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chapitre ii.


Prise du Borgne, du Port-Margot, du camp Bertin, du Pont-de-l’Ester et de la Petite-Rivière. — Toussaint Louverture propose une entrevue au major Brisbane. — Il marche contre Saint-Marc et prend les Vérettes. — Il entre à Saint-Marc d’où il est chassé. — Il enlève Saint-Raphaël et Saint-Michel. — Rigaud prend Léogane et le fort Ça-Ira. — Labuisonnière est fusillé. — Laveaux va au Cap. — Toussaint Louverture prend Hinche. — Laveaux visite divers bourgs. — Il retourne au Cap. — Intrigues dans cette ville. — Propositions de Jean-François à Villatte. — Négociations infructueuses. — Laveaux retourne au Port-de-Paix. — Rigaud enlève Tiburon aux-Anglais.


Dans le chapitre précédent, on a vu quelle était la position respective des défenseurs de la colonie et de ses ennemis. Dans le Nord, entre le Port-de-Paix et le Cap, les Espagnols occupaient encore les bourgs du Borgne et du Port-Margot, et le camp Bertin, non loin de ce dernier. La première opération indiquée par cette position même, était d’enlever ces points à l’ennemi, afin de rétablir une libre communication entre ces deux villes.

En conséquence, Laveaux dirigea lui-même avec Pageot, l’attaque contre le Borgne, qu’ils enlevèrent. Villatte, sorti du Cap, reprit le Port-Margot et seconda T. Louverture dans la prise du camp Bertin.

Laveaux raconte qu’au Port-Margot, l’adjudant-général Lesuire, Européen, qui aida Villatte, y ayant trouvé de nombreux déserteurs français, en fît fusiller 60 et continuait cette affreuse boucherie, lorsqu’il y arriva et la fît cesser. Il n’en accuse pas Villatte.

Presque en même temps, Laveaux fît fusiller Belle-Ile, blanc, maire de Bombarde, qui tramait dans ce lieu en faveur des Anglais. Deux ou trois fois traître, il méritait sans doute ce malheureux sort.

Le 19 juillet, T. Louverture écrivit une lettre à Laveaux, en apprenant le massacre des Français au Fort-Dauphin. Nous y remarquons ce passage : « Vous pouvez compter, général, sur mes sentimens d’humanité. J’ai toujours eu en horreur ces chefs qui aiment tant à répandre le sang. Ma religion me le défend, et j’en suis les principes. » — Nous prenons bonne note de cette confession. Dans cette lettre, il prenait le simple titre de serviteur de la République[1].

Quelques jours auparavant, il écrivait à Laveaux, qu’il avait lu le décret de la convention sur l’abolition de l’esclavage, et qu’il lui demanderait bientôt une entrevue pour conférer ensemble. Jusque-là, en juillet, il n’avait pas encore vu Laveaux.

À peu près à la même époque, secondé par Blanc Cazenave, il enleva le poste du Pont-de-l’Ester aux mains des Anglais. Guy, homme de couleur, lui livra alors la Petite-Rivière de l’Artibonite qui était occupée par les Espagnols. Ce fait est constaté par Laveaux dans son compte-rendu.

Le 12 septembre, le gouverneur-général adressa une proclamation aux habitans de Saint-Marc, pour les inviter à revenir au giron de la République. Elle leur promettait l’oubli du passé ; mais elle les avertissait que, s’ils persistaient dans leur trahison, il donnerait l'ordre à T. Louverture de saccager cette ville.

Dans le même temps, ce dernier fît proposer au major Brisbane de se livrer à lui, avec les points qu’il occupait déjà, notamment les Gonaïves. L’entrevue devait avoir lieu au Pont-de-l’Ester. Les uns disent que Brisbane était sur le point de s’y rendre, lorsqu’il fut conseillé de ne pas trop se fier à son adversaire, vieilli dans la dissimulation : ce qui le porta à envoyer le colonel Gautier à sa place. D’autres prétendent que l’entrevue se fît avec beaucoup de précautions de la part de Brisbane, qui y amena des forces respectables, pourvues d’artillerie ; que les deux armées fraternisèrent pendant huit jours, et qu’enfin T. Louverture livra effectivement les Gonaïves, croyant y attirer Brisbane, qui se serait contenté d’envoyer Gautier.

