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Éditions de l’Épi (p. 159-172).
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CHAPITRE VI

Révélations


Loin d’être infamante, la vocation des prostituées de Paphos était sans doute considérée comme résultant d’une vertu extraordinaire. Leur dévouement fut récompensé par le même tribut d’admiration, d’estime et de piété, que nous arrache de nos jours sacrifice des vierges consacrées au Créateur.
James George Frazer, Adonis (chap. 28).


Jean Dué se trouva dehors. La nuit sombre et sinistre l’accueillit. Il tourna vers le côté le plus obscur de la rue, et, la canne sous le bras, s’éloigna.

Les réflexions de son père passaient dans son cerveau comme des articles de Code. Mais cela se brouillait aussi, et vraiment il n’y comprenait plus rien. Il se contentait de répéter à voix très basse le nom chéri et doux dont les syllabes sonnaient comme un baiser.

Pendant une heure et demie, il avait tendu sa volonté sous le désir de diriger la conversation familiale dans le sens qui l’intéressait. Mais en même temps il voulait dissimuler son secret tourment.

Maintenant il connaissait la défaillance des esprits sortis d’une attention excessive… Toutefois le visage de sa cousine restait présent au seuil de sa sensibilité.

Il ne pouvait ce soir songer lui rendre visite. Il faudrait préparer la sortie ou plutôt ne sortir, et en cachette, qu’après la rentrée de ses parents dans leurs chambres à coucher. Ce serait pour le lendemain.

Il imagina longtemps l’entrée qu’il ferait dans vingt-quatre heures à Bel-Ebat. Cela faisait couler un sang chaud dans ses carotides et son front s’enflammait. Il la verrait là-bas. Que lui dirait-elle ? Que lui dirait-il ? Et cette pensée amenait à sa conscience une étrange et énervante image : Celle de Lucienne sautant du lit, nue, et si terrifiée qu’elle en oubliait la pudeur.

Ah ! revivre cette minute-là et la faire durer.

Il passa dans une rue vaste et fort éclairée. Une demi-douzaine de cafés, aux terrasses ombrées d’arbres en pots, y répandaient mille appâts lumineux. Une pâtisserie encore ouverte offrait le vain attrait de petits fours défraîchis.

Il gagna une rue transverse, très muette. Les réverbères trop éloignés y créaient une série de trous d’ombres où passaient des silhouettes furtives.

Il avança. Bientôt, au milieu de ces gîtes hermétiquement clos et mal alignés, il se sentit aussi éloigné de tout que dans un îlot perdu du Pacifique. Le ciel était noir et le vent rapide. À certain moment les sons d’un piano lui vinrent comme des bruits interplanétaires… Il s’enfonça dans une rue encore plus muette. On devinait partout les portes fermées par des verrous innombrables, les volets tirés et les tentures rabattues sur les fenêtres scellées. Cela disait la pudeur vétilleuse et maladive d’une province encore attardée à des errements moraux datant de dix siècles. De temps à autre, une petite venelle se manifestait comme un noir abîme. Nul réverbère n’y avait été placé. Les gueux n’ont vraiment pas besoin d’y voir clair pour rentrer dans leurs tristes tanières lorsque le soleil est couché… Jean connaissait de nom ces voies où rien n’est changé depuis les Croisades : Il y avait la rue Agnès-Beausire, la rue du Fief, la rue Bordelle, la rue Pavée-d’Andouilles, unique en France, la rue Barre-au-Bec, la rue Trouvelu, la rue Malepute. Un brusque désir de suivre une de ces ruelles tortes le prit soudain. Il s’enfonça dans la première, tranquillement, en suivant du pied la dépression centrale traditionnelle.

Il n’avait pas gagné la partie la plus obscure que devant lui une ombre sortit de quelque coin caché.

Jean n’était pas peureux, il marqua pourtant une hésitation, puis il reconnut une femme.

L’inconnue s’approcha, une main prit contact avec le bras du jeune homme qui restait immobile dans son étonnement.

Il ouït alors une parole fine et tendre.

— Mon mignon, je t’attendais…

Éberlué, il ne répondit point. Souvent il était venu, le soir, errer par la ville. Mais jamais — sans doute parce qu’il suivait généralement les grandes artères — une femme ne l’avait ainsi interpellé.

