Études sur le roman anglais/04

Études sur le roman anglais
Revue des Deux Mondes, période initialetome 18 (p. 1106-1130).
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ETUDES


SUR


LE ROMAN ANGLAIS.




IV.

LE ROMAN DE MOEURS JUDICIAIRES.

I Tales by a Barrister, by J : F. Liardet, of Lincoln’s Inn. London, C. Edmonds, 1847.
II. Ten Thousand a Year, by S. Warren. — Baudry, Paris, 1842.

III. A Whim and its Consequences. — Smith, Elder and C°.




L’Angleterre offre encore, au XIXe siècle, le singulier spectacle d’un peuple qui n’a point de lois écrites, ou chez lequel, pour mieux dire, la tradition d’une jurisprudence flottante remplace, dans la plupart des transactions civiles, les codes systématiquement rédigés, les corps de lois immuables et d’une interprétation à peu près certaine. Il en résulte que la loi nominée par nos voisins loi commune, — jamais antiphrase ne fut plus flagrante, — ne saurait être connue de quiconque n’y consacre pas sa vie entière. Le vieux commentateur Fortescue, et Blackstone après lui, en ont fait l’aveu, vingt années d’étude suffisent à peine pour compulser les répertoires, les dictionnaires, les traités innombrables d’où peuvent à la rigueur être extraites ces notions précieuses que livrent chez nous à tout étudiant un peu appliqué ses trois années de licence. Avec un an de plus, notre licencié devient docteur, et, grace à la merveilleuse simplification de nos lois fondamentales, ce qu’il sait alors équivaut à ce que peut apprendre en vingt ans un barrister anglais.

La loi, qui demeure inconnue, même de ceux qui l’appliquent, se trouve virtuellement annulée, et les juges, qui devraient en être les interprètes dociles, en deviennent les régulateurs absolus. Ils supposent, il est vrai, — mais ils ne font que la supposer, pour donner une autorité plus grande à leurs décisions, — l’existence d’une coutume ignorée de tous et à laquelle personne, équitablement, ne peut être tenu de se conformer. Et cependant cette jurisprudence arbitraire, sans autre autorité que celle de l’intelligence et de la loyauté individuelles, est environnée de respect ; à peine quelques esprits, pour ce fait réputés fort téméraires, se permettent-ils d’en contester les avantages et la certitude. D’éminens jurisconsultes, tels que lord Mansfield par exemple, ont même été jusqu’à proclamer la supériorité de la loi commune, mieux adaptée à toutes les circonstances, plus flexible, moins limitée dans ses prescriptions, sur la loi-statut, dont les prévisions incomplètes ne fournissent presque jamais tous les élémens d’une décision conforme à la stricte équité.

Un pareil état de choses, énorme à nos yeux, qui n’y sont plus faits, mais très facilement toléré par un peuple marchand dont l’industrie absorbe, dirait-on, toute l’ardeur et toute l’activité, donne aux avocats, et surtout aux agens d’affaires, une liberté d’action, une audace, une puissance dont ils doivent fréquemment abuser. En vertu d’un concert tacite, où des intérêts identiques ne souffrent pas la moindre discordance, ils augmentent encore, par toutes les rubriques de la chicane, l’obscurité favorable qui enveloppe le mécanisme des opérations judiciaires. Le moindre acte est par eux allongé, surchargé de mots barbares, de définitions redondantes, de clauses énigmatiques ; fatras indigeste dont les cinq sixièmes pourraient être supprimés sans rien ôter à la teneur essentielle de ce document, si l’on ne prétendait ainsi décourager par avance l’homme assez prudent pour lire ce qu’il va signer et vouloir en comprendre les mystérieuses formules. Il est bon, il est indispensable que tout ce grimoire terrifie dès l’abord le client qui voudrait jeter dans un procès l’incommode lumière du bon sens. Il faut que, contrit et perplexe, il s’abandonne aveuglément à la bonne foi de ses conseillers, à l’équité de ses juges. Toute autre façon d’agir est sacrilège au premier chef et attentatoire aux droits de Thémis.

Moyennant ces précautions, tout Anglais à qui échoit, pour son malheur, l’obligation d’ester en justice, est aussi complètement à la merci des hommes de loi que le naufragé sans armes à la merci des sauvages chez lesquels il aborde. Ses biens, son honneur, dépendent absolument d’eux. Passif et résigné, il participe au drame dont la catastrophe ne menace que lui, comme le plus humble et le plus silencieux des comparses. On débat dans une langue qu’il ne comprend même pas ses intérêts les plus chers. Son individualité, son nom, disparaissent dans la bagarre. Il reçoit des sommations qu’il pourrait croire adressées à son voisin, car on le désigne sous quelque sobriquet de convention, reste bizarre de la symbolique judiciaire du moyen-âge, — John Thomas, John Doe ou tout autre. S’agit-il de quelque domaine qu’il réclame ou dont il défend les limites, ce domaine, transfiguré par l’argot descriptif des grossoyeurs d’étude, prend à ses yeux un aspect nouveau, des dimensions inconnues. C’est, nous le supposerons, un acre de lande stérile au sommet d’une montagne, et l’acte de vente, dont il entend lecture pour la première fois, énumère les maisons, édifices, bâtimens, cours, jardins, pâtures, marécages, parcs, garennes, tourbières, moulins, carrières, etc., — la nomenclature remplirait deux pages, — qui dépendent ou pourraient dépendre de ce malheureux champ où poussent quelques genêts sous le soleil et la pluie.

La plaidoirie a ses énigmes, sa tautologie barbare, ses désignations ambiguës, consacrés par un usage de six ou sept siècles, et qu’on se garderait bien de remplacer par des équivalens intelligibles. Ce sont les mêmes inepties, les mêmes exigences méticuleuses que Cicéron reprochait aux tribunaux de Rome [1]. Encore faut-il dire que les modernes ont renchéri sur les bavardages du forum, et singulièrement étendu la durée des plaidoyers. Ils ont pour eux l’autorité du parlement, qui encadre ses bills dans un entourage gothique, aux proportions massives ; — les discours des orateurs politiques, bavardages interminables qui noient en deux heures de fluide éloquence une dose homoeopathique de bonne et concluante argumentation ; — le style des arrêts, non moins verbeux, non moins surchargé ; — celui de la chaire et des controversistes religieux, plus diffus qu’en aucune autre église du monde, — sans parler des enquêtes, des toasts, des leçons économiques, des harangues sur le libre échange et sur la taxe des pauvres, de tout ce qui caractérise enfin l’infirmité oratoire (speechifying prurigo), si invétérée chez nos voisins.

La plaidoirie est longue, disions-nous ; le procès est loin d’être bref. Il absorbe d’ordinaire le quart d’une vie moyenne. Tel dossier qui passerait chez nous pour avoir de la barbe, — c’est l’expression favorite d’un célèbre président, — est encore, en Angleterre, à l’état d’embryon. Quoi d’étonnant à cela ? Ce peuple si pratique, et qui se glorifie si volontiers de son bon sens, — sterling good sense, — ne s’est pas avisé que la population avant doublé depuis cent ans, et la complication des intérêts s’étant accrue dans des proportions plus considérables encore, il pourrait être sage d’augmenter le nombre des tribunaux et des juges. On en compte douze, pas un de plus, et cela par une excellente raison, c’est qu’il n’y en a jamais eu davantage. Trouvez-vous cette explication insuffisante ? Coke et Blackstone vous répondront qu’il y avait douze tribus d’Israël, une loi des douze tables, et que Jésus-Christ s’est contenté de douze apôtres. Insistez-vous encore ? Un érudit viendra vous raconter, d’après Snorro, l’Hérodote du Nord, que dans le royaume d’Asaheim, au-delà du Tanaïs, alors que la ville d’Asgard obéissait à Odin, les douze prêtres du palais, chargés de sacrifier aux dieux, l’étaient aussi de régler les différends d’homme à homme. Il ajoutera, et Saxo Grammaticus lui a garanti le fait, que l’emploi judiciaire des douze aldermen remonte à Régner Lodbrok, monarque mythe s’il en fut, — que les Rois de Mer composaient leur état-major de douze chefs, — et, ce qui tranche la question, que Charlemagne eut douze pairs.

Voilà justement pourquoi M. Smith, venant à réclamer de M. Johnson, en 1847, l’exécution de quelque clause testamentaire, ne saurait espérer, avant 1859, une première décision, sujette à plus d’un appel.

