Ouvrir le menu principal

chapitre iii.


Divers combats livrés par Toussaint Louverture, aux Anglais et aux Espagnols. — Conspirations des hommes de couleur à Saint-Marc, à l’Arcahaie et au Port-au-Prince. — Mort de Blanc Cazenave. — Mort de Brisbane. — Arrivée de la corvette la Musette au Cap. — Lettre de Villatte à Laveaux. — Rigaud et Bauvais contre les Anglais, au Port-au-Prince. — Mort de Markhams. — Toussaint Louverture contre Saint-Marc. — Adresse de Jean-François aux noirs, et réponse de Toussaint Louverture. — Origine de la jalousie entre Toussaint Louverture et Villatte. — Blanchet aîné aux Cayes. — Organisation des troupes par Toussaint Louverture. — Prises et reprises du Mirebalais, par Toussaint Louverture et les Anglais. — Dernière tentative de Jean François contre le Dondon — Lettre de Renaud Desruisseaux à Toussaint Louverture, sur celle de Victor Hugues à Rigaud et Bauvais.


L’année 1795 commença par de nouvelles opérations militaires de la part de T. Louverture. Du 1er au 7 janvier, cet homme infatigable entreprit de chasser définitivement du territoire du Nord, Jean François et ses bandes qui y reparaissaient toujours. Après avoir obtenu contre lui des succès qui le refoulèrent près des limites des parties française et espagnole, T. Louverture se vit contraint à son tour par son ennemi, de revenir sur sa ligne de la Marmelade. Abandonnant aussitôt à Moïse et à ses autres officiers supérieurs le soin de garder cette ligne, il se porta sur celle de l’Artibonite.

Sur la fin de janvier, les hommes de couleur de Saint-Marc, maltraités par les colons et les Anglais, peut-être excités par les intelligences de T. Louverture et de Morin, tentèrent une conspiration dont le but était d’arrêter le major Brisbane et de livrer Saint-Marc à la République française. Mais, découverts dans leur projet, ils furent arrêtés. Brisbane se disposait à les envoyer à la Jamaïque sur des pontons, lorsque les colons et les émigrés s’y opposèrent et en égorgèrent environ une cinquantaine : c’est ce qu’écrivit T. Louverture à Laveaux, le 25 janvier.

À peu près dans le même temps, à l’Arcahaie et au Port-au-Prince, les hommes de couleur essayèrent aussi de conspirer en faveur de la France. Les mauvais traitemens des colons leur faisaient repentir de l’avoir trahie. Ils y furent également traqués et fusillés. Lapointe s’acharna contre ceux de l’Arcahaie où il commandait : il en fît égorger une trentaine là même, et poursuivant, par réflexion sans doute, ceux qu’il envoyait au Port-au-Prince, il fut de sa personne les assassiner à bord d’un bâtiment où ils avaient été embarqués ; de ce nombre étaient deux frères Leroux. Ce mulâtre cruel agissait du reste avec autant de barbarie, contre les blancs et les noirs qui lui déplaisaient ou contrariaient ses volontés.

De son côté, T. Louverture fît à peu près alors ce que faisait Lapointe, mais à l’égard d’un seul homme de couleur, Blanc-Cazenave. Cet officier était son premier lieutenant dans l’Artibonite : brave militaire depuis longtemps soumis à ses ordres, même avant sa soumission à Laveaux, il l’aidait avec fidélité et dévouement à obtenir ses succès contre les Anglais. Mais, privé d’éducation, Blanc Cazenave avait la rudesse d’un esprit inculte, le despotisme et la violence qui en naissent souvent, surtout dans le métier des armes. T. Louverture lui avait envoyé des munitions, comme aux autres officiers ; et en ayant encore demandé à ce général, de même que ses autres camarades, le 18 janvier ce dernier leur écrivit à tous, se plaignant amèrement de ces demandes réitérées ; il n’avait pas lui-même beaucoup de poudre en ce moment-là : il reprocha surtout à Blanc Cazenave d’en faire un mauvais usage, de vendre sans doute cette poudre, puisqu’il en demandait. Il est probable que la contrariété qu’éprouvait T. Louverture, le porta seule à imputer une telle chose à cet officier.