D’après Laveaux, nous avons lieu de croire erronée cette dernière version. Il dit que si T. Louverture arrêta Gautier dans leur entrevue, ce fut pour se venger de Brisbane qui lui avait enlevé deux officiers par trahison ; qu’il lui avait effectivement proposé de se voir, pour pouvoir arrêter cet Anglais lui-même.

Gautier, envoyé au Port-de-Paix, fut considéré par Laveaux comme un traître, et subit la mort avec courage. C’était un émigré français.

T. Louverture n’usa à l’égard de cet ennemi, que du droit de représailles, puisque Brisbane lui avait enlevé des officiers par trahison.

Après cet incident, il marcha contre Saint-Marc qui, alors, n’était pas bien fortifié : c’était dans les premiers jours de septembre. Les Anglais repoussèrent l’attaque dirigée contre cette ville. Pendant que T. Louverture laissait ses troupes aux environs, il fut de sa personne s’emparer des Vérettes. Revenant ensuite au milieu de son armée, il pénétra à Saint-Marc par le chemin des Guêpes, et enleva le fort Belair et le Morne-Diamant : en faisant monter un canon sur ce morne, il se brisa les doigts de la main gauche, ayant travaillé à cette opération comme ses soldats. Cet accident le contraignit à se retirer à une lieue de la ville.

Il paraît qu’il pénétra à Saint-Marc dans les derniers jours de septembre. Soit que la proclamation de Laveaux, du 12, eût produit son effet, soit que les intelligences pratiquées par T. Louverture eussent été encore plus heureuses, Morin, un des amis de Savary aîné, entraîna beaucoup d’hommes de couleur comme lui à se joindre à l’armée assaillante. Mais celle-ci, aussitôt son entrée dans la ville, se livra au pillage le plus affreux. Les Anglais profitèrent de ce moment de désordre et chassèrent l’ennemi. Morin se retira avec les troupes de T. Louverture ; mais la plupart des hommes de couleur qui avaient fait défection avec lui, abandonnèrent le nouveau parti qu’ils avaient embrassé et rentrèrent à Saint-Marc ; pour se racheter aux yeux des Anglais, ils essayèrent la capture de T. Louverture lui-même. À cette occasion, il écrivit à Laveaux, le 4 octobre : « Cet échec ne nous arrive que de la perfidie des hommes de couleur de cette partie : jamais il n’a régné tant de trahisons. Aussi, je vous proteste que désormais je tiendrai à leur égard une conduite toute différente de celle quej’ai eue ci-devant. Quand je les ai faits prisonniers, je les ai traités en bon père ; et par une trame horrible, les ingrats n’ont-ils pas voulu me livrer à nos ennemis ? Les scélérats se repentiront un jour de leurs mauvais procédés. »

Nous ne saurions approuver cette lâche conduite et la perfidie des hommes de couleur ; mais en fait de trahison, T. Louverture ne nous semble pas un très bon juge : il aurait dû comprendre qu’il n’en avait pas seul le honteux privilège. Toutefois, nous signalons au lecteur la promesse qu’il se fît à lui-même d’exercer un jour des vengeances, et le lecteur verra que Laveaux ne négligea pas d’exploiter cette fâcheuse disposition.

Cet échec ne le découragea pas. Ne pouvant agir à cause de sa blessure, il fît marcher ses soldats de nouveau contre Saint-Marc, sous les ordres de Guy, Blanc Cazenave et Morin, ces trois mulâtres qui lui restèrent fidèles. Dans sa même lettre à Laveaux, il leur rend justice des efforts qu’ils firent pour reprendre Saint-Marc, dont ils ne purent s’emparer faute de munitions et n’étant pas secondés par le bonheur.

Renonçant alors à cette entreprise, il fît occuper les Vérettes, le Pont-de-l’Ester et la Petite-Rivière par ces trois officiers.

Apprenant en ce moment que les Espagnols reparaissaient du côté de la Marmelade, il s’y porta rapidement ; et partant de là, le 9 octobre, avec une troupe de près de 5 mille hommes, il enleva d’assaut, dans la nuit du 20 au 21, le bourg de Saint-Raphaël. Il eut le même succès contre Saint-Michel. Dans ces deux endroits, toute l’artillerie et les munitions tombèrent en son pouvoir. Laveaux atteste qu’il grâcia tous les Français qu’il fît prisonniers. Il paraît qu’à cette occasion, le gouverneur général lui envoya un plumet de grenadier qu’il porta dès-lors à son chapeau de général : récompense due à sa valeur et à son activité. Il reçut aussi un autre témoignage de confraternité militaire, de la part de Rigaud, qui lui adressa une lettre de félicitations pour ses brillans succès[2].


