Érasme (Nisard)/02


ÉRASME.

DEUXIÈME PARTIE.

VI.

Érasme et Luther.


Ces deux noms, que nous rapprochons aujourd’hui pour les opposer l’un à l’autre, ont long-temps signifié la même chose dans l’opinion des peuples contemporains d’Érasme et de Luther. Par une confusion soit volontaire et artificieuse, soit involontaire, les moines et les théologiens embrassaient dans la même haine les lettres sacrées et les lettres profanes, la philologie et la discussion libre des matières religieuses, l’antiquité et l’Évangile, les lettrés et les docteurs : renaissance littéraire ou tendance vers la liberté d’examen, commentaires sur Cicéron ou gloses sur saint Jérôme, étude de l’hébreu ou étude du grec, explication des apôtres ou interprétation des poètes, tout leur était également suspect. Le mouvement religieux les troublait dans leur inviolabilité monacale et dans leur opulente ignorance de la religion même qu’ils exploitaient ; le mouvement littéraire les forçait à sortir de leur paresse, à prendre part aux nouvelles lumières, à renouveler laborieusement, par la supériorité de l’esprit et de l’instruction, le pouvoir, de plus en plus menacé, qu’ils tenaient de l’aveugle consentement des peuples. Attaqués dans leur double privilége, surveillés tout à la fois dans leur religion de patenôtres et dans leur ignorance d’état, partout où se montrait un livre inspiré par les nouvelles idées, ils l’exorcisaient ou le faisaient brûler. C’est ainsi qu’un des pères de la philologie moderne, dans l’Europe occidentale, Jean Reuchlin, après un long professorat, duquel étaient sortis plusieurs générations de philologues, avait eu à défendre la tranquillité de ses derniers jours contre les haines des théologiens de Cologne. Reuchlin, Érasme et Luther étaient confondus dans une inimitié commune ; ces trois noms, entourés d’injures, fournissaient la matière de tous les sermons ; c’était le même démon sous trois formes.

Mais les moines en voulaient surtout à Érasme et à Luther, et au premier plus qu’au second, apparemment parce qu’il était à la fois lettré et docteur. Les universités, foyers de toutes ces haines, où se perpétuait l’ignorance bavarde et intolérante de la scolastique, poursuivaient ces deux hommes de leurs bulles et de leurs cris. Les ordres de tous les noms, franciscains, dominicains, prêcheurs, mendians, bi-canoniques, lâchaient contre eux tous leurs prédicateurs. Les chaires retentissaient de bouffonneries haineuses, auxquelles le peuple applaudissait, et chaque sermon se terminait par une lacération publique d’un de leurs livres, à défaut de l’auteur. La Belgique surtout, ce pays de passage où une seule chose a pu prendre racine, la superstition, la Belgique toute entière était soulevée par les harangueurs de Louvain, de Tournai, de Bruges, d’Anvers. C’était tantôt un dominicain, tantôt un frère mineur, affligé d’une lippitude précoce, par suite d’excès de vin, lequel déclamait pendant plusieurs heures contre les deux ennemis de l’église, Érasme et Luther, les appelant tour à tour bêtes, ânes, grues, souches, hérétiques[1] ; hérétiques surtout : ce mot comprenait tout le reste. Il y avait hérésie à n’être pas de l’avis de Scot, hérésie à contredire saint Thomas, hérésie à nier l’excellence de la scolastique, hérésie à écrire dans une latinité littéraire, le bon latin étant nécessairement hérétique. C’est du moins ce que répondit un jour à un magistrat qui était venu lui soumettre d’humbles doutes, un de ces prêcheurs fanatiques, évêque bouffon, comme l’appelle Érasme : « Où est donc l’hérésie dans les livres d’Érasme ? » demandait le magistrat. — « Je ne les ai pas lus, dit le prélat ; j’ai seulement jeté les yeux sur ses paraphrases, mais la latinité en était trop haute pour ne m’être pas suspecte. Qui peut dire qu’il n’y ait pas quelque hérésie cachée sous un latin que je n’entends point[2] ? »

Ces moines et ces théologiens, tout sales, ignorans, avinés, obèses, déclamateurs, qu’Érasme nous les représente, ne manquaient pourtant pas de cet instinct de défense qui consiste à prêter les mêmes projets à des ennemis diversement intentionnés, soit pour aigrir les moins hostiles, et par suite les compromettre, soit pour amener les modérés et les violens à se voir de près, dans un rapprochement monstrueux, et à se séparer avec plus d’éclat. C’était dans l’un de ces desseins, peut-être dans tous les deux à la fois, que les habiles d’entre les moines et des théologastres confondaient dans le même anathême Érasme et Luther, encore qu’ils eussent parfaitement apprécié en quoi différaient ces deux hommes. Érasme était avant tout philologue, et incidemment réformateur doux et mitigé. Luther, tout au rebours, était, au principal, réformateur ardent, et n’avait de lettres qu’autant qu’il croyait convenable d’en avoir pour rattacher les lettrés à sa cause. Érasme s’adressait aux intelligences, Luther aux passions. Érasme ne voulait pas que la foule intervînt dans les débats religieux, mais que tout se passât entre les beaux esprits et la théologie : il voyait de grands dangers pour la foi dans cette intervention populaire ; et, pour la confession en particulier, il la jugeait gravement menacée, si on touchait à de telles matières en présence de la foule, « où il n’y a que trop de gens[3], remarque-t-il, à qui il déplaît de confesser leurs péchés. » Luther parlait à la foule, et, comme tous les hommes de révolution, il sentait qu’on ne vide les questions de réforme qu’avec les masses populaires, et qu’il fallait avant tout se pourvoir de bras pour la défense de ses idées. Érasme demandait qu’on se bornât à des échanges d’apologies entre les hommes compétens, à une petite guerre de sectes et de commentaires, à un champ-clos de gloses religieuses, sous la présidence honorifique des princes ; il regrettait que ces Germains, que Luther bouleversait par sa fougueuse éloquence, fussent sortis des bornes de « cette civilité où il les avait toujours retenus, » et qui aurait pu prévenir le désordre[4]. Luther, lui, demandait la guerre sur les champs de bataille ; il voulait qu’on repoussât les bulles papales à coups de canon, et tâchait d’arracher les princes à ces ridicules tournois de scolastique religieuse, qu’on appelait conciles, pour les entraîner dans la lutte matérielle. Le dieu d’Érasme était le dieu de paix ; celui de Luther était le dieu des armées. Érasme faisait déjà de la polémique constitutionnelle ; il disait : « Frappez sur les conseillers, mais ménagez les princes ; respectez le pape, n’attaquez que ses ministres. » — « Mon petit pape, disait Luther, mon petit papelin, vous êtes un ânon ; » pour les princes, il les traitait comme Jésus les vendeurs du temple. Les différences étaient profondes entre ces deux hommes. Ce fut donc une politique habile de les confondre, de les supposer amis et complices ; de dire qu’Érasme revoyait les écrits de Luther, et que Luther ne faisait rien sans avoir pris avis d’Érasme ; que, dans sa solitude de Bâle, des luthériens, espèce de courriers volontaires pour les affaires de la réforme, avaient de secrètes intrigues avec Érasme. Les rapprocher ainsi, malgré eux, malgré toutes leurs antipathies, c’était préparer le scandale de leurs brouilleries ; les placer sur le même rang, les accuser de jouer le même rôle, leur faire une seule part pour deux, c’était les exciter à s’en faire deux séparées dont une serait la première ; les menacer des mêmes dangers, c’était le moyen de faire lâcher pied au plus faible ou au moins courageux, et changer en une bruyante inimitié une amitié fondée sur une illusion. Cette pratique réussit. Unis un moment dans l’opinion générale, Érasme et Luther se séparèrent avec un éclat qui dut fortifier un moment le parti de l’unité catholique.

Tant qu’Érasme vécut, son nom fut aussi grand que celui de Luther. Si Luther était l’homme du peuple, Érasme était l’homme des classes éclairées. L’un avait plus de retentissement dans les rues, sur les grands chemins, devant le parvis des cathédrales ; l’autre dans le cabinet, dans ces savans festins du temps, où les convives suspendaient le repas pour lire une lettre d’Érasme. « Ton psaume m’a été remis, lui écrit Sadolet, comme j’étais à table, avec quelques personnages graves de mes amis. Je l’ai parcouru avidement ; mais on me l’a bientôt arraché des mains, tant chacun était impatient de le lire[5]. » Voilà le public d’Érasme. Certes, s’il faut peser les voix et non les compter, nul doute qu’Érasme n’ait eu de son vivant plus de gloire que Luther ; mais la postérité a fait descendre le premier et monter le second. Est-ce parce que l’œuvre de Luther a été fondée avec une épée et celle d’Érasme avec une plume ? est-ce parce que les choses écrites avec le sang et le glaive sont plus glorieuses que celles écrites avec l’encre et les plumes, même celles de Memphis, vantées par Érasme comme les meilleures ? Voilà de petites questions pour les partisans du fatalisme historique, qui grossissent et grandissent un homme de tout ce qui s’est fait après lui et par des causes qu’il n’aurait ni voulues ni prévues : mais je ne les trouve pas déjà si mauvaises pour l’heure où nous sommes. À cette heure-là, en effet, de qui pensez-vous qu’il soit demeuré le plus de choses, de Luther niant le libre arbitre, et remplaçant le dogme par le dogme, ou, plus crûment, la superstition par la superstition, ou d’Érasme revendiquant pour l’homme la liberté de la conscience, doutant du dogme sous toutes ses formes, et substituant le premier au catholicisme dogmatique le mot sublime de philosophie chrétienne ? Qu’est-ce qui a le plus de vie, aujourd’hui, de la philosophie chrétienne ou du luthérianisme ; du dogme, soit protestant, soit catholique, ou de la morale chrétienne ; des sectes ou de la liberté de conscience, de cette liberté que défendait Érasme contre les catholiques et les protestans, et que Luther arrachait au catholicisme usé d’abus pour la confisquer et l’enrégimenter au profit du protestantisme ?

Ce serait un sot propos que de vouloir rabaisser Luther ; c’est un nom sacré dans une bonne partie de l’Europe, c’est un grand nom partout. Mais, dans l’histoire, on fait la part trop belle aux hommes de passion et d’action, et on la fait trop petite aux hommes tempérés, moyens, qui ont vu les extrêmes, et s’en sont gardés par conviction et bonne conscience encore plus que par timidité, laissant faire aux hommes passionnés l’œuvre du jour, et se réservant, eux, pour l’œuvre de tous les temps, je veux dire le perfectionnement moral de l’humanité. Je vois beaucoup d’ardeur de sang, d’ambition, d’égoïsme, de mépris des hommes, dans la plupart de ceux qui jouent les grands rôles ; je vois, au contraire, beaucoup de sens, de désintéressement, de sympathie, et, je le répète, plus de motifs d’honnêteté que de peur dans la plupart de ceux qui se tiennent à l’écart, ou qui se résignent aux seconds rôles, parce qu’ils y peuvent rester vrais avec eux-mêmes et avec les autres. Que pouvait faire, au temps d’Érasme et de Luther, un homme droit, sincère, éclairé, sinon s’abstenir, ou bien ne parler que pour les lettres et la tolérance qui allaient être écrasées un moment dans la lutte des deux partis, mais qui devaient survivre aux vainqueurs comme aux vaincus ? Pourquoi le blâmeriez-vous de ne s’être point passionné et d’avoir gardé sa conscience dans l’emportement des partis ? Pourquoi lui demander, au nom de la philosophie de l’histoire, c’est-à-dire au nom d’une loi que vous imaginez trois siècles après l’évènement, qu’il comprît que le mal est gros du bien et qu’il faut que l’homme sage se mêle aux déchiremens des sectes, s’affuble de leurs passions, et se barbouille du sang qu’elles font répandre, s’il veut hâter la venue de la tolérance ? Cela nous est commode à nous de faire la synthèse du passé, et de dire : Le protestantisme devait enfanter la philosophie du xviiie siècle, et celle-ci les deux révolutions de 89 et de 1830 : donc les hommes supérieurs, les hommes de l’avenir devaient être protestans ! Oui, peut-être pour le drame de l’histoire ; non, pour sa moralité dernière. Au drame appartiennent les passions, la violence, les masses soulevées, les bulles déchirées en place publique, les héros moitié sérieux, moitié grotesques, les fous sublimes ; à la morale appartient le bon sens, la tolérance, l’homme sain et équitable qui ne fait pas un mal immédiat pour un bien ajourné à deux siècles, qui ne tire pas l’épée pour une paix problématique, qui ne brûle pas les villes pour que ses neveux les rebâtissent, qui n’a pas cette funeste prévoyance de nos égorgeurs de 93, lesquels se vouaient à l’exécration pendant dix siècles pour être réhabilités et divinisés au onzième. Les hommes de passion font les scènes de l’histoire ; les hommes de sens en font la morale. Or, qui dure le plus, des scènes de l’histoire ou de la morale ? Je veux bien que les hommes de passion soient ceux de l’avenir, mais accordez-moi que les hommes de sens sont ceux de la durée et de l’éternité.

Pour sortir de ces choses générales, long-temps avant que Luther n’éclatât, que dis-je ! pendant que Luther, commençant par où commencent la plupart des hommes passionnés, c’est-à-dire par adorer ce qu’il devait brûler plus tard, se signalait à l’université de Wittemberg par la fougue de son zèle pour le catholicisme d’Alexandre VI et de Jules II, Érasme avait déjà touché à tous les points de croyance par où les protestans devaient se séparer de la mère-église. Vous savez en quels termes il parlait des moines. Dès le commencement du xvie siècle il donnait du monachisme cette ironique définition : « Le monachisme n’est pas la piété, mais un genre de vie utile ou inutile, selon le caractère ou le tempérament de chacun ; je ne vous conseille ni ne vous dissuade de l’embrasser[6]. » Il critiquait le culte rendu aux saints ; il se moquait des prières que faisaient les simples à saint Christophe, pour éviter un accident mortel ; à saint Roch, pour n’avoir pas la peste ; à sainte Appoline, pour être guéris du mal de dents ; à Job, contre la gale ; à saint Hiéron, pour retrouver ce qu’ils avaient perdu. S’il n’allait pas jusqu’à vouloir qu’on détruisît les statues et les tableaux, « qui sont les principaux ornemens de la civilisation, » il désirait qu’il n’y eût rien dans les églises qui ne fût digne du lieu. « Je ne désapprouve pas l’invocation des saints, dit-il quelque part[7], pourvu qu’elle ne soit pas mêlée de ces superstitions que je blâme, et non sans motif. J’appelle superstition, quand des chrétiens demandent tout aux saints, comme si le Christ était mort ; quand nous leur adressons nos prières, avec la pensée qu’ils sont plus exorables que Dieu ; quand nous demandons à chacun en particulier des graces toutes spéciales, comme si sainte Catherine pouvait nous donner ce que nous n’obtiendrions pas de sainte Barbe ; quand nous les invoquons non à titre d’intercesseurs, mais d’auteurs de tous les biens qui nous viennent de Dieu. » Il insinuait que la confession à Dieu seul suffisait, tout en ajoutant comme correctif : « Gardons la confession au prêtre, quoiqu’on ne puisse prouver par des raisons solides que ce soit une institution de Dieu. » Le choix des mets, des vêtemens, le jeûne, les prières pour pénitence, les solennités publiques des jours de fête, lui paraissaient du judaïsme. Il se choquait que, durant le mystère de la consécration, les chantres et le chœur entonnassent un hymne en l’honneur de la sainte Vierge, « comme s’il était séant, remarquait-il, d’invoquer la mère en présence même du fils ! » Il exaltait ces temps de la primitive église, où nulle voix ne se faisait entendre dans le temple à ce moment solennel, où le peuple, courbé vers la terre, silencieux, rendait du fond du cœur des actions de graces à Dieu ; où l’église n’avait qu’un prêtre pour célébrer le saint sacrifice, au lieu de cette foule d’ecclésiastiques que la religion d’abord, et plus tard le lucre, ont tant multipliés. Il mettait la chasteté conjugale au-dessus de celle des prêtres et des religieuses ; il se moquait des vieilles filles, et préférait le mariage à leur virginité. Il osait défendre le divorce. Il ne voulait pas que le peuple baisât les sandales des saints, ce qui est bien, quod bene fit, disait la Sorbonne[8], la Sorbonne, grande ennemie d’Érasme, long-temps avant que Luther eût compliqué ses affaires, et irrité tous ses frélons[9].

Quand Luther poussa son premier cri de guerre, déjà les écrits d’Érasme avaient gagné aux idées de la réforme tous les hommes éclairés, tous les prêtres honnêtes gens de l’Allemagne, de l’Angleterre et de la France. Restait la papauté, à laquelle Érasme n’avait pas voulu toucher, malgré le scandale récent des indulgences, soit qu’il prévît qu’une attaque au saint-siége changerait en schisme une polémique inoffensive, soit que les papes, en le louant démesurément de ce qu’il écrivait en faveur des principes de l’unité religieuse, eussent lié sa langue et sa plume sur les abus qu’on en faisait dans l’application. Quoi qu’il en soit, sauf quelques allusions sévères à la manie belliqueuse de Jules II, Érasme avait toujours tenu la papauté en dehors de la discussion. L’œuvre des hommes de plume et de cabinet était accomplie. C’était aux hommes d’action et de main à engager la bataille et à faire intervenir les masses populaires dans un débat qu’Érasme avait voulu circonscrire aux hommes éclairés et compétens. Était-ce lâcheté, hypocrisie, jalousie de réformateur mitigé contre des réformateurs emportés et violens ; était-ce inconséquence, comme le lui reprochèrent amèrement les protestans ? Je ne veux pas faire d’Érasme un brave ; mais l’homme qui tenait tête à tous les moines de l’Allemagne et de la France, l’homme qui, après la bataille de Pavie, osait demander à Charles-Quint, empereur de trente ans, victorieux, flatté dans toutes les langues, la liberté de son prisonnier le roi de France ; cet homme-là n’était pas un lâche : il n’avait pas tous les courages, mais il avait le courage de ses convictions ; il risquait jusqu’où il croyait ; mais où il cessait de croire, il cessait d’être ce qu’on appelle courageux, comme le sont les hommes de passion, c’est-à-dire aveuglément, avec superfluité, par l’effet du sang plutôt que de la raison, et souvent à la suite, par la contagion de l’exemple. La plus belle espèce de courage, c’est celle qui est le plus appropriée à l’entreprise pour laquelle on la déploie, qui ne reste pas en-deçà, mais qui ne s’égare pas au-delà, où il n’entre que de la raison et point de cet emportement du corps qu’on excite chez les êtres vulgaires avec des liqueurs fortes, de la musique ou des harangues ; c’est ce courage-là que j’admire dans Érasme : ce qui ne veut point dire d’ailleurs qu’on ne le puisse trouver à un plus haut degré dans d’autres hommes qui voulaient aller plus loin que lui.