Quoi qu’il en soit, Blanc Cazenave, ayant encore vu venir sur les lieux un autre officier, envoyé par son général, et chargé de dire à lui et à ses camarades des choses désagréables, ne pouvant plus se contenir, il exhala son indignation. Le rapport en fut fait à T. Louverture : celui-ci voulait l’arrêter, mais sachant qu’il était courageux et fort aimé de sa troupe ; que les autres officiers, entre autres Guy et Christophe Mornet, étaient sourdement mécontens aussi, il s’y prit avec toute la ruse qui étaitdans son caractère hypocrite. T. Louverture manda donc ces divers officiers l’un après l’autre, leur donna des ordres pour le service, en dissimulant son intention réelle. Il était aux Gonaïves. Ces officiers étant retournés à leurs postes, Blanc Cazenave fut mandé à son tour : cette circonstance était propre à ne lui inspirer aucune crainte ; d’ailleurs il ne s’imaginait pas que quelques paroles proférées dans son emportement dussent être un motif pour son arrestation. Elle eut lieu cependant, dès qu’il arriva auprès de T. Louverture qui le fît mettre en prison. Des dénonciations vinrent de toutes parts signaler cet officier, comme excitant les cultivateurs au désordre et à la fainéantise, leur ayant dit que Laveaux et T. Louverture voulaient rétablir l’esclavage, etc. Venues après coup, ces dénonciations paraissent avoir été l’œuvre de T. Louverture lui-même. Cependant, suivant Laveaux, il aurait accusé Blanc Cazenave d’avoir dit publiquement qu’il tournerait ses armes contre la République, et d’avoir assassiné 40 noirs dans divers accès de colère : deux crimes énormes aux yeux du gouverneur général, toujours disposé à ne rencontrer que de la perfidie dans les mulâtres.

Quoi qu’il en soit, T. Louverture quitta les Gonaïves aussitôt, pour se porter sur la ligne de l’Àrtibonite. Blanc Cazenave avait été arrêté le 30 janvier : le 6 février, T. Louverture annonça sa mort à Laveaux, en ces termes :

« Blanc Cazenave, pendant sa détention, a été vivement atteint d’une colère bilieuse qui avait toutes les apparences d’une rage effrénée ; il en a été étouffé. Requiescat in pace. Il est hors de ce monde ; nous en dece vons à Dieu des actions de grâces. Pour moi, général, en le faisant arrêter, je n’ai fait que mon devoir. Toujours, je saisirai avec zèle l’occasion de servir la patrie ; je combattrai sans cesse les ennemis intérieurs et extérieurs. Cette mort de Blanc Cazenave a anéanti contre lui toute espèce de procédure, attendu que de son crime, il n’y a point de complices ni de participes. Vernet ne m’ayant pas encore fait passer le procès-verbal de sa mort, je lui écris de vous l’envoyer. »

Vernet commandait alors la place des Gonaïves. Cet homme de couleur devint l’époux d’une nièce de T. Louverture.

Cette colère bilieuse, semblable à une rage effrénée, qui étouffa le malheureux Blanc Cazenave dans la prison des Gonaïves, rappelle assez bien ce proverbe : Quand on veut noyer son chien, on dit qu’il a la rage. Mêlant toujours quelque chose de la religion dans ses paroles, T. Louverture, en récitant, en chantant le Requiem, trahit aussitôt la joie que lui occasionnait la mort de cet officier : il en rendit grâces à Dieu !… Hélas ! il ne se doutait pas alors qu’un jour viendrait où, appelé lui-même avec une ruse égale à la sienne, arrêté et garotté, il serait embarqué dans cette même ville des Gonaïves pour aller mourir dans un cachot, sur de la paille ; et qu’après sa mort douloureuse, on dirait aussi de lui, avec la même insensibilité : Ce vieux nègre est mort de froid.

Nous ne trouvons rien dans nos documens, qui dénote que T. Louverture soupçonnait Blanc Cazenave d’être un partisan de Villatte. En énumérant à Laveaux, par une lettre du 31 janvier, les divers motifs qu’il donna pour son arrestation, il n’insinua rien à ce sujet. Cependant, il parlait à cœur ouvert à Laveaux !


Dans les premiers jours de février, au moment de la mort de cet officier qui guerroyait si bien contre les Anglais, le major Brisbane sortit de Saint-Marc pour diriger une attaque générale contre les républicains, sur toute la ligne de l’Artibonite. Il était secondé par le colonel Dessources, français au service de la Grande-Bretagne, et par Lapointe appelé de l’Arcahaie dans le même but : ces deux derniers avaient chacun un régiment sous leurs ordres. Si l’attaque fut vive de la part des l’Anglais, les répupublicains, guidés par T. Louverture, leur firent la résistance la plus vigoureuse : Christophe Mornet, noir ancien libre, se distingua par sa valeur. Brisbane et Dessources ayant été blessés, le premier dangereusement, les Anglais furent repoussés de toutes parts, excepté du bourg des Vérettes dont ils s’étaient emparés, et qu’ils avaient bien fortifié. Brisbane mourut à Saint-Marc : c’était un officier d’une grande bravoure.

Dans un de ces combats, un émigré français nommé Chadirac, fut fait prisonnier par T. Louverture qui l’envoya à Laveaux. Celui-ci le fît fusiller au Port-de-Paix. T. Louverture, peu après, fît lui-même fusiller des noirs qui ourdissaient un complot dans le camp de Moïse, pour se joindre aux Espagnols. Il y avait certainement une différence entre ces deux cas ; mais dès lors, T. Louverture évitait de mettre la même sévérité envers les Français traîtres à leur patrie, que Rigaud avait mise à Léogane. C’est à Laveaux qu’il réservait ces rigueurs. Il y avait en cela une grande adresse de sa part.