En félicitant ainsi son camarade d’armes, c’est qu’il venait lui-même de prouver qu’il était digne aussi de son approbation. En effet, les hommes de couleur de Léogane s’étaient repentis déjà d’avoir déserté le drapeau français pour se placer sous la bannière britannique. Ils avaient formé une conspiration dans le but de replacer cette ville sous l’autorité nationale, et envoyé des émissaires à Rigaud pour l’avertir de leur projet, afin d’en être secourus. Rigaud invita Bauvais de concourir avec lui à l’attaque de Léogane, en lui envoyant une partie de la légion de l’Ouest, infanterie, artillerie et cavalerie. Ces troupes se rendirent au Grand-Goave, où Rigaud les joignit avec la légion du Sud. Evitant le fort del’Acul-de-Léogane occupé par les Anglais, il se porta devant la ville de Léogane qu il enleva d’assaut, dans la nuit du 5 au 6 octobre, après un combat acharné qui dura deux heures, suivant le compte qu’il en rendit à Laveaux. Le fort Ça-Ira, jadis fort La Pointe, situé à l’embarcadère de Léogane, fut également enlevé des mains des Anglais. Le poste de l’Àcul subit le même sort.

Les Anglais ayant découvert la conspiraion des hommes de couleur, avaient emprisonné tous ceux qui ne purent pas s’évader de la ville. Campan, chevalier de Saint-Louis et colon propriétaire dans cette paroisse, la commandait en chef. Elle était parfaitement fortifiée, flanquée de bastions et entourée d’un large fossé. Vaincu, il fît sa retraite sur le Port-au-Prince avec une partie de sa troupe. De nombreux prisonniers tombèrent entre les mains des assaillans : parmi eux, on distinguait Labuissonnière, Marcelin Lemaire, M. Lamartinière, trois mulâtres : Sanlecque, Davezac, Tiby, trois blancs. Agissant sans pitié envers eux, à cause de leur trahison en novembre 1793, Rigaud les fît juger immédiatement par une commission militaire, qui les condamna à la peine de mort décrétée par les lois de la convention nationale. Il les fît exécuter, comme Laveaux avait fait à l’égard des traîtres tombés dans le Nord en son pouvoir. Les autres prisonniers anglais furent envoyés dans les prisons du Sud, à l’exception du curé de Léogane, dont nous ignorons le nom, et de Thiballier, ancien officier des Cayes, qui furent fusillés dans cette ville à leur arrivée.

Il paraît que des femmes de couleur de Léogane, remplissant ce devoir que l’humanité inspire toujours à leur sexe, supplièrent vainement Rigaud de pardonner aux condamnés, de les gagner à la cause de la France par sa générosité : ils étaient tous des premières familles de Léogane. Rigaud se montra inflexible, comme la loi. Il ne comprit pas, peut-être, qu’en révolution, il faut savoir user d’indulgence envers les hommes égarés par leurs opinions politiques, lesquelles peuvent changer avec les circonstances ; il ne comprit pas qu’en guerre civile, ce sont des frères qui se combattent pour faire prévaloir une idée, un système. Certainement, son excuse aux yeux de la postérité, c’est que le système soutenu par les vaincus était contraire à la liberté générale. Mais cette cause même, celle de la France à Saint-Domingue, ne pouvaient-elles pas gagner au pardon de ces hommes, en démontrant aux autres traîtres qui étaient encore dans les rangs des Anglais, qu’ils pouvaient espérer aussi l’oubli de leurs torts ?

Dans l’assaut contre Léogane, les officiers qui signalèrent leur bravoure furent Marc Borno, Faubert, Renaud Desruisseaux, et Pétion dans la prise du fort Ça-Ira, outre Rigaud personnellement : pour mieux dire, toute cette armée se conduisit avec la plus grande valeur. Rigaud nomma Marc Borno, commandant de la place. Ce succès glorieux, après l’arrestation de Montbrun, lui donna la prépondérance dans l’Ouest comme dans le Sud.


Le 7 octobre, étant au Port-de-Paix, Laveaux expédia aux États-Unis, pour se rendre en France, Seguinard et Grandet, chargés de rendre compte à la convention nationale et au comité du salut public, de la situation des affaires dans la colonie.

