Éric Le Mendiant/2

Éric le MendiantUn Clan bretonHippolyte Boisgard, Éditeur (p. 15-24).


II


Le bourg de Saint-Jean-du-Doigt est loin d’offrir à la curiosité du touriste ce que le touriste est habitué à chercher en Bretagne, c’est-à-dire des monuments d’une haute antiquité, ou quelque objet digne d’être soumis à l’appréciation des antiquaires de Paris. — À part son église dont quelques parties rappellent, avec assez de fidélité, l’architecture du quinzième siècle, et un vase d’argent richement ciselé, que l’on y conserve comme un don authentique fait à la commune par la reine Anne, le petit bourg ne présente guère d’intérêt au voyageur, que sa position pittoresque, et la beauté du site qui l’environne !

Le voisinage de la mer imprime à tout paysage un caractère de force et de grandeur ; il y a dans le spectacle de cette immensité sans horizon, comme dans la sauvage harmonie de ces vagues incessamment agitées, quelque chose qui fascine, tourmente le regard et imprègne l’âme d’une tristesse amère et douce à la fois…

En présence de cette page sublime du livre de la nature, c’est en vain que l’on chercherait à nier Dieu… Dieu est là, il faut courber le front et adorer !…

Saint-Jean-du-Doigt est bâti sur les deux versants opposés d’une petite vallée, que la mer envahit souvent dans les jours de grande marée.

Par suite de cette disposition naturelle du village, la population s’est partagée presque également en marins et en laboureurs.

Pendant la semaine, le village n’est habité que par les femmes, les vieillards infirmes et les mendiants ; quand le temps n’est pas absolument mauvais, les laboureurs vont aux champs, tandis que les matelots gagnent la haute mer.

Ce jour-là, Tanneguy et Marguerite ne furent donc pas surpris de trouver Saint-Jean-du-Doigt presque désert, et de n’apercevoir de loin en loin que quelques vieilles femmes occupées à filer le lin, ou quelques vieillards qui se rendaient à l’église.

Ils traversèrent ainsi le petit village, et arrivèrent en peu de temps au presbytère.

Cette habitation est l’une des plus heureusement situées de toute la côte ; placée sur le versant de l’est, elle domine à pic la vallée et la grève qui s’étend jusqu’aux extrémités les plus reculées de l’horizon. Rien n’a été négligé pour augmenter le charme de sa situation. À droite et à gauche de la cour d’entrée, s’élèvent deux bâtiments de forme rustique, où l’on enferme pendant la nuit les bœufs et les chevaux de labour ; au fond se détache vivement sur le ciel bleu la silhouette blanche du presbytère, à moitié caché derrière les arbres fruitiers du petit verger qui le précède.

C’est là que résidait l’abbé Kersaint.

Avant d’être curé de Saint-Jean-du-Doigt, il avait été longtemps vicaire à Lanmeur, et c’est dans cette dernière localité qu’il avait connu Tanneguy. C’est lui qui avait baptisé Marguerite, c’est lui encore qui avait donné à la femme de Tanneguy les suprêmes consolations de la religion.

L’abbé Kersaint était un de ces nobles et vénérables prêtres qui exercent leur saint ministère avec la sérénité d’une conscience pure et l’élan courageux d’une âme dévouée à l’humanité. À Saint-Jean-du-Doigt, comme à Lanmeur, il était devenu le père naturel des pauvres de la commune, et, sur toute la côte, on ne prononçait son nom qu’avec une sainte et pieuse vénération.

Tanneguy et Marguerite connaissaient le presbytère, pour y être venus fort souvent déjà ; ils poussèrent donc la porte sans sonner, et entrèrent dans la cour.

Un énorme chien gardait le seuil de la porte, mais il reconnut vraisemblablement dans ces nouveaux hôtes deux figures de connaissance, car après avoir relevé la tête, et fait entendre un grognement sourd et inarticulé, il se recoucha nonchalamment à deux pas de sa niche, et regarda passer les visiteurs…

Ainsi rassurée par l’attitude bienveillante du cerbère breton, la petite Marguerite quitta aussitôt la main de son père, et courut devant elle.