Le 16 février, la corvette la Musette, commandée par le capitaine Desagenaux, entra au Cap, venant de Brest, avec 30 barils de poudre, 6000 cartouches d’infanterie, 1000 lames de sabres, 1000 fusils et des exemplaires du décret du 4 février 1794, sur la liberté générale. Le comité de salut public estimait que cette loi était, dans les circonstances, une espèce d’armes pour la population de Saint-Domingue. C’était dire aux noirs déclarés libres, que la France n’entendait pas revenir sur la liberté générale. Laveaux prétend en avoir envoyé 50 exemplaires à la municipalité du Cap pour le faire publier, parce que jusque-là on avait négligé cette publication. Cependant, l’année précédente le capitaine Chambon lui avait envoyé ce décret, en l’engageant à lui donner publicité. Cette assertion de sa part nous paraît une insinuation, et contre la municipalité et contre Villatte.

Le 9 avril, la Musette reprit la mer, ayant à son bord le chef de bataillon Bedos, chargé de dépêches du gouverneur général pour le ministre de la marine. Depuis l’apparition de la corvette l’Espérance à Jacmel, en juin 1794, c’était le premier navire de guerre français qui fût venu dans la colonie.


Nous trouvons parmi nos documens une lettre de Villatte à Laveaux, du 22 février, qui nous met sur la voie de ce qui existait entre eux, et de ce qui est survenu par la suite. La voici :

J’ai réclamé l’amitié que tu m’as manifestée dans tes lettres et tes discours, pour obtenir une réponse de toi, et je n’en suis pas plus avancé. Ce silence obstiné, et ce qui m’est rapporté de toutes parts, me donneraient lieu d’en douter ; car les paroles ne sont rien pour moi ; ce sont les actions. Je le l’ai déjà dit : je ne suis point fin, je ne suis point homme de cabinet ; mais je suis bien l’homme de la révolution, par goût et par principes. Je vais rondement en besogne, et quand je me trompe, je suis de bonne foi : cependant, avec mon gros bon sens, je sais démêler la vérité.

Je sais que Moreau est très-exact à t’envoyer le mouvement du port, et que beaucoup d’autres, anticipant sur mes droits, te rendent compte de tout ce qui se passe ici : ce qui pourrait me dispenser de t’en rendre ; mais je serai toujours exact à mon devoir envers toi.

Permets-moi de te dire que tu en as un aussi à remplir envers moi : c’est de répondre à tous les points de ma correspondance, soit que tu approuves ou que tu improuves mes actions : cela ne doit pas être pénible pour toi, puisque je lis dans une de tes lettres que j’ai sous les yeux, que tu m’as adopté pour ton fils, et que tu me portes dans ton cœur. Plaise à Dieu que tu n’y portes pas des individus qui neveulent pas le bien autant que moi !


Cette lettre de Villatte était daus le style républicain de l’époque. Les militaires surtout se tutoyaient : Laveaux lui-même employait cette formule avec les autres officiers. Cependant, nous remarquons que dans ses lettres au gouverneur général, T. Louverture disait vous. Son républicanisme était réservé.

La franchise toute militaire de Villatte paraît dans sa lettre. Il était subordonné à Laveaux ; il commandait une grande ville et ses dépendances ; il rendait exactement compte au gouverneur général de ses opérations ; il lui demande ses ordres, et celui-ci ne répond à rien. N’a-t-il pas raison de se plaindre à lui-même de ce silence obstiné, lorsqu’il sait que Laveaux entretient une correspondance suivie avec des inférieurs qui lui rendent compte de tout ce qui se passe au Cap ? Etait-ce là le devoir d’un chef supérieur ? Quelles pouvaient être ses raisons ? Il va nous les apprendre.

« Depuis longtemps, dit-il, Villatte et ses amis ourdissaient des intrigues contre moi, d’accord avec la municipalité. On courait des bruits sur moi, en disant que je voulais passer aux Anglais avec Pageot, etc. »

Pauvres motifs ! car à son voyage récent au Cap, il a dit lui-même que Villatte était en mésintelligence avec la municipalité : comment alors se seraient-ils entendus depuis longtemps pour le calomnier ?

Ces préventions n’ont fait que s’enraciner de plus en plus dans son esprit. En effet, en parlant de son retour au Port-de-Paix, il dit : « qu’à la date du 9 janvier, il fut averti que le mulâtre Chevalier, commandant à Terre-Neuve, devait ouvrir chez lui une réunion de chefs militaires des paroisses, à l’effet de former une assemblée coloniale ; qu’il en avisa T. Louverture qui lui répondit de se tenir tranquille, que le coup venait du Cap. » Quelles que fussent les intrigues existantes au Cap, il n’y a nulle apparence que Chevalier ni aucun des autres chefs militaires, à cette époque, voulussent créer une asseméble coloniale, autorité purement civile, tandis que tous se trouvaient incessamment en lutte avec les municipalités, par rapport à l’autorité despotique qu’ils exerçaient dans les paroisses. N’est-ce pas un désir naturel et inhérent au pouvoir militaire, de vouloir toujours absorber toute autorité ? Laveaux lui-même, voulait-il une autorité civile à côté de la sienne ? Dès qu’il eut reconnu ou cru que de telles intrigues, existaient au Cap, pourquoi ne s’y rendit-il pas de nouveau pour les déjouer ?

