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Étude sur l’histoire d’Haïti/Tome 7/2.12

Chez l’auteur (Tome 7p. 276-313).

chapitre xii.

Pétion rappelle le général Gérin à l’activité militaire, en lui donnant le commandement d’une division dans la campagne qui s’ouvre. — Il nomme Bonnet et Lamarre, généraux de division. — Bonnet commande une autre division de l’armée. — Elle se porte au Mirebalais et ne peut traverser l’Àrtibonite, par la crue des eaux. — Le plan de la campagne ne peut s’exécuter. — Nouvelle expédition a la Sourde, sous les ordres du colonel Lys. — Désertion considérable des troupes. — Attaque infructueuse du fort de la Sourde où meurt le colonel David-Troy. — Retraite de la colonne par l’ancienne partie espagnole, et son retour au Port-au-Prince. — La désertion des troupes contraint Pétion à y retourner aussi. — Conduite du général Gérin, qui retourne à l’Anse-à-Veau. — Promotions de généraux de brigade. — Le général Lys va remplacer à Jérémie le général Francisque, qui vient occuper sa place au Port-au-Prince. — Pétion fait commencer les fortifications de cette ville. — Combats entre la flotte républicaine et celle du Nord, où la première obtient des avantages. — Le Môle est approvisionné et soutient le siège. — Mesures financières provoquées par Bonnet. — Acte concernant le commerce et la condition des étrangers dans la République. — Arrêté du Président d’Haïti qui distribue des concessions de terre à titre de don national, aux officiers et soldats invalides ou en non activité de service. — Cette mesure est étendue aux gérans ou conducteurs des habitations rurales. — Capitulation de Santo-Domingo envers les Anglais et les Indigènes. — Portrait de Juan Sanches de Ramirès. — Pétion et Christophe lui envoient des députations qui le félicitent sur ses succès. — Rétablissement du commerce des bestiaux. — Projets de Juan Sanches pour faire scission avec l’Espagne et s’allier avec Christophe. — Conspiration du général Gérin, qui se suicide. — Jugement sur lui. — Proclamation de Pétion à ce sujet. — Bergerac Trichet et Thomas Durocher sont emprisonnés pour leur complicité. — Arrêté qui fixe la garde des généraux. — Lys revient au Port-au-Prince, et Francisque retourne à Jérémie. — Retour en Haïti de F. Garbage et Quayer Larivière.


Si le premier soin du gouvernement avait été d’organiser et d’augmenter la flotte, d’envoyer par elle des renforts, des munitions, des approvisionnemens de toutes sortes à l’armée expéditionnaire au Môle, il dut reconnaître néanmoins qu’il y avait d’autres efforts à faire en sa faveur, pour opérer une diversion dans l’armée du Nord qui assiégeait cette ville. Dans ce but, la campagne ordonnée par la proclamation du 10 avril réunit au Port-au-Prince, à la fin de mai, 12000 hommes d’infanterie et 1000 de cavalerie, tant en troupes de ligne qu’en gardes nationales et employés publics.[1]

Afin de satisfaire au désir qu’avait manifesté le sénat, de voir le général Gérin rappelé à l’activité militaire, de prouver à ce général qu’il ne conservait aucune rancune pour sa lettre du mois de février, Pétion l’invita à venir au Port-au-Prince pour prendre le commandement d’une division de l’armée : il s’y rendit.

Jusque-là, Bonnet et Lamarre n’étaient que des généraux de brigade : le président les promut au grade divivisionnaire dû à leur mérite. D’autres promotions étaient à faire parmi les colonels ; mais il paraît que la nécessité de les conserver à la tête des corps qu’ils commandaient, pour entrer en campagne, fit ajourner leur élévation.

L’armée fut ainsi composée : la 1re division ou colonne de droite fut placée sous les ordres du général Gérin, avec les adjudans-généraux Véret et Marion, les 13e, 18e, 21e et 24e demi-brigades, et 2000 hommes de la garde nationale de l’arrondissement de Léogane. — La 2e division ou colonne de gauche fut commandée par le général Bonnet, avec les adjudans-généraux Lacroix et Beauregard, le corps des bombardiers, les 12e, 16e, 22e et 23e demi-brigades, et 1000 hommes de la garde nationale de l’arrondissement de Jacmel. — La 3e division ou colonne du centre resta sous les ordres directs du Président d’Haïti, ayant avec lui les généraux Bazelais, chef de l’état-major général, Lamothe Aigron et Métellus, les adjudans-généraux Delva et Gilles Bénech, les 3e, 10e, 11e, le dépôt ou partie des 27e, 28e et 29e demi-brigades, [2] la garde du gouvernement déjà portée à 1200 hommes, et une compagnie d’élite formée d’officiers sans emplois et forte de 400 hommes. — Le général Nicolas Louis eut le commandement de la cavalerie, et le général Vaval fut destiné à commander la réserve qui serait formée d’une partie de la 3e division. Deux compagnies d’ouvriers, comme pontonniers, marchèrent aussi avec l’armée.[3]

Le 6 juin, l’armée se mit en marche du Port-au-Prince et se concentra à la Croix-des-Bouquets ; le 8 elle partit de ce bourg et arriva le 10 au Mirebalais. Cette direction lui avait été donnée, afin de pénétrer dans la paroisse de la Petite-Rivière pour arriver aux Gonaïves ; ce qui eût contraint Christophe à lever le siège du Môle pour défendre son territoire attaqué par le centre.

Déjà, l’ancien bourg du Mirebalais, sur la rive gauche de l’Artibonite, avait été abandonné par ses ordres depuis la tentative de Lys et David-Troy, en février 1808, pour l’établir sur la rive droite : des forts y avaient été construits et garnis de gros canons. Arrivée à l’ancien bourg, l’armée trouva le fleuve excessivement grossi par les pluies de la saison ; et toutes les rivières qui y affluent sur la rive gauche’étaient également pleines. Il n’y avait pas moyen de traverser l’Artibonite dont le courant est très-rapide[4] : on passa 3 jours à attendre inutilement la décroissance des eaux, qui semblaient au contraire augmenter ; et durant ce temps, les forts ennemis canonnaient nos troupes.

Le général Gérin, revêtu d’un manteau rouge, se plut à s’exposer aux boulets et à y exposer aussi les troupes de sa colonne ; il s’obstina à les contraindre de passer le fleuve à la nage, sous les canons de l’ennemi ; plusieurs soldats et officiers s’y noyèrent avec leurs chevaux : des murmures se firent entendre parmi ces troupes, et dans la nuit leur désertion commença. Elle fut d’un fâcheux exemple sur les autres corps de l’armée, et alors Gérin de se récrier contre l’indiscipline, de censurer, de déclamer selon son habitude.

Pétion, voyant que le but principal de la campagne était manqué par l’impossibilité de traverser l’Artibonite, se résolut à faire une nouvelle expédition à la Sourde, plus importante que la première. Ce canton de la Grande-Rivière du Nord n’étant qu’à quelques lieues du Cap, il espérait que la présence de quelques demi-brigades contraindrait Christophe à retirer du Môle une partie de ses troupes, tandis que le reste de l’armée se porterait contre Saint-Marc, par la rive gauche de l’Artibonite. Dans ce nouveau plan, il forma une colonne dont le commandement fut donné au colonel Lys, et qui fut composée de son corps de bombardiers, des 10e, 13e, 16e, 22e, 23e et 24e, sous les ordres des colonels Masson Dias (revenu du Môle), Bourdet, J.-B. Franc, David-Troy, J.-J. Sudre et Clermont ; d’un escadron de cavalerie sous ceux de Jean Langevin, et d’un détachement de gardes nationaux du Petit-Goave, sous ceux de Tahet. Les colonels Lannes et Roux durent guider la colonne, par la connaissance pratique qu’ils avaient des localités.

On est porté à se demander pourquoi le président préféra donner ce commandement à Lys, moins ancien colonel que Bourdet et Masson Dias, lorsqu’il avait d’ailleurs des officiers généraux sous sa main ? Il est difficile de comprendre ses motifs, alors qu’il était à craindre que l’égalité de grade entre tous ces chefs de corps, eût pu nuire à l’obéissance due au chef de la colonne. Il faut donc conjecturer, qu’indépendamment de sa confiance en Lys et de son amitié particulière pour lui, la qualité de sénateur fut la cause déterminante de ce choix ; David-Troy, son lieutenant, l’était aussi.

Quoi qu’il en soit, dans la nuit du 13 au 14 juin, la colonne se mit en marche sur Las Caobas, où elle arriva dans la journée suivante. Le secret ayant été gardé sur sa destination, bien des gardes nationaux et des employés d’administration défilèrent avec elle et ne reconnurent leur erreur qu’au jour. Ce mécompte occasionna leurs regrets, exprimés assez haut pour porter les troupes à la disposition fâcheuse de la désertion : quand, le 15, il fallut traverser l’Artibonite à un gué encore difficile, la colonne fut réduite à environ 1200 hommes. Les provisions de bouche s’épuisaient déjà, même pendant qu’on était au Mirebalais, le soldat portant habituellement dans son havresac, des vivres pour quelques jours et devant se nourrir par la maraude en pays ennemi. Avec une telle manière de faire la guerre, il faut nécessairement une discipline fondée sur la violence, pour obtenir des résultats appréciables, — une discipline semblable à celle qui régnait dans notre armée, sous Toussaint Louverture et Dessalines, et qui était encore celle pratiquée par Christophe. Or, il n’y avait rien de cela sous Pétion : de là toutes ces campagnes infructueuses.