Déjà les voyageurs avaient été signalés, et la blonde enfant atteignait à peine le seuil de la porte, que l’abbé Kersaint lui-même arrivait à leur rencontre.

— C’est donc toi, Margaït, dit le vieillard en prenant les mains de l’enfant avec une paternelle tendresse, allons, voilà une bonne journée, puisque je te vois, et que tu es en bonne santé…

— Monsieur le curé est bien bon…

— Et nous sommes toujours sage ?…

Marguerite rougit un peu et leva les yeux vers son père qui approchait.

L’abbé Kersaint fit quelques pas, et tendit cordialement la main à ce dernier.

— Le ciel soit avec vous, Tanneguy, lui dit-il, vous êtes un heureux père, et c’est une chose rare que de vous voir sur la côte… il ne vous est rien arrivé au moins depuis que je ne vous ai vu ?…

— Oh ! rien, répondit Tanneguy en serrant la main que lui tendait le vieillard, rien, monsieur l’abbé, si ce n’est que la république nous a envoyé quelques préoccupations que nous n’avions pas auparavant !… Mais, Dieu merci, tout prospère à Lanmeur ; la moisson s’annonce bien ; les foins ont peut-être un peu souffert, mais les blés seront magnifiques, et tant qu’il y aura de quoi faire du pain au pays, les pauvres gens n’auront pas trop à se plaindre…

— Vous avez raison, interrompit l’abbé avec un soupir, mais il y a bien des pauvres gens dans nos campagnes…

En parlant ainsi, ils étaient entrés dans le presbytère ; l’abbé avait fait passer ses hôtes dans la salle à manger, et on leur avait servi une collation frugale.

Toutefois, Marguerite grillait du désir de parcourir le jardin et le verger ; le bon curé s’en aperçut, il fit un signe à Tanneguy, et ce dernier permit à l’enfant de s’éloigner.

Cette dernière ne se le fit pas répéter, et quelques secondes après, on entendit les éclats de sa voix fraîche et sonore, retentir autour de l’habitation.

— Une belle et joyeuse enfant que le bon Dieu vous a donnée là !… dit le vieil abbé, lorsque Marguerite eut disparu.

Tanneguy sourit avec un faux air de modestie, à travers lequel éclatait tout ton orgueil de père.

— C’est ma seule consolation, répondit-il gravement, Dieu m’avait repris la mère, c’était bien le moins, n’est-ce pas, qu’il m’envoyât un de ses anges pour la remplacer !…

— Elle se fait grande déjà…

— Seize ans à peine !…

— Et vous ne songez point à la marier ?…

Tanneguy sourit encore, et montrant du geste Marguerite qui courait en ce moment sous les fenêtres de la salle à manger :

— La marier !… répondit-il, voyez-la… elle n’aime que les fleurs et les papillons ; elle naît à peine, la pauvre enfant ; je veux qu’elle ignore longtemps encore les soucis et les préoccupations de la vie ; tant qu’elle le voudra, je serai là pour lui épargner les douleurs qui sont le partage de la femme, et si Dieu me la conserve, comme il me l’a donnée, je ferai en sorte qu’elle ne connaisse de ce monde que les pures joies et les bonheurs réels…

Puis le vieux Tanneguy ajouta, mais cette fois avec une sorte de complaisance paternelle :

— D’ailleurs, dit-il, Marguerite sera un jour, s’il plaît à Dieu, le plus riche parti de Lanmeur. Voilà bientôt seize ans que je travaille pour elle… J’ai au pays une ferme qui m’appartient en propre, et qui est d’un assez bon rapport… j’ai acheté dernièrement quelques bons arpents de terre ; avec une belle paire de bœufs, et quelques chevaux de labour, cela lui fera une dot présentable. Marguerite peut donc attendre et choisir. Je la laisse libre. Elle a été élevée pieusement, je suis sûr d’elle comme de moi, et quand viendra le moment où il me faudra la remettre aux mains de celui qu’elle aura choisi, je m’y résignerai sans crainte, bien certain d’avance que Dieu l’aura guidée dans son choix, et que son choix sera bon !…

— Brave Tanneguy !… interrompit le bon curé avec bonhomie, vous avez été le meilleur des maris, vous serez le meilleur des pères.