Dans le courant du mois de mars, Rigaud et Bauvais ayant réuni leurs forces, marchèrent ensemble dans le but d’attaquer le Port-au-Prince. Arrivés à Marliany, lieu où la grande route passe près du rivage de la mer, ils trouvèrent un vaisseau et un brig anglais qui s’y étaient embossés et dont le feu empêchait l’armée d’avancer. Dans la nuit, Pétion plaça sur un monticule, des canons dont les coups bien dirigés contraignirent ces deux bâtimens à se retirer. L’armée put ainsi aller en avant : elle s’arrêta au carrefour de l’habitation Trutier. Le quartier-général se trouvait dans la maison principale, de cette propriété.

Les Anglais, sortis du Port-au-Prince, le 26 mars, vinrent l’y attaquer en surprenant le camp ; il y avait 1000 hommes sous les ordres du lieutenant-colonel Markhams. Dans ce premier moment de surprise, les assaillans obtinrent le plus grand succès. Mais bientôt Rigaud et Bauvais, aidés de l’artillerie de Pétion, rétablirent le combat et chassèrent les Anglais. Markhams fut tué dans cette action. Joseph Cazeau, noir ancien libre, qui avait pris parti avec les Anglais, périt aussi dans cette journée.

Les deux chefs républicains, dans un sentiment tout chevaleresque, firent proposer au général Horneck qui commandait le Port-au-Prince, de lui rendre le corps de Markhams. Cette proposition, agréée comme un témoignage de la justice rendue par les vainqueurs au courage de cet officier, les porta à faire accompagner ce cadavre avec toute la pompe militaire, jusqu’aux portes de la ville où il fut reçu.

Après cette victoire, l’armée républicaine entreprit le siége du fort Bizoton, par des batteries de canons et de mortiers placés sur les éminences voisines. Ce siége dura cinquante-cinq jours, pendant lesquels des actions d’éclat eurent lieu des deux côtés[1]. Au bout de ce temps, il fut levé, et l’armëe républicaine retourna à Léogane.

Cette retraite se fît sur l’observation adressée par Laveaux à Rigaud, de l’impossibilité de conserver le fort Bizoton, dans le cas même où il aurait été pris, puisque les républicains n’avaient plus de poudre, et qu’ils en avaient demandé à Laveaux qui ne put leur en envoyer. En outre, sur la demande de Rigaud, le gouverneur général avait donné l’ordre à T. Louverture d’attaquer Saint-Marc, pour faire diversion aux forces anglaises ; et après divers assauts donnés infructueusement à cette ville, les 25, 26 et 27 juin, ce général avait été contraint d’y renoncer et de lever le siége de cette ville[2]


Le 11 juin, Jean François fît une adresse aux noirs du Dondon pour les engager à se réunir à lui. Il leur disait : que c’était en vain qu’ils se croyaient libres ; que la République française n’avait pas le droit de leur donner la liberté, sans payer préalablement une indemnité à leurs maîtres ; que si la paix avait lieu en Europe, la France enverrait des escadres et des troupes à Saint-Dominque pour rétablir l’esclavage, à moins qu’elle n’eût assez de moyens pour indemniser les maîtres ; que le rétablissement de la monarchie en France aurait le même résultat, parce que la France avait besoin de Saint-Domingue pour son commerce et ses manufactures, et que l’esclavage seul pouvait donner la possibilité de satisfaire à ce besoin, etc. Son adresse se terminait, en engageant les noirs à se soumettre à l’Espagne qui les rendrait réellement libres, qui les entretiendrait : enfin, il leur accordait une amnistie durant deux mois.

Certainement, de telles pensées n’étaient pas sorties du cerveau de Jean François ; les Espagnols et les émigrés ou colons français seuls pouvaient les concevoir et employer cet homme, pour les transmettre aux noirs de la partie française. Néanmoins, il est curieux de voir comment ces prévisions se sont réalisées par la suite. Nous aurons bientôt occasion de prouver que déjà, dans la même année 1795, ces idées se propageaient en France.

Deux jours après cette adresse, T. Louverture y fît une réponse où il qualifiait son ancien collègue, de vil esclave des rois, en lui reprochant la vente de ses frères aux Espagnols, pour être envoyés dans leurs mines du Mexique.


C’est à cette époque, au mois de juin 1795, que nous paraît commencer la jalousie entre T. Louverture et Villatte ; et voici à quelle occasion.