Les colonels, voyant le nombre de leurs soldats diminué par la désertion, donnèrent eux-mêmes un libre cours à la jalousie qu’ils ressentaient, de se trouver placés sous les ordres d’un collègue en grade. D’un autre côté, Lys y donna lieu par son intimité avec David-Troy, qui le portait à l’avoir presque toujours auprès de lui ; tous deux plus éclairés que les autres, David-Troy étant d’ailleurs d’un caractère superbe, ils ne firent rien pour s’en rapprocher et entretenir l’harmonie entre eux.

Cependant, le 21 juin, la colonne arriva à l’entrée de la Sourde, après avoir traversé des lieux où le soldat ne put se nourrir, et avoir fait fuir des éclaireurs qui observaient sa marche. Depuis que Bergerac Trichet y était allé, Christophe avait fait construire un fort ayant des canons, dans une position qui commandait ce canton : le général Martial Besse le gardait à la tête de quelques troupes. Dès qu’il apprit par ses éclaireurs que la colonne s’avançait, il sortit avec un détachement pour épier sa marche : il vint inopinément rencontrer la 10e qui était en tête ; un engagement eut lieu, dans lequel ce général faillit à être fait prisonnier ; il rentra dans le fort. Toute la colonne parvint près de là à 5 heures de l’après-midi : la nuit se faisait déjà dans ce pays de montagnes, et il y avait des difficultés de terrain autour du fort. Présumant une résistance qui obligerait à combattre de nuit, Lys aima mieux poster ses troupes de manière à le cerner, pour l’attaquer au jour.

Mais, des avis étaient parvenus au Cap sur la marche de la colonne, et Christophe avait expédié, pour secourir Martial Besse, des forces commandées par le général Joachim Deschamps, officier aussi distingué que lui. Joachim arriva près du fort à 9 heures du soir et voulut y pénétrer ; mais Martial Besse, qui n’était pas avisé de sa marche, croyant que c’était une attaque des républicains, le fît repousser à coups de fusil. Joachim crut de son côté que le fort avait été déjà enlevé et l’attaqua avec résolution.

Cette erreur allait profiter aux républicains, lorsque le colonel Clermont qui, dit-on, était presque ivre, s’imaginant que c’était Lys qui avait ordonné une attaque à son insu, fit donner la 24e contre le fort : plusieurs de ses soldats y pénétrèrent, et Lys fut contraint de faire appuyer ce corps par la 16e. À cette troisième attaque partie d’un point opposé à celui où venait Joachim, Martial Besse, qui avait observé les diverses positions occupées par les troupes républicaines, jugea promptement de l’état des choses ; il donna l’entrée du fort à celles de son collègue, et de concert, ils combattirent l’ennemi. Force fut à tous les colonels d’engager l’action pour soutenir la 24e et la 16e. Au moment où David-Troy conduisait la 22e contre le fort, se retournant vers ses musiciens pour leur ordonner déjouer un air martial, il reçut une balle au cou qui le renversa.

Averti de ce fâcheux malheur, Lys se porta auprès de son ami, qui avait déjà le râle de la mort ; il ne put recueillir de lui aucune parole. Désolé de voir périr son lieutenant, il ordonna de cesser le feu contre le fort et réunit les autres colonels en conseil de guerre. Ils reconnurent que les munitions allaient leur manquer, bien des caisses de cartouches ayant été jetées ou emportées par les eaux au passage de l’Artibonite. Le conseil résolut l’évacuation immédiate de la Sourde, pour retourner dans l’Ouest ; elle eut lieu cependant un peu avant le jour, pour se porter à la Grande-Rivière et suivre la grande route qui conduit dans l’ancienne partie espagnole. Le cadavre de David-Troy fut inhume à quelque distance, près de cette route. Sa mort fut un événement douloureux pour la République, et une perte pour la cause de la liberté, qu’il avait toujours défendue.

Les généraux du Nord s’étant aperçus de la retraite des républicains, les poursuivirent : des militaires s’égarèrent et furent faits prisonniers, notamment le brave colonel Bourdet, de la 13e ; d’autres se perdirent dans les bois et souffrirent de mille privations, coururent bien des dangers avant d’échapper à l’ennemi. Celui-ci n’attaqua point la colonne en retraite, jusqu’aux bords de l’Artibonite, à Banica : là eut lieu un combat où les troupes du Nord furent repoussées avec avantage. Le reste de la colonne put ensuite continuer sa marche par Saint-Jean, où elle arriva le 28 juin. Les habitans accueillirent officiers et soldats avec le plus grand empressement et leur fournirent des vivres : ils agirent de même envers les traînards qui arrivèrent successivement dans ce bourg. Le 28, Lys se remit en route avec sa troupe, par Neyba, où il arriva le 1er juillet : là encore, les habitans firent un bon accueil à nos soldats, par suite des dispositions de tous ces lieux à s’allier à la République. Enfin, le 3, tous entrèrent à la Croix-des-Bouquets : le lendemain, le président vint les y joindre, et ils se rendirent le 6 au Port-au-Prince.


Après le départ de la colonne pour la Sourde, Pétion quitta le Mirebalais dans l’intention de marcher contre les Verrettes et Saint-Marc. Mais la désertion des troupes et des gardes nationaux fut telle, qu’il fit passer le reste de l’armée par les montagnes pour se rendre à l’Arcahaie, d’où elle revint au Port-au-Prince : ce qui fournit au général Gérin une nouvelle occasion de déclamer contre la mollesse du Président d’Haïti. À peine de retour dans celle ville, il en partit pour l’Anse-à-Veau, mécontent plus que jamais : on put prévoir que cette fois, il n’allait pas se borner à des plaintes et qu’il tenterait quelque chose contre la tranquillité publique.

Le moment était arrivé où le président devait satisfaire à la juste ambition de quelques officiers supérieurs de l’armée, en récompensant d’ailleurs leurs services. Le 28 juillet, il promut au grade de général de brigade, les adjudans-généraux Marion et Delva, et les colonels Bruny Leblanc, Lys, B. Trichet, Gédéon, Vancol, Boyer et Frédéric. Boyer continua à commander sa garde, Marion l’arrondissement de Jacmel, Bruny Leblanc celui de Nippes ou de l’Anse-à-Veau, et Lys celui du Port-au-Prince : les autres généraux firent partie de l’état-major général. Le chef de bataillon Henry devint le colonel de la 18e.

Il paraît que les dispositions où se trouvait Gérin, firent juger prudent d’opérer une mutation entre les généraux Lys et Francisque : le premier reçut ordre d’aller prendre le commandement de l’arrondissement de la Grande-Anse, et le second vint le remplacer au Port-au-Prince. Par cette simple mutation, Pétion s’assura du maintien de son autorité dans le Sud. En retournant à Jérémie, Bergerac Trichet, quoique dévoué à Gérin, ne pouvait y exercer plus d’influence que Lys, secondé par Borgella avec la 15e, et Henry avec la 18e. Dans l’arrondissement de Tiburon, Nicolas Régnier et Bigot étaient attachés à leurs devoirs : il en était de même des généraux Wagnac, aux Cayes ; Vaval, à Aquin, et Bruny Leblanc, à l’Anse-à Veau : tous les officiers supérieurs sous leurs ordres suivaient leur exemple. Le président put donc compter sur la tranquillité du Sud, en cas que le général Gérin voulut tramer. Malheureusement pour lui-même, ce général ne tint aucun compte de la situation des choses et des sentimens des hommes, ainsi qu’on le verra.

Si la présence de Lys à Jérémie fut d’une haute portée politique, celle de Francisque au Port-au-Prince produisit un changement remarquable dans la police de cette ville, surtout parmi les troupes : la discipline s’en ressentit, au grand avantage de l’armée et des citoyens. Lys, il faut le dire, aimait beaucoup les plaisirs, dans une ville où la société d’autres hommes instruits comme lui, alimentait ces dispositions de son caractère bienveillant : d’un cœur excellent, d’une bonté indulgente, il ne mettait pas dans l’exercice de son autorité assez de fermeté et d’activité. Francisque fit tout le contraire, quoiqu’il fût lui-même un digne et bon citoyen : il exigea l’observance du devoir militaire de la part des colonels et officiers des corps de troupes, pour réfréner leurs soldats ; il fit observer la loi sur la police des villes par les magistrats préposés pour son exécution : en peu de temps, veillant à tout, incessamment à cheval, il fît cesser les désordres, les vols qui étaient si communs au Port-au-Prince. Il inspirait à tous, cette sorte de crainte compatible avec une autorité qui veut le respect des personnes, des propriétés et des choses.

Le président s’opposa-t-il à ce que Francisque agît ainsi ? Non. Il lui laissa la même latitude dans son service, qu’au secrétaire d’État dans le sien : c’est donc une preuve qu’il voulait l’ordre et la tranquillité publique, la répression de la licence et le maintien des lois. C’était aux autorités secondaires à le comprendre, à remplir leurs devoirs, à ne pas vouloir que le chef de l’État intervînt à tout moment, dans les affaires de détail administratif qui étaient de leurs attributions.