— Oh ! ce me sera pénible de me séparer de ma jolie Marguerite, répondit Tanneguy en soupirant, mais je me suis fait à cette idée depuis longtemps, et quand viendra l’heure, je serai prêt. D’ailleurs, ajouta-t-il avec un pâle et triste sourire, vous le savez bien, monsieur Kersaint, j’ai toujours nourri en moi un désir secret, celui de me retirer au bord de la mer. Cela me rappellera mon ancien métier, et je m’ennuierai moins dans ma solitude si je puis, tous les matins, faire un tour sur la grève. Il y a longtemps que je serais venu habiter Saint-Jean-du-Doigt, si je n’avais pas vu au cimetière de Lanmeur, le tombeau de ma pauvre femme !

— Une brave et digne femme ! interrompit l’abbé.

— Ma petite Margaït sera son portrait, repartit Tanneguy : même beauté sereine, même vivacité, même cœur surtout !…

Le vieil abbé suivait en ce moment les mouvements de Marguerite qui courait, éblouie par les rayons du soleil, presque enivrée par l’air vif et pur du matin. Une certaine gravité s’était tout à coup répandue sur ses traits, et il reporta doucement son regard sur le visage de Tanneguy.

— Tanneguy, lui dit-il alors d’une voix lente et comme s’il eût pesé chacune de ses paroles, il y a bien longtemps que vous n’étiez venu au presbytère, et si vous aviez tardé encore quelques jours, mon intention était d’aller vous trouver à Lanmeur.

— Vraiment !… fit Tanneguy dont l’œil s’éclaira d’une joie sympathique.

— Oui, poursuivit l’abbé, j’avais besoin de vous voir !…

— Est-ce qu’il serait survenu quelque changement dans votre position ?

— Il ne s’agit pas de moi.

— Et de qui donc ?

— De vous, mon ami.

Tanneguy regarda l’abbé avec étonnement ; jamais il ne l’avait vu si grave, et il sentait une vague terreur monter de son cœur et troubler déjà son esprit.

Pourtant, il tenta de faire bonne contenance.

— Eh bien ! reprit-il après un moment de silence donné à la surprise et à l’étonnement, je suis heureux de vous avoir épargné le voyage ; je suis prêt à entendre ce que vous aviez à me dire !… et croyez bien d’avance que vous me trouverez tout disposé à suivre vos bons conseils.

Le vieil abbé sembla alors se recueillir, puis il reprit :

— Je ne sais, mon ami, dit-il, si vous connaissez au pays un homme que l’on a pris l’habitude de désigner sous la dénomination d’Éric le mendiant

— Je le connais, répondit Tanneguy en fronçant le sourcil.

— Cet homme, poursuivit l’abbé, parcourt journellement les communes de la côte, et il va partout, semant les nouvelles bonnes ou mauvaises, vraies ou fausses, qu’il a recueillies sur son chemin.

— Je lui ai souvent fait l’aumône, et Margaït aussi !… objecta Tanneguy…

— Cela ne m’étonne pas !… il prélève dans la contrée une dîme considérable, dont j’ai ouï dire qu’il faisait mauvais usage. C’est, je crois, une nature perverse, mais cet homme n’est pas seulement méchant, il est encore très dangereux.

— Je le sais !… fit Tanneguy.

— Vous avez eu à vous en plaindre…

— Une seule fois.

— Et depuis, vous ne lui faites plus l’aumône ?…

— Moi, je l’ai chassé de la ferme… mais Margaït lui donne encore de temps à autre, à ce que j’ai appris.

— Alors, je commence à m’expliquer l’espèce de haine qu’il vous a vouée.

— Ah ! il me hait.

— Il dit du moins beaucoup de mal de vous…

— Mais on n’y ajoute pas foi…

— Tanneguy, c’est une des erreurs les plus funestes des natures loyales et droites, de ne jamais croire à la puissance des méchants !… il est bien souvent difficile, même aux hommes les plus vertueux, de se préserver de leurs terribles atteintes.