La voix reprit.

— Tu as perdu la langue, mon chéri.

La mystérieuse femme était ironique, mais cordiale. Elle sut avoir affaire à un adolescent.

— Je parie que je te connais, dit-elle enfin.

— Certainement non ! repartit Jean plein de gravité.

— Ah, tu te décides à parler, rit-elle. Eh bien viens dans l’angle, là je vérifierai, et on se connaîtra.

D’une main décidée elle l’entraîna. Il obéit machinalement.

Soudain elle le lâcha.

— C’est peut-être une autre femme que tu cherches. Tu sais, on ne se fait pas de tort entre nous. Dis qui c’est ?

Il affirma avec énergie :

— Mais je ne cherche pas de femme du tout.

Elle s’esclaffa :

— Eh bien, tu en as trouvé une. Quoi, tu gagnes le gros lot sans le vouloir !

Comme il se taisait, elle prit un ton inquiet.

— Tu n’es peut-être pas d’ici. Tu voyages et tu te trompais de chemin ?

Il dit, orgueilleux :

… Ah si, je suis d’ici. Personne ne l’est plus que moi.

Elle releva cette affirmation.

— Tu crânes, mon petit, mais pour ce qui est d’être du pays, tu passes sûrement après moi. Je suis de la plus vieille famille.

Jean haussa les épaules,

— Moi, je suis mieux que ça.

Elle eut un ricanement.

— Petite bête ! Si tu es de la ville, tu sauras ce que mon nom signifie :

« Je suis Alphonsine Dué. »

Jean reçut son propre nom comme un coup de merlin. Sa bouche lui fit mal quand il voulut parler.

— Hein, ça t’en bouche un coin ! triompha-t-elle. Allons, viens, je suis une Dué, mais accueillante pour les beaux gosses comme toi.

Il dit caverneusement :

— Je suis Jean Dué, le fils du bâtonnier.

Elle se tut à son tour, ahurie.

— Vrai de vrai ?

— Parfaitement.

— De quelle rue ?

— Mon père est le Dué de la rue Royale.

La femme reprenait sa gaîté.

— Eh ben… Il vous en arrive de drôles en ce métier ! Alors nous sommes parents. Mais un doute lui vint.

— Je le connais, le fils Dué, il va en classe encore. Attends que j’allume un tison, je verrai bien si tu me le bourres.

Elle le mena dans une sorte de minuscule cul-de-sac.

Il suivit encore. Une fois au fond elle fit flamber une allumette et tous deux se regardèrent avec une cuisante curiosité.

Jean n’avait aucune idée des nécessités qui peuvent mener une femme à se prostituer. Il croyait, comme tant de gens, que c’est seulement le résultat du vice, et d’une sorte de passion maladive. Naturellement il cultivait un mépris hautain de ce qui touche aux infamies sexuelles. Au début il imaginait donc celle qui l’accostait comme une abjecte maritorne. Mais sachant qu’elle portait son nom, il la voulait maintenant fine et gracieuse. La voix d’ailleurs était délicate et bien timbrée.

Jean ne vit ce qu’il croyait un début, ni ce qu’il attendait ensuite. Le petit morceau de bois flambant jetait une lueur bleue et rose, dansante et capricieuse, qui détaillait brutalement les choses autour d’elle. Il montra au jeune homme un visage blême et las, mais dont l’ovale avait un charme certain. Il reconnut un peu du masque de Lucienne dans ce nez étroit et bien placé, dans le regard bleuâtre aux iris tachés d’orange, et dans le pli de la bouche un peu douloureuse. Elle était bien « de la famille », cette rôdeuse. Mais ce qu’elle portait de plus féminin que sa cousine écœura Jean, en même temps, et fit lever en lui des instincts violents où le désir régnait. C’est que, sous le cou long et blanc, on voyait une poitrine forte et lourde. Ce n’était pas là les courbes charmantes et atténuées de Lucienne, mais de puissantes formes sphériques, tendant l’étoffe pauvre d’un corsage dont le premier bouton manquait, de sorte que le regard entrait dans le creux d’ombre séparant les seins.