Naturellement, l’attention de la république chrétienne fut tout d’abord partagée entre Érasme et Luther. Les hommes ardens se précipitaient sur les pas de Luther ; les hommes modérés restaient autour d’Érasme, ne quittant pas le terrain du blâme prudent et des vœux pacifiques. Les plus sincères, dans les deux camps, désiraient que ces deux hommes s’entendîssent, afin de se modifier et de se compléter l’un par l’autre, Luther par un peu de la modération habile d’Érasme, Érasme par un peu de l’audace de Luther. Les alarmistes, effrayés tout d’abord de l’impétuosité de Luther, et assez bons juges, comme l’est quelquefois la peur, de la portée de ses attaques, assiégèrent Érasme de scrupules sur cette apparence de concert entre Luther et lui. Les moines, et tout ce qui vivait d’abus, exagérèrent ce concert, le supposant plus complet et plus durable qu’il ne pouvait être ; quelques-uns faisaient naître Luther d’Érasme, et représentaient le premier comme un instrument vulgaire soufflé par le second. Érasme sut résister à toutes ces instances si diverses. Il resta dans son vrai rôle, qui était d’approuver Luther attaquant les abus au nom de l’unité catholique, mais avec de sages réserves sur sa manière un peu tumultueuse et sur ses avances vers le peuple qu’Érasme voulait éloigner des débats. Ce rôle n’était pas sans difficulté au milieu de toutes ces persécutions, de toutes ces amitiés également exigeantes, qui n’y trouvaient point leur compte, et que fatiguait l’opiniâtre indépendance d’Érasme. J’appelle cela encore du courage, non du plus brillant sans doute, ni du plus populaire, et qui figure rarement dans les histoires, mais qui honore l’homme, et qui lui est sans doute compté devant Dieu au jour de l’appréciation finale des œuvres de chacun. Il y avait d’autant plus de mérite à un tel homme de se garder de tous ces tiraillemens, et de rester vrai avec lui-même, que, de l’aveu de tous les partis, Érasme pouvait faire pencher la balance du côté où il se rangerait, et emporter d’emblée la réforme s’il lui prêtait l’aide de sa plume si populaire et le crédit de son immense considération.

C’est ce que sentit Luther tout le premier. Avant même qu’il fût bien fixé sur la nature de son œuvre, et qu’il eût rompu avec le chef visible de l’unité catholique, il songea tout à la fois à s’aider et à s’honorer d’un si puissant auxiliaire, et il écrivit à Érasme la lettre qu’on va lire. Quoique le fond en soit sincère, on ne peut s’empêcher de croire que Luther cédait moins à un penchant qu’à une nécessité de position ; outre que cette affectation à réduire le rôle et la gloire d’Érasme à des services purement littéraires semble prouver que Luther ne le voulait voir qu’à sa suite, et au second rang, dans la question religieuse. Les embarras de cette lettre que j’ai cru devoir conserver, aux dépens même de l’élégance, ne tiennent pas seulement au défaut d’habitude littéraire du moine de Wittemberg, défaut dont il était plus vain que honteux, quoi qu’il semble dire ; ses arrière-pensées auraient rendu la clarté difficile même pour une meilleure rhétorique que la sienne. Voici cette lettre :


« Je m’entretiens sans cesse avec toi, Érasme, ô toi, notre honneur et notre espérance, et pourtant nous ne nous connaissons pas encore. Cela ne tient-il pas du prodige, ou plutôt ce n’est pas un prodige, mais un fait de tous les jours. Car quel est homme dont Érasme n’occupe pas l’ame tout entière, que n’instruise pas Érasme, sur qui ne règne pas Érasme ? Je parle ici de ceux qui ont le bon goût d’aimer les lettres. Du reste, je suis heureux qu’entre autres dons du Christ, il te faille compter l’honneur que tu as eu de déplaire à plusieurs. C’est par ce point que j’ai coutume de distinguer les dons d’un dieu clément de ceux d’un dieu irrité. Je te félicite donc de ce que, plaisant souverainement à tous les gens de bien, tu n’en déplais pas moins à ceux qui veulent être les souverains de tous, et plaire souverainement à tous[10]. Mais je suis bien mal appris, moi qui m’adresse à un homme tel que toi comme à un ami familier, inconnu à un inconnu, et de t’aborder les mains sales[11], sans préambule de respect ni d’honneur. Mais ta bonté pardonnera cette liberté, soit à mon affection, soit à mon peu d’habitude. Car après avoir passé ma vie au milieu des sophistes, je n’en ai pas appris assez pour pouvoir saluer par lettres un savant personnage. Autrement, de combien de lettres ne t’aurais-je pas fatigué depuis long-temps, plutôt que de souffrir que tu fusses seul à me parler tous les jours dans ma chambre !

« Maintenant que j’ai appris de l’excellent Fabricius Capiton que mon nom t’est connu depuis cette bagatelle des indulgences, et que j’ai pu voir, par ta nouvelle préface de l’Enchiridion, que non-seulement tu as lu, mais agréé mes bavardages, je suis forcé de reconnaître, même dans une lettre barbare, cet excellent esprit dont s’est enrichi le mien et celui de tous les autres. Je sais bien que tu tiendras pour peu de chose que je te témoigne dans une lettre mon affection et ma reconnaissance, assuré comme tu dois l’être que mon cœur brûle pour toi de ce double sentiment en secret et en présence de Dieu ; je sais aussi que je n’aurais pas besoin de tes lettres ni de ta conversation corporelle pour être certain de ton esprit et des services que tu rends aux belles lettres ; cependant mon honneur et ma conscience ne me permettent pas de ne pas te remercier en paroles, surtout après que mon nom a cessé de t’être inconnu. Je craindrais qu’on ne trouvât quelque malice et quelque arrière-pensée coupable dans mon silence. Ainsi donc, mon cher Érasme, homme aimable, si tu le juges bon, reconnais en moi un de tes frères en Jésus-Christ, plein de goût et d’amitié pour toi, du reste n’ayant guère mérité par son ignorance que d’être enseveli dans un coin, inconnu sous le ciel et le soleil qui appartiennent à tous ; destinée que j’ai toujours souhaitée, et non point médiocrement, comme un homme sachant trop bien à quoi se réduit son bagage. Et pourtant je ne sais par quelle fatalité les choses ont pris un train si opposé, que je me vois forcé, non-seulement à rougir de mes ignominies et de ma malheureuse ignorance, mais encore de me voir lancé et agité devant les doctes.

« Philippe Mélanchton va bien, si ce n’est que nous pouvons à peine obtenir de lui que sa fièvre pour les lettres ne ruine sa santé. Dans la chaleur de son âge, il voudrait à la fois tout faire et que tout se fît par tout le monde : lui sauvé, je ne sais quoi de plus grand nous pourrions espérer. André de Carlstadt te salue, il vénère le Christ en toi. Que notre seigneur Jésus te conserve pour l’éternité, excellent Érasme, ainsi soit-il. J’ai été verbeux ; mais tu penseras qu’il n’est pas nécessaire que tu lises toujours des lettres savantes, et qu’il faut te rapetisser avec les petits.

« Martin Luther. »

Wittemberg, 28 mars, an 1519.


Érasme était à Louvain aux prises avec tous les théologiens de cette ville, quand la lettre de Luther lui fut apportée. Il y répondit avec une parfaite sincérité. Il avoue à Luther qu’il a du goût pour ses écrits ; mais il se défend du reproche que lui font les théologiens d’y avoir pris part, ce qui est une manière indirecte et délicate de déclarer qu’il n’en approuve pas tous les points. Sous la forme de conseils généraux adressés à tous les partisans de la réforme, il parle de précautions à prendre, d’hommes et de choses à ménager, de tolérance, d’esprit de charité, toutes recommandations qui allaient particulièrement à Luther, lequel y avait déjà manqué en plus d’une circonstance. Du reste, la lettre d’Érasme est pleine de grace, de raison et d’esprit. J’en rendrai mal toutes les délicatesses. La latinité en est simple, naturelle ; ce n’est point un langage d’érudition ; Érasme pensait et sentait en latin.


« Très cher frère en Jésus-Christ, ta lettre m’a été extrêmement agréable, à cause de la finesse de pensée qui s’y montre et de l’esprit vraiment chrétien qui y respire. Je ne saurais trouver d’expression pour te dire quelles tragédies ont excitées ici tes écrits : on ne peut ôter de la tête des gens ce soupçon si faux que tes élucubrations ont été écrites avec mon aide, et que je suis, comme ils disent, le porte-étendard de cette[12] faction. Quelques-uns y voyaient une bonne occasion d’étouffer les belles-lettres, qu’ils haïssent à mort, comme devant faire ombrage à la majesté de la théologie, qu’ils estiment la plupart plus que le Christ ; ils pensaient aussi à m’étouffer, moi qu’ils regardent comme de quelque poids dans la résurrection des études. Tout s’est passé en clameurs, en folles témérités, en calomnies, en mensonges, tels que si je n’eusse été présent et patient tout à la fois, je n’aurais pu croire sur la foi de personne que les théologiens fussent gens si fous.

« J’avoue que le germe de cette nouvelle contagion, sorti de quelques-uns, a fait tant de progrès, qu’une grande partie de cette académie, qui n’est pas peu fréquentée, en est devenue furieuse en peu de temps. J’ai juré que tu m’étais inconnu et que je n’avais pas encore lu tes livres[13] ; que d’ailleurs je n’approuvais ni ne désapprouvais rien. Je leur ai seulement dit de s’abstenir de vociférer avec tant de haine devant le peuple, que c’était de leur intérêt, comme de gens dont le jugement devait avoir le plus de gravité ; qu’en outre ils voulussent bien réfléchir s’il convenait d’agiter devant un peuple tumultueux des matières qui seraient mieux réfutées dans des livres imprimés, ou mieux débattues entre érudits, là où l’auteur pouvait de la même bouche faire connaître ses opinions et sa vie. Je n’ai rien gagné par ces conseils, tant ils sont fous avec leurs discussions obliques et scandaleuses.

« Combien de fois eux et moi n’avons-nous pas traité de la paix, et combien de fois sur une ombre de soupçon téméraire n’ont-ils pas soulevé de nouveaux tumultes ? Et ce sont les auteurs de tant bruit qui se regardent comme des théologiens ! La cour de Brabant déteste cette espèce d’hommes ; c’est encore un crime qu’ils me font. Les évêques me sont assez favorables, mais ils ne se fient pas à mes livres. Les théologiens mettent toutes leurs espérances de victoire dans la calomnie ; mais je les méprise, fort de ma droiture et de ma conscience. On les a quelque peu adoucis pour toi. Peut-être, n’ayant pas la conscience très nette, redoutent-ils la plume des gens instruits ; pour moi, je les peindrais au naturel, et avec les couleurs qu’ils méritent, si je n’en étais détourné par les doctrines et les exemples du Christ. Les bêtes féroces s’adoucissent par de bons traitemens, mais les procédés ne font que rendre plus furieux ces théologiens.

« Tu as en Angleterre des amis qui ont la meilleure opinion de tes écrits ; ils y sont puissans. Plusieurs ici ont du penchant pour toi, entre autres un personnage de marque. Pour moi, je me tiens en dehors autant que faire se peut, afin de me garder tout entier au service des belles-lettres qui refleurissent. Il me paraît qu’on gagne plus par la modération et les formes que par la passion. C’est par là que le Christ a conquis l’univers ; c’est par là que saint Paul a abrogé la loi judaïque en tirant tout à l’allégorie. Il vaut bien mieux écrire contre ceux qui abusent de l’autorité des papes que contre les papes eux-mêmes ; ainsi pour les rois, à mon sens. Il faut moins mépriser les écoles que les ramener à des études plus saines. Quant aux choses trop profondément plantées dans les esprits pour qu’on puisse les en arracher soudainement, mieux vaut en disputer par des argumens serrés que rien affirmer absolument. Il est telle objection violente qu’on fait mieux de mépriser que de réfuter. Prenons garde en tous lieux de ne rien dire ni faire d’arrogant ou de factieux : je pense que cela est conforme à l’esprit du Christ. En attendant, il faut garder son ame, de peur qu’elle ne soit corrompue par la colère et la gloire, par cette dernière surtout qui vient nous tendre des embûches jusque dans nos études de piété. Ce n’est pas là une conduite que je te recommande ; je ne puis que t’engager à continuer comme tu as déjà fait.

« J’ai goûté tes commentaires sur les psaumes : ils me plaisent fort. J’espère qu’ils auront de beaux fruits. Il y a à Anvers le prieur du monastère, homme vraiment chrétien, qui t’aime passionnément, autrefois ton disciple, comme il s’en fait gloire. Il est presque le seul qui professe le Christ ; les autres ne professent à très peu près que des superstitions ou leurs intérêts. J’ai écrit à Mélanchton. Puisse notre seigneur te dispenser chaque jour plus largement son esprit, tant pour sa gloire que pour le bien public ! En t’écrivant cette lettre, je n’avais pas la tienne sous la main. Adieu.

« Érasme. »

Louvain, 30 mai 1519.


Dans une lettre écrite à la même date[14] et adressée à un ami, il revient sur ces nobles pensées de charité et de tolérance. « Vous avez trop de prudence, dit-il à Jodocus Jonas, pour qu’il soit besoin de vous apprendre qu’une image aimable de la vraie piété, rendue avec toute l’expression possible, est bien plus propre à faire entrer dans les ames la philosophie du Christ, que des harangues essoufflées contre toutes les formes et les genres de vices… Le zèle religieux doit avoir la parole libre, mais assaisonnée çà et là du miel de la charité. En tout cas, il faut ménager ceux qui possèdent l’autorité souveraine, et si la chose mérite qu’on s’irrite, mieux vaut s’irriter contre les hommes qui font servir à leurs passions la puissance des princes, que contre les princes eux-mêmes… On rend plus de services à montrer combien s’éloignent de la vraie religion ceux qui, sous l’enseigne de Benoît, de François, ou d’Augustin, vivent pour leur ventre, leur bouche, leur luxure, leur ambition, leur cupidité, qu’à déclamer contre l’institution même de la vie monastique. Et quant aux écoles publiques de scolastique, on emploie mieux son temps à indiquer ce qu’on pourrait en retrancher ou y ajouter, qu’à les condamner en bloc. Tel est l’esprit de l’homme ; on le mène plus par la douceur qu’on ne l’entraîne par la dureté. »

La lettre d’Érasme à Luther, et les avertissemens personnels qui s’y cachaient sous la forme de conseils indirects, ne pouvaient pas être du goût du moine de Wittemberg. Aussi la correspondance amicale n’alla pas plus loin. Luther comprit qu’il ne devait pas compter sur Érasme, Érasme qu’il ne pouvait que se perdre comme lettré et se mentir à lui-même comme docteur de l’église en venant faire du tumulte et de l’audace à la suite de Luther. Mélanchton fit de vains efforts pour les rapprocher : il leur écrivit des lettres touchantes et persuasives, où son doux génie tâchait d’atténuer la rudesse de Luther aux yeux d’Érasme et de justifier la prudence d’Érasme aux yeux de Luther. Il resta l’ami de tous deux sans en faire deux amis. Érasme et Luther ne s’écrivirent plus qu’une fois ; et ce fut pour s’insulter.

Le rôle d’Érasme pendant toutes ces premières luttes de la réforme était peut-être le plus difficile de tous. Sa modération, qui ne le quitta pas un moment, et qui resta toujours plus forte que son amour-propre, ne fut pas toujours exempte de contradictions et d’incertitudes. C’est le propre des hommes trop éclairés pour être passionnés d’avoir souvent des incertitudes, de douter même de ce qu’ils ont pu affirmer dans un autre temps, et, par là, de donner prise à des reproches de contradiction et quelquefois d’hypocrisie. C’est aussi le propre de la modération de faire la part de tout le monde, et, comme il arrive, de la faire si juste, que personne ne s’en trouve content : alors les reproches et les plaintes éclatent ; l’homme modéré y cède, augmente ou diminue les parts, au fur et à mesure des exigences ; mais en voulant contenter chacun, il risque de paraître tromper tout le monde. En outre, un grand savoir et une grande modération excluent une certaine décision ; on ne donne jamais tout-à-fait tort aux autres, ni à soi-même tout-à-fait raison ; on se modifie, on s’amende ; mais en suivant ainsi tous les tâtonnemens naturels et rationnels de l’esprit humain, et en laissant à Dieu cette décision absolue qu’usurpent d’ordinaire les hommes passionnés et médiocres, on paraît céder aux fluctuations de l’intérêt personnel. C’est ce qui dut arriver à Érasme, par l’effet même de ses plus belles qualités, auxquelles se mêlaient, il faut bien le dire, les défauts même de ces qualités et certaines velléités de passion auxquelles n’échappent pas même les hommes les plus modérés, quand ils se voient les premiers par l’intelligence et les seconds par l’action. Il leur prend alors de poignantes envies d’être les premiers par ces deux choses ; mais le matin du jour où il faut agir, le goût du repos, un livre, un doute les rend à leur modération naturelle, non sans avoir encouru le discrédit d’une velléité sans effet, et de paroles sincères qui sont devenues, faute de suite, de vaines bravades. Dans la même lettre, je vois Érasme montrer au commencement sa pointe d’ambition ; il la cache vers la fin.