Le 29, il se rendit au Cap, accompagné de Pageot, commandant de la province du Nord, d’Henri Perroud, ordonnateur général des finances, et de Richebourg, payeur général. Il déclare lui-même, que Villatte vint au-devant de lui avec une nombreuse cavalerie, et lui fît l’accueil le plus flatteur ; qu’il trouva toutes les troupes et la garde nationale dans une tenue admirable : les forts, l’arsenal étaient dans l’état le plus parfait. Il rend justice à ce sujet à Villatte, B. Léveillé, Pierre Michel et Guillement. Il y avait alors un an que Laveaux était sorti du Cap. Pageot n’y avait jamais paru, étant aussi toujours au Port-de-Paix. Laveaux dit encore que la municipalité était en mésintelligence avec Villatte. L’esprit factieux de cette ville surnageait toujours. Ce corps civil contestait sans doute l’influence dans les affaires, à l’autorité militaire qui, cependant, là comme ailleurs, devait y avoir la principale part, vu l’état de guerre subsistant[3].

Pendant que le gouverneur général arrivait au Cap, l’infatigable T. Louverture enlevait le bourg de Hinche aux mains des Espagnols.

Le 4 novembre, Laveaux se rendit du Cap à la Marmelade : « Tous les habitans, dit-il, et surtout les blancs, hommes et femmes, ne se lassaient pas de rendre hommage aux vertus d’un homme qui comptait tous les instans de son existence par les bienfaits qu’il répandait sur tout ce qui l’entourait, par les services de tous genres qu’il rendait à tous, sans distinction d’opinions ni de couleurs ; et qui, dans toutes les occasions, faisait observer pour le droit de propriété, le respect sans lequel il n’existe ni ordre, ni société. » C’est de T. Louverture qu’il parle. Nous aimerions à trouver, sous la plume de Laveaux, l’éloge de ce révolutionnaire qui faisait respecter les habitans sans distinction aucune, qui faisait respecter aussi les propriétés non moins sacrées, si, rendu en France alors, cet éloge de sa part n’était pas le résultat d’un système injuste envers d’autres officiers supérieurs qu’il dénigra, sans raison. Nous aurons beaucoup de reproches à lui faire à ce sujet.

De la Marmelade, Laveaux et Perroud allèrent visiter Saint-Michel, Saint-Raphaël et Dondon, que T. Louverture venait de conquérir à la France. Là, le gouverneur général et lui se voyaient pour la première fois. T. Louverture lui présenta les principaux officiers qui s’étaient distingués par leur bravoure, en combattant les Espagnols. C’étaient Moïse, J. J. Dessalines, Christophe Mornet, Desrouleaux, Clervaux, Duménil, Maurepas, Bonaventure, etc.

Le 7 novembre, Laveaux rentra au Cap. Le 8, il reçut, sans dire de qui, une pétition qui lui demandait de nommer Villatte, commandant de la province du Nord, à l’exclusion de Pageot. Quel qu’en fût l’auteur, c’était un acte factieux. Laveaux prétend avoir fait mettre en liberté cent noirs détenus à la chaîne par ordre de Villatte, et beaucoup d’autres dans divers postes. Il le dit pour insinuer que ce dernier haïssait les noirs ; et, cependant, les noirs aimaient Villatte ! Comment ont-ils pu aimer un homme qui les haïssait ?

Le 10, la commune s’assembla sous prétexte de nommer un procureur et quatre officiers municipaux ; mais on n’y parla que de nommer des députés au corps législatif. Laveaux y mit empêchement, et les citoyens protestèrent.

Depuis l’incendie du Cap, dit-il, beaucoup de maisons (il voulait dire emplacemens) étaient désertes par l’absence des propriétaires. Les mulâtres et noirs anciens libres s’en étaient emparés pour leur compte. Laveaux et Perroud décidèrent le contraire : de là, du mécontentement, des cabales de la part des détenteurs. Il ajoute qu’en cette circonstance, Villatte lui dénonça les auteurs de ces plaintes : c’étaient Despassier et Péré, deux mulâtres comme Villatte[4]. Celui-ci ne les approuvait donc pas ! À ce moment, T. Louverture écrivit à Pierrot et à Flaville, deux noirs, officiers supérieurs, pour les engager à faire cesser ce désordre. Cependant Villatte engagea lui-même Laveaux à user de modération à l’égard des plaignans, et il déféra à ces avis ou conseils. Malgré les clameurs des mulâtres (sic), les maisons furent affermées au nombre de 198 pour la somme de 152,000 livres. Perroud mitde l’ordre dans l’administration, fît placer des gérans sur les habitations, afin d’avoir des ressources financières.