Il paraît que le premier, afin d’empêcher les vols de cafés qui se commettaient au préjudice des propriétaires des montagnes situées entre les Gonaïves et le Cap, avait défendu à ces mêmes propriétaires comme aux cultivateurs, de porter leurs produits au Cap, en exigeant d’eux devenir les vendre aux Gonaïves où, d’ailleurs, T. Louverture cherchait à attirer les navires des États-Unis pour en recevoir de la poudre. Par cette décision, le Cap ne se trouvait plus alimenté dans son commerce, les autres lieux de l’intérieur où se récolte le café étant infestés journellement par les gens de Jean François. De là, des observations à ce sujet adressées par Villatte à Laveaux, qui s’empressa de les transmettre à T. Louverture comme des plaintes formées par Villatte : c’était pour les diviser T. Louverture lui répondit en ces termes :

« Si Villatte eût été un de mes véritables frères, il m’eût aussi donné connaissance des propos qu’on lui tenait contre moi. Malgré que mes frères du Cap agissent de la sorte envers moi, je n’ai rien à dire d’eux, je les regarde toujours comme frères et amis. Avec la grâce de Dieu, le temps nous fera connaître le juste. » Cette lettre est du 17 juin.

Ne dirait-on pas, à la douceur de ses termes, que tout est à peu près oublié ?

Mais le 18, T. Louverture, à son tour, écrit à Laveaux contre le commandant Joseph Flaville, noir, agent du Cap, dit-il, qui se laisse égarer par les conseils du Cap, en ajoutant qu’il l’avait dénoncé à Villatte et à Pierre Michel.

Le 26 juin, Joseph Flaville, informé de sa plainte, écrit lui-même à T. Louverture et lui avoue qu’il se reconnaît le tort de ne l’avoir pas informé que lui, Flaville, était entièrement sous les ordres de Villatte ; mais qu’il prie T. Louverture d’oublier le passé. Il le tutoyait en républicain.

Le 1 er juillet, T. Louverture lui répond qu’il est très-satisfait de savoir qu’il est sous les ordres de Villatte, et qu’il aurait dû l’en informer et non pas lui rendre incessamment compte de ses opérations ; mais, cependant, qu’il doit lui remettre toutes les troupes que lui, T. Louverture, avait placées sous les ordres de Flaville. Nous remarquons que dans cette lettre, écrite avec dignité, T. Louverture ne le tutoie pas.

Quelques jours après, il insista auprès de Laveaux pour contraindre J. Flaville à lui rendre les troupes et les postes qu’il lui avait confiés, étant dans son cordon de l’Ouest.

Enfin, le 16 septembre, T. Louverture revint à la charge auprès de Laveaux, au sujet de Joseph Flaville. Selon lui, cet officier était sous ses ordres quand il combattait sous les Espagnols, pour la cause de la liberté ; Flaville l’abandonna pour aller se soumettre aux commissaires civils (qui, sans doute, combattaient pour la cause de Dieu et des Rois) ; qu’il abandonna ces derniers pour rejoindre Jean François ; qu’il abandonna Jean François pour revenir, comme l’Enfant prodigue, auprès de T. Louverture qui, en adoptant le parti républicain, le plaça au Morne Anglais, près du Cap. Joseph Flaville, enfin, par pusillanimité, n’a pas marché contre l’ennemi ; il est allé se placer sous les ordres de Villatte, mon camarade, dit-il, qui l’a accueilli sans m’en rien dire : je ne puis passer ce trait d’insubordination, pour l’exemple.

Un mois après, le 22 octobre, T. Louverture écrivit encore à Laveaux au sujet de Joseph Flaville à qui Maurepas imputait dès propos tenus à l’Acul, contre le travail ; T. Louverture insistant, Flaville est relevé de son poste et envoyé définitivement au Cap. Mais là-même, loin de lui échapper, cet homme inconséquent devint peu après un agent secret pour T. Louverture.

Si nous avons cité ces différentes lettres, si nous sommes entrés dans tous ces petits détails, c’est qu’il nous a paru important de constater à quelle cause on peut attribuer le commencement, l’origine de la division survenue entre T. Louverture et Villatte. C’est, comme il est évident, à la jalousie du pouvoir, et non à aucune pensée, aucune différence de couleur entre eux. Si Rigaud, en arrêtant Montbrun, a pu se laisser influencer par l’idée de se débarrasser, dans l’Ouest, d’un concurrent plus redoutable à son pouvoir que Bauvais (et certes sans aucune pensée de couleur) pourquoi n’en serait-il pas de même entre T. Louverture et Villatte, de quelque côté que soit venu le premier tort ? Que les préventions et les rancunes de Laveaux, d’abord, contre Villatte et les hommes de couleur en général, que celles de Sonthonax ensuite, aient saisi l’occasion pour tâcher de faire naître une distinction de couleur dans la colonie entre les noirs et les mulâtres, toujours est-il qu’on peut reconnaître que de la part de ces derniers, il n’en était pas question. Quand des blancs se divisent entre eux à propos du pouvoir, on ne peut certainement pas attribuer de telles querelles à la couleur des hommes : Garran a constaté cette jalousie du pouvoir entre Sonthonax et Polvérel, pendant leur mission à Saint-Domingue. Les noirs entre eux peuvent être jaloux les uns des autres par les mêmes causes, les mulâtres également ; tous les hommes, quels qu’ils soient, étant sujets à l’ambition, à ce désir ardent du commandement, ils peuvent tous se diviser par ce motif.