Quand il eut donné, par sa lettre à Luther, de la publicité à ses relations avec cet homme, dès lors si regardé et si menaçant, les demandes d’explication l’assaillirent de toutes parts. Les moines triomphaient. La conspiration entre Érasme et Luther était un fait public. Toutes les chaires redoublaient d’invectives ; les deux noms étaient plus que jamais accolés alors que les deux hommes étaient plus que jamais ennemis. Seulement Érasme recevait plus d’injures que Luther, et la raison en est toute simple ; on le traitait en renégat. Cette préférence le flattait ; il le laisse voir dans ses lettres. Il se croyait le plus haï ; il n’était que le plus méprisé. Tout ce qu’il comptait d’amis sincères l’interrogeaient sur cette fameuse lettre : qu’avait-il dit à un homme qui se moquait du pape et parlait de faire brûler ses bulles ? Érasme répondait à tous et retournait le même sujet de mille façons, expliquant son rôle, se défendant d’avoir lu les livres de Luther, si ce n’est en courant, du coin de l’œil, trop légèrement pour y voir le poison ; du reste reproduisant sous toutes les formes les propres paroles de sa lettre à Luther, et n’y changeant rien au fond, mais dans la forme, les modifiant selon les gens. À ceux qui penchaient pour les idées de réforme, il parlait avec complaisance des qualités personnelles de Luther, et des bruits favorables qu’on lui avait rapportés de sa probité et de ses mœurs ; il chargeait les portraits de ses adversaires les moines, et ne dissimulait pas qu’il voyait plus de danger pour les lettres dans le triomphe des moines que dans celui de Luther. À ceux qui se montraient inquiets des atteintes portées à l’unité catholique, il prodiguait les professions de foi chrétienne, parlait de Luther avec défiance, et témoignait la crainte que ce ne fût une tyrannie substituée à une autre tyrannie, et que le désordre de la réforme ne fût aussi funeste aux lettres que l’oppression monacale. C’était de la contradiction eu égard à ses correspondans ; mais c’était de la sincérité au fond et dans l’intention d’Érasme. Il avait des doutes très sincères sur les effets de la victoire de chaque parti, et de quelque côté qu’il regardât, de tendres inquiétudes pour les lettres nouvellement ressuscitées ; seulement, selon les gens à qui il les confiait, chacun de ces doutes était présenté comme une croyance affirmative. Érasme était un modèle de cette civilité qu’il aurait tant voulu voir aux Germains ; il cherchait à glisser entre tous les amours-propres et toutes les passions avec son indépendance et sa tranquillité sauves ; il ne mentait jamais, mais il appropriait la vérité au caractère et à la situation de chacun, et sans jamais se travestir, il chargeait volontiers son personnage par le côté où il était le plus sûr d’être agréé.

Est-ce la faute de l’homme modéré et vrai ou des passions et de l’ignorance au milieu desquelles il vit, si sa modération a toutes les allures de l’incertitude et du manque de caractère, et s’il ne peut être vrai avec tout le monde qu’à la condition de s’exagérer un peu avec chacun ? Ce serait là une intéressante question de morale historique. Je n’ai pas besoin de dire pour quelle solution je pencherais. On a pu voir par mes précédentes réflexions que je ne donnerais pas tort à la modération, surtout quand cette modération est intelligente, libérale, tolérante, sans souillure d’argent reçu, sans arrière-pensée rétrograde, courageuse dans la mesure de ses certitudes, franche avec tous les ménagemens qui rendent la franchise utile, quand c’est le fruit le plus pur de la raison, cet écho terrestre de la pensée divine. Or, telle fut la modération d’Érasme, sauf quelques fautes de faiblesse, inévitables à tout ce qui est pétri de notre boue, et la plupart excusables par certaines conditions de l’époque où vivait ce grand homme.

Cependant Luther grandissait tous les jours d’audace et d’influence. Il prodiguait les libelles et les apologies ; il s’attaquait personnellement au pape ; il entraînait des princes dans sa querelle, il nécessitait l’ouverture de diètes et de conciles, où toute la force de l’église existante se mesurât contre l’hérésie de ce moine. Érasme était assailli plus que jamais des scrupules et des questions de ses amis. Les uns cherchaient à piquer sa vanité : « Pourquoi tardait-il à se faire le champion du catholicisme ? Lui seul pouvait mettre Luther et ses doctrines au néant ; lui seul était plus puissant que les bulles papales et les conciles. » Les autres lui opposaient ses professions de foi : « N’était-ce donc que mensonges et précautions oratoires ? Était-il chrétien de cœur ou de bouche, et s’il l’était de cœur, que ne le montrait-il donc en se levant contre Luther ? » Les moines vociféraient de plus belle : « Évidemment, il approuve ou souffle ce qu’il ne veut pas attaquer. » Du côté des partisans de la réforme, dont plusieurs étaient de ses amis, il avait d’autres luttes à soutenir. « Que ne prêtait-il à Luther l’autorité de ses écrits si populaires ? que ne réglait-il la fougue du moine de Wittemberg par ses manières conciliantes et sa polémique mesurée ? L’audace de l’un tempérée par la prudence de l’autre emporterait la question de la réforme. » Toutes ces influences se disputaient le pauvre Érasme. C’est l’habitude des partis de ne pas supporter l’hésitation et l’indépendance. Ils ne comprennent que ce qui est pour eux ou contre eux ; ils n’aiment pas voir au milieu un homme supérieur, qui, au moment de la bataille, peut la faire gagner là où il se porte, et se porter là où il est le moins attendu. Ils ne veulent rien laisser sur leurs derrières. Érasme s’épuisait à expliquer sa non-intervention. Il avait à tenir tête à une foule d’amis plus embarrassans que des ennemis ; outre un ennemi plus fort que tous les autres, l’ivresse bien naturelle de son importance, cette gloire dont il conseillait à Luther de se métier, « et qui vient nous troubler, disait-il, jusque dans nos études de piété. » Il passa ainsi cinq années, de 1519 à 1524, au milieu de ces luttes intestines contre ses amis, contre ses ennemis, contre lui-même, tâchant de maintenir son indépendance et la vérité de sa nature contre toutes les tentations du dehors et du dedans, assistant lui-même comme témoin à la querelle où il n’avait pas voulu prendre de rôle, faisant tantôt des vœux pour Luther quand les moines reprenaient confiance, et relevaient en espérance le bûcher de Jean Hus ; tantôt pour la paix et l’unité chrétienne, quand les peuples entraînés par Luther se séparaient de l’église romaine, gage de cette paix et de cette unité ; s’agitant et se démenant pour la concorde, s’échauffant pour la modération, suant et s’essoufflant à prêcher la paix, mais toujours éloquent, vif, naturel, parce qu’il était vrai.

Toutes ses lettres, durant ces cinq années, contiennent l’histoire de tous les combats qu’il eut à soutenir. C’est la même situation présentée sous toutes ses faces, mais avec une vivacité, un mouvement, une sincérité qui font qu’on s’y intéresse comme à un drame. C’est en effet un drame d’un intérêt immense qu’une intelligence supérieure battue par les flots de toutes les opinions extrêmes, cherchant à conserver son équilibre dans l’agitation universelle, et résistant à un premier rôle, parce qu’elle ne peut le prendre sans aller au-delà de ses croyances !

« J’ai toujours évité, dit-il dans une de ces lettres[15], d’être l’auteur d’aucun tumulte, ou le prédicateur d’aucun dogme nouveau. J’ai été prié par bien des hommes puissans de me joindre à Luther ; je leur ai dit que je serais avec Luther, tant que Luther resterait dans l’unité catholique. Ils m’ont demandé de promulguer une règle de foi : j’ai dit que je ne connaissais pas de règle de foi hors de l’église catholique. J’ai engagé Luther à s’abstenir d’écrits séditieux : j’en ai toujours craint de mauvais résultats, et j’aurais fait plus pour les prévenir, si, entre autres motifs, une certaine crainte d’aller contre l’esprit du Christ ne m’en eût détourné. J’ai exhorté et j’exhorte encore plusieurs personnes à ne point publier d’écrits scandaleux, et surtout d’anonymes, lesquels sont si irritans ; je leur ai dit que c’était mal servir la paix chrétienne et l’homme dont ils sont les partisans. Je puis bien conseiller ; empêcher, je ne le puis. Le monde est plein d’officines d’imprimeurs, plein de poétastres et de mauvais rhéteurs ; et comme je ne puis faire que ces gens-là ne s’agitent pas, n’est-ce pas la dernière des iniquités de me rendre responsable de la témérité d’autrui ? »

Les avis n’ayant aucun succès, il avait recours à la prière, mais sans trop y compter, à ce que je crois[16]. « Je prie le Christ très bon et très grand[17] de tempérer de telle sorte l’esprit et le style de Luther, qu’il en résulte beaucoup d’avantages pour la piété évangélique ; je le prie aussi d’animer d’un meilleur esprit certaines personnes qui cherchent leur gloire dans la honte du Christ, et se font un gain de sa ruine. » C’est bien d’un homme qui avait quelques doutes sur l’efficacité de la prière. Ne pouvant s’adresser directement à Luther, il écrivait à Mélanchton ses exhortations pacifiques, dans l’espérance que Mélanchton les ferait lire à Luther. Il parlait de revenir à la forme de la dissertation pure, sans mélange d’appel aux passions ; que la cause de la réforme n’en irait que mieux. Luther lisait ces conseils indirects et s’en moquait devant Mélanchton, lequel défendait les bonnes intentions d’Érasme. Le temps d’Érasme était déjà passé. Il ne pouvait plus que rendre sa modération risible.

Enfin comme rien ne réussissait, ni les avis, ni les prières au Christ très bon et très grand, ni les lettres à Mélanchton, Érasme essaya d’une sorte de censure. Il avait beaucoup de crédit à l’imprimerie de Froben, dont ses écrits faisaient la fortune. Froben imprimait aussi les pamphlets de Luther ; c’est de cette officine de Bâle que sortait toute la polémique religieuse du temps. Érasme menaça Froben de se faire imprimer ailleurs, s’il continuait à publier les écrits de Luther. Il s’en fit du moins un mérite auprès des plus impatiens de ses amis catholiques. Était-ce une menace sérieuse, ou simplement un petit mensonge concerté entre Froben et lui ? Je ne saurais le dire. Quoi qu’il en soit, Froben continua d’imprimer Érasme et Luther, et Érasme continua de lire du coin de l’œil ces livres d’autant plus goûtés qu’ils étaient plus défendus. Luther avait déjà cet avantage sur Érasme qu’il pouvait se dispenser de lire les écrits de l’illustre lettré, et ne pas trouver de temps pour se mettre au courant de ses découvertes philologiques, au lieu qu’Érasme était condamné à lire avidement le moindre des libelles de Luther.

Érasme n’avait pas à qui penser plus souvent qu’à Luther ; Luther pouvait ne penser à Érasme qu’après cent choses ou cent personnages de plus de poids dans sa vie. Érasme était obsédé de Luther ; il le trouvait sans cesse sous sa plume, au bout de toutes ses pensées, et il était, malgré lui, le propagateur d’un homme qu’il se vantait de ne point connaître, et d’écrits qu’il se défendait d’avoir lus ; au contraire, il fallait que Luther, sauf quelques rares entretiens avec Mélanchton au sujet d’Érasme, cherchât dans ses souvenirs de jeunesse et dans une reconnaissance déjà éteinte l’homme avec lequel il s’entretenait sans cesse[18] dans la solitude de sa cellule de Wittemberg.

La modération a ses faiblesses ; vous venez de le voir par la démarche comminatoire d’Érasme auprès de Froben, ou tout au moins par l’affectation qu’il mettait à s’en faire honneur : elle a aussi ses souffrances secrètes, ses angoisses ; mais ses angoisses même tournent à sa gloire. Érasme approchait alors de la vieillesse. Il voyait ses plus anciens amis se séparer en deux camps, et les affections les plus éprouvées se refroidir par l’effet des opinions : il s’en plaignait avec une noble douleur. « Avant que cette querelle ne s’envenimât, écrit-il à Marc Laurin, j’entretenais avec presque tous les savans de l’Allemagne une liaison littéraire pleine de charmes pour moi. De tous ces amis, quelques-uns se sont refroidis, d’autres me sont devenus contraires. Il n’en manque même pas qui s’avouent publiquement mes ennemis, et qui menacent de me perdre… C’est un assez grand malheur pour moi que cette tempête du monde soit venue me surprendre à un moment de ma vie où je devais compter sur un repos mérité par mes longues études. Que ne m’était-il permis du moins de rester spectateur de cette tragédie, moi qui suis si peu propre à y figurer comme acteur, surtout quand il y a tant de gens qui se jettent d’eux-mêmes sur la scène !… » La résistance passive qu’il avait opposée jusque-là aux obsessions des deux partis était devenue un combat. Les uns tâchaient de le compromettre, et, par des piéges tendus à son amour-propre, de lui arracher quelque aveu qui l’engageât ; les autres le menaçaient de violences ouvertes. On se jetait sur ses paroles et sur son silence pour y surprendre des préférences qu’il avait soin plus que jamais de ne pas montrer. Les luthériens l’accusaient de déserter par timidité d’esprit le camp de l’Évangile ; les catholiques lui criaient que s’abstenir, c’était adhérer. Les moines renchérissaient sur le tout ; les moines, ennemis implacables d’Érasme, et dont la querelle datait de bien plus loin que les nouveautés de Luther. Ni les conseils des catholiques prudens qui ne désespéraient pas d’attirer par des ménagemens Érasme dans leur parti, ne les pouvaient adoucir ; ni les apparences de concert entre Érasme et les luthériens ne les pouvaient rendre plus ardens et plus acharnés qu’ils n’étaient déjà. Leur haine ne portait pas sur des différences de dogme ; les railleries d’Érasme les avaient plus blessés que ses hérésies ; ils ne parlaient d’hérésie que pour monter le peuple, lequel ne se serait pas échauffé pour l’honneur des moines, mais aurait volontiers brûlé Érasme pour l’honneur du Christ.

Jusqu’en l’an 1524, Érasme n’avait pas rompu ce laborieux silence, si attaqué de toutes parts, et livré à tant d’interprétations passionnées : nul écrit sorti des presses de Froben n’avait pu donner d’espérances à aucun des deux partis. Sa vie tout entière se passait à expliquer cette résistance, de sorte que se tenir à l’écart lui coûtait plus de veilles que prendre parti. Les flatteries des princes, les promesses de pensions, les lettres autographes des papes, la mitre d’évêque et le chapeau de cardinal entremontrés dans un avenir prochain, avaient échoué contre son impartialité et son goût sincère du repos. Le successeur de Léon X, Adrien, jadis le compagnon d’études d’Érasme à l’université de Louvain, l’interpella directement, à son avènement au trône de saint Pierre, par des exhortations écrites sur le ton lyrique d’une bulle[19]. « J’ai vu, dit le prophète, l’impie élevant sa tête au-dessus des cèdres du Liban ; je n’ai fait que passer, il n’était déjà plus ; j’ai cherché et je n’ai pas trouvé sa place. C’est ce qui doit arriver infailliblement à Luther et aux siens, s’ils ne viennent à résipiscence. Hommes charnels et méprisant toute domination, ils essaient de rendre tous les autres semblables à eux. Hésiteras-tu donc à tourner ta plume contre les folies de ces impies, dont Dieu a si visiblement détourné sa face ? Lève-toi, lève-toi, Érasme, et viens au secours de la cause de Dieu ; fais servir à sa plus grande gloire les grands talens que tu as reçus de lui. Songe qu’il n’appartient qu’à toi, avec l’aide de Dieu, de ramener dans la droite voie une partie de ceux qui s’en sont écartés pour suivre Luther, de raffermir ceux qui ne sont pas encore tombés, de retenir dans leur chute ceux qui chancellent. » Adrien l’invitait, en terminant, à venir à Rome, afin de lancer avec plus d’autorité ses apologies catholiques du pied de la chaire de saint Pierre.

« Hélas ! hélas ! répondait Érasme[20], j’obéis aux édits du plus cruel de tous les tyrans. Quel tyran ? diras-tu. Il surpasse en cruauté Phalaris et Mézence : la gravelle est son nom… Que n’ai-je tous les moyens d’influence que tu me prêtes ! je n’hésiterais pas, même au prix de ma vie, à porter remède aux malheurs publics. Mais d’abord je suis surpassé en style par plusieurs, outre que de telles affaires ne se peuvent pas traiter avec du style. Mon érudition est médiocre, et le peu que j’en ai, puisé aux sources des auteurs anciens, est plus propre à la discussion qu’au combat. Quelle pourrait être l’autorité d’un petit homme comme moi ? La faveur qu’on m’a jadis témoignée, ou bien s’est refroidie, ou bien s’est tournée en haine. Moi, qui autrefois était qualifié, dans cent lettres, de héros trois fois grand, de prince des lettres, d’astre de la Germanie, de grand-prêtre des belles-lettres, de vengeur de la vraie théologie, aujourd’hui, ou l’on me passe sous silence, ou l’on me prodigue des qualifications toutes différentes. Je ne regrette pas ces vains titres, qui ne faisaient que m’ennuyer ; mais combien ne vois-je pas de gens déchaînés contre moi, qui me poursuivent d’odieux libelles, qui me menacent de mort si je bouge en faveur du parti contraire !… N’ai-je pas sujet de déplorer ma vieillesse qui est tombée dans ce siècle, comme le rat dans la poix, pour parler comme le peuple ?… Quand tu me dis : Viens à Rome, n’est-ce pas comme si quelqu’un disait à l’écrevisse : Vole ? — Donne-moi des ailes, répondrait l’écrevisse. Je dirai, moi aussi : Rends-moi ma jeunesse, rends-moi ma santé. Plût au ciel que j’eusse de moins bonnes excuses ! » Il demandait à Adrien la permission de lui soumettre quelques conseils. « Je t’en supplie, saint père, accorde cette grace à ta petite brebis[21], afin qu’elle puisse parler plus librement à son pasteur. Si l’on est résolu à écraser ce mal avec la prison, la torture, les confiscations, les exils, les supplices, on n’a pas besoin de mes conseils. Je pense pourtant qu’un avis plus humain plaira davantage à un homme du caractère doux que je te sais, et qu’il sera plus dans ton penchant de guérir les maux que de les châtier. » Il proposait quelques moyens coercitifs qui sont et seront toujours impuissans, à l’éternelle dérision de ceux qui les conseillent. « En attendant, qu’on étouffe, par les magistrats et les princes, les mouvemens qui excitent à la sédition sans profiter à la piété : je désirerais, si la chose était possible, qu’on arrêtât le débordement des libelles. » C’eût été l’un des moyens de les faire lire. Mais voici une courageuse parole qui efface ces tristes conseils, qu’il ne faudrait pourtant pas juger par les idées de nos deux révolutions : « Qu’on donne au monde l’espérance qu’il sera porté remède aux abus dont il a tant raison de se plaindre. »

Érasme, d’ailleurs, se rendait justice. Épuisé de maladies et de travaux, vieux, infirme, quelle grace aurait-il à lutter corps à corps avec un homme dans toute la force de l’âge et du talent, ardent, audacieux, soutenu par des princes et des armées ? « Cela pourrait sembler une cruauté, écrivait-il, si j’achevais de frapper avec ma plume un homme déjà renversé, battu, brûlé en effigie ; outre qu’il serait peu sûr pour moi de déchaîner sur ma tête un adversaire qui n’est ni sans dents ni sans poignets, et qui, si j’en crois ses écrits, a du foin dans sa corne. » De ces deux phrases, la première était de la rhétorique, la seconde exprimait les vrais sentimens d’Érasme. Il ne voulait pas lutter avec des armes inégales. Malgré sa prodigieuse réputation, l’astre de la Germanie savait reconnaître le talent de Luther ; il appréciait « ce génie véhément, ce caractère d’Achille, qui ne sait point céder[22]. » À tout prendre, il devait mieux aimer faire parler de son silence, que courir le ridicule d’un coup mal porté, d’un trait qui, comme celui de Priam, n’arrivât pas jusqu’à son ennemi.