En même temps, les mulâtres du Limbé refusaient le noir Barthélémy pour commandant : ils voulaient pour tel un mulâtre nommé Blondeau.

Tout cet écrit de Laveaux, ainsi que nous l’avons déjà vu, témoigne de ses préventions contre les anciens libres, surtout les mulâtres. Il n’attribue aucun tort aux blancs du Cap qui, par leurs intrigues et d’après le rapport de Garran, avaient en quelque sorte porté Sonthonax et lui à abandonner cette ville. S’il fait l’éloge de Villatte à l’occasion de la tenue des troupes, du bon ordre existant dans les choses relatives à la guerre, c’est pour le décrier en le présentant comme persécutant les noirs. Il insinue que c’est Villatte qui fît dresser une pétition tendante à lui faire donner le commandement de la province. Le Cap a été incendié dans l’affaire de Galbaud ; des hommes de couleur ont occupé, réparé ou reconstruit des maisons abandonnées, et il les montre comme des envahisseurs qui veulent tout s’approprier. Si Villatte lui a dénoncé les auteurs des plaintes formées à l’occasion de leur affermage, en déférant aux conseils qu’en même temps il lui donna pour agir avec modération à leur égard, n’est-ce pas une preuve que Villatte soutenait son autorité, et voulait qu’elle se recommandât aux yeux de tous par sa douceur ? Serait-ce le militaire Villatte qui aura voulu se faire nommer membre du corps législatif ? On voit qu’au Cap, il ne manquait pas d’intrigans qui eussent voulu jouir de cet honneur ; et d’après le passé, nous sommes en droit de soupçonner les blancs d’avoir été les auteurs de ces intrigues.


Le 20 novembre, Laveaux adressa une lettre à Jean François. La voici :


E. Laveaux, gouverneur général, à Jean François.


Le citoyen que vous avez envoyé est arrivé à bon port, et m’a fait part, ainsi qu’à Villatte, de vos sentiments. Il est toujours temps de réparer ses torts. Je crois à la sincérité de vos sentiments, et je vais, d’après cela, vous découvrir bien des choses qui prouvent le caractère de la nation espagnole, et les risques que vous avez courus.

Votre tête a été offerte pour le rachat de tous les prisonniers espagnols qui sont au pouvoir des Français républicains. Il fallait faire commettre un crime, et mon cœur n’est pas né pour des actions aussi noires. Oui, je désire vous avoir, vous et tous les nègres qui sont avec vous ; mais je vous veux revenus de vos erreurs, repentants de bonne foi de l’oubli que vous avez fait de votre patrie. Revenez, et jurez de faire autant de bien à votre patrie, que vous lui avez fait de mal, et tout le passé est oublié. La République française, en donnant la liberté générale, a voulu se donner des citoyens ; elle ne cherche point à se venger ; elle veut des hommes libres, et non des esclaves ; elle veut retrouver des frères, elle ne cherche point à les trouver coupables…

Regardez le cruel assassinat commis au Fort-Dauphin. Ce sont eux (les Espagnols) qui vous l’ont fait faire ; et pour se justifier, ils vous accusent : dans les gazettes anglaises, vous seul paraissez coupable. Pour se laver, pour avoir leurs prisonniers, ils offrent votre tête.

Réfléchissez à leur conduite infâme avec Ogé. Qui l’a livré aux Français ? Ce sont les Espagnols. Le même sort vous attend. À la paix, n’ayant plus besoin de vous, n’ayant plus besoin de vos soldats, ils vous égorgeront. La crainte seule qu’ils ont de vous leur fera commettre ce crime. Méfiez-vous-en ; ils sont capables de tout.

Tout ce que je viens de vous écrire est dicté par un cœur qui aime les hommes, qui chérit la liberté.

Je vais actuellement vous parler en gouverneur.

Si, revenus de toutes vos erreurs, vous êtes dans l’intention de vous ranger sous le drapeau tricolore, au nom de la République française, je vous promets amnistie générale pour vous et pour toutes vos troupes. Voyez quelle a été et quelle est ma conduite avec Toussaint, avec Fiaville, Barthélémy, Noël Arthaud, Pierrot et tant d’autres.