Et ne croyez pas que ces douze magistrats suprêmes, sur qui pèse le soin de décider, grandes et petites, toutes les questions litigieuses des trois royaumes, soient scrupuleusement choisis parmi les membres les plus valides, les plus actifs du barreau. Nullement. Ce serait mettre la vétusté des institutions en désaccord avec la jeunesse des hommes. On a évité ce contre-sens. Un juste sentiment de l’harmonie administrative fait choisir de préférence les avocats hors d’âge, les jurisconsultes blanchis sous le dossier. La plupart sont élevés au banc des juges lorsqu’une vie laborieuse, trente ans de pratique, et les infirmités qui en sont la suite, sembleraient les condamner au repos. Ils débutent, à demi perclus, presque aveugles, époumonnés, débiles, dans cette pénible carrière où les attire et les retient jusqu’à la mort un traitement considérable, hors de proportion avec les services qu’ils peuvent rendre. Entre leurs mains, la besogne judiciaire s’accumule, les greffes s’emplissent, les ajournemens se prolongent, et l’instance entamée par l’aïeul arrive intacte entre les mains des arrière-petits-enfans.

De tels délais entraînent des frais énormes et constituent un véritable déni de justice pour la grande majorité des citoyens, incapables d’affronter les coûts plus ou moins loyaux d’un procès qui dure vingt ans. C’est ce qu’indiquait nettement une réplique restée fameuse de Horne Tooke à l’un de ses adversaires politiques : « Les tribunaux anglais, lui disait ce dernier, sont ouverts à tout le monde. — Certes, répondit le tribun, et la London Tavern [2] l’est aussi… à quiconque peut payer la carte. » Inaccessibles au pauvre, complaisans aux riches, ces tribunaux peuvent en bien des circonstances, — et sans participer volontairement à cette œuvre odieuse, -servir d’instrument aux spoliations les plus effrontées, à l’oppression la plus tyrannique. Il en est, — nous citerons la cour de chancellerie, — où toute demande qui n’excède pas 500 livres sterling (12,500 fr.) ne saurait être portée sans imprudence, parce que, vainqueur ou vaincu, celui qui intente le procès est certain de perdre au moins cette somme. Ce seul exemple prouve de reste que le concours de la justice, en bien des cas, est un privilège exclusif, un objet de luxe, à la portée seulement des grosses fortunes, et dont le pauvre doit se passer, fût-il d’ailleurs mille et mille fois certain de son droit.

Il n’est pas étonnant qu’un état de choses si évidemment et si profondément vicieux ait été plus d’une fois attaqué. Il l’était du temps de Bacon, dont le génie philosophique dominait le chaos législatif, les conflits de juridiction, l’indécision des doctrines, qui éternisaient déjà, aux XVIe et XVIIe siècles, les actions judiciaires. Les sources du droit, les livres qui font autorité, sont aujourd’hui quinze fois plus nombreux qu’ils ne l’étaient à cette époque [3], et cependant Bacon se plaignait de les voir assez multipliés pour « étourdir les juges, éterniser les procès, et faire sentir à l’avocat les avantages d’un code méthodique [4]. »

De nos jours encore, les publicistes indépendans ne se sont pas fait faute de réclamer contre de si énormes abus, de demander un plus grand nombre de juges, d’insister sur la nécessité de réduire à une jurisprudence uniforme les coutumes, les précédens, les traditions au milieu desquels, comme en un dédale inextricable, s’égare la sagacité du juge et se complaît la cupide rouerie des attorneys ; mais, sous le régime oligarchique, les vices de la constitution, solidaires les uns des autres, sont obstinément défendus, et ne tombent que sous l’effort répété de plusieurs générations. On n’y souffre guère que des modifications insignifiantes, auxquelles on donne, par l’énergie de la résistance, une importance factice. Derrière leurs fortifications gothiques, les hauts tories, comme on les appelle, ne cèdent aucun poste, si démantelé qu’il soit, jusqu’au moment où il va les écraser sous ses ruines. Aussi, sans l’indomptable opiniâtreté de leurs antagonistes, sans l’excitation continue de l’esprit public, qui, de l’autre côté du détroit, ne s’endort jamais et se distrait rarement, il faudrait désespérer des réformes les plus indispensables ; il faudrait croire à l’éternelle durée de ces institutions judiciaires qui perpétuent au sein de la civilisation britannique les us barbares d’une juridiction surannée, les doctrines incertaines d’une législation incohérente.

En attendant que l’opinion, tardivement éveillée, prête sa force victorieuse aux réorganisateurs de la justice anglaise, le roman, qui, depuis quelques années, aborde volontiers les questions les plus sérieuses, s’est emparé de ces régions obscures, où se commettent tant de forfaits impunis. Il a paru à certains esprits que l’on pouvait, devançant l’œuvre des réformateurs et popularisant les critiques dont les tribunaux anglais sont aujourd’hui l’objet, dénoncer les mille piéges tendus à l’étourderie, à l’ignorance des plaideurs, les trames lentement ourdies autour d’une victime désignée, la rigueur mathématique de ces froides combinaisons qui doivent, au jour fixé d’avance, consommer sa ruine infaillible. Au premier abord, il y a dans les détails de la pratique une sécheresse qui effraie l’imagination ; mais, si vous y regardez de près, si vous savez saisir l’ensemble d’une lutte judiciaire, analyser les passions qu’elle excite, raconter les péripéties qu’elle amène, cette aridité apparente cesse bientôt de vous rebuter. Tel papier timbré peut équivaloir, pour la terreur qu’il inspire, au poignard de la tragédie et du mélodrame. La plaidoirie criarde d’un avocat enroué, ses arguties subtiles et dont vous rirez volontiers si vous les croyez inoffensives, sont tout à coup investies de je ne sais quel intérêt poignant, si elles mettent en péril l’honneur d’un brave homme, l’avenir d’une famille, l’hymen d’une jeune fiancée, l’héritage d’un pauvre enfant sans protecteurs. Bref, sous bien des procès il y a des drames, et des drames au pathétique desquels la réalité ne gâte rien.

Les romanciers étaient donc bien avisés, qui les premiers sont allés chercher des caractères et des situations dans ces antres poudreux de la justice moderne. Walter Scott, greffier d’une cour supérieure, ne pouvait négliger les ressources qu’offre au roman la peinture des mœurs judiciaires. Le jugement si pathétique d’Effie Deans est là pour attester qu’il ne prenait pas toutes ses notes en vue de sa mission officielle. Dans Guy Mannering, le caractère du procureur Glossin, celui de l’avocat Pleydell et la mise en œuvre de cette question d’état si heureusement résolue au profit du jeune Ellangowan, prouvent qu’il comprenait la richesse de cette mine à peine ouverte. Il en a tiré des caricatures admirables, comme celle du voisin Saddletree (Prison d’Édimbourg), ou du vieux juge de paix jacobite (Rob-Boy), et sa connaissance intime de la procédure civile et criminelle, étalée parfois avec un peu trop de complaisance, n’est cependant pas, à nos yeux, le moindre de ses mérites.

Théodore Hook n’était ni un observateur du même ordre, ni surtout un aussi profond jurisconsulte. Nous lui devons cependant un excellent chapitre de mœurs judiciaires. La séance d’Old Bailey, telle qu’il la raconte dans le plus personnel de ses romans (Gilbert Gurney), est un petit tableau de genre, composé de verve par un amateur éminemment spirituel. L’importance niaise des jurés, l’irrévérence grotesque des prévenus, la surdité du juge et son impatience gastronomique, les objections narquoises du barreau, les résultats curieux de ce que Hook appelle le système des zigzags [5], l’étrange gaieté des magistrats, une fois quittes de leurs solennelles fonctions et réunis inter pocula, sont d’un effet à la fois sinistre et comique, parfaitement résumé dans le dernier trait de cette satire, qui serait parfaite si l’on en retranchait quelques détails exagérés. Ce trait final, le voici. Un des sous-sheriffs, remarquant l’intérêt profond que Gilbert Gurney vient de prendre aux débats criminels, croit lui faire plaisir et compléter la fête en l’invitant à l’exécution des condamnés : « Si vous acceptez, ajoute-t-il avec un accent de parfaite bonhomie, je serai heureux de vous offrir l’hospitalité. Nous pendons à huit heures, nous déjeunons à neuf. » - We hang at eight and breakfast at nine. — Heureux mot qui est, à bon droit, passé en proverbe.