Nous nous bornons, pour le moment, à constater aussi une chose de la part de T. Louverture : c’est qu’il joignait à la persévérance dans ses idées, une volonté, une énergie de résolution peu commune ; il fallait qu’on lui cédât toujours. L’idée qu’il se faisait de son pouvoir, de son autorité, n’admettait aucune transaction ni avec les hommes, ni avec les choses : sur ce point, nous avons présenté sa conduite sous les Espagnols, au moment où il a passé au service de la République française ; depuis qu’il y est, la première occasion qui s’offre à une pareille observation, est sa conduite envers son brave lieutenant Blanc Cazenave ; d’autres observations s’offriront encore, jusqu’à ce que nous arrivions à la mort de son cher neveu Moïse.


Comme nous nous efforçons de suivre, autant que possible, l’ordre chronologique dans la narration des faits, nous en plaçons un ici, pour donner une idée de la manière dont concevait aussi l’exercice du pouvoir, un homme de couleur qui, par la suite, a joué un rôle important dans la politique de notre pays. C’est de Blanchet aîné qu’il s’agit.

On a vu dans le deuxième livre de cet ouvrage, qu’en quittant les Cayes pour revenir au Port-au-Prince, en avril 1794, Polvérel l’avait nommé délégué de la commission civile pour la province du Sud. Quoique les deux commissaires civils fussent partis accusés et prisonniers, Blanchet aîné, si éclairé d’ailleurs, n’avait pas considéré que sa délégation était anéantie par ce fait ; il l’avait retenue, malgré sa nullité. Or, quelques membres du conseil supérieur créé par Polvérel et Sonthonax au Port-au-Prince, pour les provinces de l’Ouest et du Sud, s’étant réfugiés aux Cayes depuis la prise de cette première ville par les Anglais, crurent à la possibilité d’y siéger pour administrer la justice. Un blanc nommé Domergue en était le président, et Pinchinat le commissaire du pouvoir exécutif. Blanchet aîné s’opposa à la tenue du conseil supérieur, en sa qualité de délégué civil ; cette opposition occasionna une altercation entre lui et Domergue, et notre délégué fit tout bonnement mettre en prison le magistrat. Domergue et Pinchinat s’en plaignirent au gouverneur général Laveaux, en lui demandant de vouloir bien désigner, nommer des membres pour remplacer ceux qui étaient restés au Port-au-Prince. Mais Laveaux n’en fit rien. Il n’existait plus de conseil supérieur de justice au Cap ; il n’était pas juste d’en établir un aux Cayes.

Quand nous considérons les lumières qui distinguaient Blanchet aîné, nous sommes porté à croire que Rigaud n’a pas été étranger à l’acte despotique de cet homme. Rigaud ne devait pas, plus que Laveaux, vouloir d’une cour de justice. Quoiqu’il en soit, ce fait de Blanchet aîné, sans pouvoir réel, sert à prouver que tous les hommes se ressemblent, quand il s’agit d’une autorité qu’ils croient devoir exercer. Ainsi, T. Louverture, dont nous venons de parler, n’était pas le seul dans la colonie qui fût jaloux de son pouvoir et de celui des autres. Villatte, comme lui, a pu avoir de pareils sentimens. Tous les chefs militaires de cette époque, à peu près comme toujours, revendiquaient l’omnipotence de l’autorité.

Dans le même temps, T. Louverture fit sentir à Laveaux la nécessité d’une organisation dans les troupes placées sous son commandement. Jusque-là, elles formaient de simples bataillons, des compagnies détachées, sans liaison. La valeur dont certains officiers donnaient des preuves réitérées sur le champ de bataille, nécessitait aussi des récompenses militaires : les grades en étaient la plus précieuse. Aussi bien, on ne fait pas une guerre continuelle sans organisation de troupes. Déjà, au Cap, existaient trois régimens organisés : le premier sous les ordres d’un blanc nommé Rodrigue ; le deuxième sous ceux de Pierre Michel ; le troisième sous ceux de B. Léveillé, deux colonels noirs. Ces trois corps désignés sous les nos 1 er, 2e et 3e, étaient sous les ordres immédiats de Villatte, colonel lui-même. Une question était à résoudre alors : fallait-il donner aux quatre régimens dont T. Louverture demandait l’organisation, des numéros qui suivissent l’ordre commencé au Cap ? Commandant en chef le cordon de l’Ouest, plus important que le commandement déféré à Villatte, T. Louverture, qui avait le titre et le rang de général lorsqu’il fit sa soumission, ne pouvait pas déchoir : en créant ces quatre corps, il leur donna les nos 1er, 2e, 3e et 4e ; mais il demanda à Laveaux le commandement du 1er : c’était se donner l’apparence d’une grande modestie. Laveaux consentit à ce qu’il n’aurait pu empêcher. L’organisation se compléta par l’instruction militaire que T. Louverture fit donner à ses soldats, par des soldats européens du régiment de Dillon qu’il avait faits prisonniers. Ces troupes arrivèrent bientôt à un maniement parfait de leurs armes. Quant à la discipline, nous n’avons pas besoin de dire que sous un tel chef, elle ne pouvait être que très-régulière.