Dans sa pensée, il paraît, la campagne de 1809 devait être la dernière à entreprendre contre Christophe, puisque toutes, depuis 1807, n’avaient abouti à aucun résultat appréciable sous le rapport militaire ; car, aussitôt son retour au Port-au-Prince, il traça le plan des fortifications de cette place qui furent commencées. Il dut prévoir que le Môle tomberait tôt ou tard au pouvoir de son infatigable ennemi, et qu’alors il marcherait contre la capitale : en faire le boulevard de la République pour lui résister, se préoccuper spécialement de soutenir le Môle afin de donner le temps de la fortifier, furent l’objet le plus pressant.

Il faut rendre justice à Christophe pour l’énergie qu’il montra pendant cette guerre, l’activité qu’il déploya partout où il était attaqué. Sans ces qualités qu’il possédait, il eût été vaincu ; elles tenaient à son caractère orgueilleux, et son système de gouvernement les exigeait aussi. Il avait commencé par toutes les rigueurs de son despotisme, qui firent soulever contre lui les populations fatiguées de son joug ; ii fallait qu’il continuât ces moyens affreux, qui lui firent compter pour rien le sacrifice des hommes pour se défendre. Avec lui, l’insuccès d’un officier dans une affaire quelconque entraînait souvent sa mort ; mais la sienne, d’une manière violente, devait enfin solder ce bilan du crime, s’il est permis de s’exprimer ainsi.

Peu de jours avant le départ de l’armée du Port-au-Prince, le 27 mai, la flotte en était sortie, cette fois, sous les ordres d’Augustin Gaspard, le plus ancien capitaine après Panayoty : elle se rendit au Môle pour y débarquer quelques troupes et des approvisionnemens. Celle de Christophe ayant paru du côté nord de la presqu’île, Lamarre invita le commandant Gaspard à aller la combattre, et se porta lui-même sur la presqu’île pour assistera la bataille[5]. Le 6 juin, il informa le président que la flotte du Nord était composée de 6 bàtimens, et que la Furieuse, commandée par Benne, et le Derénoncourt, par Barthole, furent les seuls de nos bàtimensqui combattirent en cette circonstance contre tous ceux de l’ennemi. La Républicaine, que montait Gaspard, drossée par les courans, s’affala sur la côte et eût péri, si la Présidente n’était pas venue la remorquer ; les autres ne prirent aucune part à l’action, leurs capitaines ayant prétendu, à tort ou à raison, que le vent les en avait empêchés. Benne reçut une balle à la main dans ce combat : son collègue et lui ayant supporté tout le choc furent forcés enfin de prendre chasse. À leur rentrée au Môle, Lamarre les en fit sortir de nouveau pour aller à la rencontre de la flotte ennemie : deux autres combats eurent lieu, dans l’un desquels un boulet de 24 du Derénoncourt coula la mouche de l’ennemi, appelée l’Avant-Garde [6].

Le 7 juillet, le président rendit un arrêté qui décerna à Benne et à Barthole, un sabre d’honneur à chacun, en récompense du courage qu’ils avaient montré ; et le 10 novembre suivant, sur la proposition du secrétaire d’État, il créa les grades de contre-amiral et de vice-amiral auxquels pouvaient parvenir les capitaines de garde-côtes, à raison de leurs actions éclatantes ou de l’ancienneté de leurs services[7].

Après ces combats, la flotte retourna au Port-au-Prince, emportant des blessés de la place du Môle ; et au commencement de juillet, elle y revint avec des munitions de guerre et débouche, de l’argent pour la solde des troupes et des étoffes nécessaires à la confection dé leur habillement. Le 17, en accusant réception de ces objets au président, Lamarre lui dit : « Mon courage est toujours ferme, citoyen président, et quoique épuisé de fatigues et de maladies, si vous vous décidez de suite à m’envoyer une demi-brigade de 1,500 hommes avec son colonel, croyez que je ferai triompher les armes de la République : j’irai chercher le lion dans sa tannière[8]… » Cette âme héroïque, habituée à battre l’ennemi, ne reculait devant aucune entreprise et mesurait la valeur des autres à la sienne.

À partir de cette époque, le siège du Môle ne présenta que les incidens journaliers d’une telle situation : les troupes ennemies n’osèrent plus tenter d’y pénétrer ni donner un assaut, se rappelant la fameuse journée du 13 janvier. Christophe se borna à faire dresser chaque jour de nouvelles batteries de gros calibre pour le réduire ; il y fit porter des mortiers qui lançaient incessamment des bombes. Tel que Toussaint Louverture au siège de Jacmel, il contraignait ses soldats et les populations à des travaux excessifs pour atteindre son but ; et quand on considère les difficultés de toute nature dont il triompha, on ne peut refuser au despotisme, animé par l’orgueil, non un sentiment d’admiration qu’il ne peut jamais mériter, mais l’appréciation de ses moyens d’action et du résultat qu’il peut obtenir.

Nous arriverons à la chute du Môle, en 1810, et nous dirons comment se termina ce grand drame militaire, malgré les secours incessans qu’apportait la flotte à la courageuse armée expéditionnaire, constatés par la correspondance de son illustre chef.

Le 2 août, une très-belle barge doublée en cuivre entra au Port-au-Prince ; elle était montée par quatre marins qui déclarèrent que c’était celle qui servait à Christophe pour aller par fois du Cap au Port-de-Paix[9]. Ces hommes avaient profité de l’absence de leur officier, au moment où ils faisaient de l’eau, pour s’échapper aux cruautés du tyran dont ils racontèrent quelques actes : il est probable que le malheureux officier a dû périr victime de l’évasion des marins.

Le 10 novembre, le secrétaire d’État Bonnet provoqua du Président d’Haïti, un arrêté qui établit une nouvelle perception sur les denrées du pays, à leur exportation, destinée à l’entretien de la gendarmerie. Le 30 décembre, il en provoqua un autre qui fixa une imposition sur les boucheries. Le même jour, une autre disposition fut prise à l’égard des commerçans nationaux et étrangers, et cette fois, le président prit « l’avis de son conseil, » dit cet acte.

Aucun étranger ne put être admis à se fixer dans la République, pour y exercer une industrie quelconque, qu’au préalable il n’eût obtenu du Président d’Haïti une autorisation spéciale à ce sujet. Aucun d’eux ne put faire le commerce de détail, ni faire le cabotage et le commerce sur les côtes, par lui ou des agents, ce droit étant réservé aux Haïtiens : ils ne purent non plus résider autre part que dans les ports ouverts au commerce étranger. La perception du droit de consignation fut établie désormais sur le produit total de la vente des cargaisons, et non plus sur le prix des factures comme par le passé. Enfin, le droit de tonnage sur les bàtimens étrangers fut fixé à 50 centimes par chaque tonneau.

Toutes ces dispositions, utiles et justes, prouvent de nouveau l’intelligence de Bonnet dans l’administration de l’État, et le concours qu’il donnait à son chef.

Une autre mesure dont il ne partagea pas l’idée, d’après ses convictions, fut prise par Pétion le 30 décembre. Il faut la faire connaître par son texte ; car elle ouvrit une ère nouvelle pour la République et influa puissamment sur sa stabilité, en faisant dès lors espérer son application sur une large échelle. Voici l’arrêté qui fut publié ce jour-là.


xxxLe Président d’Haïti,

Toujours occupé de rendre le sort des défenseurs de la patrie aussi heureux que les moyens de l’État peuvent le permettre, et de récompenser les militaires qui ont rendu des services à la République et qui ne sont pas en activité de service ; après avoir pris l’avis de son conseil, arrête ce qui suit :

1-Il sera fait aux défenseurs de la patrie en non-activité de service, pour eux et leurs ayans-causes, une répartition de terres à titre de don national, qui sera réglée de la manière suivante :

Aux sous-officiers et soldats, cinq carreaux.

Aux officiers, depuis le grade de sous-lieutenant jusqu’à celui de capitaine inclusivement, dix carreaux.

Aux chefs de bataillon, quinze carreaux, et aux colonels, vingt-cinq carreaux.

2. La répartition ci-dessus sera déterminée par un règlement particulier. Le secrétaire d’État est chargé de l’exécution du présent arrêté, etc.

Signé : Pétion.
[10]

Au chapitre V de ce livre, nous avons exposé la divergence de vues qui existait entre Pétion et le sénat, lorsque, moins d’un mois après son élection, il proposa à ce corps, de vendre une habitation du domaine public à chaque officier de tous grades ; et nous avons dit quel fut le résultat immédiat du système de moitié, dont il traça l’exemple sur les propriétés qu’il tenait à ferme de l’Etat : — que les cultivateurs y trouvèrent, non-seulement plus d’aisance, mais qu’eu se distribuant par familles pour exploiter des portions de terrain, ils acquirent par cette pratique, cette espèce d’indépendance personnelle, objet de leurs vœux constans ; que la conséquence d’un tel état de choses était désormais le morcellement des habitations, leur distribution aux individus.