Ces premières tentatives, indiquant et déblayant la route nouvelle, y ont peut-être amené un des conteurs les plus habiles que nous puissions envier, — riches que nous sommes en conteurs de toute espèce, — à la littérature anglaise contemporaine. Samuel Warren, connu chez nous par son Journal d’un Médecin (Diary of a Physician), s’était déjà dit que, pour appliquer sa pénétrante analyse à l’étude des mœurs modernes, rien ne valait un point de vue spécial, le coup d’œil professionnel de l’homme à qui toutes nos misères, physiques ou morales, sont nécessairement révélées, et devant lequel, grands ou petits, nous sommes contraints de lever le masque. Le prêtre, le médecin, l’homme de loi, quand leur ministère est requis, descendent, plus avant que l’observateur ordinaire, au fond de nos consciences, forcément ouvertes à leurs investigations. Cette robe noire qu’ils portaient jadis tous les trois était-elle, comme on l’a dit, le deuil de leurs illusions mortes ? On serait tenté de le croire, quand on réfléchit à la nature de leur mission, qui leur livre à tout instant le triste revers de tous nos beaux mensonges. Quel parti le romancier anglais, s’armant, du scalpel et transformé en docteur, sut tirer de ces douloureuses évocations, comme il nous initia puissamment à ces navrans secrets que la honte ou la mort gardent si bien, nous n’avons pas besoin de le dire. Ses écrits, justement populaires, sont restés dans le souvenir de ses nombreux lecteurs, et s’ils ne jouissent pas, à l’heure qu’il est, de la vogue acquise pour long-temps à des productions d’un ordre bien moins élevé, c’est sans doute à cause de l’inexorable sévérité du conteur. On n’y respirait pas à l’aise, on les quittait attristé, oppressé, malade, comme on sort d’un amphithéâtre d’anatomie. Nonobstant son incontestable habileté, l’écrivain n’avait pas ménagé assez de contrastes, assez de douces oppositions, à ses lugubres et sanglantes images. Sa cruauté fut punie par l’espèce d’effroi qu’il inspira. Son premier livre est de ceux qu’on n’oublie pas, mais qu’on n’aime pas. Il atteste la puissance, il n’éveille pas la sympathie.

Warren, après quelques années de silence, — le silence profite à ces esprits vigoureux, — publia dans un magazine son second ouvrage. Ce n’étaient plus de courts récits, isolés l’un de l’autre, et réunis seulement par la personnalité du narrateur imaginaire, mais un roman de longue haleine, ayant une portée sociale bien nettement définie, celle-là même que nous indiquions en commençant : tendance agressive, appel direct au pays, réquisitoire virulent contre toutes les corruptions que développe la constitution judiciaire de la Grande-Bretagne ; en un mot, la satire des gens de loi et de la loi même, satire d’autant plus inattendue qu’elle était l’œuvre d’un écrivain tory, d’un homme enrichi par les abus qu’il attaquait si vivement [6], et publiée dans un recueil qui sert d’organe au parti conservateur. Toutefois ne nous étonnons point trop de ce contraste, auquel, dans une sphère plus élevée, les inconséquences tant reprochées à sir Robert Peel peuvent servir de pendant et d’explication.

L’intrigue du roman n’est pas compliquée. D’habiles attorneys, rompus à toutes les subtilités de la chicane, entreprennent d’enlever un opulent héritage à une famille honorable. Pour cela, ils vont chercher au fond d’un magasin, où il végétait, un misérable jeune homme qu’ils présentent aux tribunaux comme le véritable ayant droit, le propriétaire légitime du beau domaine d’Yatton. Des titres généalogiques, dont seuls ils connaissent le néant, justifient cette prétention imprévue. Les Aubrey, — c’est le nom de la famille qu’ils veulent déposséder, — forcés à descendre dans l’arène judiciaire, y portent cette inexpérience, cette délicatesse, ces scrupules de loyauté qui font, dans ces sortes de combats, la faiblesse des honnêtes gens, la supériorité des fripons : les Aubrey sont vaincus, expulsés de leur noble résidence, où vient régner ce ridicule courtaud de boutique, dont la mauvaise foi de trois procureurs a fait tout à coup un grand personnage, un opulent gentilhomme. Tittlebat-Titmouse, étourdi par cette fortune soudaine, use et abuse de ses DIX MILLE LIVRES STERLING DE RENTE [7]. Les artisans de sa fortune, qui le savent à leur discrétion, travaillent, pour leur compte, à le grandir. Ils veulent le voir siéger au parlement, et gagnent encore cette bataille à force de manœuvres, de corruptions, de tripotages électoraux. L’un d’eux cependant, Oily Gammon, follement épris de miss Aubrey, songe un moment à lui rendre la richesse dont il l’a dépouillée : qu’elle consente à devenir sa femme, et d’un seul mot il peut rejeter dans son néant originel le faux héritier qu’il en a tiré. Cette proposition qu’il ose adresser, en désespoir de cause et dans un paroxisme de passion, à la fière miss Aubrey est repoussée comme une insulte ; mais elle éveille à bon droit les soupçons. La famille dépossédée a de puissans amis. On cherche à découvrir le vice caché de la possession d’état que Titmouse a revendiquée avec tant d’audace et de bonheur. Voici recommençant sur nouveaux frais le combat où il a triomphé. De part et d’autre, la tactique la plus savante préside aux manœuvres : tout ce que les jurisconsultes les plus éminens peuvent inventer de stratagèmes, tout ce qu’ils peuvent trouver d’armes dans le vieil arsenal des tournois judiciaires, est tour à tour employé. C’est une campagne complète, dont il est impossible de ne pas suivre avec un intérêt profond, fasciné qu’on est par l’exactitude des détails stratégiques, les chances et les fortunes diverses. A la fin, le bon droit triomphe. Yatton, reconquis, rentre dans les mains de ses anciens possesseurs, et l’ignoble parvenu qui les en avait chassés voit crouler comme un piédestal d’argile, voit se dissiper comme une vision prestigieuse, son éphémère et factice élévation.

Autant cette donnée, ainsi réduite, pourra paraître simple, autant elle est compliquée lorsqu’on envisage les détails techniques qui lui donnent un si frappant caractère de réalité. La plupart des lecteurs apprécieront difficilement la patience qu’il a fallu pour rassembler ces détails, l’art et le tact qui rendent supportables et parfois très attachans ces récits de procédure, ces passes d’armes d’attorneys et de solicitors. Pour eux, le roman sera tout entier dans les infortunes de Charles Aubrey et de sa sœur, dans les amours de celle-ci et du jeune Delamère, dans la passion impérieuse qui déjoue les sinistres projets d’Oily Gammon. Pour nous, Gammon lui-même est le véritable héros de ce drame mixte qui ressemble à Othello et aux Plaideurs, le Satan de cette épopée qui rappelle à la fois le Paradis perdu et le Lutrin.

Adresse consommée, hypocrisie profonde, énergie à toute épreuve, ambition sans bornes, voilà Gammon. Cet homme est doué d’un sang-froid, d’une activité, d’une richesse d’intelligence, qui commandent l’admiration, si odieux que soit l’emploi de ces hautes facultés. Ses honnêtes antagonistes, — pour la plupart magistrats éminens, qui ont l’œil sur lui, et dont il vient à bout de dérouter la science, — ne peuvent, tout en maudissant ce génie infernal, lui refuser d’involontaires hommages. Il y a dans les trames qu’il a tissues, dans les ténèbres dont il s’enveloppe, dans l’indomptable persistance avec laquelle il marche à son but, de quoi surprendre et fasciner souvent les gens du métier. La grossièreté, la vue courte, le sordide aveuglement de ses deux associés, Quirk et Snap, font ressortir encore cette habileté supérieure. Gammon les domine, il les soumet à sa politique, il les compromet, il sait profiter de leurs infamies sans en partager le triste reflet. Si rusés, si retors qu’ils soient, ce n’est qu’un jeu pour lui de maintenir cet ascendant qui le fait leur maître digne et hautain, et de réprimer leurs velléités de révolte. Vulgaires natures, ils ne sauraient lutter avec une organisation si puissante et si subtile.

D’autres tâches, plus ardues, réclament les véritables efforts de Gammon. Plébéien, il veut s’ouvrir le monde aristocratique. Simple tiers de procureur, — les études d’avoué se fractionnent à Londres comme chez nous les charges d’agent de change, — il rêve un siège à la chambre des communes. La magistrature n’a point de si hauts emplois qu’il ne se sente capable de les remplir. Dans une société où il ne rencontre jamais une intelligence supérieure à la sienne, il sent que les premiers rangs sont pour lui comme un patrimoine dont l’obscurité de sa naissance l’a injustement privé. Mieux servi par le hasard et pourvu de ce point d’appui qu’Archimède réclamait pour soulever le monde, Gammon n’irait pas chercher ailleurs qu’en lui-même la force nécessaire pour son ambition ; mais il lui a fallu, de bonne heure, et devant les premiers obstacles, faire capituler sa conscience. La ruse, les fraudes de toute espèce, lui sont peu à peu devenues familières. La dangereuse habitude des moyens illicites s’est fortifiée chez lui par une longue épreuve de l’impunité. Il semble que son esprit perverti ne trouve plus de charme au jeu de la vie, si les émotions ordinaires de la perte ou du gain ne se compliquent, — aiguillon plus vif, saveur plus piquante, — du péril, sans cesse bravé, sans cesse évité, qui menace le joueur déloyal. D’ailleurs, il n’a pas le choix : le premier pas fait, le premier branle donné, l’abîme évoque l’abîme, le mensonge appelle le mensonge à son aide, et ce n’est pas la moins belle leçon donnée par Warren que de nous montrer plus d’une fois Gammon lui-même effrayé de cet entraînement fatal, mais incapable de s’y soustraire. Il a semé le vent, il faut, bon gré, malgré, qu’il récolte la tempête ; et l’inflexible main du convié de pierre n’étreint pas plus durement, plus irrévocablement l’athée espagnol, que l’enchaînement providentiel de ses actions mauvaises ne pousse Gammon au suicide par lequel s’achève cette existence faussée et pleine d’angoisses.