Mais ce silence devenait un supplice. Érasme y perdait son repos, car il lui en coûtait plus de peines et de temps de l’expliquer que de le rompre ; il y perdait aussi sa gloire, car déjà on parlait d’impuissance, de craintes d’une chute, et on commençait à trouver par trop prudente la modération du vieil athlète de la philosophie chrétienne. Avant d’entrer en lice, Érasme avait dû calculer sa situation. Il reconnut qu’il ne pouvait pas l’empirer en prenant parti ; que ceux qui avaient jusque-là douté de lui ne le haïraient ni plus ni moins quand il se serait prononcé ; qu’il ne pouvait pas rendre ses affaires meilleures en se taisant, et qu’en parlant il ne les rendrait pas pires ; qu’une tranquillité qu’il fallait défendre jour et nuit contre la tentation d’en sortir, contre la curiosité importune de ceux qui en voulaient savoir le secret et les arrières-pensées, contre les calomnies et les railleries ironiques de ceux qui en étaient blessés, contre l’étonnement et les questions de ses meilleurs amis, contre ses propres impatiences, contre le défi universel qui lui était adressé de tous les points de l’Europe par toutes les nuances d’opinions intéressées dans la grande querelle, — qu’une telle tranquillité était plus fatigante que les agitations régulières et naturelles d’une lutte ouverte ; qu’on ne pouvait pas tenir si long-temps entre tant d’opinions extrêmes avec une semi-opinion et dans l’attitude suspecte et irritante d’un observateur, ni rester sur les frontières des deux camps sans être livré aux risées pires que les haines ; qu’au contraire, en se déclarant, il s’arrachait à toutes ces obsessions, se délivrait des milliers de réponses ambiguës qu’il fallait faire à des milliers de lettres d’une curiosité désobligeante, et que, sans risquer de se faire un ennemi de plus, ni de rendre plus hostiles ceux qu’il avait déjà, il allait enfin faire refluer sur lui l’attention universelle concentrée sur Worms et Wittemberg, et se replacer sur le premier rang où ses incertitudes avaient laissé monter et s’établir Luther. Il n’y a pas d’exemple que des partis prêts à en venir aux mains, soit en religion, soit en politique, aient respecté le scepticisme des hommes désignés par l’opinion générale comme ayant une compétence et pouvant donner un avis capital dans le débat. On rend à ces hommes l’indépendance si dure, on déshonore si bien leur scepticisme, qu’à la fin on parvient à les traîner sur la scène, tremblans, à demi déconsidérés, incertains de leur propre conscience, n’osant s’interroger sur les motifs de leur modération, et souvent s’étant affublés à la hâte d’une croyance et d’une décision ajustées tant bien que mal à leur vie passée, à peu près comme un acteur, arrivé après la levée de la toile, qui jetterait sur ses épaules le premier costume tombé sous sa main, pour ne pas faire attendre les spectateurs.

Érasme se décida à rompre une lance, pour parler le langage de l’époque, avec l’homme qui ne pouvait avoir, au jugement de tous, qu’Érasme pour rival. Il se présenta enfin comme un homme de parti, tendit ses muscles, prépara ses armes ; mais, comme il arrive aux hommes modérés qui sont poussés en avant par des influences extérieures plutôt que par un élan naturel, il ne put pas être tout-à-fait homme de parti. Au milieu de cette ardeur factice que les applaudissemens et les huées avaient donnée au vieux lutteur émérite, sa raison et son bon sens le retenaient toujours loin des extrêmes ; et, au lieu d’être le chef de l’opinion catholique, c’est à peine s’il se présentait comme un enfant long-temps perdu et à demi retrouvé de cette opinion. Les hommes modérés qu’on est parvenu à débusquer de leur résistance passive, la seule par laquelle ils puissent tenir tête aux passions avec honneur pour eux-mêmes et succès pour la vérité, ne font jamais que des demi-démarches qui sont toujours des fautes. Il fallait qu’Érasme ne sortît de son silence que pour tonner ; il disserta. Il fallait qu’il prît des mains du pape cette arme usée des bulles et qu’il la lançât contre Luther, non plus au nom d’une autorité méprisée, mais au nom de tous les hommes pieux et tolérans, au nom des lettres épouvantées de la nouvelle scolastique qui prenait la place de l’ancienne ; il chicana sur un point isolé de doctrine. C’est qu’il resta vrai avec lui-même et avec sa cause, cette cause de la philosophie chrétienne antérieure à Luther et qui devait lui survivre ; il n’y eut dans Érasme attaquant Luther que son rôle de faux. En effet, les hardiesses et les violences de Luther, tout en gâtant sa cause aux yeux d’Érasme, n’avaient pas rendu meilleure celle des moines et des théologastres, soulevés depuis trente ans contre lui. D’autre part, les emportemens des réformateurs n’avaient pas rendu plus sacrés les abus du catholicisme romain, et il fallait bien qu’Érasme, devenu l’adversaire de Luther, se souvînt de l’auteur médiocrement catholique des Colloques. Au lieu donc d’entrer pleinement dans la querelle par le côté vif et saignant, Érasme, après avoir au préalable demandé au pape la permission de lire officiellement les livres de Luther, prit une question incidente, louvoya, éluda l’attaque de front, alla se colleter avec un livre égaré de Luther, au lieu d’en venir aux mains avec l’homme, et, pour tout dire, fit un contre-traité sur le Libre arbitre, en réponse à un traité où Luther, chose étrange ! Luther, l’homme nouveau, l’avait nié.

Cependant, telle était la grandeur du nom d’Érasme, que la nouvelle qu’il allait prendre la plume contre Luther fit presque plus de bruit en Europe que les préparatifs de la bataille de Pavie. Il envoya le plan de son traité au roi d’Angleterre, Henri VIII, grand casuiste catholique, avant qu’il fût tueur de femmes et que, pour faire d’une de ses maîtresses une épouse d’un an, il se brouillât avec le pape et remplaçât la messe par le prêche. À cette époque, les choses avaient tellement changé, et les affaires de Luther si bien prospéré, qu’Érasme ne put pas faire imprimer son traité chez ce même Froben qu’il avait, quatre ans auparavant, menacé de sa disgrace s’il imprimait les écrits de Luther. Les esprits, dans toute l’Allemagne, étaient si montés pour la réforme, qu’aucun libraire des villes du Rhin n’eût osé publier une apologie catholique, et qu’il pouvait y avoir danger de vie pour l’auteur qui eût osé l’écrire. Je remarque cela pour qu’on ne se hâte pas trop d’attribuer au manque de courage la demi-opposition qu’Érasme allait faire contre Luther. Cette opposition était tout-à-fait dans la mesure de ses convictions, et le courage qu’il y mit était proportionné avec le risque qu’il voulait courir. Je le répète, il n’eut que le tort de faire une démarche inutile, et de ne pouvoir honnêtement, noblement, faire plus ni mieux. Il eut peut-être aussi le tort de n’avoir pas la force surhumaine de résister aux mille influences qui l’y poussaient. Mais qui est-ce qui oserait exiger de l’homme ce qui est de l’ange, et qui ne trouverait pas que ce fut un glorieux manque d’à-propos que de revendiquer contre des énergumènes la liberté de l’homme ?

Au reste, dans les fumées de l’attente qu’il causait en Europe, et au milieu de ces félicitations qu’on lui prodiguait de toutes parts, un doute amer faisait trembler sa plume dans sa main affaiblie. Il laissait échapper dans ses lettres de ces mots tristes qui révèlent un grand trouble intérieur. C’était une vie recommencée à l’âge où il fallait penser à sortir du monde, ou tout au moins à s’y continuer le plus long-temps possible par le repos et le désintéressement des choses du jour. « Le dé est jeté, » disait-il à un ami[23], comme un joueur qui se croyait guéri, et qui livre ses derniers jours à tous les orages de son ancienne passion. « Je descends dans l’arène, mandait-il à un autre[24], presque au même âge où Publius, le faiseur de mimes, descendit sur la scène ; j’ignore ce qui doit m’en arriver ; mais puissent mes combats tourner au bien de la république chrétienne ! » — « Que ne m’était-il permis, écrivait-il à un troisième[25], de vieillir dans les jardins des muses ! Me voilà, moi, sexagénaire, poussé violemment dans l’arène des gladiateurs, et tenant le filet au lieu de la lyre ! » À ces touchans regrets de son repos perdu, de ses travaux littéraires suspendus, de sa vieillesse engagée dans des luttes de jeune homme et d’homme mûr, l’amour-propre mêlait quelques bravades. « Le livre du Libre arbitre va soulever, si je ne me trompe, bien des tempêtes. Déjà quelques libelles virulens m’ont été jetés à la tête. Et cependant mes adversaires me craignent. Qu’on me haïsse pourvu qu’on me craigne[26] ! » Pauvre Érasme, qui parodiait un mot de Néron, et qui croyait avoir du fiel, parce qu’il se souvenait d’un centon d’Ennius sur les tyrans ! Et ailleurs[27] : « Je voulais renverser la tyrannie des Pharisiens, et non la remplacer par une autre. Servir pour servir, j’aime mieux être l’esclave des pontifes et des évêques quels qu’ils soient, que de ces grossiers tyrans, plus intolérables que leurs ennemis ! » Eh quoi ! Érasme se fâche, Érasme sort de la modération, Érasme va-t-il passer du côté des catholiques purs ? Lisez quelques lignes plus haut : « Le sérénissime roi d’Angleterre et le pape Clément VII m’ont aiguillonné par leurs lettres !… » Voilà le secret de l’exaltation d’Érasme. C’est une colère soufflée ; c’est de la passion apportée par le courrier de Rome et d’Angleterre. Demain, seul avec lui-même, il rentrera dans la modération, dans la tolérance, dans les doutes. « Je me serais abstenu bien volontiers de descendre dans l’arène luthérienne, écrira-t-il à l’archevêque de Cantorbéry[28], si mes amis ne m’avaient engagé auprès du Saint-Père et des princes, et si je ne leur avais pas promis moi-même de publier quelque chose à ce sujet. » — « Vous me félicitez de mes triomphes, dira-t-il tristement à l’évêque de Rochester[29] ; je ne sais pas de qui je triomphe ; mais je sais que j’ai trois luttes à soutenir au lieu d’une. J’ai fait ce traité du Libre arbitre, sachant bien que je ne me battais pas sur mon terrain. Il était dans ma destinée qu’à l’âge où je suis, d’amant des muses, je devinsse gladiateur… Labérius traîné sur la scène par l’autorité de César déplore l’affront qu’on fait subir à ses soixante ans ; sorti de sa maison chevalier romain, il y rentrera histrion. Ne suis-je pas comme Labérius ? » Voilà Érasme dans ses sentimens naturels ; le voilà vrai, et, comme cela est ordinaire, éloquent.

Ce traité sur le Libre arbitre ne serait pas lisible au temps où nous vivons, non pas seulement parce qu’on n’y lit rien de sérieux, mais parce que c’est tout à la fois un livre très sérieux et très inutile. Imaginez-vous, entre un exorde assez spirituel, plein d’une modestie ironique et d’une modération sincère, et une péroraison assez digne, d’interminables raisonnemens sur la liberté humaine conciliée avec la prescience de Dieu. Théologiquement parlant, Érasme a raison dans toute sa défense du Libre arbitre. Ses preuves sont bien choisies, ses autorités habilement débattues ; il est vif, pressant, logique, d’une éloquence nourrie et assaisonnée d’un certain atticisme naturel à cet enfant de Rotterdam : en un mot, c’est le même instrument qui, dans les mains de Démosthène, tenait lieu à l’insouciante Athènes d’une armée permanente contre Philippe, et, dans celles de Cicéron, foudroyait Catilina et déshonorait Verrès. Mais toutes ces idées sont mortes, toute cette science est illusoire ; c’est de la puissance perdue, jetée au vent, ce sont de belles facultés dépensées à lutter contre des ombres. Ce traité, qui devait être lu et commenté avec passion par tous les hommes intelligens de l’Europe, pourrait à peine aujourd’hui tenir en haleine une attention isolée d’érudit, si curieuse et si spéciale qu’on la supposât : la mise en œuvre seule a conservé quelque vie ; les matériaux ont péri. On se prend de peine pour notre propre espèce, et d’indifférence pour tout ce qui l’occupe, quand on voit que des formules stériles, vides, mortes, ont dévoré les plus belles intelligences ; que des génies de premier ordre ont été enterrés sous des in-folios de polémique puérile ; que des hommes capables de se prendre corps à corps avec des vérités éternelles se sont escrimés toute leur vie contre des billevesées, pareils à des gladiateurs qui se tendraient contre des mouches ; et qu’à certaines époques de l’histoire de l’humanité, la pensée de l’homme, cette pensée qui découvre des mondes et qui lit dans les cieux, ne sème que des graines arides qui ne produiront aucun fruit, quand bien même ses déréglemens et ses alliances avec les passions brutales arroseraient ces graines de sang humain ! Je sais bien que ces vastes lacunes n’embarrassent pas les fatalistes en histoire, lesquels intéressent la providence dans toutes les folies des hommes, au lieu d’en laisser la responsabilité aux écarts de ce libre arbitre qu’Érasme défendait contre Luther. Mais j’avoue que leur explication universelle et l’honneur qu’ils font au mal d’être le père nécessaire du bien, aux ombres d’engendrer fatalement la lumière, m’épouvante bien plus que la croyance qu’il y a eu des actions aussi bien que des vies perdues sans fruit dans l’œuvre de l’humanité, comme il y a eu des années sans lien avec le passé ni l’avenir englouties dans l’abîme du temps. Cette croyance-là, qui est triste, peut du moins tempérer notre orgueil ; mais l’autre nous ferait encore nous entr’égorger pour des idées grossies de l’épithète de providentielles, et qui, après tout, pourraient bien n’être que des maladies passagères de l’esprit humain, aussi peu nécessaires dans l’ordre moral que les saisons de pluie folle ou les tremblemens de terre le sont dans l’ordre matériel.

Voulez-vous voir des choses qui transportaient Henri VIII, Clément VII, Charles-Quint, Thomas Morus, Fischer, Sadolet, Henri Étienne, Mélanchton, Œcolumpade, Budé, les princes les plus lettrés de l’Allemagne, les prélats les plus illustres de l’Europe ; des choses qui radoucissaient presque la Sorbonne si endurcie contre Érasme ; que les moines et les théologiens en état de comprendre se défendaient de lire pour n’avoir pas à mollir dans leur implacable haine contre l’auteur ; que Luther lui-même permettait à Mélanchton d’admirer, et qu’il ne savait réfuter que par des injures ? Voici une définition de ce libre arbitre concilié avec la grace et la prescience ; voici qui faisait lever de leurs lits antiques les convives cicéroniens de Sadolet ; voici qui faisait bondir Luther dans sa chaire de Wittemberg :


« Il y a dans toutes les actions humaines un commencement, un progrès et une fin. Les partisans du libre arbitre attribuent à la grace les deux extrêmes et n’admettent l’intervention active du libre arbitre que dans le progrès, de telle façon que deux causes se trouvent concourir simultanément à l’œuvre d’un seul et même individu, la grace de Dieu et la volonté de l’homme ; de telle façon encore que, de ces deux causes, la grace est la principale ; la volonté ne vient qu’en second et ne peut rien sans la cause principale, laquelle au contraire se suffit à elle seule. Il en est de cela comme du feu qui brûle en vertu de sa propriété naturelle, mais dont la cause principale est Dieu qui agit par le feu ; cette cause suffirait seule pour produire le feu, tandis que le feu ne peut rien s’il se soustrait à elle. C’est par ce juste tempérament que l’homme doit rapporter l’œuvre entière de son salut à la grace divine, l’intervention du libre arbitre y étant pour une très petite part, et encore cette petite part dépendant elle-même de la grace divine, laquelle a fondé une fois le libre arbitre et l’a relevé ensuite, et guéri de la chute qu’il avait faite en la personne d’Adam. Ces explications doivent apaiser, si tant est qu’ils soient hommes à s’apaiser, nos dogmatistes intolérans qui ne veulent pas que l’homme ait en lui quelque chose de bon qu’il ne doive uniquement à Dieu. Sans doute il le lui doit, mais voici comment :

« Un père montre à son enfant, encore chancelant, une pomme placée à l’autre bout de la chambre. L’enfant tombe ; son père le relève ; l’enfant s’efforce d’accourir vers la pomme, mais il va se laisser choir de nouveau, à cause de la faiblesse de ses jambes, si son père ne lui tend pas la main pour le soutenir et diriger ses pas. Guidé par lui, il atteint la pomme que son père lui met dans la main comme prix de sa course. L’enfant ne pouvait pas se relever si son père ne l’avait pas aidé ; il n’aurait pas vu la pomme si son père ne la lui eût pas montrée ; il ne pouvait pas avancer si son père ne l’eût soutenu jusqu’au bout dans sa marche débile ; il ne pouvait pas atteindre la pomme si son père ne la lui eût pas mise dans la main. Qu’est-ce donc que l’enfant ne doit qu’à lui dans tout cela ? Il a très certainement fait quelque chose, mais il n’y a pas là pour notre bambin de quoi faire le glorieux ni se vanter des jambes que son père a eues pour lui. Dieu est pour nous ce qu’est le père pour son enfant. Que fait l’enfant ? Il s’appuie sur le bras qui le soutient ; il laisse guider ses pas infirmes par la main secourable qui lui est tendue. Le père pouvait l’entraîner malgré lui vers la pomme ; le petit marmot pouvait résister et faire fi de la pomme ; le père pouvait lui donner la pomme sans le faire courir ; mais il a mieux aimé la lui faire gagner, parce que cela est plus avantageux à l’enfant. »


Sauf quelques catholiques sincères et un très petit nombre d’hommes désintéressés qui aimaient Érasme pour ses qualités littéraires, le traité du Libre arbitre ne fit que rendre ses ennemis plus intraitables et ses amis plus exigeans. Avant même que l’ouvrage eût paru, Érasme en avait reçu des complimens qui renfermaient des reproches. « C’est grand dommage, lui écrivait-on, qu’il n’ait pas été fait plus tôt. Puisque Érasme devait attaquer Luther, que ne s’y prenait-il dès le commencement ! nous n’en serions pas où nous en sommes. » George, duc de Saxe, lui disait : « Il est bien malheureux que Dieu ne vous ait pas inspiré cette pensée il y a trois ans, et qu’au lieu de faire à Luther une guerre secrète, sourde, vous ne l’ayez pas pris à partie ouvertement, dès le premier jour. » Aux yeux de ses meilleurs amis, son livre était donc défloré avant d’avoir paru ; il eût fallu l’antidater de trois ans. Ce fut bien pis quand enfin ce livre prépostère vit le jour. Tous ses admirateurs donnèrent le signal des critiques, c’était à qui atténuerait les coups portés à Luther. On n’y trouvait ni injures, ni haine, ni calomnies, et même vers la fin, on y lisait quelques paroles bienveillantes sur les antécédens de son adversaire, sur ses premiers écrits : c’était donc un livre sans sexe ; le bien qui s’y trouvait manquait d’à-propos ; le reste n’eût jamais dû être écrit. Les moins exigeans s’en contentaient, pourvu que ce fût là le commencement d’une guerre sans relâche, et le premier de cent traités du même genre ; ils disposaient ainsi des dernières années de l’illustre vieillard, ils faisaient main-basse sur son repos, ils se distribuaient les rares intervalles de ses souffrances, ils lui interdisaient le sommeil. Il se mêlait à ces exigences de parti un misérable intérêt de curiosité ; on voulait voir aux prises les deux plus grands noms de la chrétienté : c’était un spectacle où l’on se promettait un double plaisir, plaisir d’opinion et plaisir de théâtre ; malheur à celui des deux adversaires qui s’y ferait trop long-temps attendre !