L’allumette s’éteignit.

La femme parla à nouveau, mais un léger respect nuançait ses paroles.

— Je te reconnais, mon petit. Mais qu’est-ce que tu faisais là ?

— Je passais dans la rue à côté, et l’idée m’est venue de suivre une de ces ruelles, voilà tout.

Elle demanda, maternelle :

— Tu sais, faut pas avoir honte de me le dire si tu cherchais une femme.

Il se tut.

— Tu es beau gars.

Il aima cet éloge et voulut être poli.

— Toi aussi, tu es jolie.

— Tu trouves ?

— Certainement !

— On dit pourtant que je suis laide.

— Des imbéciles !

Elle fut flattée, mais cela diminuait leur intimité.

Jean reprit :

— Pourquoi fais-tu ce métier ?

La voix du jeune homme avait toute la sécheresse héréditaire d’une famille où l’on se destine en naissant à porter la robe.

Il questionnait comme un juge d’instruction.

En lui-même, d’ailleurs, il tentait de se faire une opinion sur les actes de cette parente inattendue. On sait bien qu’à Paris, comme jadis elle fut à Athènes, la prostitution est une élégance et même une aristocratie. Maïs, dans cette petite ville, ce n’est plus que tare dégradante.

Elle parla avec tristesse :

— Je te reconnais, cette fois. Tu es bien le fils de ton père…

Il fut sensible à cette plainte.

— Mais non. Seulement, je suis navré de voir une jolie fille comme toi, et qui porte mon nom, vivre de cette… chose.

Elle affirma, aussi orgueilleuse que lui :

— Je ne fais pas ça comme métier. Je suis blanchisseuse. Mais j’ai une fillette, et mon désir serait de la gâter un peu. Pour le blanchissage, les jours n’ont que douze heures à travailler, et les prix ne sont pas faits par moi. Je te prie de croire qu’ils ne sont pas gros. Alors quoi ?… Je connais des hommes qui viennent me retrouver où nous sommes. Ils sont généreux, j’y gagne plus entre dix heures et minuit qu’à m’éreinter au lavoir. Je voudrais bien savoir au nom de quoi je renoncerais à ça ? Pour que tu me salues dans la rue ?… Mais jamais les Dué riches ne saluent les pauvres de leur nom, si honnêtes qu’ils soient…

Jean ne sut que dire. Il se voyait révéler par fragments la vie sociale et ses engrenages, ses violences et ses fatalités.

Il demanda :

— Tu es du bord de l’eau ?

— Non ! je suis une Dué coteau.

— Pourquoi ne te maries-tu pas ?

— Je suis mariée, et même avec un Dué bouchon. Mais il m’a quittée pour aller avec la Fadasse, la fille du braconnier.

Elle s’arrêta un instant puis reprit :

— Tiens, tu vas voir ce qu’il en est. Connais-tu la petite Lucienne, des Dué du bord de l’eau ?

Il hésita :

— Je crois l’avoir vue.

— Hé bien, on a voulu la marier au ferrouillard, tu sais, le Dué au tablier de cuir ?

— Oui.

— Alors elle n’a pas voulu. Elle s’est sauvée. Que veux-tu que cette petite fasse maintenant ?

Jean se sentit plein d’affection pour celle qui sympathisait ainsi avec sa chère cousine. Il demanda :

— Tu la connaissais ?

— Oui ! Je lui ai dit cent fois de ne pas en arriver à vivre comme moi. Mais on ne fait pas ce qu’on veut.

— Le serrurier était-il un bon parti ? demanda-t-il.

Elle eut un rire saccadé.

— Lui ?… Ah ! il serait préférable que Lucienne meure !

Jean, ému, dit :

— Pourquoi ?

Elle se pencha vers lui et mâcha durement des mots de haine :

— C’est une brute. Il bat les femmes qu’il fréquente, il les tue, il a fait mourir la petite Sautepied, tu sais, qui avait quatorze ans. On n’a pas osé le poursuivre. C’est un Dué. Mais quel salaud !

Jean sentit une émotion neuve courir en lui. Ah ! que de misères et de pleurs sanglants cache la vie des pauvres dont le destin servile est une sorte de promesse d’accepter tout ici-bas.