Nous l’avons dit, ce n’est pas un scélérat vulgaire, endurci, irrévocablement perdu dans le lacis embrouillé de ses noires machinations. Son esprit est trop supérieur, son ambition est trop haute, pour qu’il s’absorbe ainsi dans de misérables complots. Gammon, avili par les moyens qu’il emploie et qu’il déteste, ne l’est point par le but auquel il aspire. Une singulière jalousie de sa dignité, un singulier souci de l’estime et de la considération publiques, ont survécu chez lui à l’irréprochable loyauté par laquelle il les aurait méritées. Ce parjure, ce faussaire, tranchons le mot, ce voleur est orgueilleux. Son ame, qu’il a contrainte à subir mille et mille souillures, est restée susceptible de généreuses émotions, et cet amour presque pur dont elle est encore capable atteste qu’il n’y avait pas en elle de dégradation native. Ainsi se relève et se distingue ce caractère à part sur lequel nous insistons, parce qu’en fait de vérité humaine et locale, de nuances fortes et tranchées, mais habilement et harmonieusement fondues, nous n’avons vu, parmi les créations du roman moderne, rien de plus exact, de plus vrai, de plus complet. Comparez-lui, par exemple, le galérien dont M. de Balzac se complaît à raconter les avatars miraculeux, et vous verrez pâlir la fantastique apparition près de l’image puissamment saisie et reproduite, la capricieuse et folle esquisse auprès d’une peinture sincère et solide. Celle-ci d’ailleurs a sur l’autre l’immense avantage de ne porter aucun trouble dans la conscience, de ne rien ôter aux principes éternels, aux croyances bienfaisantes. Elle ne dépouille pas le méchant de ses droits à la pitié ; elle sait même, jusqu’au dernier instant, et sans porter atteinte à la droiture de nos jugemens, nous intéresser aux douloureuses expiations du crime puni par lui-même. Et, — nous le demandons, — le talent n’est-il pas ainsi mieux employé, la cause de l’art n’est-elle pas mieux servie, que lorsqu’on met sa gloire à couronner de je ne sais quelle chimérique auréole le front ras et souillé d’un misérable forçat ?

Que dire des deux acolytes de Gammon, Quirk et Snap ? Comment faire sentir le mérite de deux figures si minutieusement composées ? Il faudrait montrer à l’œuvre ces deux vautours, d’âge et d’instincts différens. Le premier, blanchi dans cet affreux métier, engraissé de ruines humaines, glorieux de ses bons tours et de sa rouerie pratique, c’est le senior partner, le fondateur de cet office, de cette clientelle, maintenant exploités par les trois associés. Son front chauve et luisant, ses cheveux blancs, ses yeux noirs et sérieux, une certaine autorité dans ses manières, même vis-à-vis de Gammon, plus jeune et moins riche que lui, ne vous désignent-ils pas ce personnage ? Bien décidé à lui laisser la responsabilité des spéculations hasardées que la société pourrait entreprendre sans succès, Gammon sait les lui suggérer adroitement, et lui cède volontiers l’honneur de l’invention. S’il faut ou prendre une mesure délicate, ou montrer des exigences intraitables, Oily Gammon, l’homme aux expédiens, toujours poli, doux, insinuant, s’efface et se dérobe ; mais auparavant il a montré du doigt la victime, et Quirk, dont il semblait jusque-là contenir l’insatiable appétit, se baigne avec délices dans le sang de la proie qu’on lui livre. Il n’a du scandale qu’une peur médiocre, la pitié n’a jamais trouvé place dans ce cœur endurci, et, pourvu que la loi le protège, il poursuivra sans crainte et sans remords son métier de bourreau.

Quant au troisième intéressé, qui a gagné ses éperons par dix ans d’humbles services, il est à Quirk ce que Quirk est à Gammon. Sauf ce qu’une pareille comparaison a de trop relevé pour ces misérables artisans de ténébreuses chicanes, on pourrait les assimiler au tigre, au jaguar, au chacal. Tandis que ses deux co-associés chassent en commun le gibier de quelque importance, Snap, incapable de les seconder, repaît de menues besognes son activité tracassière et stérile. A lui les rebuts, les cliens véreux, les procès ridicules, les sévères semonces des magistrats indignés, les imprécations des plaideurs de bas étage qui, tondus de trop près, crient, blasphèment et se révoltent sous le ciseau. Rien ne l’étonne, rien ne l’intimide, rien ne l’humilie. Menacé du bâton, il crierait, comme l’Intimé, auquel il ressemble en bien des points :

Frappez ! j’ai quatre enfans à nourrir…


Il irait plus loin, il provoquerait le coup pour avoir les dommages ; et Snap n’est point une caricature. Entrez au hasard dans une de nos justices de paix, assistez à une seule audience de police correctionnelle, et vous verrez blêmir, dans quelque angle obscur, son profil aigu, bestial, immonde ; vous entendrez glapir et grincer sa raboteuse et tenace logique. Et les Quirk et les Gammon, n’en connaissez-vous point, par hasard ?

Autour d’eux se meuvent des figures du même ordre, toute une meute d’avocats subalternes qui suivent les dossiers à la piste, et dont la redoutable trinité, Gammon, Quirk et Snap, emploie tour à tour les talens divers. Chacun a sa physionomie, son individualité distinctes ; mais les uns et les autres sont pétris du même limon, armés de la même impudence, poussés parles mêmes mobiles. Une scène du roman, — le dîner chez M. Quirk [8], — les groupe de la manière la plus pittoresque et la plus instructive. Il y a là vingt pages qui, en mettant à part certaines exagérations trop manifestes, font vivre le lecteur au milieu de ce que les bas-fonds du barreau cachent de plus ignoble et de plus grotesque. On respire à peine, on se sent mal à l’aise parmi ces hommes, qui cherchent en vain à cacher leurs habitudes grossières sous une dignité de commande ; leur gaieté brutale et obscène, leur insolente familiarité, leurs jalousies, leurs haines à fleur de peau, la basse flatterie des uns, la sotte importance des autres, forment comme un chœur étourdissant dont le crescendo donne la nausée.

De ces régions inférieures, Warren sait nous transporter en meilleur lieu, sans rien perdre de la sagacité, de la finesse d’observation qui le distinguent. Introduits par lui dans ces chambres où les jurisconsultes de premier ordre s’enfouissent, pour ainsi dire, tout vivans, et d’où sortent leurs décisions d’autant plus précieuses que la loi est plus imparfaite, nous n’aurons rien à regretter de ce qui nous amusait tout à l’heure ; la peinture, naturellement plus sobre et plus ménagée, n’est pas moins curieuse ni surtout moins profitable. Les consultations écrites et verbales auxquelles Gammon et Quirk ont recours avant de commencer leurs démarches en faveur de Titmouse, nous donnent une juste idée de ces conflits d’opinions au milieu desquels s’égare la bonne ou la mauvaise foi des plaideurs. Lorsque, après plusieurs conférences, il devient évident que les premiers consultans ne peuvent tomber d’accord, on a recours, pour fixer tous les doutes, à un conveyancer [9] éminent, dont voici le portrait singulièrement caractéristique :


« C’était, à vrai dire, un merveilleux conveyancer, un vrai miracle d’érudition pour tout ce qui concerne les lois sur la propriété réelle. Après quarante-cinq ans d’exercice, sa clientelle avait tellement augmenté, qu’il avait passé les deux derniers lustres sans mettre le nez hors de son cabinet, d’abord faute de temps, puis faute d’inclination. A force d’étudier les antiques statuts franco-normands et la loi romaine dans leur ancienne forme, c’est-à-dire écrits en vieux caractères anglais, il en était venu à oublier presque entièrement la calligraphie moderne et à ne s’en servir qu’avec peine. Il s’était fait ainsi trois mains différentes : la première, que son vieux clerc et lui pouvaient seuls lire couramment ; la seconde, indéchiffrable pour tout autre que lui ; la troisième, où ni lui ni personne au monde ne voyaient autre chose que d’incompréhensibles hiéroglyphes. L’emploi de ces trois écritures plus ou moins mystérieuses dépendait, mais en raison inverse, du plus ou moins d’obscurité qu’offraient les questions posées au laborieux jurisconsulte. Les plus aisées recevaient une solution à peu près lisible dans les caractères n° 1 ; le n° 2 était pour celles dont l’ambiguïté lui avait donné quelque embarras ; mais, s’il s’agissait de points excessivement délicats et d’intérêts particulièrement graves, le chiffre n° 3 ne manquait jamais de servir, comme pour faire expier aux indiscrets questionneurs le laborieux enfantement de l’oracle, ou bien encore pour accroître l’admiration par la feinte négligence qu’il apportait à la solution de ces questions si ardues. Le fruit caché sous ces rudes écorces n’en avait pas moins son prix. La loi de M. Tresayle valait mieux que la loi de tout autre, et le bruit courait que lord Eldon lui-même lui accordait une respectueuse déférence, fort soucieux quand il se trouvait en désaccord avec le célèbre consultant. »