Ainsi Érasme n’avait fait que tromper diversement l’attente de ses amis. Quant à ses irréconciliables ennemis, les moines et leurs adhérens, son traité redoubla leurs criailleries. Ils avaient un instinct juste du rôle d’Érasme dans cette grande querelle. Ils distinguaient très bien l’alliage de rationalisme qui se mêlait à ses professions de foi, et ne voulaient pas d’un catholique qui traitât sa croyance comme une propriété personnelle. Ils continuaient à l’envelopper dans la cause de Luther, et même à le traiter plus mal que son ennemi. « Érasme avait pondu les œufs, disaient-ils dans leur grossier langage ; Luther avait éclos les poulets. Luther n’était qu’un pestiféré : c’était Érasme qui avait apporté le grain de peste. Érasme était un soldat de Pilate, le dragon dont parlent les psaumes. » — « Il eût été bon, criait un moine, que cet homme ne fût jamais né ; » manière indirecte de demander le bûcher pour abréger la durée de ce malheur. Quelques casuistes du monachisme avaient dans leur chambre un portrait d’Érasme, sur lequel ils se donnaient le sauvage plaisir de cracher chaque matin ; d’autres disaient hautement qu’il était révoltant qu’on eût fait mourir tant d’hommes en Allemagne pour avoir arboré les hérésies d’Érasme, et que l’auteur de ces hérésies fût encore en vie.

Quant à Luther, on va juger par la lettre suivante, écrite un peu avant la publication du traité du Libre arbitre, et très certainement pour en détourner Érasme par la peur de la réponse, dans quelle disposition d’esprit allait le trouver la levée de bouclier d’Érasme.


Martin Luther à Érasme de Rotterdam.


« Grace et paix au nom de notre seigneur Jésus-Christ.

« Je me suis tu assez long-temps, excellent Érasme, attendant que toi, le plus grand des deux, tu rompisses le premier le silence ; mais après une si longue et si vaine attente, la charité, je pense, m’oblige à commencer. D’abord je me plaindrai de ce que tu t’es montré hostile à nous, afin de te ménager auprès des papistes mes ennemis. En second lieu, c’est sans indignation que je t’ai vu, dans tes publications, nous mordre et nous piquer en certains endroits, soit pour capter leur faveur, soit pour adoucir leur haine. Il faut bien en prendre son parti, puisque je vois que Dieu ne t’a pas encore donné assez de courage et de sens pour te joindre à moi, en pleine liberté et confiance, contre ces monstres ameutés contre moi. Je ne suis pas homme, d’ailleurs, à oser exiger de toi ce qui surpasse mes propres forces à moi, et ma mesure. Bien plus, j’ai supporté et respecté en toi ma propre faiblesse et la part que tu as eue du don de Dieu. Car le monde entier ne pourrait nier que ce règne et cette prospérité des lettres, par lesquels on est arrivé à une lecture intelligente des livres saints, ne soit en toi un don magnifique et supérieur de Dieu, pour lequel il a fallu lui rendre grace. Je n’ai certes jamais désiré, qu’abandonnant ou méconnaissant ta mesure, tu vinsses te mêler aux miens, dans mon camp ; et quoique ton esprit et ton éloquence nous y pussent être d’un grand secours, le courage te manquant, il valait mieux que tu servisses la cause sans sortir de chez toi. Je ne craignais qu’une chose, c’est que tu fusses entraîné quelque jour par mes adversaires à marcher avec tes livres contre nos opinions, et qu’alors la nécessité ne me forçât de te résister en face. J’avais déjà eu l’occasion d’adoucir quelques-uns de nos amis qui voulaient, avec des réponses toutes prêtes, te faire descendre dans l’arène, et c’est dans cet esprit que j’aurais désiré que l’attaque d’Hulten n’eût pas été imprimée, mais surtout que tu n’y répondisses pas par ton Éponge[30], dans laquelle, si je ne me trompe, tu sens toi-même que s’il est très facile d’écrire sur la modération et d’accuser Luther d’en manquer, il est très difficile, que dis-je ! impossible d’en avoir, à moins d’un don particulier de l’Esprit.

« Crois donc ou ne crois pas, il suffit que le Christ m’en soit témoin, que je te plains du fond du cœur, de ce que tant de haines et de passions de gens si considérables soient soulevées contre toi. Que tu n’en sois pas ému, je ne le crois pas ; c’est un fardeau au-dessus de ta vertu. Il faut dire aussi qu’ils n’ont peut-être pas tort de se piquer des provocations indignes qui leur sont venues de toi. Je te l’avouerai franchement, il y a des hommes qui n’ont pas la force de supporter ton amertume et cette dissimulation que tu veux qu’on traite de modération et de prudence ; ils ont bien lieu de s’indigner ; ils ne s’indigneraient pas pourtant s’ils avaient plus de force d’ame. Moi-même, qui suis irritable, encore que je me sois laissé emporter jusqu’à écrire d’un style trop amer, ce n’a jamais été que contre les entêtés et les indomptables. Du reste, j’ai toujours été clément et doux envers les pécheurs et les impies, quelles que fussent leur folie et leur injustice ; c’est un fait dont ma conscience me rend témoignage, et dont l’expérience de plusieurs pourrait faire foi. Et non-seulement j’ai arrêté ma plume, alors que tu ne m’épargnais pas tes piqûres ; mais j’ai écrit dans des lettres à des amis, lesquelles ont dû t’être lues, que je continuerais à m’abstenir jusqu’à ce que tu descendisses en champ clos. Car s’il est vrai que tu ne partages pas mon sentiment, et si, par impiété ou par dissimulation, tu condamnes ou laisses en suspens certains points de doctrine, je ne puis ni veux croire que ce soit par entêtement. Mais que faire ? Des deux côtés la chose s’est singulièrement envenimée. Pour moi, s’il m’était permis d’être médiateur, je conseillerais à ceux-ci de ne plus t’attaquer avec autant de force, et de laisser ta vieillesse s’endormir dans la paix du Seigneur ; et certes, c’est ce qu’ils ne manqueraient pas de faire, à mon sens, s’ils avaient égard à ta faiblesse d’esprit, et s’ils appréciaient la grandeur de la cause, laquelle a depuis long-temps dépassé ta mesure.

À présent surtout que la chose en est venue à ce point qu’il y aurait fort peu de péril pour nos opinions à être attaquées par toutes les forces réunies d’Érasme, bien loin qu’il y puisse nuire par ses pointes et ses coups de dents, tu devrais, mon cher Érasme, songer à la faiblesse de ces armes, et t’abstenir de ces figures de rhétorique si âcres et si salées ; et si tu ne peux ni n’oses tout-à-fait te ranger à notre croyance, tu devrais ne t’en point mêler, et te borner à ce qui te concerne. S’il est vrai que ceux-ci, comme tu t’en plains, supportent mal tes morsures, ils en ont bien quelque cause, à savoir cette faiblesse humaine qui craint l’autorité et le nom d’Érasme, et qui sent qu’il est fort différent d’avoir été mordu une seule fois par Érasme, ou d’avoir été démoli entièrement par tous les papistes ensemble.

« J’ai voulu, excellent Érasme, que tu prisses ces avis comme d’un homme qui veut être sincère avec toi, et qui désire que le Seigneur te donne un esprit digne de ton nom. Si le Seigneur te fait attendre cette grace, je demande que dans l’intervalle, et à défaut d’autre service, tu nous rendes celui d’être simple spectateur de notre tragédie, de ne pas grossir la troupe de mes adversaires, et surtout de ne pas faire de livres contre moi, comme je m’engage à ne rien faire contre toi. Je te prie en outre de penser que ceux qui se plaignent qu’on les traite de luthériens sont des hommes comme toi et comme moi, qui doivent, comme dit saint Paul, porter tour à tour le fardeau. C’est assez de morsures ; il faut pourvoir à ne pas nous dévorer l’un l’autre, ce qui serait un spectacle d’autant plus pitoyable, qu’il est très certain que ni l’un ni l’autre ne veut de mal, au fond du cœur, à la vraie piété, et que c’est sans entêtement que chacun persiste dans son opinion. Sois généreux pour mon peu d’habitude d’écrire, et au nom du Seigneur, adieu.

« Martin Luther. »

An 1524.


Que cette lettre est méprisante ! Singulière charité que celle qui ôtait à Luther tout respect pour un vieillard, pour l’ancien maître de sa jeunesse solitaire et désintéressée ! Quel orgueil perce à travers ces ironiques éloges ! Quelle haine franche du libre arbitre pratique dans cet homme qui ne permet pas la contradiction ! Le dirai-je aussi ? quel désordre dans les idées ! C’est une tête ardente et tumultueuse, c’est la chair et le sang, mais ce n’est pas un beau génie qui a inspiré ces choses. Nous sommes dans les coulisses de la réforme ! Les petites passions sont derrière les grandes choses, et le comédien derrière le héros. Il est vainqueur depuis hier, et déjà la tête lui tourne. Il lance contre les contradicteurs l’arme qui lui a servi à contredire ; il insulte son précurseur, son vieux maître : oh ! qu’il me soit permis de le répéter : combien les hommes valent moins que la cause pour laquelle ils combattent !

Cette lettre de Luther avait fait pressentir à Érasme le ton de sa réponse au traité du Libre arbitre. Quand Luther lut ce traité, il eut un moment de surprise : il s’attendait à des injures ; au lieu d’injures, il y voyait des raisons, de la science, une discussion modérée, des ménagemens pour sa personne. Il rendit d’abord hommage à la modération de son rival ; mais quand il eut la plume à la main, sa première impression céda vite à la fougue de son esprit et à ses habitudes de diseur d’injures. Il fit un traité du Serf-arbitre[31], en réponse à celui d’Érasme, où il prouva par la forme, sinon par le fond, que l’homme est en effet le serf de sa passion ; qu’en tout temps, sous tous les drapeaux et pour toutes les causes, il aime la liberté pour lui et la hait dans les autres ; que les luxurieux et les simoniaques du concile de Constance avaient eu raison de brûler Jean Hus et Jérôme de Prague, parce que ces illustres victimes n’étaient pas de l’avis du concile ; que la liberté victorieuse devient bientôt le despotisme ; que si lui, Luther, ne rallumait pas le bûcher de Jean Hus pour y brûler Érasme, c’est qu’il n’avait pas sous ses ordres l’armée de bourreaux de Henri VIII, le grand admirateur du traité du Libre arbitre. Quant au fond, et pour parler plus spécialement, il entassait de la contre-érudition théologique en réponse à l’érudition d’Érasme, il tourmentait les textes, faisait mentir les autorités, avec grand accompagnement d’invectives ; étrange polémique dont Dieu devait faire sortir l’imprescriptible liberté de la conscience, non certes pour justifier cette polémique, mais pour montrer qu’il sait tirer le bien du mal, en les faisant se succéder l’un à l’autre, mais non s’engendrer l’un de l’autre, car il n’y a point de parenté entre le bien et le mal ?

Érasme fit deux fautes, qui furent une victoire pour Luther, lequel avait su l’y pousser. La première fut de demander justice des calomnies du Serf-arbitre à l’électeur de Saxe, Frédéric, qui était l’ami et le protecteur de Luther ; c’était demander une mauvaise chose, et la demander avec la certitude d’un refus ; la seconde fut de quitter son naturel, de se fourvoyer sur les pas de Luther dans une polémique d’injures réciproques, et de n’y avoir ni originalité ni éloquence, à la différence de Luther, à qui la pratique en était naturelle et relevée d’ailleurs par un grand courage, mais d’y mettre une certaine rhétorique misérable et d’invectiver d’une voix cassée et en cheveux blancs. Voici une lettre qu’il répondait à Luther, et où l’on trouve à regretter, parmi quelques paroles dignes et nobles, un déplorable effort pour n’être pas en reste d’injures avec Luther.


Érasme de Rotterdam à Martin Luther.


« Ta lettre m’a été remise tard[32]. Si elle fût venue à temps, je ne m’en serais pas ému. Je n’ai pas l’esprit si puéril qu’après avoir reçu tant de blessures plus que mortelles, je sois calmé par un ou deux badinages et adouci par des cajoleries. Quant à ton esprit, le monde le connaît depuis long-temps ; mais cette fois tu as si bien tempéré ton style[33], que jusqu’ici tu n’as rien écrit de plus furieux, et, qui pis est, de plus malveillant contre personne. Sans doute il va te venir à l’esprit que tu n’es qu’un faible pécheur, toi qui ailleurs demandes qu’on ne te prenne pas tout-à-fait pour un dieu. Tu es, écris-tu, un homme doué d’un esprit véhément, et tu aimes à te vanter de cette insigne excuse de tes actions. Mais que ne déployais-tu depuis long-temps cette véhémence admirable contre l’évêque de Rochester, ou contre Cocchléus, lesquels te provoquent nominativement et te poursuivent d’injures, à la différence de moi qui ai discuté poliment avec toi dans mon traité ? Que font, je te prie, pour la question en elle-même, tant d’injures bouffonnes, tant de mensonges calomnieux ; que je suis un athée, un épicurien, un sceptique sur les matières de la foi chrétienne, un blasphémateur, que sais-je ! bien d’autres choses encore que tu ne dis pas ? Ce sont outrages que je supporte d’autant plus facilement, que sur aucune de ces calomnies ma conscience ne me reproche rien. Si je n’avais sur Dieu et sur les livres saints les pensées d’un chrétien, je ne voudrais pas vivre un jour de plus.

« Si tu avais plaidé ta cause avec cette véhémence qui t’est familière, mais en restant en deçà des fureurs et des injures, tu aurais soulevé moins de gens contre toi ; mais voici que dans plus du tiers de ton dernier volume tu as donné carrière à ton goût pour ce genre de dialectique. Quant aux égards que tu as eus pour moi, la chose parle assez d’elle-même ; lorsque tu m’accables de tant de calomnies manifestes, moi je me suis abstenu de certaines choses que le monde n’ignore pas. Tu t’imagines, ce semble, qu’Érasme n’a point de partisans ; il en a plus que tu ne penses. Après tout, qu’importe ce qui nous arrive à tous deux, surtout à moi, qui dois bientôt sortir de ce monde, quand bien même j’y serais universellement applaudi ? Ce qui m’afflige profondément, et avec moi tous les gens de bien, et ceux qui aiment les belles-lettres, c’est que tu donnes des armes pour la sédition aux méchans et aux esprits avides de changement ; c’est qu’enfin tu fais de la défense de l’Évangile une mêlée où sont confondus le sacré et le profane, comme si tu travaillais à empêcher que cette tempête n’eût une bonne fin, bien différent de moi qui ai mis tous mes vœux et tous mes soins à la hâter.

« Je ne débattrai pas ce que tu peux me devoir, et de quel prix tu m’en as payé ; c’est une affaire privée, et de toi à moi ; ce qui me déchire le cœur, c’est la calamité publique, c’est cette incurable confusion de toutes choses que nous ne devons qu’à ton esprit déchaîné, intraitable pour ceux de tes amis qui te donnent de bons conseils, et dont quelques ignorans étourdis font tout ce qu’ils veulent. J’ignore quels sont les hommes que tu as arrachés à l’empire des ténèbres, mais c’est contre ces sujets ingrats que tu devais aiguiser ta plume perçante plutôt que contre un disputeur modéré. Je te souhaiterais un meilleur esprit, si tu n’étais pas si content du tien. Souhaite-moi tout ce qu’il te plaira, pourvu que ce ne soit pas ton esprit, à moins que le Seigneur ne le change.


« Bâle, ce 11 avril, jour où la lettre m’a été remise, an 1526. »


Voilà où Luther avait voulu amener Érasme. La modération d’Érasme faisait sa force ; Luther l’en débusqua : c’est une grande victoire que de démoraliser ses adversaires, en leur faisant quitter leur caractère naturel, pour en prendre un d’imitation ou de rhétorique. Luther avait donné ses défauts à Érasme, tout en gardant ses belles qualités ; il lui avait inoculé l’injure et avait réservé la force et la véhémence : Érasme donna dans le piége ; et la place qu’il employa dans ses écrits à imiter malheureusement son adversaire fut perdue pour le réfuter. À la lecture du traité du Serf-arbitre, Mélanchton lui-même, quoique si porté pour Luther, avait gémi de ses violences, et avait démenti dans ses lettres le bruit qui courait qu’il n’était pas étranger à la partie injurieuse de l’écrit de Luther. Après la réponse qu’y fit Érasme : « Vois-tu, lui disait Luther triomphant, ton Érasme et sa modération si vantée ! C’est un serpent ! » Le vent soufflait pour Luther. Cet homme faisait sortir les vieillards de la gravité de leur âge ; cet homme amenait les mourans à démentir la dignité de leur vie passée ; cet homme forçait la modération à rougir d’elle-même ; évidemment la fortune était de son côté.