Il demanda âprement :

— Il ne l’a jamais touchée, Lucienne, hein ?

Étonnée elle eut un frisson, comme prévoyant un drame inconnu dont les données se nouaient devant ses yeux.

— Tu l’aimes, dis ?

Il ne répondit point.

— Ah ! si tu savais tout… Car le ferrouillard est malade avec ça… et une maladie…

Il voulut questionner.

— Il ne l’a jamais touchée, n’est-ce pas ?

Voulut-elle le laisser souffrir, en une revanche de sa pauvreté vaincue ? Songea-t-elle plutôt à éviter de se prononcer ?

Le fait est qu’elle ne répondit point à la question douloureuse, mais se contenta d’affirmer :

— Ah elle a bien besoin d’être aimée par un homme comme toi, capable de faire pour elle…

Lui n’écoutait plus. Il se perdait dans ce monde de malheurs et d’inexorables défaites peuplant autour de lui ces demeures qu’il avait frôlées en les croyant remplies de gens heureux. Et il en vint à se demander si son père même connaissait toutes les sanies sociales devant lesquelles une justice avertie devrait plutôt pleurer que sévir.

— Écoute, Alphonsine, dit Jean, que le poids de nouvelles responsabilités pressenties ramenait à ses conceptions morales, écoute, je suis très heureux de t’avoir vue et je ne t’oublierai pas.

Elle songea :

« Dans une heure tu n’y penseras plus. »

— Tu me crois, Alphonsine ?

Sans rien dire de sa certitude que les paroles captieuses cachaient au fond une indifférence polie, elle prit une voix mouillée pour articuler :

— Oh… oui.

— Hé bien, je voudrais que tu ne fasses plus ce métier.

Elle pensa qu’il fût convenable d’approuver.

— Je ferai comme tu voudras, mon chéri.

Jean sentit que le « mon chéri » venait d’une âme indifférente à ses propres promesses. Il connut le découragement.

— Allons, je m’en vais… Mais pourquoi, Alphonsine, ne vas-tu pas à Paris où ton travail serait peut-être plus rémunérateur qu’ici ?

Elle eut un rire léger.

— Et ma fille ?

— Il faut pourtant que tu t’arranges.

Elle crut sentir une menace.

— J’agirai comme tu voudras. Tu pourrais me faire mettre au bloc…

Froissé, il certifia :

— Mais non… Je n’y ai jamais songé, voyons.

Ne sachant comment le satisfaire, elle ajouta simplement :

— Non, petit, c’est la vie ça… et le reste. Tiens, en causant avec toi j’ai perdu quinze francs. Trois hommes sont passés, des habitués…

Il ne voulut plus lutter. Le déterminisme du malheur était trop lourd pour sa force. Il s’en alla. Elle le suivit et ils vinrent côte à côte jusqu’à la rue éclairée. À ce moment passa un homme de carrure massive, la tête enfoncée dans les épaules et la démarche dandinante. La femme se serra le long de Jean.

— Le ferrouillard… Va-t’en. Il serait capable de revenir droit à nous et de sauter sur toi. Il ne se connaît plus quand il veut une femme.

Il demanda désespérément :

— Tu vas donc avec lui ?

Elle ne répondit point, suivant de l’œil la silhouette épaisse et lente.

— Dis, tu vas donc avec lui ?

— Dame… Mais sauve-toi !

— Me prends-tu pour un enfant peureux ? Je ne crains pas ce serrurier.

Elle devina que le maniement de cette petite âme d’intellectuel fût plus délicat que celui du commun des hommes, et, avec une fausse humilité, se contenta de dire :

— Je vais rentrer chez moi. Je sus bien heureuse de t’avoir connu.

Il murmura :

— Adieu !

Craignant qu’il ne fut fâché elle le prit par les épaules.

— Tu sais, je n’y reviendrai plus, c’est fini…

— C’est promis ?

— Oui. Mais enfin, ne crois pas que ce soit si mauvais.

Comme pour donner une valeur plus profonde à son hypothétique renoncement, elle ajouta :

— Car enfin, tu sais, il y a le plaisir…