Parmi ces physionomies esquissées au courant du récit, on remarquera celle de Crafty, le tacticien électoral appelé à combattre les menées de Gammon, lorsqu’il veut faire entrer Titmouse au parlement. Cette dernière n’est pas un portrait en l’air. Après nous avoir dépeint Crafty, le romancier le met à l’œuvre, et, dans cette lutte électorale à laquelle il nous fait assister jour par jour, heure par heure, l’intrépide agent déploie un aplomb, une dextérité, un sang-froid, qui rendraient sa défaite inexplicable, si la corruption, la hideuse corruption, interdite à Crafty par le grand seigneur qui l’emploie, n’était aux mains de Gammon la principale raison du triomphe de Titmouse. Que de révélations curieuses dans ce tableau de mœurs politiques ! Rapproché des procès retentissans qui affligent depuis quelques mois nos regards et nos consciences, combien de réflexions ne suggère-t-il pas ! Nous nous étonnons, nous nous indignons de ces marchés, où le vote de quelques malheureux paysans est surenchéri par d’audacieux spéculateurs. Que dirions-nous si l’on venait nous signaler dans une de nos villes de province l’existence d’un club comme celui dont parle Warren, institué, organisé pour la vente en bloc de tous les suffrages que ses membres peuvent porter dans l’urne ? Le Quaint Club de Grilston et ses cent neuf votans, marchandés tour à tour par Gammon et par Crafty, — traitant avec les deux par l’entremise de Ben Bran, le boulanger ; — vendu au premier moyennant 10 livres (250 francs par tête d’électeur), — prêt à rompre le marché dès qu’on enchérit sur le prix convenu, -réservant sa décision finale jusqu’au dernier moment pour tirer meilleur parti de cette marchandise de plus en plus précieuse, — n’est-ce pas là, pour le lecteur français, une révélation, une surprise, même après ce qu’il a vu ou pu savoir ? N’assiste-t-il pas avec une sorte de stupeur à ces conférences mystérieuses où, par un seul mot, quelquefois par un geste, se prennent des engagemens réprouvés et punis par la loi ? Ne se demandera-t-il pas, effrayé, si la longue pratique du gouvernement constitutionnel a pour dernier résultat cette vénalité savante, insaisissable, qui a ses règles, son argot, sa police, que la justice du pays ne peut frapper, et que l’opinion blasée a cessé de flétrir ?

Ce vaste édifice de la juridiction anglaise, où s’amoncellent juxtaposées tant d’institutions de dates diverses, Warren, nous l’avons dit, y a passé une notable portion de sa vie ; aussi nous le fait-il parcourir en guide expérimenté. Le procès d’York, qui dépouille les Aubrey de leur héritage, est un curieux échantillon des instances civiles portées devant le jury. L’élection de Titmouse, et les faits de corruption qui s’y rattachent, donnent lieu à une action parlementaire dont toutes les phases passent sous nos yeux. Enfin le dénoûment, c’est-à-dire la découverte de la fraude par laquelle a été dissimulée la naissance illégitime du faux héritier, nous fait faire connaissance avec une de ces bizarres créations du moyen-âge dont l’existence, au XIXe siècle, est un véritable problème. Lorsque Gammon, égaré par la passion, laisse planer quelques doutes sur les droits déjà reconnus de son misérable client, les amis de la famille Aubrey se consultent sur les moyens d’arriver à découvrir, dans les titres de Titmouse, le vice fondamental qui les annule. Une démarche conseillée par les éminens légistes, les habiles solicitors que Gammon est parvenu à dérouter une fois, et qui ont repris en sous-oeuvre le procès perdu, a pour avantage de transporter devant la cour ecclésiastique toutes les questions qui se rattachent à la généalogie de Titmouse et d’Aubrey. Or, cette cour ecclésiastique n’est rien moins qu’un débris de l’inquisition, de l’inquisition détruite en Espagne, et qui pousse ses derniers rejetons au sein du protestantisme. La cour ecclésiastique, une fois saisie par la production des parties de la généalogie qu’elles prétendent, agit, en pareil cas, par voie de commission rogatoire. Un membre de la cour, un proctor, est chargé de diriger l’enquête, dont les procédures ont un caractère à part. Chaque témoin comparaît seul devant ce délégué du pouvoir religieux les dépositions sont recueillies en secret et précédées de sermens solennels. Sous peine d’anathème et d’excommunication, les témoins entendus sont avertis qu’ils ne doivent communiquer à personne, et surtout à aucune des parties, un seul mot de l’interrogatoire subi par eux. Rien ne transpire au dehors de ces recherches, de ces examens qui passent en rigueur, en minutie, tout ce que la loi civile a pu imaginer d’analogue. « Rude besogne, rude besogne, dit à Gammon le proctor choisi pour suivre cette nouvelle instance. Nous serons là, mon adversaire et moi, fouillant les archives, les greffes, les cimetières ; passant au crible fin tout homme, toute femme, tout enfant qui aura le moindre mot à dire sur notre affaire… Nous ne laisserons, ni d’un côté ni de l’autre, une pierre à retourner. Mon Dieu ! je me rappelle certain procès où un mariage, dûment constaté, à ce qu’il semblait, traversa sans encombre toutes vos cours de droit commun l’une après l’autre ; mais, quand l’affaire fut dans nos mains, — ah ! ah ! — nous eûmes bientôt découvert que ce mariage était une chimère, et quelque quarante mille livres changèrent immédiatement de possesseur. » On juge de l’effet que produisent ces paroles sur celui à qui elles sont adressées, et des pressentimens sinistres qu’elles lui laissent.

Nous en avons dit assez pour faire comprendre ce que présente d’intérêt sérieux le roman de Warren. C’est encore la critique des mœurs judiciaires qui recommande à notre attention les Contes par un avocat, de M. Frédérick Liardet, bien que cet ouvrage ne puisse en aucune manière affronter la comparaison avec un roman comme Ten Thousand a Year. Le dessein de l’auteur des Tales, by à Barrister, diffère d’ailleurs essentiellement de celui de Warren. Où l’un a vu les élémens d’une immense satire, d’un acte d’accusation porté contre une classe puissante, contre des institutions aveuglément vénérées, contre un état social tout entier, l’autre trouve seulement le motif de quelques conseils prudens adressés aux personnes qui traitent superficiellement les affaires et négligent de connaître, sinon les subtilités, du moins les dispositions élémentaires de la loi. Actionnaire de la Banque, si vous remettez à votre attorney un pouvoir pour toucher vos dividendes, prenez garde que dans les formules, dans les énonciations baroques de cet instrument légal, cet adroit agent ne glisse quelques mots obscurs que vous n’apercevrez point, dont vous ne comprendrez pas le sens, et qui l’autorisent à vendre vos actions sans vous en prévenir. C’est justement ce qui arriva au héros du premier récit de M. Liardet, au capitaine Manton certain jour qu’il allait rejoindre son régiment à Gibraltar. Un de ces pouvoirs ambigus lui fut adressé au moment où il surveillait l’embarquement de sa compagnie. Préoccupé de mille soins, chargé de mille détails, à peine jeta-t-il un coup d’œil sur le malencontreux parchemin, et il le renvoya dûment signé. Puis il n’y songea plus, et n’eut regret à cette préoccupation que plusieurs mois après, lorsqu’il apprit la déconfiture de son représentant. Encore ne croyait-il pas que le désastre pût être complet, et son modeste patrimoine entièrement perdu. Il l’était cependant. La Banque avait livré les titres de l’imprudent officier, dont le tour d’avancement était justement arrivé [10], mais qui, tout à coup ruiné, n’aurait pu acheter les épaulettes de major, si l’amour et le hasard n’étaient venus à son aide. Ces divinités propices réparèrent les torts de la fortune. Manton, avant sa mésaventure, avait échangé de tendres sermens avec une riche héritière. Clara Hardcastle, nonobstant les conseils intéressés de sa famille, tint à honneur de ne point faillir à ses promesses. Les deniers dotaux payèrent l’avancement du futur époux, et, pour l’intérêt qu’on doit porter à un hymen conclu sous de si favorables auspices, nous espérons que Charles Greville Manton, mis en garde contre les gens de loi, n’aura plus signé qu’à bonne enseigne les procurations de la communauté.