Nous voilà arrivé au premier acte de cette grande mesure politique, dictée par la justice, qui est l’unique cachet de la vraie politique. Ce fut pour Pétion, le premier pas fait dans cette voie de bienfaisance qu’il parcourut si glorieusement.

Et à qui revenait mieux cette initiative dans les récompenses nationales, qu’aux militaires retirés du service, par leur âge ou leurs infirmités, qu’aux invalides par blessures reçues sur le champ de bataille, en servant leur pays et la cause de la liberté ? Officiers ou soldats, ces citoyens avaient combattu depuis nombre d’années dans toutes nos guerres ; ils étaient pauvres, et l’État ne pouvait les salarier, les pensionner sur leurs vieux jours : n’était-il pas de toute équité qu’ils reçussent du gouvernement un coin de cette terre qu’ils avaient arrosée de leur sang, que la plupart d’entre eux avaient aussi arrosée de leur sueur sous l’affreux système colonial ? La République n’est-elle pas le gouvernement pour tous, si ce n’est par tous ? Peut-elle comporter des privilèges en faveur d’un petit nombre, jouissant de tous les avantages de la société ?

Pétion honora donc son pays et sa race tout entière en comprenant ces grandes vérités, en les pratiquant au profit de ses compagnons d’armes les plus nécessiteux. Par son arrêté du 30 décembre, il leur accorda, au nom de la nation, des terrains en quantité suffisante, selon leur position sociale, afin de les exploiter à leur avantage et à celui de leurs familles. Désormais, chaque soldat, chaque officier était assuré que, devenant infirme ou invalide à la guerre, il aurait un droit égal à la munificence nationale, dignement interprêtée par le chef de l’État[11].

Ce qui n’est pas écrit dans cet arrêté, mais ce qui eut lieu par suite de ses dispositions, c’est que Pétion arriva bientôt à considérer aussi les services que rendaient au pays, à l’État, les gérans ou conducteurs des habitations rurales, et à les récompenser par des concessions de cinq ou dix carreaux de terre, c’est-à-dire ceux placés sur les propriétés domaniales. En général, c’étaient d’anciens individus habitués, depuis les colons, à diriger les ateliers dans leurs travaux agricoles ; ils exerçaient une influence dérivant de leur âge et de cette autorité déléguée ; les cultures se maintenaient encore par leurs soins ; car les fermiers de l’État n’allaient guère sur les biens affermés. Par ces dons nationaux, ils étaient intéressés à continuer leur utile gestion, à tracer l’exemple aux cultivateurs, par le travail auquel ils se livraient pour leur propre compte, et à les maintenir dans l’obéissance au gouvernement, par l’effet de leur reconnaissance personnelle pour cet acte de justice et de bienfaisance.

Il paraît, que ce fut à cette fin de l’année 1809, que Bonnet proposa d’établir le monopole sur la vente du sel, du tabac et du bois de campêche, afin d’augmenter les revenus de l’État ; car cet acte a disparu comme cet établissement du magasin du fisc, qui ne dura pas longtemps, parce que les clameurs publiques s’élevèrent contre le secrétaire d’État[12]

Cependant, l’histoire doit rendre justice à sa mémoire pour son patriotisme et la haute intelligence dont il fit preuve dans l’administration des finances de la République. Voici le résultat de son exercice pendant l’année 1809 :

RECETTES GÉNÉRALES
Au 1er janvier, il existait dans les diverses caisses. gourdes 8,270 89
PRODUIT des DOUANES
Importation, 
277,170 91 1,042,589 22
Exportation, 
463,975 08
Impôt territorial, 
234,703 47
Consignations, 
30,858 69
Pesage, 
21,337 44
Jaugeage, 
2,518 60
Cubage, 
2,730 68
Tonnage, 
9,287 35
PRODUIT des DOMAINES
Vente des denrées du pays, 
92,983 16 203,476 81
Loyers de maisons, 
42,958 75
Fermage de guildives, sucreries, battes, etc. 
43,352 57
Warffage, 
24,182 33
PRODUIT DE DIVERSES RECETTES
Patentes, 
28,648 25 107,432 15
Timbre et enregistrement, 
2,602 31
Confiscations, 
1,176 35
Extraordinaires, 
62,450 45
Retenue des 4 et 6 deniers pour livre sur les marchés, 
12,554 79
Total 
1,401,769 07
Au 31 décembre, il restait à percevoir, des recettes ordonnancées pour la somme de 
34,390 79
Total général 
1,436,159 86

Pendant l'année, il est entré dans les ports de la République, 426 navires jaugeant 36,602 tonneaux. Le montant de leurs cargaisons, sur factures, s'est élevé à 3,090,859 g. 35, et d'après le tarif, à 2,759,212 g. 63.

Il a été exporté : — Café, 22,136,392 livres ; Coton, 182.917, livres ; — Cacao, 301,121 livres ; — Campêche, 4,224,193 livres ; — Gayac, 2,522,538 livres ; Acajou, 41,978 pieds réduits, etc.

Ce mouvement d'importation et d'exportation a eu lieu dans les quatre administrations principales du Port-au-Prince, de Jacmel, des Cayes et de Jérémie.

DÉPENSES GÉNÉRALES.
gourdes
APPROVISION-NEMENS.
Bois de construction et autres, 
8,339 27 227,771 99
Fer, acier, cuivre, etc., 
7,888 32
Matières combustibles, 
3,278 93
Habillemens, 
88,074 51
Façons d'ouvrages et charrois, 
9,264 92
Divers objets, 
110,926 02
ARSENAUX.
Armes à feu et blanches, 
12,789 50 117,533 44
Bouches à feu, 
1,200 00
Munitions, boulets, etc. 
39,572 19
Journées d'ouvriers et traitemens, 
607 25
Divers objets, 
63,364 50
ARMEMENT et DÉSARMEMENT.
Achat de bâtimens, 
164,476 17 368,588 42
Solde et appointemens des équipages, 
11,117 74
Traitement de table, 
11,766 00
Cordages et effets de grément, 
26,719 54
Journées d'ouvriers, 
2,128 50
Diverses fournitures, 
152,380 47
APPOINTEMENS et SOLDE.
Appointemens, 
80,402 71 186,104 53
Solde, 
102,802 66
Logemens d'Officiers, 
2,899 16
HÔPITAUX.
Journées de malades, 
2,729 16 40,252 75
Médicamens, 
4,875 78
Légumes et graisseries, 
532 90
Appointemens des employés, 
3,434 53
Diverses fournitures, 
28,680 38
INSPECTION de VIVRES. Farines et biscuits, 87,903 51 260,786 67
Vivres, etc. du pays, 
23,329 50
Viandes salées et fraîches, 
54,988 05
Poissons salés, 
41,871 53
Boissons, 
41,061 52
Divers objets, 
41,632 46
DIVERSES DÉPENSES.
Achats de denrées, 
48,853 46 383,846 79
Indemnités et gratifications, 
17,697 99
Divers remboursemens, 
75,902 79
Place du Môle, 
202,207 71
Divers objets, 
39,184 84
DOMAINES et SERVICES de L'INTÉRIEUR.
Réparations des maisons de l'État, 
4,608 36 92,770 35
Charrois de denrées et fournitures de l'intérieur , 
2,164 53
Appointemens des agents de l'administration, 
64,179 10
Pensions et secours, 
6,281 07
Fournitures de bureaux, 
5,707 47
Diverses dépenses, 
9,829,82
Total 
1,677,654 84
Dans les dépenses ci-dessus sont comprises les dettes laissées par l'exercice de l'année 1808, s'élevant à la somme de 251,385 94 qui a, été payée en 1809. Ainsi, le total des dépenses étant de 
1,677.654 84
En défalquant cette somme de 
251,385 94
Il resterait pour l'exercice de 1809, ci. 
1,426, 268 90
Mais, à son tour, cet exercice laissait des dettes à payer en 1810, savoir :
1° pour divers marchés, 
233,301 14 271,391 14
pour divers mandats émis, 
29,461 28
pour diverses délégations du Môle, 
8,828 72
Les Dépenses générales de 1809 ont donc été de 
1,697,860 04
Les Recettes générales ayant été de 
1,436,159 86
Les Dépenses ont excédé les Recettes 
261,700 18

Ce résultat était inévitable, en présence des besoins de la place du Môle et de la flotte. Nous trouvons même, dans le tableau représentant sous ces chiffres, l’observation suivante

« La dépense pour la marine doit être évaluée à 447,571 g. 66, et celle pour le Môle à 298,904 g 58, attendu que les vivres qui ont été fournis à l’une et à l’autre, provenant des magasins de l’État, montant, pour la marine, à 78,985 g. 24, et pour le Môle à 96,696 g. 67, ne sont point compris dans les chapitres 3 et 7, mais bien au chapitre 6 (inspection de vivres), comme il appert aux états. »

Les comptes de Bonnet, pour l’année 1809, confirment pleinement la justice que nous avons rendue à ses talens de grand administrateur, à ses lumières, au chapitre XI de ce volume[13].


Quant aux événemens de la partie de l’Est, il y avait déjà quelques mois qu'ils étaient terminés, par la capitulation de Santo-Domingo.