Toussaint, en se rendant à la République, a tout réparé en prenant les Gonaïves. Vous, vous pouvez vous faire honneur aux yeux de toute la République française. Rentrez dans le sein de vos frères par un coup d’éclat digne de vous. Voici les moyens… (Ils consistaient à s’emparer du Fort-Dauphin, sans tuer personne, sans piller, ni faire aucun mal quelconque, en livrant les vaisseaux espagnols.) Une telle action répare tout ce que vous avez fait de mal…

Vous paraissez désirer causer avec Villatte. Il ne s’agit que de savoir le jour, le lieu. Prenez vos mesures, pour que tout ce que vous me proposerez soit prêt. Comptez sur la parole d’un républicain français.

Salut.
E. Laveaux.


La partie de cette lettre que nous avons omise est relative à une comparaison faite par Laveaux, entre le régime français et le régime espagnol. C’est l’original même que nous avons, pour l’avoir pris dans les archives de Santo-Domingo. Cette lettre est tout entière de la main du gouverneur général.

On voit que Jean François paraissait disposé à se soumettre, qu’il avait envoyé un agent auprès de Villatte, avec qui il désirait s’entretenir, et qui en a référé à son chef. On remarquera que ce dernier ne donne aucun titre à Jean François et ne lui en promet aucun : en lui rappelant ses erreurs, ses torts, ses crimes même, il ne lui promet qu’une amnistie. Or, ce noir était reconnu général par les Espagnols. Si Laveaux avait été adroit, ne lui aurait-il pas donné l’espoir d’avoir un rang semblable, pour le déterminer à la soumission ? Dans une telle conjoncture, était-il sensé de sa part de lui rappeler l’affaire du Fort-Dauphin, et de l’exciter à la désertion uniquement en l’assurant que les Espagnols offraient de le livrer, de le tuer, d’envoyer sa tête pour avoir leurs prisonniers ? À notre avis, Laveaux manqua de tact ; et sa manière d’agir envers Jean François est pour nous une preuve indirecte qu’il n’eût pas réussi à amener T. Louverture à la défection, si ce dernier n’était pas, au 4 avril 1794, en complète insurrection contre les Espagnols. Peut-être que Villatte eût réussi à gagner Jean François, si Laveaux n’était pas au Cap en ce moment.

Nous allons voir maintenant la réponse que fît Jean François, et que nous possédons en copie tirée également des archives de Santo-Domingo.

Fort-Dauphin, le 26 novembre 1794.


Jean François, général des troupes auxiliaires de S. M. C., A E. Laveaux, gouverneur général pour la République française, au Cap.

Général,

Votre lettre datée du 30 brumaire de l’an 3 de la République française, que je viens de recevoir, me fait connaître les nobles sentimens avec lesquels vous l’avez dictée. Elle commence avec le mépris que tous vous autres aurez toujours pour les gens de ma race. J’ai l’honneur d’être nommé général parmi mes amis et mes ennemis : titre glorieux que je me suis acquis par mes exploits, ma bonne conduite, ma probité et mon courage ; et vous me privez de cet honneur dans la première parole de votre lettre, en me nommant d’un air dédaigneux et méprisant : Jean François, tout comme vous pourriez faire dans ces temps malheureux où votre orgueil et votre cruauté nous confondaient avec les chevaux et les bêtes-à-cornes et les plus vils animaux, et précisément dans une occasion où vous avez besoin de moi ! Et vous me proposez la perfidie la plus noire, que vous cherchez à embellir avec des promesses séduisantes, menteuses, et remplies d’artifices, et par lesquelles vous faites connaître l’indigne idée que vous avez de mon caractère et de mon procédé. Mon parti est pris, et je suis inébranlable ; une fois déterminé, je vivrai, je mourrai dans la belle cause que j’ai adoptée. Et sans tâcher de faire l’apologie de messieurs les Espagnols, je pourrai vous prouver que je n’ai que des louanges à faire d’eux, les ayant trouvés toujours fidèles et religieux observateurs dans toutes leurs promesses.