Même aventure, ou peu s’en faut, mit l’honnête M. Barclay à deux doigts de sa ruine. Associé dans une maison de commerce, et désirant soustraire ses capitaux à l’instabilité des spéculations, il trouva sur sa route l’occasion éminemment séduisante d’un placement territorial à 25 pour 100. C’était un terrain admirablement situé, sur la côte, à peu de distance de Londres, et dans le voisinage d’une petite ville où il était allé prendre les bains de mer. Des plans déjà dressés pour le propriétaire actuel de ce terrain si précieux établissaient les immenses avantages qu’on trouverait à y construire une douzaine de maisons de plaisance, bonnes à louer, meilleures à vendre. Barclay, à qui l’affaire était adroitement présentée, la jugea magnifique, et la conclut en toute hâte. Les paroles échangées, et sur une simple promesse de réaliser la vente, il paya partie du prix, manda les architectes et les maçons, déblaya, creusa, bâtit… et ne fut pas médiocrement surpris, lorsque, son vendeur étant mort, une nuée de créanciers hypothécaires vint s’abattre sur cette terre qu’il croyait avoir définitivement acquise, sur ce gage qu’il avait si bénévolement amélioré. A la vérité, il avait son recours en garantie contre les héritiers du stellionataire ; mais leur biens, préservés par une clause dotale et placés sous la garde d’un trustee [11], demeuraient à l’abri de pareilles réclamations. Par bonheur, M. Barclay avait une fille, et miss Barclay un prétendu non moins généreux que l’héritière du conte précédent. Le mariage, encore une fois, vint tout arranger. Vous voyez que la formule ne change guère.

Si nous plaignons M. Barclay, que dirons-nous du major Barrington, la dernière et la plus intéressante de ces victimes de la rouerie judiciaire que fait passer successivement devant nous l’auteur des Contes d’un avocat ? Épris d’une jeune héritière, pupille du vieil Overley, le major Barrington a pour rival le fils d’Overley lui-même, appuyé par les autres membres de la famille. Il l’épouse cependant, mais il reste veuf après quelques années de bonheur. Deux trustees administrent l’héritage de sa femme. L’un d’eux, — le vieil Overley, — étant venu à mourir, la prudence conseillerait de le remplacer ; mais, en toute rigueur, et avec le consentement du trustee survivant, Barrington peut se dispenser de cette formalité. Ce trustee passe d’ailleurs pour le plus honnête homme de la province ; c’est un lawyar investi de la confiance générale. Où trouver une meilleure tête, des mains plus pures, une intelligence plus prompte, un esprit plus aimable, un zèle plus désintéressé que chez Frankberry ? Ce n’est point là le solicitor vulgaire, partout créant des difficultés, partout fomentant des procès. Personne, au contraire, de plus conciliant, personne qui donne aux affaires un tour plus facile, un aspect plus dégagé d’embarras. Aussi faut-il voir de quelle popularité il jouit. Chargé d’intérêts nombreux, il négocie tous les prêts, fait tous les placemens, dresse tous les contrats à vingt lieues à la ronde, et sert d’agent à presque tous les grands propriétaires du comté. Lidbrook et Littlefield, — ces deux charmantes petites villes inconnues, — n’ont pour ainsi dire point d’autre conseil, d’autre fondé de pouvoirs, d’autre banquier, d’autre factotum en un mot ; et l’on ne se fierait pas à Frankberry !

Barrington demeure donc, sans le moindre souci, à la garde de cet unique trustee. Il n’a, tout d’abord, qu’à s’en féliciter. Frankberry lui fait recouvrer une créance de 4,000 liv. sterl. résultant d’un legs jadis fait à mistriss Barrington, et que le vieil Overley lui avait habilement escamotée. Rien de plus naturel que de confier à l’intelligent solicitor le placement de cette somme, et Frankberry la fait servir à l’achat d’une créance hypothécaire (mortgage), prenant soin, dit-il, que Barrington soit valablement substitué au créancier primitif, moyennant le dépôt et le transfert des titres de ce dernier. Les choses restent ainsi réglées, — du moins on a tout lieu de le croire, — jusqu’au moment où une double crise vient mettre Barrington en face d’une situation nouvelle pour lui. Son fils Edward, élevé comme le sont par malheur la plupart des jeunes gens bien nés, sort de Cambridge avec une érudition fort douteuse et des goûts excessivement dissipés. Dupe d’une illusion assez commune chez nos voisins, il s’est cru très bien avisé de se lier avec ceux de ses camarades que leur richesse et leur naissance doivent maintenir dans les plus hautes régions sociales, et, pour s’assurer plus tard leur appui, sacrifiant le présent à l’avenir, il s’est mêlé à leurs plaisirs, associé à leurs dépenses, identifié à leurs fausses idées, à leurs préjugés de caste. Qu’arrive-t-il de là ? C’est que le malheureux jeune homme, en entrant dans le monde, y porte une complaisance funeste, un entraînement irréfléchi vers une vie de luxe et de distractions coûteuses, une déplorable habitude de compter sur le patronage d’autrui plutôt que sur son propre mérite. Ses riches camarades qui, plus tard, l’écarteront peu à peu de ce monde brillant où il veut les suivre, l’y admettent un moment à ses risques et périls. Les uns, — ce sont les meilleurs, — l’associent à leurs folies par pur élan de jeunesse, comme un joyeux compagnon pour lequel, au besoin, ils paieraient une dette d’hôtel garni, un voyage, un souper, une débauche à deux. D’autres, moins généreux et plus à craindre, l’envisagent au contraire comme une dupe de facile composition qui paiera tribut à ses initiateurs, et dont il est permis de rançonner l’innocence. Edward est bientôt la dupe de ces forbans. Ils le livrent pieds et poings liés à une espèce de vampire femelle, de juif en jupons, qui cumule les profits de l’usure avec ceux d’une table d’hôte. Une fois entre les mains de Mme Belzoni, Edward est perdu. Elle l’introduit auprès de certains banquiers de bas étage qui, sur sa fortune à venir, et moyennant la cession anticipée qu’il leur en fait, prêtent au jeune dissipateur une somme considérable. Ne vous étonnez pas de leur complaisance. Parmi les partners anonymes de la banque à laquelle Edward s’est adressé, figure Price Overley, le même que Barrington supplanta naguère, et le fils du tuteur infidèle dont Frankberry a déjoué la friponnerie. Price Overley ne laissera pas échapper l’occasion de vengeance que lui fournit, sans le savoir, Edward, le fils de son loyal ennemi.

Ce qui suit est facile à deviner : Edward est poursuivi pour les lettres de change qu’il a si imprudemment souscrites. Barrington, qui, toujours juste, s’attribue en grande partie les torts de ce fils si mal élevé, après avoir essayé d’amener à composition les usuriers dont Edward est victime, — les trouvant inattaquables devant les tribunaux, — se résigne à payer. Pour acquitter les dettes de son fils, il compte sur les 4,000 liv. placées chez le client de Frankberry ; mais il apprend alors que Frankberry, dilapidateur des deniers d’autrui, dépositaire infidèle, banqueroutier, voleur enfin à tous les degrés, vient de disparaître subitement. Le prétendu transfert d’hypothèque n’a jamais eu lieu. Les actes qui semblaient l’établir étaient l’œuvre d’un faussaire. Barrington est décidément ruiné. L’unique gage de ses créanciers, ou, pour mieux dire, de son créancier, — car Price Overley a seul le droit de se considérer comme tel, — est le petit domaine où le brave major comptait finir en paix sa calme existence, tout à coup si compromise. Vendre « les Jardins (the Orchards) » est une dure nécessité dont l’amour paternel ne saurait effacer toute l’amertume ; mais Barrington est bien décidé à ne pas reculer, puisqu’il s’agit de racheter l’honneur de son fils, l’intégrité de leur nom et l’avenir d’Edward qui, par son repentir, a mérité un entier pardon. Si la Providence n’intervenait, nous verrions s’accomplir là un très héroïque, mais très lamentable sacrifice. Par bonheur, au moment même où Price Overley va se faire adjuger « les Jardins, » on vient l’arrêter de par le lord-maire de Londres. Le motif de cette rigoureuse mesure est la complicité de Price Overley et de ses associés avec un employé des bureaux de l’Échiquier accusé d’avoir mis en circulation, falsifiés quant à la signature, des billets ou bons du trésor anglais. Ce crime une fois prouvé, tous les biens, toutes les créances de Price Overley reviennent au gouvernement, et le gouvernement ne saurait se montrer bien exigeant envers un brave militaire comme le major Barrington. A la place de ce dernier, nous ne nous y fierions pourtant pas, et serions flatté, comme il le fut sans doute, d’avoir pour protecteur, auprès du secrétaire d’état que l’affaire concernait, un vieux général très proche parent de ce ministre. Grace à son ancien chef, Barrington obtint remise de sa dette. Les Jardins lui restèrent, et son fils Edward, associé à une puissante maison de commerce, finit par épouser, à Madère, une des plus riches héritières de l’île.