Cette organisation avait eu lieu vers le 25 juillet. Le 28, Christophe Mornet et Valleray, furent envoyés par T. Louverture prendre possession du bourg et du canton du Mirebalais, en en chassant les Espagnols qui se réfugièrent à Las Caobas. Ils y furent poursuivis, et Las Caobas tomba aussi au pouvoir de ce général. Il avait préalablement ménagé des intelligences avec les hommes de couleur du Mirebalais : ce sont eux qui facilitèrent l’entreprise de T. Louverture. Partout, ils se repentaient de leur trahison envers le drapeau français. Ce fait est constaté par T. Louverture lui-même, dans sa lettre à Laveaux, en date du 6 août : il lui dit « que le Mirebalais s’est rendu à lui au moyen des intelligences qu’il avait préparées, et il convient qu’il aurait été presque impossible de le soumettre par la force, tant son site est fortifié par la nature ; et nous ne devons sa possession qu’au retour de ses habitans à la mère-patrie. »

Selon son habitude, T. Louverture fît dresser procès-verbal, tant au Mirebalais qu’à Las Caobas, en faisant prêter serment aux habitans de rester fidèles.

Nous remarquons, en passant, qu’à la fin de sa lettre à Laveaux, comme il faisait déjà, il lui renouvelle ses vœux de bonne santé et des complimens affectueux pour les officiers de son état-major. Il y avait une grande différence entre cette formule récidivée, et le langage soldatesque de Villatte : de là naturellement de la part de Laveaux, une préférence aussi en faveur de celui qui employait les formes d’un attachement doucereux envers son supérieur.

Le 15 août, T. Louverture adressa une lettre au gouverneur général où il lui dit qu’il se ménage des intelligences à l’Arcahaie, et qu’il a reçu au Mirebalais une députation envoyée par Mamzelle, chef des nègres indépendans du Doko, qu’il tâchera de soumettre à son autorité. Il parle à Laveaux de la manière d’organiser les choses au Mirebalais et à la montagne des Grands-Bois, pour s’assurer de la soumission de ces cantons qui touchent à la plaine du Cul-de-Sac. Dans ses vues, il tend à resserrer la possession des Anglais dans cette partie. Le moyen pour Laveaux, qui reste paisiblement au Port-de-Paix, de ne pas subir l’influence de cet esprit organisateur, de cette intelligence remarquable, qui ne cèdent rien à une activité prodigieuse !

Toutefois, si T. Louverture comptait sur les manœuvres qu’il pratiquait à l’Arcahaie, il ne comptait pas sur l’habileté de Lapointe à les déjouer, avec son courage et son activité pour entreprendre des conquêtes hors du lieu où il commandait. Le Mirebalais était à peine soumis, que T. Louverture dut se porter, et sur la ligne de la Marmelade menacée par les Espagnols et Jean François, et sur celle de l’Artibonite menacée par les Anglais. Il secourut à temps, le colonel Moïse chargé de la défense de la première, et les ennemis furent repoussés de ce côté. Accouru aux Vérettes, il battit Dessources qui était sorti de Saint-Marc : là, il était secondé par la bravoure de Dessalines, de Clervaux, de Desrouleaux et de ses autres officiers, dont il rendit témoignage à Laveaux. « Les chevaux ( les cavaliers) que j’avais mis aux trousses des fuyards m’amènent à l’instant M. le chevalier de Quincarneau, major de la légion de Dessources. Je vais vous envoyer cet officier. » Il est sous-entendu que si le gouverneur général juge convenable de faire fusiller cet émigré français, ce sera à lui d’en répondre devant Dieu.

Nous venons de parler de Lapointe. À la fin d’août, après s’être ménagé aussi des intelligences avec Rebel, homme de couleur du Mirebalais, Lapointe partit de l’Arcahaie avec une colonne, en même temps que l’émigré vicomte de Bruges partait du Port-au-Prince, à la tête d’une autre. Ils se dirigèrent sur le Mirebalais qu’ils enlevèrent facilement. Le vicomte de Bruges y resta en qualité de commandant, et Rebel devint le chef de la milice royale. Ce fait se passa le 25 août, suivant Laveaux.

Le vicomte de Bruges s’occupa immédiatement de fortifier ce point déjà défendu par les localités. Il paraît qu’ayant obtenu des sommes considérables pour ces fortifications, il reçut avis que le général anglais A. Williamson allait y venir pour visiter ce bourg. À cette nouvelle, notre Vicomte, pour ne pas se trouver en défaut, fît sauter les ouvrages minimes qu’il avait élevés, et évacua la place sans avoir vu les républicains. T. Louverture, apprenant ce fait, envoya son frère Paul, connu aussi sous le nom de Louverture, qui s’en empara sans coup férir. Mais le général Williamson ordonna la reprise du lieu : ce qui s’opéra encore par Lapointe avec une colonne sortie de l’Arcahaie et une autre du Port-au-Prince. Paul Louverture n’était pas de taille à soutenir leur choc ; il s’enfuit. Le Mirebalais resta donc, pour le moment, au pouvoir des Anglais, Ce dernier fait se passa le 30 seprtembre.