Au mois d’avril, les Anglais avaient augmenté le nombre des batimens qui bloquaient cette place, sans pouvoir empêcher néanmoins qu’elle reçût de temps en temps des approvisionnemens en farines, etc., par des corsaires français, ou sortis du port ou envoyés là des autres îles de l’archipel. De son côté, dans le même mois, don Torribio Montes s’était décidé à envoyer tout le régiment de Porto-Rico, sous les ordres du colonel Arata, qui prit le commandement des opérations militaires, pour ne laisser à Juan Sanches que son autorité civile et politique sur la population indigène.

Celle de la ville s’élevait à environ 3000 âmes, et il y avait 4100 soldats français. Après s’être nourris des chevaux, des mulets, des ânes, des chiens, des chats, de vieux cuirs, d’herbes, de la racine vénéneuse de la gualliga[14], ils virent arriver autour de la place, qui était incessamment canonnée et bombardée, 1400 hommes de troupes anglaises sous les ordres du général Carmichaël, venant de la Jamaïque. Il fallut enfin céder aux horreurs de la famine et à la force : le 30 juin, le général Barquier réunit les officiers supérieurs et les chefs de service en conseil de guerre, qui résolut de capituler, non avec les indigènes et Juan Sanches, mais avec les Anglais. La convention de capitulation fut ratifiée de part et d’autre, le 7 juillet : en conséquence, les postes de la place furent remis aux troupes anglaises et espagnoles de Porto-Rico. Les officiers de la garnison conservèrent leurs épées ; ils furent envoyés en France, sous la condition de ne pas porter les armes contre la Grande-Bretagne et ses alliés pendant trois ans ; les sous-officiers et soldats prisonniers de guerre, déposant leurs armes, durent aussi être envoyés en France pour être échangés contre des prisonniers anglais, en passant d’abord à la Jamaïque, etc., etc.

La remise entière de la place eut lieu le 11 juillet, après des échanges de courtoisie entre les officiers anglais et français.

Après avoir agi ainsi envers leurs ennemis, les Anglais réclamèrent de leurs amis, — des indemnités, pour se défrayer des dépenses occasionnées par leur concours dans la prise de Santo-Domingo. Juan Sanches n’ayant point d’argent, ils prirent possession de la ville, établirent une consigne sévère à l’égard des indigènes de la campagne qu’ils ne laissèrent pas entrer dans la place, embarquèrent à bord de leurs vaisseaux les plus belles pièces d’artillerie en bronze qui la défendaient, des tableaux historiques qui décoraient le palais du gouvernement ; et ils se préparaient à démonter toutes les cloches des églises pour les emporter aussi, quand Juan Sanches fit un appel aux indigènes qui se cotisèrent pour fournir une somme à leurs auxiliaires.

Toutes ces choses se passèrent durant le reste du mois de juillet et d’une partie de celui d’août. Alors survint inopinément un nouvel auxiliaire aux indigènes : la fièvre jaune commença à sévir contre les Anglais. Ce fut le signal d’un abandon précipité de Santo-Domingo, de la part de ces amis exigeans.

Tout en essayant de tourner Juan Sanches de Ramirès en ridicule, par rapport à son costume qui lui parut bizarre, Guillermin en a donné un portrait qu’il est bon de placer ici, à cause de ce que nous aurons à dire de son, administration dans l’Est :

« Ce chef de parti est d’un caractère doux ; il a l’air simple et modeste ; mais cette modestie et cette simplicité apparentes cachent un orgueil démesuré et la finesse d’un homme d’une condition plus relevée que la sienne. Son abord facile, son ton mielleux et persuasif préviennent en sa faveur. Moins superstitieux que ne l’est ordinairement un Espagnol, il se sert des prêtres pour les faire concourir à l’exécution de ses desseins, sans se livrer aveuglément à leurs conseils et leur donner trop d’influence. Extrêmement secret et réservé, il admet peu de personnes à son entière confiance, et ne laisse pénétrer que ce qu’il est de son intérêt de faire connaître. Il affecte les principes d’humanité, de modération et de désintéressement, seulement pour légitimer le motif de ses entreprises et accréditer une opinion favorable sur sa moralité : il sait flatter et contenir au besoin les passions des autres. Sanches n’a jamais fait preuve de valeur ; mais il a une fermeté d’âme qui lui tient lieu de courage et lui sert à relever celui de ses soldats [15]. Sanches doit plus à la nature qu’à l’éducation ; aussi a-t-il plus d’esprit que de connaissances, plus de moyens de conduite que de talens acquis. Ambitieux, il a l’air de dédaigner les grandeurs ; mais il est capable de tout pour les obtenir. Intrigant, audacieux, il a osé s’asseoir à la table du général Ferrand, dans le temps même où il venait de consommer son crime et de répandre les fermens de révolte dans toute la partie de l’Est. Fin et délié, il a su se servir du gouverneur don Torribio Montés pour le succès de ses projets, et s’est joué scandaleusement de la promesse qu’il lui avait faite, de le reconnaître pour chef immédiat de cette colonie. Sanches, enfin, est d’une taille moyenne, d’une figure assez commune ; actif et tempérant, il a le travail facile, de la pénétration dans l’esprit, de l’assiduité au travail, et il dort fort peu. »

Tel fut l’homme qui organisa l’insurrection de l’Est contre les Français. On reconnaît qu’il possédait toutes les qualités nécessaires à cet te entreprise, indépendamment des diverses causes qui la facilitaient. Cyriaco Ramirès, son compétiteur, ne pouvait lutter avec lui : en juin, au moment où Santo-Domingo allait capituler, il fut arrêté par ordre de Juan Sanches qui l’envoya à Porto-Rico, en l’accusant auprès du gouverneur, de tramer en faveur de Pétion. Après la reddition de la place, T. Montés l’y renvoya ; et Juan Sanches le fit mettre en prison où il resta dans les fers, jusqu’à l’amnistie générale du 30 juin 1812, proclamée par les Cortès d’Espagne.

Dès que Pétion eut appris la capitulation de Santo-Domingo, il expédia Sabourin et Manier pour complimenter J. Sanches sur ses succès, et lui proposer de permettre la continuation du commerce des bestiaux et autres produits des indigènes de l’Est avec la République d’Haïti, avec le judicieux espoir que ces relations de bon voisinage produiraient leur fruit plus tard[16].

En même, temps, Christophe députa l’adjudant-général Campos Thabarrès, indigène de Saint-Yague, dans le même but, et avec d’autant plus d’espoir de rattacher Juan Sanches à son gouvernement, que c’était à lui qu’il avait fourni des armes et des munitions, et qu’il comptait encore sur l’influence des conseils de M. Carabajal.

Juan Sanches accueillit ces divers envoyés avec politesse, et Thabarrès, son compatriote avec plus d’affabilité, à raison des précédens. En ce moment arrivait aussi Andrès Munoz, jadis membre de l’assemblée centrale de 1801 et qui fut ensuite commissaire du gouvernement près le tribunal civil de Saint-Yague, sous Toussaint Louverture. Munoz avait connu Christophe au Cap et avait été flatté de ses prévenances envers les membres de l’assemblée centrale ; il en avait retenu une idée avantageuse, à cause de sa manière d’exercer l’autorité ; à Saint-Yague, il s’était lié avec Juan Sanches qui commandait Cotuy alors ; et il se joignit en 1809 à Carabajal, pour le conseiller de se rapprocher de Christophe plutôt que de Pétion.

A. Munoz conseilla même à Juan Sanches, de proclamer l’indépendance de la partie de l’Est, de l’Espagne, au nom de laquelle il avait pris les armes ; mais pourvu qu’il s’alliât à Christophe dont le pouvoir lui parut plus assis, afin d’en être secouru au besoin. Adoptant ce plan qu’il ne pouvait mettre à exécution dans le moment, sans soulever contre lui les populations de l’Est, Juan Sanches chargea Thabarrès de le communiquer à Christophe. Il ne rendit aucun compte à la Régence d’Espagne des succès qu’il avait obtenus, pour ne pas être obligé de demander des récompenses pour les hommes qui l’avaient aidé, et exciter par là leur mécontentement qu’il exploiterait contre cette autorité, en les persuadant qu’elle avait dédaigné d’y répondre. D’un antre côté, il avait accueilli ce projet d’indépendance, parce que, en 1809, on pensait que Napoléon eût pu triompher de la résistance de l’Espagne.

Mais la Régence avait été informée, et des bruits d’indépendance ou d’alliance avec Christophe, et de la capitulation de Santo-Domingo : elle s’empressa de faire acte d’autorité dans cette ancienne colonie, en y envoyant quelques fonctionnaires, notamment don Francisco Murillo, en qualité de lieutenant du roi à Santo-Domingo. Il était en outre question d’y envoyer don Ignacio Caro, pour prendre l’autorité des mains de Juan Sanches. Ces choix de la Régence furent conseillés par don Xavier Caro, neveu du précédent et ministre de cette Régence, né à Santo-Domingo.