Il y eut encore, jusqu’en 1534, deux ans avant la mort d’Érasme, quelques écrits de ce ton échangés entre ces deux hommes illustres. Au reste, Érasme n’avait pas à répondre qu’à Luther. Ses dernières années furent assaillies d’ennemis ; toutes les presses de Froben étaient employées à ses apologies. La Sorbonne, les théologiens, les casuistes, les violens des deux partis, les Stunica, les Béda, les Carpi (ce dernier était prince), noms que la violence n’a pas immortalisés, le trouvèrent armé jusqu’à la fin contre toutes leurs diatribes. Le premier malheureux sachant griffonner quelques injures et balbutier la logomachie théologique se donnait la gloire de troubler les dernières heures de l’illustre vieillard, sauf à se faire marquer au front de sa main mourante. Tout le monde se croyait intéressé à le compromettre ; tout le monde se disputait les lambeaux de cette déconsidération où l’avait précipité Luther dans les matières de religion. Mais ce qui lui restait de modération dans le fond, ou, pour mieux dire, d’indépendance religieuse, irritait surtout ses innombrables ennemis ; c’est à en faire la conquête, c’est à l’arracher de sa position intermédiaire entre les deux partis, représentés alors par leurs têtes folles et leurs hommes d’action, que travaillaient tous les esprits violens, fatigués de ses immuables réserves, et voulant débarrasser le sol de la réforme des rétrogrades de la paix et de la philosophie chrétienne. On avait obtenu de lui qu’il hurlât avec les hurleurs ; on l’avait compromis dans la forme, on voulait encore le compromettre dans le fond, et lui arracher un testament de mort qui pût servir de torche aux catholiques pour allumer leurs bûchers, ou aux protestans de mandat d’expropriation pour dépouiller la vieille église. Érasme tint bon. Ce qu’il avait hurlé, après tout, c’étaient toujours des idées de paix, de morale chrétienne, de réforme amiable ; il n’avait apostasié que pour le ton de ses écrits, jusque-là doux et tempéré ; il ne voulut pas apostasier pour son indépendance ; il ne se prononça pas ; il demeura fidèle à la philosophie chrétienne, laquelle devait survivre à tous les dogmes chrétiens.

Érasme était-il plus protestant que catholique, ou plus catholique que protestant ? Car demander s’il fut tout-à-fait l’un ou l’autre, serait une naïveté. Ce qu’on peut répondre à cette question, c’est qu’il eut peut-être un peu plus de superstition que de religion, et un peu plus de religion que de scepticisme. Vous l’avez vu attribuant à sainte Geneviève la grace d’avoir survécu aux œufs pourris et aux chambres malsaines du collége de Montaigu ; vous l’avez vu faisant vœu d’achever un commentaire de l’Épître aux Romains, si saint Paul le guérit d’une chute de cheval : en d’autres circonstances, il aura quelque peur vague du démon ; il racontera des histoires d’exorcismes du ton d’un homme qui croit un peu aux possédés ; il aura sur l’ennemi du genre humain cette espèce de doute curieux et inquiet que nous avons sur l’infaillibilité divinatoire des somnambules. Quant au dogme pur, le dogme protestant, né d’hier, qu’il avait vu sortir de cerveaux montés ou malades, ce fruit de tant de choses bonnes et mauvaises, de besoins sérieux et d’ambitions vulgaires, de la science et de l’ignorance, des hommes d’élite et des masses aveugles, de l’esprit et de la chair, de la raison et de la folie, il ne le prenait même pas au sérieux ; il voulait encore moins d’une religion fabriquée de son temps par des brouillons (nebulones), que de la foi, exploitée et tournée en marchandise, des catholiques romains. Le dogme catholique, au contraire, se recommandait à ses respects par l’ancienneté, par la tradition, par une longue possession des intelligences ; s’il en doutait quelquefois par l’esprit, il y croyait par le sentiment et par l’habitude. Si, d’une part, il ne pouvait se défendre, en suivant successivement ce dogme dans les augmentations ou altérations qu’il avait subies depuis son établissement, de remarquer que ce n’était pas l’œuvre de Dieu seul, s’il sentait sa haute raison fléchir vers l’incrédulité, quand il lui arrivait de regarder dans le christianisme au-delà de la morale et du précepte de l’égalité humaine ; d’autre part, les impressions d’une enfance confisquée au sacerdoce et qui en avait gardé l’empreinte, malgré la révolte de l’homme mûr ; l’immense pouvoir matériel fondé sur ce dogme ; la polémique, où, à force d’aller, pour les nécessités du discours, au-delà de sa vraie croyance, on finit par perdre chaque jour un peu de ses doutes, et par devenir croyant par amour-propre ; ses relations avec les rois et les papes, et l’honneur d’une foi commune ; toutes ces choses devaient le faire plus pencher vers le catholicisme que vers le protestantisme, et, puisqu’il fallait mourir dans l’une ou l’autre croyance, lui faire préférer les incertaines mais vieilles garanties du catholicisme aux promesses d’hier du protestantisme. Mais au fond, il n’appartint jamais qu’à lui-même ; il put se rapprocher tantôt d’un parti, tantôt de l’autre, selon qu’il en espérait davantage pour la tolérance et les lettres ; mais il resta l’homme de toutes les choses durables que les passions humaines avaient cachées sous des formules devenues des cris de guerre ; et Dieu, en lui inspirant le mot sublime de philosophie chrétienne, se plut à faire réfléchir à sa belle et douce intelligence une de ces vérités qui ont encore de la vie plusieurs siècles après qu’elles ont été proclamées !

Nisard.

(La fin au prochain numéro.)

DES ARTS


EN HOLLANDE.




Le nom de la Hollande, il faut en convenir, s’allie difficilement dans l’esprit avec l’idée des arts. Les lagunes brumeuses où trône, les pieds dans l’eau, la dynastie des princes de Nassau et d’Orange, semblent, au premier coup d’œil, plus aptes à produire des marchands d’épices et des pêcheurs de harengs, que des Byron et des Raphaël. On est tenté de se demander comment un poète peut naître Hollandais ; comment il peut penser et écrire en hollandais. En France, nous ne connaissons guère la littérature hollandaise que par les inscriptions des bouteilles de curaçao et des tonneaux de genièvre envoyés de Dunkerque et du Havre. Les noms de Kats et de Vondel sont à peine venus à nos oreilles, et si Érasme et Grotius n’eussent troqué contre la langue latine l’idiome caillouteux, de leur vieille Niederland, nous ne serions pas plus familiarisés aujourd’hui avec le livre célèbre de Jure pacis et belli, l’Éloge de la folie et les Colloques, que nous ne le sommes avec Gisbert d’Amstel, Palamède et la Magnificence de Salomon. C’est à peine si nous voulons bien nous souvenir que l’art de la peinture, par exemple, doit à ces marchands et à ces pêcheurs une série non interrompue de chefs-d’œuvre ; et nous ne faisons pas cette simple réflexion, que ce sol, qui nous a donné tant et de si beaux génies, pourrait bien avoir conservé dans ses sillons quelques grains fécondans de la moisson qu’il a produite !

Sans doute la dégénérescence sera grande. cette terre s’est usée à force de porter des fruits. Je ne me flatte pas d’avoir découvert à Leyde un nouveau Rembrandt dans la farine de son moulin, à Amsterdam un nouveau Van de Velde, à Dort un autre Albert Kuyp, à Harlem des Brauwer et des Wouwermans inconnus ; mais toutes proportions gardées, ces villes et ces écoles n’ont pas aussi absolument perdu les traditions des maîtres, qu’on semble le croire parmi nous.

Les artistes contemporains, dont je parlerai tout-à-l’heure, ne sont pas la seule richesse de ce genre qui reste à la Hollande après les guerres et les invasions qu’elle a subies. Les plus magnifiques compositions des anciens peintres nationaux ont été conservées, au prix de tous les sacrifices, par le gouvernement et par quelques amateurs éclairés. Ce petit peuple, à peine composé de deux millions d’habitans, a montré en cela plus de pudeur et de vrai patriotisme que bien des grands peuples vandales qui se laissent volontiers dépouiller chaque jour par les étrangers, pourvu que la honte soit évaluée à un bon prix. Ce n’est pas la Hollande qui vendrait le berceau de ses aïeux à des bandes noires pour en tirer de la ferraille et du plomb ; ce n’est pas la Hollande qui aurait souffleté Philibert Delorme avec la truelle d’un maçon, et éborgné aussi indignement qu’on l’a fait à Paris, la façade du château de ses rois !

Malheureusement, l’ancienne patrie des stathouders n’a pas lieu d’étendre jusqu’à l’architecture la sollicitude paternelle dont sa peinture nationale est par elle entourée. Le moyen-âge et la renaissance lui ont laissé peu d’édifices à conserver.

La rareté des matières premières explique l’abus qu’elle a fait de la brique dans l’édification de ses villes ; et puis l’égoïsme du marchand semble avoir étouffe là toute manifestation de luxe extérieur. Les Hollandais sont en cela bien différens des Vénitiens, commerçans comme eux, mais Italiens avant tout, et qui brodaient pour leurs maisons des manteaux de pierre et de marbre, comme ils aimaient à envelopper leurs corps dans des vêtemens de soie et de velours. Le luxe des Hollandais, ces Vénitiens du Nord, est au contraire soigneusement renfermé dans leurs murailles. Ce sont leurs appartemens intérieurs qu’on voit tapissés de marbres et des richesses de l’art. Ils jouissent en famille de ces trésors, et pour ainsi dire en cachette. Il y a des jours et des heures, assignés plusieurs mois d’avance, où les étrangers sont admis, après bonne information, à prendre leur part de ce festin muet qui consiste à se faire passer de main en main, autour d’une table, des dessins de maîtres, dont quelques propriétaires, à Amsterdam et à La Haye, possèdent des armoires pleines. Comparez ce luxe avare et inquiet d’un marchand d’Amsterdam au luxe du Vénitien, qui vous ouvre lui-même, avec la plus gracieuse vanité, les portes de ses palais, et vous aurez la différence du génie des deux peuples.

J’ai dit que la Hollande contenait peu de monumens vraiment dignes de ce nom. En effet, vous n’y retrouvez nulle part ce hardi clocher d’Anvers, ces belles tours massives de Bruges et de Bruxelles, ces hôtels-de-ville semés dans les provinces de la Belgique comme les palais d’autant de rois ; vous n’y rencontrez pas de ces magnifiques cités féodales, ombrageant les rues de leurs frontons hauts et crénelés, semblables à des donjons de châteaux-forts. Il semblerait que ces cités de briques soient bâties d’hier pour une exploitation industrielle. Les habitations des riches ressemblent en tout à celles des pauvres, excepté que les premières ont par-devant un perron de dix ou douze degrés, bordé d’une jolie rampe de fer, et conduisant à une petite porte bâtarde ornée d’un bouton de cuivre bien luisant.

Le Binnen-hof et le Buiten-hof, à La Haye, n’offrent pas d’autre intérêt que leur date et le souvenir de la mort de Barneveld. Quant au palais royal d’Amsterdam, appelé le Dam, il ressemble plutôt à une caserne qu’à un lieu de plaisance. Je préfère à cela le palais où fut assassiné Guillaume Ier. C’est à Delft qu’on voit ce monument, lequel n’est pas dépourvu d’une certaine grâce, comparé à ceux qui l’avoisinent. Mais ce que tout voyageur ne doit pas manquer d’aller visiter, c’est la grande église de Bréda. On y trouve le seul morceau de sculpture que possède la Hollande ; c’est une pièce capitale autant par son importance historique (on l’attribue à Michel-Ange) que par la hardiesse des figures et la perfection du travail. cette sculpture est le tombeau du comte Engelbrecht de Nassau, second du nom, seigneur de Bréda.

Le comte et la comtesse sa femme, Limburge de Baden, sont couchés côte à côte, les mains jointes, sur une haute dalle de pierre de touche. Au-dessus des deux statues une seconde dalle, pareille à la première, soutient le casque, la cuirasse et toutes les pièces détachées de l’armure du comte. Cette table massive est portée à ses quatre angles par quatre figures colossales agenouillées du genou droit et taillées dans un marbre blanc transparent. La première représente Jules César en costume de guerre avec l’inscription suivante :

C. JULIUS CESAR, virtute bellicâ imperavi.
FORTITUDO.

La seconde a pour exergue :

M. ATTILUS REGULUS, fidem infractus servavi.
MAGNANIMITAS.

Les inscriptions des deux autres sont entièrement effacées. On reconnaît deux héros antiques, plutôt grecs que romains, dont les cuirasses conservent encore des traces de dorures.

J’ai beaucoup vu en Italie les ouvrages de Michel-Ange, et j’ai retrouvé dans le monument de Bréda la touche grandiose du maître. C’est bien ainsi qu’il fouille son bloc et qu’il met en relief les muscles de la face et des membres pour obtenir des vigueurs par l’effet des ombres portées sur la blancheur du marbre. Le buste nu du Régulus de Bréda est certainement de la même famille que le Moïse de San-Pietro-in-Vincoli et que le Christ à la Minerve de Rome, mais les accessoires m’ont paru beaucoup trop délicatement travaillés pour permettre de supposer un instant que Michel-Ange ait consenti à se donner tant de peine. En sculpture comme en peinture, Michel-Ange a toujours procédé par ébauches. S’il détaille quelquefois, ce n’est jamais que des parties anatomiques, comme les mains et les bras du Moïse, par exemple.

Les costumes du tombeau d’Engelbrecht se font remarquer au contraire par un délicieux fini. Les arabesques des cuirasses, entre autres, sont dignes de Jean Goujon. Buonarotti n’eût pas ainsi fait. Les draperies eussent remplacé les ciselures.

El il faut convenir cependant que les visages du comte et de sa femme, et le buste tout entier du Régulus sont dignes du grand sculpteur florentin et entièrement dans son style habituel, d’où je conclurai que Buonarotti a certainement mis la main à ce groupe, mais qu’un artiste d’une autre école a fini ce qu’il avait commencé.

C’est à cela que se borne la richesse architecturale de la Hollande, à moins qu’il ne vous plaise de ranger dans cette catégorie les nombreuses sculptures en bois qui décorent les églises. Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet à peu près inconnu ; et celui qui ferait un relevé et une critique exacte de ce que l’Europe renferme de monumens de ce genre, remplirait, je crois, une lacune dans l’histoire de l’art. Les sculptures en bois de la Hollande surprendront outre mesure un artiste qui verrait pour la première fois cette espèce de patiente production. Il demeurerait en extase devant cette forêt de chênes taillés, creusés et dentelés, représentant sur des plans successifs des myriades de sujets et de personnages mêlés confusément : ici l’arbre du paradis dont les branches et le feuillage s’épanouissent en chaire à prêcher, avec Adam et Eve et tous les animaux de l’arche pour population ; là l’histoire de notre Sauveur depuis l’étable de Bethléem jusqu’à la croix du Calvaire ; plus loin la vie d’un martyr, et la kirielle des saints et saintes défilant en procession comme un régiment de fusiliers. Il ne s’enquerrait ni du mauvais goût, ni du peu de modelé, ni de l’inextricable dédale du sujet. Pour moi, déjà familiarisé avec cet art primitif, je n’ai presque rien trouvé en Hollande qui approchât de ce que j’avais vu en Belgique, en Allemagne et dans le Tyrol. Généralement peu de délicatesse de ciseau, plus de gaucherie que de naïveté. C’est encore l’église de Bréda qui contient les meilleures sculptures en bois des provinces hollandaises. Les sujets des stalles sont surtout curieusement choisis et composés.

Il paraît que l’artiste chargé de cette décoration du chœur a voulu faire une satire des religieux qui l’employaient, et que ceux-ci, bonnes âmes candides et naïves, ne s’aperçurent jamais de l’intention dont ils étaient victimes. Chacune de ces stalles représente une des mille variétés du péché, et le héros du petit drame est toujours vêtu en moine et porte la plupart du temps des oreilles d’âne. L’un se livre à la gloutonnerie, l’autre caresse une grosse fille bien avenante ; celui-ci dort, celui-là s’enivre. Un de ces personnages bouffons tient un broc à chaque main ; il vide celui de la main droite qu’il porte à ses lèvres pendant qu’il emplit drôlatiquement celui de la main gauche, incliné à la hauteur de son bas-ventre. Ces compositions capricieuses sont très énergiquement dessinées ; les figures se font surtout remarquer par une expression à la fois naïve et malicieuse.

C’est dans les galeries de peinture qu’il faut chercher la véritable traduction du génie artiste des Hollandais, sans s’arrêter plus qu’il n’est besoin aux singulières débauches d’esprit que nous venons de signaler. Aussi bien la peinture est-elle le seul art qui ait réellement jeté dans ce sol de profondes racines, lesquelles, même après que l’arbre est tombé, donnent encore aujourd’hui des rejetons assez vivaces.

Les musées qu’entretient le gouvernement pour servir aux études sont au nombre de deux, celui de La Haye et celui d’Amsterdam. Les tableaux sont en petit nombre, mais choisis parmi les chefs-d’œuvre des maîtres nationaux. Le musée de La Haye renferme quatre cent vingt-trois tableaux catalogués ; le musée d’Amsterdam quatre cent quinze. Sur ce nombre, il faut compter, dans celui de La Haye, seize tableaux représentans de l’école allemande, dont deux Albert Durer et cinq Holbein. L’école française est figurée par une bataille de Bourguignon, un paysage de Claude Lorrain, un autre de Poussin, et deux Joseph Vernet, la Tempête et la Cascade de Tivoli. Cereso, Murillo et Velasquez font les frais de l’école espagnole ; à eux trois, cinq tableaux. L’école italienne est un peu plus riche : elle expose trente-trois toiles, dont un Guido Reni, le Meurtre d’Abel, une belle tête de la Vierge de Sassoferrato et des Salvator Rosa apocryphes, suivis d’une foule de copies qu’on fait passer pour des originaux. Une salle écartée contient quelques cadres de l’école hollandaise moderne, qui donnent au premier abord une pitoyable idée des artistes du pays. Ce sont des ouvrages d’enfance, les premiers que leurs auteurs aient signés. Gardez-vous bien de les juger sur ces pièces !