Le 9 du même mois, T. Louverture se trouvant à Saint-Michel, écrivit à Laveaux, au sujet des lieux qui devaient être compris dans son commandement du cordon de l’Ouest. Sa lettre n’était qu’une réponse à celle que lui avait adressée Laveaux, après une réclamation de Villatte tendant à fixer les limites de leur commandement respectif. Nous remarquons que Laveaux envoya en communication à T. Louverture, la lettre de Villatte à ce sujet. Evidemment, ce gouverneur voulait diviser ces deux hommes ; car lui seul était compétent pour décider de la question, en assignant à chacun l’étendue du territoire qu’ils devaient commander. Incapable peut-être de rien décider sans l’aveu de T. Louverture, il se met à sa merci. Celui-ci, en employant dans sa réponse les formes les plus propres à dissimuler sa propre décision aux yeux du gouverneur, raisonne d’ailleurs parfaitement la situation des lieux et des choses ; et il n’insiste pas moins, pour faire sentir à son supérieur qu’il faut lui céder. Nous ne trouvons encore rien dans cette réponse, qui décèle une animosité personnelle du noir contre le mulâtre ; mais seulement la jalousie du pouvoir, de l’autorité entre eux.

Le 13 octobre, T. Louverture était rendu à la Marmelade, d’où il écrivit à Laveaux, qu’il s’y est porté pour déjouer des trames ourdies au Dondon, à Plaisance, et à la Marmelade même.

« J’ai lu et relu, dit-il, avec la plus scrupuleuse attention tous les bons conseils que vous voulez bien me donner. Je les reçois avec reconnaissance, comme un fils respectueux reçoit ceux de son père, pour les mettre à profit. Soyez sûr que je les ai profondément gravés dans mon cœur, et que je ne m’en écarterai jamais. Combien je vous aurai d’obligations, si mes travaux sont agréables et utiles à ma patrie ! C’est à vous que j’en serai redevable ; aussi pouvez-vous compter sur toute ma reconnaissance et sur une soumission sans réserve à tout ce que vous me prescrirez. — Il se répand partout, des bruits de paix avec l’Espagne. Faites-moi le plaisir de m’instruire au juste de qui en est. Je n’ajoute pas facilement foi à ce qui ne vient pas de vous. »

Le lendemain de la date de cette lettre, Jean François fit un dernier effort pour s’emparer des points où commandait son ancien collègue. Il agissait de concert avec Biassou, et leurs troupes montaient à 4000 hommes. Ils attaquèrent le Dondon qu’ils enlevèrent aux mains de Moïse qui se battit vaillamment, mais qui fut forcé de céder au nombre. T. Louverture se porta à la rencontre de son neveu, et réussit à repousser Jean François et Biassou et à les chasser loin du Dondon.

Le 15 octobre, en rendant compte à Laveaux de ces faits, T. Louverture lui transmit une copie de la lettre qu’il venait de recevoir de Renaud Desruisseaux. Il avait adressé à T. Louverture, par les Gonaïves, un imprimé contenant une lettre imprégnée du fiel colonial et écrite par Victor Hugues, alors commissaire français à la Guadeloupe, à Rigaud et Bauvais ; il leur reprochait, comme aux hommes de couleur de l’Ouest et du Sud, la déportation des nègres-suisses. Cet imprimé contenait aussi la réponse de ces deux officiers supérieurs à Victor Hugues, et ils donnaient la plus grande publicité à ces deux pièces. Nous remarquons qu’en transmettant ces deux documens à Laveaux, T. Louverture ne fit aucune réflexion, ni sur le fait malheureux dont il était question, ni sur les lettres imprimées. La prudence, la réserve de l’homme politique se décèlent dans cette absence de réflexion. Plus tard, il s’en fit une arme offensive contre tous les hommes de couleur.

Il est temps que nous parlions de l’accusation portée par les colons de Saint-Domingue contre Polvérel et Sonthonax, des débats qui s’en sont suivis entre eux, et du résultat qu’elle a eu. Ce sera le sujet du chapitre suivant.

  1. Nous avons ouï dire que c’est durant le siège de Bizoton que Faubert donna le surnom de Mètellus à un sergent noir qui fît un acte de bravoure extraordinaire. Ce sergent devint général de division, sous la présidence de Pétion ; il était aussi un des meilleurs citoyens de la République d’Haïti.
  2. M. Madiou fait à Laveaux l’honneur d’avoir lui-même conçu le plan d’attaque générale contre les Anglais au Port-au-Prince et à Saint-Marc, tandis que ce gouverneur dit tout simplement, que c’est sur la demande de Rigaud, qui voulait attaquer le Port-au-Prince, qu’il donna l’ordre à Toussaint Louverture de l’assister en allant contre Saint-Marc. Ainsi c’est plutôt à Rigaud que revient cette initiative. (Hist. d’Haïti, t. 1 er, p. 219.)