Dès que Juan Sanches apprit ce projet, il expédia en Espagne A. Munoz, chargé d’y donner l’assurance de son dévouement à la métropole et de foire ajourner tout envoi de titres et de grades à ceux de ses compagnons qui l’avaient aidé dans l’insurrection, sous le prétexte que ce serait exciter leur ambition. En même temps, F. Murillo informait don J. M. Villaviciencio, son allié et l’un des membres de la Régence, de la trame ourdie par Juan Sanches, A. Munoz et Carabajal. La Régence retint A. Munoz en Espagne, et expédia néanmoins à Juan Sanches, le titre de brigadier capitaine-général, afin de le porter à ne pas briser avec elle.

Nous donnerons plus tard la suite de la conduite tortueuse de ce chef, en parlant de son administration et de sa mort. Le 19 décembre, il adressa une lettre à Pétion, en envoyant au Port-au-Prince deux officiers, pour expliquer les motifs de quelque sévérité dont il avait usé envers le capitaine d’une falouche haïtienne, qui vint de Jacmel à Santo-Domingo. Il disait à Pétion, que les lois l’eussent autorisé à être encore plus sévère ; mais que son amitié pour lui et le désir de lui être agréable en tout, avaient désarmé son autorité.


L’année 1810 s’ouvrit sous de tristes auspices pour la République d’Haïti. Les événemens les plus graves s’accomplirent pendant son cours, et il fallut au chef qui la présidait toute sa sagesse politique, tout son dévouement patriotique, pour l’empêcher de se précipiter dans l’abîme ouvert sous ses pas par des citoyens recommandables à plus d’un titre, mais égarés par des passions funestes qui eussent fait le malheur de la nation, si celui dont ils attaquèrent imprudemment le pouvoir n’était pas pénétré de la noble mission qu’elle lui confia.

Le général Gérin entra le premier dans cette carrière dangereuse et périt victime de ses calculs d’ambition, sinon de ses sentimens jaloux et haineux.

Par tout ce que nous en avons déjà dit, le lecteur ne sera pas étonné d’apprendre que, de retour à l’Anse-à-Veau après la campagne de 1809, il commença à conspirer définitivement, pour renverser Pétion de la présidence ou allumer une nouvelle guerre civile dans le Sud contre l’Ouest. Sachant que plusieurs sénateurs restaient mécontens de l’ajournement forcé du sénat, à son occasion personnelle ; que bien des militaires blâmaient le président de ce qu’ils appelaient sa mollesse dans la conduite de la guerre, dans la discipline de l’armée, qu’ils ne trouvaient pas qu’il fit assez pour la garnison du Môle ; ayant reçu, dit-on, quelques lettres de Lamarre qui s’en plaignait aussi, comme il le faisait directement au président, sans avoir cependant l’intention de pousser à la révolte contre lui : le général Gérin crut le moment propice pour mettre à exécution sa conspiration permanente. [17]

Dans ces vues, vers novembre 1809, il quitta l’Anse-à-Veau, se rendit à Cavaillon et aux Cayes ; là il s’embarqua sur un bateau qui entra dans tous les petits ports des côtes du Sud jusqu’à Jérémie. « Dans tous ces lieux, il parlait ouvertement contre le système politique et administratif du Président d’Haïti, contre ses actes ; mettant en avant le désordre, l’insubordination qu’il tolérait, l’abandon et la perte prochaine de l’armée du Môle ; et, par ces propos, cherchant à intéresser les autorités au changement qu’il disait nécessaire et qu’il préméditait.[18] » Mais partout on l’écouta, sans lui donder des espérances à ce sujet. À Jérémie, le général Bergerac Trichet et le colonel Thomas Durocher furent les seuls qui parurent lui avoir fait des promesses formelles, ainsi qu’on le verra par leur conduite. Après un court séjour dans cette ville, Gérin retourna à l’Anse-à-Veau, s’aveuglant sur l’influence de ses discours séditieux.

Il était impossible que Pétion ne fût pas informé de ses démarches factieuses : la plupart des fonctionnaires civils ou militaires durent l’en aviser. Certains d’entre eux ne le firent pas, tels que Lys, commandant en ce moment l’arrondissement de la Grande-Anse, et Borgella, — par égard pour Gérin et dans la pensée qu’il s’abstiendrait de tout acte coupable ; ils se bornèrent à rester et à maintenir les troupes et les citoyens dans la fidélité au gouvernement. Mais le général B. Leblanc fut celui qui dut tenir le président mieux renseigné, parce qu’il était à l’Anse-à-Veau, foyer de la conspiration. Persuadé de la folie de Gérin, ainsi qu’il le lui avait fait entendre par sa lettre du 16 février 1809, Pétion ne pouvait faire autre chose que de donner ses ordres à B. Leblanc pour cette éventualité, puisque Gérin persistait dans sa haine. Ce commandant d’arrondissement les exécuta, en tenant surtout la 16e demi-brigade, que Gérin et lui avaient commandée, sous les armes et en parfaite discipline, afin de s’opposer à la moindre tentative : sa responsabilité l’exigeait ainsi.

Mais Gérin s’en prévalut pour prétendre qu’on en voulait à sa vie. Dans le courant de janvier, après avoir écrit des lettres à des chefs militaires sur divers points, il expédia à Jérémie le chef d’escadron Lhérisson, de son état-major, avec des lettres pour ceux de cette localité : Lhérisson fut chargé de les appuyer et d’entraîner ces officiers supérieurs dans sa faction[19].

Lys, Borgella et Henry refusèrent d’y entrer ; leur conduite maintint les troupes et les citoyens en parfaite tranquillité[20]. Mais Bergerac Trichet et Thomas Durocher s’entendirent pour aller à l’Anse-à-Veau, avec le corps des Eclaireurs que commandait ce dernier. À cet effet, ils firent abandonner les postes que ce corps occupait dans la campagne pour contenir les insurgés, et marchèrent jusqu’au Corail. En apprenant ce fait coupable, Lys s’y porta avec ses aides de camp pour faire rétrograder les Éclaireurs.

Dans cet intervalle, et aussitôt même le départ de Lhérisson de l’Anse-à-Veau, Gérin ayant pour sa garde toute une compagnie de grenadiers de la 16e, commandée par le capitaine Toureaux qui lui était aveuglément dévoué, employa ces soldats à faire des remparts autour de sa maison ; il fit des meurtrières dans le mur d’enceinte de cette propriété, se préparant enfin comme s’il allait soutenir un siège.

Le général B. Leblanc ne put rester simple spectateur de pareils préparatifs de défense, évidemment faits pour pouvoir attendre des troupes de renforts, puisqu’il n’ignorait pas l’envoi des lettres et de Lhérisson à Jérémie. Il en avisa le président, et fit occuper la place d’armes par la 16e et les dragons, avec des pièces de campagne.[21] Ces précautions militaires étaient nécessaires, par rapport à ce qu’avait fait Gérin lui-même, et pour le cas où des troupes quelconques arriveraient à son secours. Mais B. Leblanc tenta des moyens plus concilians auprès de son ancien chef, qu’il voyait égaré par ses passions : il lui envoya plusieurs députations des notables citoyens de l’Anse-à-Veau, pour l’engager à abandonner son projet, lui représenter combien il était peu convenable de se livrer encore à la guerre civile, quand déjà la patrie en gémissait et que la sécurité du département du Sud était troublée par les insurgés de la Grande-Anse ; il lui fit proposer enfin, il l’invita même à se rendre au Port-au-Prince auprès du Président d’Haïti.[22]

Gérin refusa toutes les voies de conciliation, tant par son caractère obstiné que parce qu’il comptait sur la prompte arrivée de Bergerac Trichet, de Thomas Durocher et des Éclaireurs. Il fut même assez téméraire, comme toujours, pour faire sortir de ses remparts la compagnie de grenadiers qu’il avait, en voyant que le général B. Leblanc faisait avancer ses troupes pour cerner sa maison. Il ordonna à Toureaux d’attaquer, peut-être avec un dernier espoir que la 16e, loin de riposter, se ressouviendrait qu’il avait été son colonel et ne voudrait passe battre contre ces grenadiers du même corps.

Le combat s’engagea cependant, et ces derniers furent mis en déroute, à la première décharge où périt le capitaine Toureaux. Quoique Gérin se fût placé à découvert sur le mur de sa maison, armé de ses pistolets, pour exciter ses grenadiers de la voix et du geste, on ne tira point sur lui, par ordre de B. Leblanc. Mais se voyant sur le point d’être fait prisonnier, il se fit sauter la cervelle. Ce fut le 18 janvier. La troupe ayant envahi tumultueusement sa maison, un sapeur trancha la tête de cet infortuné général, mais sans l’aveu du général B. Leblanc.[23]

Telle fut la fin malheureuse de Gérin qui, moins de quatre ans auparavant, avait harangué cette même 16e demi-brigade pour la conduire au Pont-Rouge ! Exemple frappant des vicissitudes politiques ! Lorsqu’un homme marche dans la voie des aspirations populaires, son influence devient irrésistible, tout lui réussit. Mais vient-il à les méconnaître ensuite, à substituer ses vues personnelles à celles de ses concitoyens, cette influence tombe, elle s’anéantit sous la pression des idées et des sentimens qu’il ne partage plus. Ainsi il en arriva du général qui avait pris dans le Sud, la direction de l’insurrection légitime qui aboutit à la révolution de 1806. On n’a qu’à se rappeler tout ce qui a été dit de Gérin depuis la mort de Dessalines, pour se convaincre de cette vérité qui se reproduit à la suite de toutes les révolutions politiques.