Quoique je pourrais bien répondre à tous les chapitres de votre lettre, je les omets, parce qu’ils sont presque tous décaillés dans un manifeste que j’ai fait circuler à mes compatriotes, dans lequel je leur fais connaître, sans artifice, le sort qui les attend, s’ils se laissent séduire par vos belles paroles d’égalité et liberté, etc. etc. Et seulement j’augmente à celui-là, que jusqu’à ce que je vois Monsieur Laveaux et d’autres messieurs français de sa qualité, accordent leurs filles en mariage aux nègres, alors je pourrai croire à l'égalité prétendue.

Il ne me reste plus, Monsieur le général, que de vous demander la grâce de m’envoyer cette lettre de Monsieur le Président (Don Garcia) que vous citez dans d’autres écrits qui sont entre mes mains, dans laquelle il vous promet ma tête pour la rançon de tous les prisonniers espagnols ; et vous prier de faire la guerre en respectant le droit des gens, et cette générosité observée anciennement par les nobles guerriers français dont vous trouverez bien des exemples dans vos illustres ancêtres, et de vous instruire que jamais la trahison et la perfidie ne seront le partage du général Jean François.

Je suis sans réserve,
Jean François, général de S. M. C.

Lefèvre, aide de camp général.


Cette lettre, copiée textuellement, prouve que le principal objet de Jean François, en faisant des ouvertures à Villatte, était d’avoir l’assurance de la conservation de son grade de général. Certes, c’était la moindre des choses auxquelles il pouvait prétendre en se soumettant à la France. Il relève avec raison le mépris que semblait faire de lui le gouverneur Laveaux, en ne lui donnant aucun titre, parce qu’il sentait qu’il était de l’intérêt de celui-ci, de rallier à la cause de son pays tous les noirs insurgés depuis trois ans. On voit néanmoins que Jean François attachait peu de prix à la liberté générale. Celui qui vendait ses frères aux Espagnols pour continuer leur esclavage, ne pouvait guères être sensible à leur réhabilitation morale et politique. Il ne considéra pas moins l’égalité comme une chimère, comme s’il avait le pressentiment de ce qui surviendrait par la suite. Pour lui, l’égalité ne serait réelle, qu’autant que les blancs de Saint-Domingue consentiraient à donner leurs filles en mariage aux noirs : étrange interprétation du droit à l’égalité ! Enfin, il est assez curieux de voir l’ancien esclave du colon Papillon, rappeler à l’ancien comte de Laveaux, que la noblesse française n’a jamais pratiqué la trahison et la perfidie. À ce moment, Jean François ne semble-t-il pas prendre au sérieux, les titres de noblesse et les cordons dont il se chamarrait ?

Malgré cette réponse de Jean François, nous voyons dans une seconde lettre de Laveaux à un autre noir nommé Jean-Baptiste Ducrosse, en date du 11 décembre, qu’il persistait dans la pensée de porter ces insurgés à s’emparer du Fort-Dauphin, en prenant d’abord le fort Labouque qui défendait la baie, pour empêcher les vaisseaux espagnols d’en sortir. Cette fois, il leur promit le pillage des vaisseaux, à l’exception des canons et des munitions de guerre. C’était indirectement leur dire de piller encore les effets restés au Fort-Dauphin, après le massacre des Français. Laveaux ne nous semble pas avoir compris son rôle de chef politique, et il nous prépare aux fautes plus graves qu’il a commises plus tard sous ce rapport.

Après ces négociations infructueuses, il retourna au Port-de-Paix, où il arriva le 27 décembre. On ne conçoit pas les motifs qui ont pu le porter à abandonner une seconde fois le Cap, où, par sa présence, il aurait pu déjouer les intrigues incessantes de ceux dont il se plaignait, Pageot eût suffi à garder le Port-de-Paix, Jean-Rabel et Bombarde étant des postes avancés contre les Anglais renfermés au Môle.


Peu de temps après la prise de Léogane par Rigaud, Jacmel se vit menacé par les émigrés et les Anglais qui étaient à Saltrou. Bauvais, informé qu’ils attendaient des renforts dans ce but, dirigea ses forces contre eux : il reçut quelques troupes de Rigaud et deux bâtimens de guerre qui l’aidèrent à s’emparer de ce canton. Les émigrés furent presque tous faits prisonniers : tombés au pouvoir de Bauvais, ils furent traités avec cette humanité qui honorait son caractère, et à laquelle, du reste, ils avaient quelque droit comme prisonniers. Jacmel et tout le quartier environnant furent dès-lors à l’abri des insultes de l’ennemi.