Le mérite de ce petit roman n’est pas celui d’une intrigue très compliquée ou de caractères très nettement nuancés, mais les détails sont vrais ; les types choisis, à défaut d’originalité, sont au moins très fidèlement rendus. Frankberry n’est qu’un pauvre malfaiteur auprès du Gammon de tout à l’heure ; cependant il nous plaît par la gaieté de commande, l’entrain un peu exagéré, la bonhomie joviale et familière qui masquent ses frauduleuses manœuvres. On comprend que cette manière si dégagée et si peu fatigante de traiter les affaires sérieuses ait une irrésistible séduction pour un loyal soldat comme Barrington, plus effrayé à la vue d’un parchemin, au pressentiment d’un procès, qu’il ne le serait au moment d’attaquer une redoute. La scène où le matois solicitor, sans avoir l’air d’y toucher, décide son client à ne point plaider contre Price Overley, et à terminer l’affaire par une transaction des plus coûteuses, est fort bien menée d’un bout à l’autre. Nous recommanderons ensuite deux ou trois chapitres où la vie des étudians à Cambridge est exactement et minutieusement décrite. Ensuite, et par ordre de mérite, viendrait le portrait de Mme Belzoni, la brocanteuse sentimentale qui amalgame si singulièrement les prétentions d’une coquette sur le retour avec les exigences de l’usure à 20 pour 100. Cette veuve ambiguë et le digne ministre, qui aspire, sigisbé silencieux, à remplacer le mari plus ou moins authentique dont elle affiche le deuil, doivent, ou nous nous trompons fort, avoir été peints d’après nature.

Ce qui distingue surtout les trois contes que nous venons d’analyser, ce sont des vues assez justes sur quelques anomalies sociales. Dans le premier (the Power o f attorney), M. Liardet s’attache à faire comprendre combien est féconde en abus la vénalité des emplois militaires. L'Acquisition (the Purchase) est une satire dirigée particulièrement contre l’esprit de spéculation que les commerçans retirés conservent trop souvent, et qui les ruine. Enfin, comme nous venons de le voir, le romancier, dans son troisième récit, ne s’en prend pas seulement aux gens de loi, mais aux camaraderies universitaires, aux enfers élégans de Londres, à ces industries illicites qui escomptent par avance les patrimoines et dévorent l’avenir d’une jeunesse étourdie.

Comme contraste aux folies du jeune Edward Barrington, l’auteur a placé le caractère froid, réfléchi, calculateur, de son ami Shirley. Shirley, dont Edward s’attache à mériter la protection, tient à une famille à la fois riche et influente ; il sait à merveille le prix de ce double avantage dans un pays comme l’Angleterre, et pour rien au monde il ne gaspillerait ou sa richesse ou son crédit. Sa perspicacité ironique le met en garde contre les flatteries les mieux déguisées, et, dans toutes les transactions de la vie, il porte le même esprit d’égoïsme réfléchi, de prudence cuirassée. La coquette la plus habile n’a rien à gagner sur ce cœur impassible, que la fièvre du jeu ne fait pas battre plus vite. M. Liardet nous montre Shirley donnant audience à ses fournisseurs, et déjouant avec une merveilleuse adresse le savoir-faire mercantile de ces honnêtes tradesmen. Edward assiste, stupéfait, à ce débat dont il n’apprécie pas l’importance, et s’émerveille de voir que son opulent camarade ait perdu deux heures à obtenir une réduction de quelques livres sterling sur les notes d’un orfèvre et d’un tapissier.


« Pour vous, lui dit-il, et avec un aussi magnifique revenu que le vôtre, une aussi petite somme vaut-elle bien…

— Une petite somme ! interrompt Shirley… le 10 pour 100 de celle qui m’était réclamée !… Permettez-moi de vous dire que pareille différence sur la totalité de mes revenus équivaut à la haute paie de six capitaines, au traitement de quinze curés, à la moitié de ce que rapporte un de nos meilleurs doyennés… Une petite somme !… elle suffirait pour me placer à la tête d’une douzaine de sociétés charitables, et donner à mon nom le plus beau lustre moral et religieux. A ce prix, les missionnaires me canoniseraient et chanteraient dans leurs hymnes ma béatification méritoire. Pour la dixième partie de ces 60 livres sterling, l’Association de la Réforme me proclamerait un modèle du plus pur patriotisme, et le club de Canton [12] m’admettrait, à l’unanimité des suffrages, comme la fleur de l’opinion conservatrice et l’un des plus vigoureux défenseurs de la constitution. Demain, dans cette réunion où je dois vous conduire, prenez note des égards qui seront témoignés à Richard Shirley. Ce soir même, vous me verrez obtenir sans la moindre peine l’attention et les sourires de la beauté, tandis que plus d’un joli garçon, bien autrement séduisant, bien autrement brillant que moi, n’osera me les disputer… Et croyez-vous par hasard que j’ignore la raison de tous ces succès ? Non, certes. Je sais qu’ils reviennent à Richard Shirley pour les huit mille acres de bonne terre anglaise qu’il a le mérite de posséder, et pour l’héritage à peu près équivalent dont on s’attend à le voir investi un de ces jours. Sans cela, je me rends justice, Richard Shirley ferait dans le monde une beaucoup moins bonne figure que tel ou tel brave garçon, maintenant très heureux d’être connu de lui. Savoir, c’est pouvoir, dit-on généralement. En Angleterre, il faut retrancher la première lettre de cet axiome menteur. L’argent est devenu le signe représentatif de toute vertu comme de toute influence ; la santé, la vie elle-même, ne sont quelquefois conservées ou perdues qu’à prix d’or ou faute d’or. Bien convaincu de cette vérité, je regarde comme très essentiel tout ce qui, de manière ou d’autre, augmente mon revenu, et tout homme doit penser de même, si ce n’est…

— Si ce n’est ? demanda Edward.

— Si ce n’est un niais, répliqua Shirley [13]. »


Au point de vue purement légal, la critique de M. Liardet est beaucoup moins hardie que lorsqu’il l’applique aux abus sociaux, beaucoup moins amère, d’ailleurs, que celle de Warren. Il semble penser, avec l’un de ses personnages, que les difficultés de la procédure viennent, en définitive, du plaideur autant que des juristes. Bacon a remarqué chez la plupart des hommes un caprice, un amour désordonné du pouvoir, qui les conduit à vouloir sans cesse révoquer les dispositions qu’ils ont faites de leur vivant, et rendre irrévocables celles qu’ils prennent pour la répartition posthume de leurs richesses. Obligés de satisfaire ces inconséquens et contradictoires désirs, les interprètes de la loi ne l’auraient, à ce compte, obscurcie et encombrée de chicanes que par complaisance pour leurs cliens. C’est là certainement une bienveillante et philosophique interprétation ; mais la faut-il accepter sans contrôle ? et, dans la bouche d’un avocat ou d’un avoué, ne ressemblerait-elle pas merveilleusement à un paradoxe ?

Si la critique des mœurs judiciaires, telle que l’entend M. Liardet, manque un peu d’ampleur, du moins on peut recueillir dans ses trois volumes plus d’un détail curieux relativement à la procédure suivie dans certains cas particuliers, ou relativement aux usages du barreau. Nous apprenons par exemple qu’un avocat ne peut, sous peine de manquer à l’étiquette professionnelle, recevoir ses honoraires autrement que par l’entremise de l’attorney [14]. Quelques pages plus loin, nous voyons afficher sur les murs de Londres le nom d’un banqueroutier qui a pris la fuite. Vient ensuite une virulente critique contre la faiblesse du jury en matière de faux, du moins aussi long-temps que le faux, crime qualifié, fut puni de mort. Il paraît que les scrupules d’humanité prévalaient alors en Angleterre sur toute autre considération, et que les acquittemens les plus extraordinaires protestaient contre la rigueur excessive de la loi. Aussi a-t-on été contraint d’atténuer ces dispositions pénales, qui allaient directement à l’encontre du but que s’était proposé le législateur. Le rôle des trustees eux-mêmes, et leur intervention fréquente dans les affaires de famille chez nos voisins, mérite aussi quelque attention. Il n’est pas rare, en Angleterre, de voir immobiliser ainsi, par avance, soit des capitaux engagés dans les fonds publics, soit des valeurs industrielles de tout ordre. La dot d’une femme est confiée très souvent, non pas à son mari, mais à deux ou trois garans de cet ordre qui en touchent les revenus, prélèvent là-dessus la pension de toilette (pinmoney) stipulée au profit de la femme, et remettent le surplus au mari. Cette administration de la dot par des tiers continue après le décès de la femme, et, si quelque enfant naît du mariage, jusqu’à la majorité de cet enfant, dont le père ne conserve ainsi que la tutelle morale. Que certains avantages, dont notre code civil devrait nous faire jouir, soient attachés à l’emploi de ces administrateurs responsables, c’est ce que prouve assez le grand nombre de cas où l’on a recours à eux. Que ces avantages soient compensés par de grands risques, c’est ce qui se pressent aisément, et ce qu’a voulu prouver l’auteur des Contes d’un Avocat.