Malheureusement pour lui et pour son pays, qui doit regretter sa triste fin, comme celle de Yayou et de Magloire Ambroise, Gérin avait un caractère obstiné, incapable de céder à l’évidence des choses. Naturellement despote, il ne sut pas comprendre ce qu’exigeait le régime républicain sous lequel il vivait : de là toute son opposition à Pétion. Elle emprunta encore une vivacité née de l’espoir, de la prétention qu’il avait eue d’être le chef de l’État, parce qu’il avait été le premier à régulariser l’insurrection de 1806, et qu’alors il était ministre de la guerre et de la marine. Une telle prétention n’était pas fondée, en présence de l’ancienneté des grades militaires de Pétion et de ses qualités pour gouverner la République. Sa jalousie déplorable l’aveugla sur l’influence qu’il croyait exercer, et il en périt victime. Fut-il plus satisfait des autres membres du sénat, qui ne partageaient pas ses idées politiques et ses vues administratives ? Il prouva le contraire par sa démission donnée le 9 mars 1807 et renouvelée le 11 janvier 1808. S’il consentit à rentrer dans ce corps le 17 décembre suivant, ce ne fut que dans un but factieux, dans l’espoir de saisir une prépondérance qu’il n’eut jamais, et qu’il voulait exercer sur le Président d’Haïti, au moyen de la constitution. Mois un tel homme n’eût pas laissé subsister l’ombre même de cet acte ; car ce jour-là, il annonça qu’il avait médité dans sa retraite un nouveau plan d’organisation : c’était annoncer la subversion des institutions proclamées sans son concours, sans sa participation[24].

On pouvait, on devait éprouver des regrets de la mort du général Gérin. Mais ce qu’il y eut de coupable de la part de tous les opposans au système politique de Pétion, c’est qu’ils eurent l’injustice de lui attribuer cet événement, comme si les faits ne parlaient pas assez éloquemment. Écoutons son propre langage, dans sa proclamation du 24 janvier :


Alexandre. Pétion, Président d’Haïti.

Une nouvelle conspiration a éclaté, elle s’est terminée comme les précédentes.

Un général connu par des services rendus à son pays, mais qui n’a jamais su maîtriser l’effervescence de son caractère et de son ambition, a porté l’égarement jusqu’à trahir la confiance de ses concitoyens et compromettre leur existence en se faisant chef de parti. Qu’il ait, en s’abusant dans ses calculs, supposé pour lui toutes les chances les plus favorables, pouvait-il dans ce cas même, ne pas prévoir que le résultat de sa tentative serait une nouvelle guerre civile ? Il a payé de sa vie, qu’il eût dû terminer plus utilement pour sa patrie et plus glorieusement pour lui, l’audace de son entreprise. Tous ceux qui ont partagé les criminels projets d’un homme qui voulait se frayer dans le sang, un chemin à la domination, me sont connus. Faut-il encore compter sur le repentir, et les soustraire à la rigueur de la loi ? Faut-il-prendre contre eux des mesures de précaution que la prudence peut suggérer ? J’y consens. Mais qu’ils sachent que je dois compte au peuple de la sécurité dont il doit jouir sous mon administration, et que la tête de quiconque osera désormais y porter atteinte, sera livrée, sans rémission, au glaive de la justice.

Donné au Port-au-Prince, le 24 janvier 1810.
Signé : Pétion.

Certes, c’était le moins que Pétion pouvait faire en cette circonstance, que d’avertir les factieux, que de les menacer, pour l’avenir, de toute la rigueur des lois. Mais, parmi eux, deux complices de Gérin s’étaient trop compromis pour ne pas subir au moins ces mesures de précaution dont parlait le président. Bergerac Trichet et Thomas Durocher marchaient à la tête des Éclaireurs, ils étaient déjà rendus au Corail pour se porter à l’Anse-à-Veau, lorsqu’ils apprirent la mort de Gérin ; leur position devint embarrassante. Le général Lys fit retourner les Éclaireurs à leurs cantonnemens, et ne put qu’informer le président de leur marche, sans opérer toutefois l’arrestation des deux officiers supérieurs. Thomas Durocher envoya un officier auprès de Borgella, lui demander ses conseils. Ce colonel lui fit dire d’avoir confiance dans les sentimens de modération du président, de se rendre de suite au Port-au-Prince et de lui avouer ses torts. Thomas Durocher et Bergerac Trichet suivaient ces conseils d’un véritable ami de tous les deux, quand l’ordre du président arriva ensuite pour leur arrestation : ils se rendirent au Port-au-Prince, avouèrent la faute qu’ils avaient commise, et furent mis en prison. Pétion ne voulut pas les faire juger militairement ; car ils eussent été condamnés à mort et flétris comme conspirateurs : en se bornant à leur simple détention, il compta sur leur repentir pour qu’ils pussent de nouveau servir leur pays, ce qui eut lieu par la suite[25].

Pétion savait que dans des temps d’effervescence politique, il faut user de beaucoup d’indulgence envers les hommes qui se laissent entraîner par leur esprit déraisonnable et les passions du moment ; que tel qui se rend coupable aujourd’hui aux yeux de la société et des lois, peut redevenir demain bon citoyen. C’est ainsi qu’il conserva à son pays la plupart de ceux qui lui fuient opposés, parce qu’ils ne pouvaient comprendre sa pensée politique, ni avoir foi dans les succès qu’il lui préparait pour l’avenir. Mais il n’est pas donné à tous les chefs de gouvernement de savoir pratiquer le pouvoir comme il le fît.

Lhérisson n’eût pas subi un autre sort que celui de ces deux officiers supérieurs, s’il avait eu plus de patience qu’il n’en montra. À son retour de sa mission coupable à Jérémie, il fut arrêté au Petit-Trou avec le jeune Lamothe Duthiers, par ordre du général B. Leblanc, et déposés tous deux dans une maison, sous la garde d’un officier qui négligea même de leur ôter leurs armes. Jugeant de la situation désespérée de Gérin, dont il connaissait les faibles moyens, Lhérisson se donna un coup de pistolet et mourut immédiatement[26]. Ce fut regrettable, car il avait de la capacité et était un citoyen distingué sous d’autres rapports.

La folle entreprise de Gérin détermina un arrêté du Président d’Haïti, en date du 16 février, qui fixa le nombre de militaires qui devaient désormais servir de garde aux généraux ; il fut réduit à 15 pour les généraux de division, et à 10 pour ceux de brigade, tandis qu’auparavant ils avaient une compagnie entière, et presque toujours des grenadiers, soldats d’élite dans les corps de troupes.

Cette crise étant terminée, Pétion manda le général Lys au Port-au-Prince, où il reprit le commandement de l’arrondissement des mains du général Francisque, qui retourna à celui de la Grande-Anse : preuve évidente qu’il avait craint que Gérin n’exerçât quelque influence sur l’esprit de Francisque. Cette seconde mutation eut lieu à la fin de mars, et Borgella exerça l’intérim après le départ de Lys de Jérémie[27].

Au moment où Gérin terminait sa carrière si tristement, la République vit arriver dans son sein deux enfans d’Haïti, qui en avaient été expatriés : François Garbage, ancien secrétaire et aide de camp de Montbrun, et Quayer Larivière, ancien chef d’escadron au Fort-Liberté, né au Dondon. Accueillis tous deux avec un empressement bienveillant par Pétion, Garbage devint l’un de ses principaux secrétaires, et Quayer Larivière reçut le commandement d’un escadron des chasseurs de la garde du gouvernement, qui prenait alors de l’accroissement. Ces deux hommes figurèrent d’une manière remarquable par la suite, dans les affaires du pays.[28]

  1. Bulletin officiel du Port-au-Prince, du 18 juin, Nª 1er.
  2. Ce dépôt des trois corps du Nord consistait en des transfuges venus successivement au Port-au-Prince, surtout au retour de Bergerac Trichet de la Sourde.
  3. Le président avait prévu que l’Artibonite pouvait être débordée, et il avait fait apporter des câbles pour tenter son passage. Nos moyens, sous ce rapport, étaient pour ainsi dire insignifians.
  4. Moreau de Saint-Méry dit : « Si l’on veut aller du Mirebalais à la Petite-Rivière, l’on traverse l’Artibonite à environ une demi-lieue du bourg, ce qui n’est rien moins qu’aisé. — Depuis le bourg du Mirebalais jusqu’à la limite des Verrettes, il y a un grand nombre de gués dans la rivière de l’Artibonite ; mais la raideur des écores el les contours des mornets empêchent d’en profiter. » Pages 233 et 234 du 2º volume.
  5. Elle eut lieu le 31 mai.
  6. En l’absence du président, Caneaux, commandant de la place, improvisa un grand bal chez lui, pour fêter cet événement. Les habitans du Port-au-Prince étaient dans la joie ; ils croyaient que la flotte du Nord allait être anéantie.
  7. Ni Panayoty ni les autres ne parvinrent à ces grades sous Pétion. Dans le même temps, Christophe avait déjà nommé un contre-amiral, son fidèle Bastien.
  8. Ce fut a cette époque que Lamarre adressa une lettre à Borgella, commençant ainsi : « Dans une autre circonstance, tu m’écrivis : Aux armes, mon cher Lamarre ! et je répondis à ton appel. Aujourd’hui, à mon tour, je te dis : Aux armes, mon cher Borgella ! Viens au secours de l’armée expéditionnaire avec ta demi-brigade. J’en demande une tout entière au président, etc. »

    À cet appel, Borgella écrivit à Pétion, en lui envoyant la lettre de Lamarre et sollicitant avec instance la faveur d’aller au Môle avec la 15e, ou seul de sa personne. Pétion ne fit aucune réponse à sa lettre : la 15e et son brave colonel étaient trop nécessaires à Jérémie, pour la situation militaire et politique ; on va le reconnaître. La lettre de Lamarre à Borgella fui écrite par Hérard Dumesle, et probablement aussi celle à Pétion.