Dans les premiers jours de décembre, Rigaud partit des Cayes à la tête d’une armée qu’il dirigea contre Tiburon. Cette place était bien fortifiée et défendue par 450 hommes, sous les ordres du lieutenant-colonel Bradfordet de Sevré, chevalier de Saint-Louis[5]. Vigoureusement attaquée et défendue, elle tomba au pouvoir de Rigaud qui montra en cette occasion sa valeur accoutumée. Dartiguenave, Faubert, Polycarpe, Lapoty, Gilles Bénech et toute cette armée se distinguèrent également par leur bravoure. De nombreux prisonniers anglais restèrent entre leurs mains ; mais Bradford se donna la mort pour ne pas survivre à sa défaite. Cette affaire eut lieu le 29 décembre[6]. C’est à cette époque que les Anglais firent offrir trois millions de francs à Rigaud pour trahir ses devoirs. Il repoussa cette offre avec mépris pour ses auteurs.

Rigaud confia le commandement de Tiburon à Dartiguenave qui le garda par la suite, malgré diverses tentatives faites par les Anglais.


Ainsi se termina l’année 1794.

Dans le deuxième livre de cet ouvrage, nous avons vu que cette année commençait sous des auspices peu favorables à la cause de la France à Saint-Domingue. Six mois sont à peine écoulés depuis le départ des commissaires civils, que déjà dans l’Ouest et dans le Sud, deux villes, places fortes importantes par leur position, tombent au pouvoir des républicains qui les arrachent aux mains des Anglais.

Dans l’Artibonite et dans le Nord, sept bourgs non moins importans sont enlevés aux Espagnols, et la ville de Saint-Marc a failli subir le même sort.

D’un côté, c’est Rigaud, de l’autre, c’est T. Louverture qui se distinguent tous deux par ces succès éclatans. À ce moment, leur valeur personnelle et leur génie d’organisation leur ont conquis, — au premier, la position où il est considéré comme personnifiant la classe des anciens libres, — au second, celle où il personnifie la classe des nouveaux libres. Leurs talens militaires leur assurent ce rang parmi leurs frères. Emules de courage et de gloire, ils vont continuer de justifier l’espoir qu’on place en eux, sous le rapport militaire. Vont-ils le justifier aussi sous le rapport politique ? Comprendront-ils tous deux la noble mission que le ciel semble leur réserver, pour garantir la liberté générale dans leur pays natal ? Des machinations perverses ne réussiront-elles pas à les diviser, pour les vaincre et subjuguer de nouveau leurs frères qu’eux seuls peuvent protéger ? En temps et lieu, leur conduite respective sera appréciée et jugée.

  1. Nous avertissons le lecteur, que toutes les lettres que nous citerons de T. Louverture proviennent des archives générales de France, à Paris ; Laveaux les avait sans doute remises au gouvernement français.

    Partout où l’historien peut trouver un document utile â la manifestation de la vérité, il doit le saisir. La vérité est, et doit être inexorable ; et l’historien se déshonorerait à ses propres yeux, s’il la cachait à la postérité qui doit juger les hommes.

  2. Vie de Toussaint Louverture par M. Saint-Rémy, p. 128.
  3. Nous croyons erronée, d’après Laveaux même, l’assertion de M. Madiou (Hist. d’Haïti, t. 1, p. 208,) qui dit que « ce gouverneur vint au Cap où la municipalité dévouée à Villatte lui suscita toutes sortes d’embarras. »
  4. Comment, après cet aveu de Laveaux, M. Madiou a-til pu dire que — « Villatte profita du mécontentement qui était général, pour organiser un mouvement populaire contre Laveaux, afin, en l’abattant, de se soustraire à l’autorité de Toussaint Louverture qui grandissait chaque jour ? » (Histoire d’Haïti, t. 1, p. 209). — M. Madiou n’aura sans doute pas lu le compte-rendu de Laveaux.
  5. Sevré avait trahi la cause française en livrant aux Anglais le poste de l’IIet-à-Pierre-Joseph qu’il commandait : ce qui facilita alors la prise de Tiburon par les Anglais, le 2 février 1794.
  6. M. Saint-Rémy s’est trompé en plaçant ce fait au 9 décembre 1795 ; la date républicaine qu’il y donne démontre le contraire. Il dit que c’est le 9 nivôse an 3 : cette date correspond au 29 décembre 1794.