— Et qu’importe ce que cet Éric peut dire de moi ! s’écria Tanneguy en redressant le front avec une fierté pleine de noblesse ; il y a vingt ans que j’habite le pays, monsieur l’abbé, et j’y ai assez d’amis dévoués, pour leur laisser le soin de me défendre contre les calomnies de tous les mendiants…

— Mais s’il ne s’agissait pas précisément de vous ?

— Comment ?…

— S’il s’agissait de Margaït, par exemple ?

— Margaït !…

— Vous ne resteriez pas, je le suppose, tout à fait aussi indifférent aux calomnies qui pourraient l’atteindre.

— Il a dit du mal de Margaït !…

Le père Tanneguy s’était levé à moitié, son visage avait tout à coup pâli, et sa main puissante et robuste s’appuyait carrément sur la table de chêne.

Mais l’abbé Kersaint était trop l’ami de Tanneguy, pour ne pas aller jusqu’au bout, et il poursuivit, malgré la colère qui grondait sourdement dans la poitrine du père de Margaït.

— Mon ami, lui dit-il, je me suis promis de vous dire toute la vérité, et je ne veux vous en rien cacher. Éric a dit, et je vous le répète, pour vous mettre à même de prendre des mesures qui fassent cesser de telles calomnies, Éric a dit que depuis plusieurs mois vous receviez fréquemment chez vous un jeune homme que sa position sociale devrait au contraire éloigner de Margaït.

— Octave !… balbutia Tanneguy.

— Octave ! répéta le curé ; je sais moi, et tous vos amis savent aussi que le jeune Octave passe chez vous, qui êtes le fermier de sa mère, quand le désir d’aller chasser dans les environs l’a réveillé de bonne heure ; mais Éric voit les choses autrement, et il les répand avec des commentaires qui peuvent nuire à la réputation de Marguerite.

— Le misérable !… grommela Tanneguy en enfonçant ses ongles dans la table.

— Voilà ce qu’il dit, mon ami ; il est triste, il est douloureux, d’avoir à défendre une enfant aussi pure que Marguerite de pareilles indignités, mais malheureusement, plus les calomnies sont absurdes, plus elles trouvent de crédit auprès de nos paysans… Vous y aviserez… et dans peu, j’en suis sûr, il n’en sera plus question…

Tanneguy ne répondit pas : son œil s’était ardemment fixé au parquet ; une pâleur livide s’était répandue sur ses joues, son cœur battait à se rompre.

Il se leva.

— Monsieur l’abbé, dit-il alors d’une voix profondément émue, je vous remercie pour Marguerite et pour moi, vous avez le courage de me dire la vérité, et maintenant je comprends bien des choses que je ne parvenais pas à m’expliquer.

— Quelles choses ? fit l’abbé.

— Oh !… des riens ; les sourires des uns, l’air contraint des autres, la joie maligne de tous… l’infamie, monsieur l’abbé. Marguerite est perdue…

— Y pensez-vous !…

— Perdue, vous dis-je… Marguerite est pure comme la rosée de mai ; mais on ne le croit plus… je me vengerai.

— Tanneguy !…

— Ce n’est rien… soyez tranquille… j’aurai du calme, mais il y a du sang des Tanneguy dans mes veines, et nous verrons bien.

— Que comptez-vous faire ?

— Vous allez le savoir, et en peu de mots, comme il convient… Marguerite va retourner avec votre domestique, la vieille Jeanne, à ma ferme de Lanmeur… Moi, pendant ce temps, j’irai régler mes affaires avec l’intendant des Kerhor, et demain je quitterai le pays…

— Partir !

— Demain, monsieur l’abbé…

— Vous reviendrez sur cette résolution.

— Je ne partirai pas sans vous serrer la main, monsieur l’abbé, mais je partirai…

En parlant ainsi, Tanneguy fit un geste d’adieu à l’abbé Kersaint, et franchit résolument le seuil de la porte.

Cependant, on entendait toujours derrière les arbres du verger les éclats joyeux de la voix de Marguerite.