On ne trouvera du grand Rembrandt que cinq tableaux au musée de La Haye, à savoir deux portraits, une Suzanne au bain, Siméon recevant l’enfant Jésus au temple, et la fameuse Leçon d’anatomie.

Excepte le Jésus au temple, tous sont dans la première manière de ce maître, alors qu’il n’avait pas encore acquis cette hardiesse de composition et cette sublime extravagance de couleur auxquelles il s’abandonna plus tard avec une espèce de rage que lui-même il ne pouvait réprimer. La Leçon d’anatomie est pourtant l’une de ses plus belles pages, quoiqu’elle n’ait pas toute cette magie d’ombres et de lumières qui fait le trait caractéristique et l’originalité de Rembrandt. Cela se rapproche un peu de la sagesse raisonnée de Van der Helst, quoique d’ailleurs beaucoup plus largement peint. Les chairs flasques de ce cadavre étalé là sur une table contrastent d’une façon sublime avec les visages des élèves et du professeur, si pleins de vie et de santé, qu’on croirait entendre le bruit de la respiration dans leurs larges poitrines. L’effet n’y est pas cherché, il se produit de lui-même, simple, naturel. La lumière vient droit et sans réfraction sur la face des personnages. Les étoffes sont noires, légèrement reflétées. Rien ne distrait du sujet principal, rien ne chatoie à l’œil. On peut considérer ce tableau comme le chef-d’œuvre de la première manière du peintre. Nous lui opposerons tout-à-l’heure, en parcourant le musée d’Amsterdam, la fameuse Ronde de nuit, autre chef-d’œuvre du même maître, conçu dans un système bien différent.

Le musée de La Haye possède trois tableaux de Paul Potter, parmi lesquels le plus célèbre et le plus admirable de cet artiste, celui qui nous montre un taureau de proportion naturelle au milieu d’une prairie. Qui n’a pas vu les peintures de Paul Potter ne peut comprendre toute la profondeur et l’inspiration de cette simple et grandiose façon d’exprimer la nature. Il y a souvent plus de force dans le repos que dans les agitations les plus outrées. Le Jupiter Olympien des Grecs était représenté dans l’attitude du calme le plus parfait. Paul Potter sera toujours le modèle inimitable des peintres d’animaux. Il a porté ce genre à la hauteur des genres d’expression. Sa belle âme candide rayonne dans toutes les œuvres qu’il a laissées. Élevé dans les bras de la nature, il fut affecté de bonne heure de cet amour tendre et mélancolique que le véritable poète reçoit indifféremment de toutes les créations de Dieu. Maltraité des hommes, il reposa ses regards sur les prairies vertes et tranquilles dans lesquelles il allait promener sa rêverie. Comme ces génies d’élection, à qui une voix mystérieuse révèle qu’ils n’ont pas de longs jours à vivre sur cette terre, Paul s’était déjà, par son travail, fait une réputation de grand peintre à quinze ans. Il ne cessa pas, depuis cet âge, de produire constamment ; jusque dans ses nuits et dans ses promenades agrestes, il ne demeurait pas une seule minute sans penser à son art, et son crayon fixait sur le papier les gracieuses ébauches qui tombaient toutes fleuries de son cerveau. Adrienne Balkenende, qu’il épousa par inclination, fut la seule idée de bonheur sur laquelle il reposa jamais sa pensée. Chassé de La Haye par les persécutions de ses ennemis, Paul s’établit à Amsterdam en 1652, où le bourgmestre Zulp parvint à l’attirer. Il y mourut deux ans après, à l’âge de vingt-neuf ans, plein de gloire et de mélancolie.

L’école moderne hollandaise et belge cherche beaucoup la manière de Paul Potter. M. Eugène Verboekhoven, de Bruxelles, est celui de tous ces jeunes peintres qui approche le plus du modèle. Quelques-uns, comme nous le dirons plus loin, tentent la restauration de l’école de Rembrandt ; d’autres prennent pour guides Adrien Brauwer et Jean Steen ; d’autres essaient de continuer les marines de Van de Velde. Parlons d’abord des maîtres. C’est une grande lacune que l’absence presque totale des tableaux de Brauwer dans les musées de La Haye et d’Amsterdam. Brauwer est un chef d’école, et de plus l’un des peintres les plus nationaux de la Hollande. Il eut l’insigne honneur de former le talent de Teniers, et il demeure encore aujourd’hui le rival de son élève. En revanche La Haye possède des tableaux de Jean Steen, sans parler de ceux qu’on admire dans les collections particulières. La Haye compte dans sa galerie plusieurs beaux Van de Velde, un Kuyp, deux Gérard Dow, cinq Van Dyck, trois Metzu, deux Ostade, un Mieris, quatre Rubens, trois Ruysdaël, deux Teniers, une superbe toile de Tilborgh, représentant un dîner de peintres chez Ostade, où l’on voit les portraits de Paul Potier et de sa femme. Ajoutez à cela un portrait de Terburg par lui-même, neuf Wouwermans, un Wynants, et une foule de beaux tableaux d’école, vous aurez en sommaire l’idée de la collection royale de La Haye.

Le musée d’Amsterdam doit sa fondation à Louis Bonaparte, et ce n’est pas l’un des moindres titres du souverain déchu de la Hollande à la reconnaissance de ses ex-sujets. Généralement, dans toutes ces provinces, on aime la mémoire du roi Louis pour tout le bien qu’il a fait ; et le gouvernement actuel, par une dignité noble et bien entendue, n’a jamais supposé qu’un souvenir aussi louable pût être blessant pour lui. Voilà de ces sentimens qui honorent à la fois un monarque et un peuple.

Ce musée de la seconde capitale du royaume n’est pas moins important que le premier. Il renferme les plus gracieux tableaux de Gérard Dow, au nombre de quatre, parmi lesquels la fameuse Ecole, qui présente douze figures et cinq effets différens de lumière. On retrouve dans cette composition les qualités et les défauts du maître, une minutie puérile, compensée par une perfection sans égale. C’est bien là ce peintre monomane qui n’osait remuer sur sa chaise quand il travaillait, de peur qu’un grain de poussière ne vînt ternir la pureté de ses tons ; c’est bien là l’homme qui avouait un jour à Sandraert et à Bamboccio qu’il avait consumé trois grands jours à peindre un manche à balai ! Qui pourrait croire après cela que Dow fût élève de Rembrandt ?

Les quatre Mieris du musée d’Amsterdam, avec les deux Terburg et les deux Metzu, composent, en les joignant aux Gérard Dow, une espèce d’exhibition complète de cette petite école de détails et d’intérieurs si finement touchés, que les Hollandais estiment par-dessus toutes choses au monde. Metzu est cependant un Hercule pour l’audace et la largeur à côté de ceux que je viens de nommer ; c’est le Michel-Ange du genre. Et puis, son dessin est d’une rare correction, l’harmonie de sa couleur presque sans rivale. Ses figures ont du naturel ; ses étoffes sont coquettes sans être tourmentées. Les deux Terburg prennent rang parmi les plus ravissans qu’ait faits cet artiste, Lovelace voyageur, que la mauvaise humeur des maris de Madrid obligea de s’aller embarquer clandestinement pour Londres, et qui finit le cours de ses galanteries par devenir un bon gros bourgmestre à Deventer.

Le musée d’Amsterdam expose pour sa part quatre Paul Potter dont l’un est un chef-d’œuvre. C’est celui qui représente un bœuf brun groupé au premier plan avec un bouc, une génisse, un bélier, deux brebis et un agneau. Contre un arbre, une femme allaitant un enfant, et un berger jouant de la cornemuse ; au milieu, un cheval, un bœuf et un âne ; à la gauche, une colline boisée que gravit un troupeau de moutons. Un ciel brumeux, empreint de toute la mélancolie du jeune artiste, couronne heureusement le paysage.

Brauwer, David Teniers et Adrien Van Ostade composent une autre famille de peintres aussi heureux dans la reproduction des scènes de cabaret que Dow, Terburg, Mieris et Metzu le furent dans les sujets de salon et de chambre à coucher. Brauwer et Ostade étudièrent tous deux à Harlem, chez François Hais, et le célèbre Flamand Teniers se forma dans l’atelier de Brauwer. La parenté de leurs ouvrages se trouve donc expliquée par ce seul fait biographique. Chacun d’eux sut cependant s’approprier un style particulier, tout en traitant les mêmes sujets que les deux autres. Nous regrettons sincèrement que le musée d’Amsterdam ne possède qu’un seul tableau de Brauwer ; il en compte quatre de David Teniers et deux d’Adrien Van Ostade.

Il est à remarquer que François Hals, qui se trouve par hasard l’instituteur des maîtres de cette école, était un peintre de portraits assez célèbre de son temps, depuis éclipsé par Van Dyck. Le jour, il pratiquait de la belle et sage peinture, pleine de tenue et de dignité ; la nuit, il la passait dans les orgies des tavernes les plus crapuleuses. Ce fut en imitant ses mœurs, plutôt que ses ouvrages, que les élèves de Hais devinrent des maîtres eux-mêmes. Teniers et Van Ostade surent s’abstenir, dans leur vie réelle, des goûts et des habitudes que leur génie les portait à observer. Teniers devint même un homme de cour, honoré de la protection spéciale de l’archiduc Léopold, du roi d’Espagne et de don Juan d’Autriche, qui étudia la peinture d’après ses leçons. Mais Brauwer prit la chose au sérieux, et il mourut dans l’impénitence finale de l’ivrognerie. La collection de ses œuvres, représentant d’un bout jusqu’à l’autre des épisodes de cabaret, peut être considérée comme une véritable auto-biographie.

Adrien Brauwer était fils d’une paysanne des environs de HarIem. Hals, dans ses promenades, flaira ce talent naissant et le raccola pour l’exploiter à son aise. Le pauvre Brauwer demeura des années entières renfermé dans un petit grenier chez maître François, qui lui donnait pour toute nourriture du pain et de l’eau, et l’obligeait, par des menaces et des corrections, à travailler sans relâche. Puis, quand Brauwer avait achevé sa besogne, Hals prenait le tableau et l’allait vendre à son profit. La femme de Hals, plus avare encore et plus inhumaine que son mari, renchérissait sur ses exigences, si bien que le petit Van Ostade, qui s’était introduit un jour furtivement par une lucarne dans le grenier de son camarade, lui conseilla de se sauver pour ne pas expirer sous la dent de la famine et les soufflets de son patron.

Voilà donc Adrien Brauwer au milieu des rues de Harlem, sans un florin dans la poche, à jeun de la veille, la figure longue, le teint pâle, passant comme une ombre le long des grands murs, et réchauffant à quelques rayons de soleil son esprit et ses sens engourdis. Par bonheur quelques sous lui restaient ; il entre chez un marchand de pain d’épices, et là il fait sa provision de là journée ; puis, quand il eut comblé le précipice de son appétit, il entra dans la grande église de la ville où les orgues étaient enjeu ce jour-là. Placé au pied du buffet, afin de ne rien perdre de cette harmonie enivrante, Adrien oublia pour un instant ses souffrances et l’inquiétude de son avenir. Mais il y fui rappelé bientôt par un gros visage renfrogné, qui surgit tout à coup entre ses regards et la voûte de l’église. C’était l’ami de son maître, qui le prit par le bras, et le ramena dans sa prison.

Il fut plus heureux pourtant une autre fois, car il eut la prudence de s’enfuir tout droit jusqu’à Amsterdam, où un aubergiste, nommé Van Soomeren, lui donna un asile à crédit. Ce brave homme fît même présent au jeune artiste d’une belle planche de cuivre, sur laquelle Adrien peignit aussitôt une dispute de soldats et de paysans, qui venait de se passer sous ses yeux.

Cependant un riche amateur, M. du Vermandois, s’arrêta à l’auberge du père Van Soomeren ; on lui fit voir le tableau ; il en offrit cent ducatons, qui furent acceptés, comme on le pense bien, avec des larmes de reconnaissance et de joie. M. du Vermandois venait de reconnaître, dans ce malheureux enfant, l’auteur des belles compositions que Hals lui vendait au poids de l’or.

Pourquoi faut-il qu’Adrien Brauwer n’ait pas su profiter de sa fortune ! Depuis ce jour, on ne le vit plus sortir des cabarets, que lorsque sa bourse et son crédit étaient à sec comme son gosier. Alors il saisissait ses pinceaux pour retourner bientôt joindre ses compagnons de plaisir. Le boulanger Craesbeke, son commensal et son ami, lequel, avec les leçons d’Adrien, devint aussi un peintre distingué, lui tenait fidèle compagnie dans toutes ses débauches ; Brauwer, Craesbeke et sa femme, jolie et complaisante personne, se lièrent si intimement, que tout était commun entre eux. La justice fut obligée d’intervenir au nom de la morale blessée, et l’association fut dissoute.

Brauwer se rendit d’Amsterdam à Anvers, où les remontrances et les prières du duc d’Aremberg et du grand Rubens ne purent le décider à changer de conduite. Il partit pour Paris, d’où il revint mourant de ses mauvaises mœurs. Il trépassa dans un hôpital, et on l’enterra au cimetière des pestiférés !

Telle est la vie d’Adrien Brauwer qu’il faut bien connaître pour juger ses ouvrages ; alors on s’explique pourquoi, reproduisant à peu près les mêmes scènes que Van Ostade et Teniers, il a remplacé l’esprit et la bonhomie de ses rivaux par une joie brutale et qui tient de la fureur. Ses disputes et ses rixes de buveurs font trembler plutôt que sourire ; quelquefois le sang coule. Brauwer est le Salvator Rosa des cabarets.

Je me contenterai de cataloguer ici les tableaux des autres principaux maîtres, qui forment le musée d’Amsterdam. Van Dyck y a trois pièces importantes, entre autres le portrait en pied, grandeur naturelle, de la princesse Marie d’Angleterre, femme du prince d’Orange, Guillaume II, et celui de Glocester, frère de cette princesse ; Rubens, également trois pièces, dont l’esquisse de son Jésus portant la croix au Calvaire ; deux Ruysdaël ; six Van de Velde, dont une grande marine historique représentant la Prise du vaisseau anglais the Royal Prince par l’amiral Ruyter ; quatre paysages de Breuthel de Velours trois Cuyp ; quatre Holbein ; six Carle Dujardin ; deux Van der Neer ; huit Jean Steen ; neuf Wouwermans ; trois Wynants, et huit Van der Helst. Au nombre de ces Van der Helst se trouve la toile remarquable qui a placé son auteur au premier rang des peintres hollandais ; elle représente un repas donné par les officiers de la garde civique d’Amsterdam, en commémoration de la paix de Munster (1648). Ce tableau se voyait autrefois dans la salle du tribunal de la maison de ville.

C’est sans doute là une belle peinture dont toutes les parties sont aussi sagement ordonnées qu’habilement exécutées. Les chairs, les étoffes, les accessoires, y sont traités d’une manière supérieure. Mais pour cela, comparer Van der Helst à Van Dyck et à Rembrandt, c’est aller beaucoup trop loin. Selon nous, Van der Helst manque de la plus précieuse qualité d’un grand peintre : il n’a pas de style, c’est-à-dire de caractère propre qui fasse que sa façon de voir et de rendre la nature n’appartienne qu’à lui, et non à d’autres, qualité qui distingue si éminemment Rembrandt et Van Dyck ; et puis la touche de Van der Helst est timide : il ne s’abandonne pas assez. Les vigoureuses compositions de Rembrandt qui sont là, tout à côté dans la même salle, ne contribuent pas peu à rendre plus sensibles ces défauts du rival qu’on veut lui donner.

Parmi les quatre Rembrandt du musée d’Amsterdam, deux surtout pénètrent d’admiration tout homme organisé pour comprendre la pensée écrite au bout du pinceau : les Cinq régens et la Garde de nuit sont, avec la Leçon d’anatomie de La Haye, les tableaux les plus grands de dimension et les plus merveilleux en même temps que ce sublime coloriste ait jamais produits.

Les Cinq régens appartiennent plus encore à la première manière de Rembrandt qu’à la seconde. Le sujet n’en est pas embrouillé ; quatre hommes vêtus de noir sont assis autour d’une table couverte d’un tapis rouge sur lequel est posé un registre ; un autre homme quitte son siège et semble parler à ses confrères dont les regards sont dirigés sur lui. Derrière, un serviteur qui attend des ordres ; voilà tout. Mais quelle puissance et quelle largeur dans la manière dont ces figures sont touchées ! Chaque coup de la brosse a créé son effet, ici un front, ici l’ombre de tout un côté de la face, ici un jet de lumière sur une pièce d’étoffe ; quelle aisance, et comme on voit que la main de l’artiste obéit à sa pensée sans tâtonnemens, sans essai, à coup certain ! De près le mécanisme du travail est à découvert. Ce sont des tons crus et pâteux, jetés à leur place avec assurance et liés entre eux par des glacis superposés qui fondent les ombres avec les lumières. A six pas c’est la nature elle-même ; une chaleur et une harmonie d’ensemble que nul peintre, si grand coloriste qu’il soit, excepté peut-être Rubens et Véronèse, n’a jamais rencontré. Il est constant cependant que Rembrandt n’avait pas, comme on dit, le travail facile. Il existe tel de ses portraits dont il a refait quatre et cinq fois la tête ; mais ce qui devait rester, il le faisait d’un seul trait.

C’est surtout le tableau de la Ronde de nuit qu’il faut étudier pour voir le maître aux prises avec toutes les difficultés de son art, mais aussi pour le saluer dans toute la magie de son triomphe. Ici il s’est abandonné à la fougue de son imagination ; les plus riches tons de la palette sont épuisés ; les lumières et les ombres semblent tournoyer et se combattre sur toutes les parties de la toile ; l’œil ébloui ne sait où se prendre parmi cette sublime confusion. On ne se rend raison de rien, mais on est subjugué. Il n’y a point encore ici de sujet proprement dit ; toute l’action réside dans le coloris. C’est un miraculeux chaos dans lequel l’esprit aime à s’égarer. Les critiques ne sont pas même d’accord si ce cadre représente un effet de jour ou de nuit. La version la plus vraisemblable est celle-ci. Rembrandt aurait voulu peindre le chevalier Kok, seigneur de Purmerland et d’Ilpendam, qui sort de sa maison ou peut-être de l’hôtel-de-ville, pour aller tirer aux buttes ; ses officiers et ses arquebusiers l’accompagnent ; un d’eux est en train de charger son arme. Sur le second plan passe une petite figure de femme vêtue fantastiquement comme une reine du pays des fées, laquelle porte à sa ceinture un coq blanc qu’on suppose être le but ou bien le prix des tireurs ; ce qui confirme encore cette hypothèse, c’est que l’un des arquebusiers a sur son casque une couronne de chêne ; on sait que c’était l’usage, parmi les confréries de ce genre, de couronner de chêne le vainqueur.