On pourrait regretter qu’il n’eût pas songé à mettre en lumière, à sa façon, les abus de la procédure criminelle, si un autre écrivain n’était venu combler presque aussitôt cette lacune importante. Dans un roman dont l’auteur, resté anonyme, n’en a pas moins obtenu les éloges de la presse (A Whim and its Consequences), plus d’un demi-volume est consacré à raconter minutieusement tous les détails d’un procès pour meurtre. Consultations et préliminaires de toute espèce, physionomies de juges et d’avocats, débats publics et plaidoiries, bref, toutes les phases de ce curieux duel qui s’engage entre l’accusation et l’accusé y sont exposées par un homme qui très certainement, de manière ou d’autre, s’est trouvé à même de noter et les lacunes de la loi et les principaux vices de l’administration judiciaire. Il nous fait apprécier la bizarrerie de cette escrime savante, de ces parades et flanconnades secundum artem, que les magistrats et le défenseur emploient tour à tour, les uns pour constater, l’autre pour obscurcir la vérité la plus palpable et la plus évidente. Il faut la dégager à grand’peine d’allégations et de dénégations également chimériques ; il faut, par mille stratagèmes, établir légalement ce qui est, à première vue, incontestable pour tout homme de sens commun. Et ce qui jette sur ce curieux conflit un reflet odieux, c’est que l’accusation est tenue de réclamer contre l’accusé les peines les plus terribles dans les termes de la plus tendre commisération. Le glaive de Thémis, à demi caché sous les pans de sa robe, n’apparaît qu’au dernier moment du drame. C’est, selon l’expression du poète, le poignard récemment trempé dans une huile onctueuse et qui va servir au meurtrier :

Like a murderer’s knife newly steeped in sweet oil.

Vainement chercherait-on sous ces emphatiques apparences de candeur et de loyauté un éclair de compassion véritable : tout est supercherie systématique, fraude permise, subterfuge légalement hypocrite. A ne voir que les dehors, le juge est avant tout désireux de ne porter aucun préjudice à l’innocence, toujours présumée, du prévenu qu’il interroge ; mais creusez un peu ces sophismes à l’aide desquels il déguise sa secrète impatience, et vous trouverez un homme animé d’un zèle souvent excessif, d’une soif de vérité qui ressemble à la soif du sang. L’avocat, en revanche, épris d’un bel enthousiasme pour sa thèse, ne songe qu’à triompher per fas et nefas, d’autant plus fier de réussir à tromper le jury, que les probabilités abondaient en plus grand nombre contre son client. On dirait d’un débat académique où la rhétorique seule est en jeu, où l’intérêt social et l’humanité n’ont rien à voir.

L’auteur du roman dont nous parlons a fait ressortir, avec un certain talent, ces abus dont une longue pratique émousse les reliefs et dissimule l’étrangeté. Ses bonnes intentions ont été reconnues ; on a rendu, hommage à la justesse, à l’opportunité, au mérite incisif de ses remarques, mais sans qu’il soit venu à personne la pensée qu’elles pussent avancer, ne fût-ce que d’un jour, la réforme législative en Angleterre. « Si nous pouvions attendre quelque bon résultat de pareilles exhibitions, nous croirions notre jurisprudence criminelle en bonne voie d’amendement, tant la fiction, cette fois, est vraisemblable, et tant sont palpables les maux qu’elle signale. » - Ainsi s’expriment, et sans trop d’espérance, les critiques les plus hardis, les plus favorables à cette guerre du roman contre la vieille jurisprudence anglaise. Si vivement attaqués qu’ils soient, les abus judiciaires ne sont donc pas, à en croire les Anglais eux-mêmes, à la veille d’être déracinés. Toute amélioration dans ce régime absurde et oppressif apparaît à peine à nos voisins comme une chance entre mille autres, comme une hypothèse difficilement admissible.

Et nous, cependant, nous augurons mieux du bon sens des masses. Lentes à s’éclairer, elles finissent pourtant par comprendre les questions les plus ardues, celles que la science vraie ou fausse enveloppe des doutes les plus épais. Vainement les théoriciens ont essayé d’obscurcir la question du libre échange : dès que cette question a pu se traduire en cette formule expressive : Le pain à bon marché ! nous avons vu avec quel élan, quelle énergie, quelle persistance indomptable John Bull en a poursuivi la solution, tête basse et les cornes en avant. Ne doutons pas qu’un jour, mieux éclairé sur les progrès que l’Europe entière doit à nos codificateurs, il ne veuille aussi revendiquer, comme un droit, la justice à bon marché, la justice prompte, la justice dégagée d’énigmes, de vieux us, d’accoutumances inexplicables, de précédens aveuglément suivis. Or, il est assez évident que, pour en arriver là, si les romans ne suffisent pas, ils servent du moins à quelque chose. Miss Harriet Martineau n’a point commenté sans utilité les doctrines d’Adam Smith et de Ricardo. Pourquoi MM. Warren, Liardet, pourquoi d’autres conteurs encore ne viendraient-ils pas en aide à Bentham et aux savans jurisconsultes qui ont successivement attaqué, soit dans la Revue d’Édimbourg, soit, dans la Revue trimestrielle, les excentricités, les anomalies, les vices profonds, invétérés, et les ridicules énormes par lesquels sont déshonorées, en Angleterre, la législation civile et la procédure pénale ? La polémique, même la plus sérieuse, eut besoin, à toutes les époques, de se rendre accessible et populaire en dépouillant l’abstraite majesté du raisonnement. L’apologue des philosophes indous réveilla plus d’une fois les échos des deux Agoraï athéniens, avant de se retrouver sur les lèvres de Menenius Agrippa, de retentir dans le Comitium, et de monter au Capitole avec Marcus Caton. Or, l’apologue ancien et le roman de nos jours, si différens de forme, pourraient avoir en commun l’utilité pratique, la portée morale, l’enseignement profitable et viril. Nous serions très certainement les derniers à nous en plaindre.


E.-D. FORGUES.


  1. Plaidoyer pour Muréna.
  2. Cette taverne était alors la plus chère des trois royaumes.
  3. Une autorité compétente porte à six cents volumes, écrits soit en idiome normand, soit en français, soit en mauvais latin, soit en anglais moderne, les différens ouvrages qui constituent le code civil et criminel de la Grande-Bretagne.
  4. Aphorisme 78.
  5. Zigzag System. C’est la clémence et la rigueur, régulièrement alternées, dont les juges et les jurés usent envers les prévenus, absous ou condamnés selon que leur tour de rôle les y prédestine.
  6. Parlant de je ne sais quelle procédure abusive, Warren ajoute ces quelques mots que nous croyons devoir citer sur cet écrivain en l’absence d’autres indications biographiques : « On m’a du moins rapporté que les choses se passent ainsi, dans ce vieil ermitage entouré de verdure où j’écris les souvenirs d’un temps déjà loin de moi, de ce temps où j’étais mêlé activement aux tracas d’une profession qui, Dieu merci ! m’a fourni de bonne heure les moyens de la quitter. » Ten Thousand a Year, tome I, p. 287.
  7. C’est le titre même du roman.
  8. Tome Ier, p. 201 et suivantes. Édition Baudry.
  9. Conveyancer, celui qui rédige les actes ayant pour effet de transférer la propriété (convey).
  10. Nous croyons devoir rappeler que l’ancienneté concourt avec l’argent à l’avancement des officiers anglais. L’officier nommé à un grade supérieur vend celui qu’il abandonne au plus ancien de ses subordonnés immédiats. Si celui-ci n’a pas le capital nécessaire, la vacance est offerte au plus ancien de ses collègues, et ainsi de suite jusqu’à ce que le marché soit conclu.
  11. Voici l’explication du mot trustee. Dérivé de trust, confiance, il signifie, — suivant M. Bailey, dont le dictionnaire, trop peu connu, traduit très fidèlement et très naïvement les termes légaux, — « quelqu’un qui a dans ses mains un domaine ou de l’argent pour l’usage d’un autre, » en un mot un tuteur réel, un dépositaire garant. L’époux survivant, usufruitier de la fortune conjugale, est ordinairement soumis, par les clauses du contrat de mariage, à cette espèce de tierce-gestion. Un trustee, — quand on n’en a pas nommé deux ou trois, selon l’occurrence, — touche pour son compte les revenus, et veille à la conservation des capitaux.
  12. Le club des tories.
  13. Tales by a Barrister, tome III, p. 90.
  14. Ibid., tome III, p. 271.