  9. Bulletin officiel du samedi 5 août, Nº 8.
  10. En 1839, dans une conversation que j’eus avec le général Bonnet, sur le système économique du pays, parlant de la situation des grandes propriétés rurales, comme je lui disais qu’elle était le résultat de la distribution des terres par Pétion, de l’ardeur que mettaient les campagnards à acquérir de petites propriétés, causes de stabilité sociale, selon moi, il me dit qu’il avait combattu ce projet en décembre 1809, prévoyant ce résultat ; que ce fut une faute de la part de Pétion ; qu’il fallait s’en tenir au système du sénat dont il avait été le promoteur, dans la loi de 1807 sur la police des campagnes.

    Ce système était aristocratique, dans les idées de l’ancien régime : celui de Pétion était démocratique, dans les idées nouvelles ; ce chef était un républicain sincère. Les idées et les vues de Bonnet avaient certainement leur valeur, au point de vue de la grande production ; mais elles n’étaient plus praticables, pas aussi justes que celles de Pétion : je le pense ainsi.

  11. Dans ses Mémoires publiés en 1843, à Kingston, en confirmant ce que j’ai su du général Bonnet lui-même, — qu’il fut opposé aux dons nationaux, — B. Inginac prétend que ce fut sur sa propre proposition que Pétion les délivra. Je ne puis réfuter cette assertion par aucun document ; mais je crois difficilement que le chef qui, moins d’un mois après son élection, avait proposé la vente des habitations, ne serait pas encore celui qui conçut l’idée des concessions de terre, surtout lorsqu’il avait sous les yeux, le plan du partage des terres, proclamé par Polvérel sous les ordres de qui il avait servi, tandis qu’Inginac était alors avec les Anglais.

    Pour appuyer son assertion, Inginac assure que « l’État manquait de ressources et que les défenseurs de la patrie montraient du découragement.  » Or, à cette époque, Bonnet fournissait à tous les besoins du Môle et de la marine : ces deux services l’emportaient sur les autres, et l’on sait que les troupes de la République ont toujours été d’une abnégation admirable, surtout sous Pétion : d’ailleurs, cette distribution de terres n’était qu’en faveur des invalides, des militaires en non-activité.

  12. Les fonctions sénatoriales, de Manigat ayant cessé, il devint garde-magasin du fisc au Port-au-Prince. On y vendait en détail et en gros, le sel et le tabac. Les anciens débitans de ces denrées se plaignirent de cette mesure fiscale qui leur enlevait leur profit ; ils persuadèrent les consommateurs que le fisc vendait plus cher qu’eux-mêmes.

    Déjà on se plaignait que le secrétaire d’État donnait la préférence, pour des fournitures faites à l’État, à son beau-frère Péan, qui était commerçant en gros ; on l’accusa d’être son associé. Péan avait aussi une, quinzaine de cabrouets qui faisaient concurrence aux autres entrepreneurs des charrois de l’État : de là de nouvelles plaintes contre le secrétaire d’État. Enfin, les gros fermiers des biens du domaine, qu’il contraignait au payement de leurs fermes ; les débiteurs en général ; les commerçans qui étaient forcés de payer les droits, en numéraire : tous unirent leurs clameurs contre lui.

  13. Ces comptes ont été dressés par Inginac, chef du bureau des finances a la secrétairerie d'État : ils prouvent sa capacité incontestable.
  14. Espèce de manioc sauvage qui exige six jours de préparations successives, avant de pouvoir servir à la nourriture peu substantielle qu’elle procure et qui occasionne encore des gonflemens.
  15. Guillermin s’est trompé à cet égard. Juan Sanches fut nommé alcade de Cotuy, à l’âge de 17 ans, à cause de ses lumières pour cette localité et de sa sagesse précoce. Peu après il dut aller lui-même arrêter un brigand nommé Miguel Robles, qui dirigeait une bande de voleurs. Celui-ci s’enferma dans une caze et bien armé : à la voix de l’alcade qui lui disait de se rendre à discrétion, il en ouvrit la porte et déchargea son trabucco. Juan Sanches lui lâcha un coup de pistolet en pleine poitrine, qui retendit mort. C’est à partir de cette action que sa réputation de bravoure se fit dans l’Est.
  16. Monier, blanc français naturalisé Haïtien par Dessalines, était en 1809 commissaire du gouvernement près le tribunal civil du Port-au-Prince. En 1801, il habitait Cotuy et fut très-lié avec Juan Sanches : mais il ne pouvait exercer auprès de lui autant d’influence que Carabajal et A. Manaz. Le but actuel de Pétion fut néanmoins atteint : le commerce des bestiaux se rétablit entre les indigènes de l’Est et la République, par autorisation de Juan Sanches : ce dernier n’eût pu l’empêcher sans mécontenter la population. Il en fut de même pour l’Etat du Nord.
  17. Dès après sa démission acceptée à Jérémie par Pétion, Gérin conçut son projet. Il en parla à Borgella qui, de retour d’Aquin en juillet 1808 et se rendant à Jérémie, passa par l’Anse-à-Veau et l’y vit. Borgella lui conseilla de n’en rien faire ; il lui renouvela ses conseils à la fin de 1809. — Notes biographiques dictées par Borgella.
  18. Notes fournies par Bruno Piedeper, sur la conspiration de Gérin.
  19. Lhérisson fut accompagné dans cette mission par le lieutenant Lamothe Duthiers.
  20. Le colonel Henry s’empressa d’en donner connaissance au président, tandis que les autres s’en abstinrent encore, pour ne pas dénoncer Gérin. Fonctionnaires militaires, ils le devaient cependant ; mais on comprendra cette délicatesse de sentiment à l’égard d’un général qui avait rendu tant de services à son pays.
  21. La maison de Gérin était située en face de la place d’armes
  22. Notes fournies par Bruno Picdeper.
  23. Gérin avait deux sœurs aînées, femmes noires de la plus grande respectabilité, nommées Catherine et Sannite ; il chérissait ses sœurs autant qu’elles l’adoraient, on peut se servir de cette expression. Catherine eut le courage de coudre la tête de son infortuné frère au cou ; elle imbiba son mouchoir blanc de son sang et le conserva toute sa vie, en portant constamment le deuil. Habitant le Port-au-Prince, elle ne cacha à personne sa haine ou plutôt sa rancune contre Pétion, qui le savait et la respecta toujours. Le 20 mars 1818, en apprenant la mort de Pétion, elle se rendit à l’église ; et la, elle mêla ses larmes à celles du peuple, ne pouvant comprendre, dit-elle à ma mère qui était son amie, la profonde sensibilité qu’elle éprouvait. La divine Religion avait versé ses grâces dans son bon cœur.
  24. On peut se rappeler que, quoique élu membre de l’assemblée constituante de 1806, Gérin ne prit point part à ses travaux ; et qu’après, il blâma son œuvre en s’adressant à Bonnet et à d’autres de ses membres.
  25. Le 27 janvier, le général Wagnac, dont les sentimens furent toujours honorables, envoya un officier porteur d’une lettre au président, par laquelle il le pria de considérer les anciens services de Thomas Durocher, qui n’était qu’égaré. Pétion y eut égard comme à ceux de Bergerac Trichet.
  26. Lamothe Duthiers quitta le pays peu après l’affaire de Gérin ; il resta plusieurs années à l’étranger et revint sous l’administration de Boyer, qui le nomma trésorier à Santo-Domingo.
  27. Par sa lettre du 31 mars, le général Francisque fit savoir au président, que Borgella avait pris les mesures les plus convenables, pendant l’intérim, pour calmer l’effervescence qui s’était manifestée parmi les Éclaireurs. Il disait en outre, qu’il croyait prudent de ne pas punir ceux qui en étaient les meneurs ; que ces dispositions fâcheuses avaient empêché la soumission de Jason Domingon avec une bande de 400 insurgés.
  28. Garbage, déporté en 1803 par les Français, fut fait prisonnier par les Anglais. Il est probable qu’il revenait d’Angleterre ou des États-Unis. — Quayer Larivière était dans l’île de Corse d’où il se sauva sur un navire anglais qui allait à Constantinople ; de la il alla à Cadix où il vit Jean-François dans la plus affreuse misère. De Cadix, il se rendit à Londres où la maison Stanisford et Blund, qui faisait beaucoup d’affaires avec la place du Port-au-Prince, lui donna des facilités pour y passer sur un de ses navires.