissance pour Téléïa, et, fatigué de ne trouver que des définitions correspondantes à celles-ci : « Je te vois, je t’entends, je te suis, je t’appelle, » il s’endormit sous un arbre, et continua de chercher dans le rêve ce que la veille ne lui avait pas donné.

C’est alors qu’il entendit une voix lui parler. C’était la voix même de Dieu qui résonnait dans son âme et qui tantôt semblait planer comme un chant sur sa tête, tantôt vibrer dans sa poitrine comme un souffle vivant. Et cette harmonie sacrée murmurait un seul mot, toujours le même, un mot nourrissant comme le miel et rafraîchissant comme la brise, chaud comme le soleil et clair comme les cieux, le mot de la vie, la formule de l’être.

Quand Évenor s’éveilla, ce mot remplissait pour lui le ciel, et la terre, et lui-même. Il était ivre de joie : la beauté des choses lui parlait, et il la comprenait enfin en même temps qu’il la voyait. Il saisissait le sens des baisers que Leucippe, assise sur les genoux de la dive, envoyait aux étoiles et aux fleurs, quand la dive lui parlait de Dieu.

Il courut aux grottes et y arriva au premier rayon rose que le soleil levant glissait comme furtivement sous le seuil ombragé. Pour la première fois, ce seuil festonné de lierre et les parois blanches et brillantes du rocher lui parurent un portique splendide et sacré devant lequel il s’inclina en frissonnant de joie. Leucippe, surprise de le voir déjà levé, accourait à sa rencontre, gaie comme à l’ordinaire ; mais elle s’arrêta, saisie de l’émotion qu’exprimait la physionomie d’Évenor, et, sentant que quelque chose de nouveau se passait en lui, elle l’interrogea. Évenor l’entoura de ses bras, et, lui montrant la dive, la grotte, le ciel, les arbres, la terre humide de rosée et la mer lointaine ; les oiseaux volant dans les feuillages, les fleurs encore penchées sur leur tige dans l’attitude d’un mystérieux sommeil ; et les cimes de la montagne et les eaux bondissantes, il lui dit : J’aime !

Leucippe trouva cette parole si naturelle qu’elle n’y répondit que par un baiser. Et cependant elle appela la dive pour lui montrer Évenor, en lui disant : « Il a dit le mot qu’il ne pouvait pas comprendre, il a dit : J’aime. »

— Ô fils des hommes ! s’écria la dive après avoir fait répéter à Évenor ce mot qu’il prononçait pour la première fois de sa vie, tu as enfin trouvé la formule de ton adoption complète et de ton hyménée avec Leucippe. C’est là le mot profond, qui ne s’enseigne point et que Dieu seul peut révéler. Ô Dieu créateur ! tu es le père de cette race, je le vois bien, et tu as mis sur les lèvres de cet enfant le sceau de ton alliance. Voici la parole qui n’a point de sens pour quiconque n’est pas inspiré du ciel. La matière aspire, désire ou veut. Il n’y a que l’esprit qui bénisse et qui aime. Ce mot, qui ne répond qu’à des besoins supérieurs de l’être, est donc la clef de la vie supérieure. Ah ! cette race doit vivre et vivra. L’essence divine est en elle, et celle qui a revêtu la substance de cet enfant est de même nature que celle de Leucippe et la mienne. Que ses organes soient plus ou moins parfaits, plus ou moins subtils, que sa liberté soit plus ou moins complète, tu n’en as pas moins mis ton amour infini dans cette créature, et elle n’en est pas moins au premier rang sur l’échelle des êtres.