Les analyseurs, dont le métier consiste à appliquer l’équerre et le compas aux œuvres d’art, ne manquent pas de critiquer cette composition ; suivez le travail de leur humeur boudeuse, pas un coup de pinceau n’échappe à son odieux contrôle ; tantôt c’est une proportion trop grande ou trop courte, tantôt un clair ou une ombre portée dont on ne se rend pas raison, tantôt un outrage flagrant à la sainte unité ; ce qui les dépite le plus, c’est de ne pouvoir arriver à comprendre nettement le sujet que le peintre a voulu rendre. Insensés ! qui perdent leur temps à chercher des taches dans le soleil. Pourquoi vouloir que Rembrandt soit autre que la nature l’a fait ? Chaque partie de la création n’est-elle pas sortie des mains de Dieu avec une âme et un corps, avec ses qualités et ses vices ? Si le bon surpasse le mauvais, que voulez-vous davantage ? Là ou l’admiration commence, la critique perd ses droits.

Si le musée d’Amsterdam n’a pu réunir que quatre tableaux de Rembrandt, il faut convenir du moins qu’ils sont heureusement choisis, et qu’ils révèlent mieux le génie de ce maître que la galerie de Médicis, par exemple, exposée dans notre musée du Louvre, ne nous fait connaître Rubens. On ne peut se flatter d’apprécier convenablement Rembrandt sans avoir vu les musées de la Hollande, de même qu’il faut avoir visité Anvers pour acquérir le droit de formuler une opinion sur le prince des coloristes flamands.

On sait qu’une partie des œuvres du grand peintre hollandais consiste dans les compositions gravées par lui-même à l’eau forte. Toutes les capitales de l’Europe ont acquis à grands frais les principales de ces gravures ; mais la plus complète collection existe dans le musée d’Amsterdam. Un vieillard d’une rare distinction, homme érudit et passionné pour les arts, fait en personne les honneurs de ce cabinet aux étrangers et aux artistes. Par les soins de M. Apostool, l’ordre le plus parfait règne dans la galerie de peinture et dans la bibliothèque, et ces trésors sont toujours ouverts à ceux qui les veulent admirer.

Parmi les collections particulières de tableaux et de dessins, je mentionnerai d’abord celle de M. le colonel de Céva, aide-de-camp du prince d’Orange, à La Haye. Elle est tout entière formée des productions de l’école contemporaine. C’est là que nous allons faire connaissance avec ces artistes modestes dont la gloire s’est presque concentrée dans les limites du royaume des Pays-Bas. Je dois dire cependant que les expositions de Dusseldorf ont été plusieurs fois enrichies des belles œuvres de Koëkoëk, de Scholel et de Schelfout [34], et que, dans les capitales allemandes, elles jouissent du crédit le plus honorable. J’ai visité la plupart des artistes modernes de la Hollande dans leurs ateliers, et j’ai formé le jugement que je vais hasarder sur eux, non pas seulement d’après les collections et les musées, mais aussi d’après les études et les esquisses, qui révèlent souvent, mieux qu’un ouvrage achevé ne le peut faire, la portée d’un talent. Ce sera certainement la première fois que la presse française se sera occupée de ces noms, mais il n’est jamais trop tard pour s’instruire de ce qu’on ignore et pour rendre justice à quiconque y a droit.

Koëkoëk, Schelfout et Schotel occupent le rang suprême dans l’estime de leurs compatriotes. Les deux premiers peignent plus spécialement le paysage, et le dernier la marine. M. le colonel de Céva vient d’acquérir le dernier tableau de Koëkoëk, et, au dire des artistes, le plus excellent que leur camarade ait produit. C’est une toile d’une moyenne dimension. Le sujet représente une forêt vers le mois de juin. Les premiers plans sont chargés d’arbres hauts et touffus avec des éclaircies dans l’épaisseur des taillis. Le soleil s’infiltre à travers les branches, et déroule çà et là de larges tapis dorés. La saison qu’a choisie le peintre a toujours été l’écueil des paysagistes. A cette époque de l’année, tout est verdure, même les reflets et les ombres, qui participent plus ou moins du ton général de la nature. L’auteur n’a pu échapper à ce vice de son sujet. Le premier aspect de sa toile lui est donc défavorable ; mais peu à peu les yeux se familiarisent avec cette teinte dominante, et découvrent les beautés partielles de l’œuvre. Le style de Koëkoëk a de la largeur et du relief ; les troncs de ses arbres sont chaudement colorés ; le feuillis en est habilement massé ; les lointains ont de la vapeur et de la fuite sans la moindre minutie de détails. On reconnaît là un peintre hardi et sûr de lui-même, qui attaque de front les plus invincibles difficultés. Les deux grandes qualités du paysagiste, qui se trouvent rarement réunies dans un seul homme, Koëkoëk les possède à un très haut degré, la précision du dessin et l’audace de la couleur. Sa manière se rapproche beaucoup, pour l’effet, de celle de Cabat, notre jeune et brillant artiste parisien. Je ne fais pas de doute que ses ouvrages, exposés au Louvre, n’obtinssent un égal succès.

Je n’ai pas été assez heureux pour rencontrer Koëkoëk en Hollande. Lors de mon passage, il était en tournée d’artiste sur les bords du Rhin. C’est, dit-on, un homme abrupte et quelque peu sauvage, plus courtisan des forêts que des salons. Son éducation s’est concentrée tout entière sur son art. Il ne parle que la langue de son pays.

Schelfout excelle à peindre les hivers, espèce de paysage qui a toujours eu beaucoup d’enthousiastes parmi les Hollandais : aussi néglige-t-il à présent toute autre composition pour contenter les amateurs des effets de glace et de neige. Ses deux derniers tableaux appartiennent à cette catégorie nationale ; l’un est exposé dans la galerie du colonel de Céva ; l’autre est encore dans l’atelier du peintre, qui le termine avant de le livrer à son propriétaire. La manière de Schelfout n’a rien de commun avec celle de Koëkoëk. Ce que celui-ci donne à l’ensemble, celui-là le consacre au détail. Chaque accessoire de son paysage est fini avec une égale perfection ; les premiers plans comme les lointains peuvent se regarder à la loupe. On voit l’herbe pousser sur les bords du cadre. Chaque morceau de glace brisé ressemble à un diamant à facettes exposé au soleil. Je parlais plus haut d’un manche à balai que Gérard Dow avait mis trois jours à peindre ; je gagerais que tel fragment de glace qu’on remarque sur l’avant-plan d’un tableau de Schelfout ne lui a pas coûté moins de temps à représenter ; c’est l’école de Miéris appliquée aux forêts et aux canaux. Voilà de ces productions qu’affectionnent les Hollandais. Aussi Schelfout est-il leur peintre par excellence. Un verre microscopique à la main, les pieds étendus devant un bon foyer de charbon, ils aiment à promener pendant des heures leur patiente et immobile admiration parmi ce monde infini de brins d’herbes sublimes, trop heureux s’ils pouvaient y découvrir un jour une sauterelle ou une mouche qu’ils n’auraient pas d’abord aperçue.

Je fais ici le procès du genre plutôt que du talent de Schelfout. Dans la déplorable route où cet artiste habile est lancé, il est bon qu’une voix amie se fasse entendre à son oreille parmi les traîtres éloges dont il se voit bercé. Qu’il réfléchisse un peu sur lui-même ; qu’il regarde une fois en face un tableau d’Hobeema ou de son compatriote Ruysdaël, et fort du bon conseil qu’il aura puisé dans ces maîtres des maîtres, qu’il s’étudie sans relâche à se corriger de cette désolante perfection ! Il s’en faut que la nature se montre ainsi en toilette, peignée, ratissée, épongée. Dans le cadre étroit d’un intérieur on passe à Miéris et à Dow cette puérilité charmante ; mais en pleine campagne, sous les rayons du soleil, avec un horizon de plusieurs lieues, cela se peut-il supporter ? A cent pas de vous, vos yeux fussent-ils garnis des plus excellentes besicles du monde, distinguerez-vous ainsi les petits accidens d’une feuille ou d’une branche cassée, un caillou sur le chemin, les étoiles d’un glaçon ? Non, ou c’est une maladie du nerf optique que cette finesse de perception. Vous ne nous offrez pas un paysage, mais bien une série de petites miniatures fort jolies, fort agréables, qui seraient beaucoup mieux séparées l’une de l’autre et enfermées dans autant de médaillons. Voyez comme Ruysdaël est large ! comme il fixe sur sa toile les grands effets de l’ensemble et la physionomie de chaque groupe principal ! Nous embrassons tout d’un coup d’œil, le regard n’est accroché nulle part au détriment de l’effet général ; et pourtant le détail est chez lui traité de main de maître. Vous, vous nous montrez le détail du détail ! Les études de Schelfout sont, selon moi, bien supérieures à ses tableaux. Après tout, ce ne sera jamais un peintre vigoureux et hardi ; mais il prendra rang, quand il le voudra, parmi les paysagistes les plus gracieux et les plus fins.

Quoique l’opinion générale en Hollande place Schelfout au-dessus de Schotel, je préfère de beaucoup le style franchement marin de ce dernier à la coquette nonchalance des eaux de son rival. Schotel compose grandement, ou plutôt il se contente de faire poser la nature devant lui. Sa peinture sent le goudron. Pour être à même de mieux étudier son modèle, il habite, dans la ville de Dort, sa patrie, une petite maison dont les fenêtres sont penchées sur la Meuse. Ce fleuve, à cette petite distance de son embouchure, est, comme on sait, une espèce de mer. Assis devant son chevalet, Schotel voit tous les jours passer devant lui les navires, et il ne peut sortir de chez lui sans coudoyer une armée de matelots prenant le soleil ou le frais le long du mur de sa résidence. C’est une véritable frégate que l’habitation de Schotel. Cette singularité me frappa lorsque j’allai le visiter. On entendait distinctement les voix des marins du dehors et le commandement des patrons qui appareillaient ou jetaient l’ancre sous les croisées. Schotel travaillait au milieu de tout ce bruit, la pipe à la bouche et un bonnet de laine sur la tête. Il n’avait qu’à jeter un coup d’œil à travers les vitres pour donner à ses flots la physionomie que la nature leur prêtait en cet instant. Schotel connaît parfaitement la mer, et il ne l’affuble pas de ces incidens impossibles dont beaucoup de peintres de marines l’enrichissent si volontiers. Elle lui semble assez bien partagée de ses propres qualités. Les mouvemens de ses navires sont surtout bien en harmonie avec les eaux qui les soutiennent. On pourrait peut-être demander à sa couleur plus de tons chauds et vigoureux, quoiqu’il ait pour excuse la nature spéciale de son pays pendant sept mois de l’année. En effet, les mers du nord ne présentent, pendant cet espace de temps, que de larges nappes grises ou d’un blanc sale, rayées çà et là de bandes blanches, quand le vent les fait moutonner. Le ciel lui-même prend de cette teinte brumeuse, et le soleil pâle et défait semble mourir à l’horizon. Voilà ce dont il faut se convaincre avant de condamner cette couleur en dernier ressort. On pourrait cependant conseiller à l’artiste de nous donner de préférence quelques études des mers de juillet et d’août, s’il est jaloux de populariser sa réputation dans nos climats plus tempérés. Quoi qu’il advienne, le nom de Schotel s’inscrira glorieusement dans les fastes de sa ville natale, qui a déjà fourni quatre artistes de renom à La Hollande, Ferdinand Bol, l’un des meilleurs élèves de Rubens, Samuel Van Hoogstraeten et Nicolas Maas, disciples de Rembrandt, et enfin Camille Bisschop, élève de Bol, et qui peignait avec un rare talent des figures et des sujets sur bois, pour la décoration des riches appartemens.

Le genre historique parait avoir peu d’attraits pour les peintres de l’école hollandaise contemporaine. Parmi ceux qui l’exploitent, je ne trouve à citer avantageusement que Eeckout [35]. Eeckout continue l’école de Rembrandt. Il a fait une étude spéciale des œuvres de ce brillant maître. On remarque aussi à La Haye, dans son atelier, d’excellentes copies des principaux tableaux de Rubens. Il a vu et connu nos artistes parisiens, et il est retourné dans sa patrie sans avoir dévié de la ligne qu’il s’était tracée dans ses études. Eeckout est bon coloriste et dispose avec talent les effets d’ombre et de lumière. Son principal défaut réside dans le peu d’expression qu’il donne à ses physionomies. Il a trop peur aussi parfois des tons heurtés dont son maître lirait un si prodigieux parti. Il faut plus d’abandon et d’audace pour marcher dans la voie de Rembrandt. Le tableau qu’Eeckout achève en ce moment, a pour sujet l’assassinat de Guillaume Ier dans le Prinsen-Hof, à Delft. Le prince, frappé à mort, tombe dans les bras de ses officiers au bas de l’escalier du palais. Un jour vif éclaire cette scène du premier plan, tandis que le milieu reste dans l’ombre, et que les marches supérieures, garnies de hallebardiers en cuirasses, reçoivent d’en haut une lumière mystérieuse et douce. Cette disposition rappelle celle de la Ronde de nuit. L’effet général en est excellent. Eeckout aurait sagement fait, disons-le-lui, de ne pas emprunter au vestiaire d’un théâtre les habits anti-historiques qu’il a jetés sur le dos de ses personnages.

Je ne parle pas, et pour cause, des tableaux historiques de M. Pieneman père, exposés dans le musée de La Haye. M. Pieneman est un professeur de l’académie royale d’Amsterdam. On sait ce qu’est la peinture de professeur, ce quelque chose sans défaut comme sans qualités, qu’on ne peut aimer ni haïr, à qui l’on tire en passant son chapeau, comme à une ancienne connaissance que l’on a rencontrée vingt fois, cent fois, mille fois, dans tous les musées où il y a des tableaux de professeurs. A la dimension près, c’est toujours le même tableau ; il y a un modèle pour cela comme pour la colonne dorique. J’en ai autant à dire de Kruseman, qui pourtant réussit assez bien quelquefois dans les éternelles études de paysans et de paysannes de Rome.

M. Pieneman fils représente des sujets de bataille, des uniformes, des chevaux, Horace Vernet semble être son chef d’école. Mœrenhout [36] traite le même genre avec beaucoup d’esprit et de délicatesse. Il peint aussi de gracieux paysages égayés par des figures d’animaux et par des villageois de la Frise et de la Zélande aux pittoresques costumes. Sa couleur est jolie, mais il manque généralement de modelé.

Geernaert [37] est un artiste belge qui fait sa résidence à Gand, mais dont presque tous les tableaux sont commandés et achetés en Hollande. Geernaert peint, comme Braackeler d’Anvers, des sujets d’intérieur dans le style des anciens maîtres flamands et hollandais ; il affectionne particulièrement la manière de Brauwer et de Jean Steen. Plusieurs de ses compositions sont charmantes d’abandon et de naïveté. Deux tableaux, entachés d’orangisme, qu’il eut le malheur de peindre après les événemens de 1850, lui ont valu les persécutions de la police belge. Je fis route avec lui d’Anvers à Bréda ; le pauvre homme exportait quelques-unes de ses dernières compositions qu’il allait vendre à Rotterdam ; on les lui arrêta à la frontière, et force lui fut de les laisser retourner à Ostende pour être embarquées de là jusqu’au premier port hollandais. Ce sont de ces petites vengeances de police basses et de mauvais goût, dont la France fournit, malheureusement, sous tous les régimes, les plus nombreux exemples. Il est probable que ces misérables tracasseries se pratiquent à l’insu des ministres, par des subalternes trop zélés. Le roi Léopold, le protecteur éclairé et la providence des arts de son pays, eût certainement blâmé tout haut cette avanie sans prétexte et sans but, si de tels détails pouvaient aller jusqu’à lui. Après tout, l’auteur de ces deux fameux tableaux de la révolution belge est bien assez puni de sa faute, puisque le gouvernement hollandais ne les lui a pas même achetés.

Ou je me trompe fort, ou le spirituel peintre gantois a renoncé pour toujours à faire de la satire en peinture. Il est à souhaiter que le gouvernement belge ne proscrive plus ses innocentes esquisses, et qu’il encourage même un homme honnête et distingué qui vit de son pinceau, et qui honore sa patrie par ses talens. Acheter dorénavant les tableaux de Geernaert, au lieu de les mettre à l’index, serait à la fois, ce nous semble, une bonne action et une bonne affaire.

J’ai maintenant épuisé la liste des peintres les plus remarquables de l’école hollandaise contemporaine. Peu de nos lecteurs soupçonnaient sans doute l’existence de ces héritiers de Ruysdaël, de Rembrandt, de Wouwermans, de Brauwer et de Van de Velde. Si les descendans ne sont pas à la hauteur des chefs de la lignée, plusieurs du moins ont le bon esprit de chercher à marcher sur leurs traces, et de refuser un grain d’encens au veau d’or de la mode parisienne. Il est probable que la prochaine exposition du Louvre contiendra quelques-uns des tableaux dont je viens de parler. J’ai, pour ma part, cherché à décider leurs auteurs, et à leur persuader cette maxime, que la gloire d’un artiste a besoin du grand air de la popularité. Les peintres belges ont promis de suivre le même exemple, et nous sommes heureux de pouvoir annoncer à l’avance, pour notre prochain salon, les belles compositions historiques de Wapers, et les inspirations plus douces d’Eugène Verboekoven, ce continuateur de Paul Potter. Paris verra s’ouvrir de la sorte un congrès d’artistes, où tous les pays de l’Europe enverront bientôt leurs plus illustres représentans.

Si la peinture offre, en Hollande, quelques chances de fortune et de bien-être à ceux qui la pratiquent, il n’en est pas de même de la sculpture. Dans tous les pays du monde, la sculpture se meurt depuis la fin du XVIe siècle ; le temps des demi-dieux et des héros est passé ; le catholicisme lui-même a renoncé à la pompe de son culte ; les symboles de pierre et de marbre s’en sont allés avec les manteaux de pourpre et les sceptres d’or. Nous remontons aux temps druidiques. Quatre blocs de pierre suffiront demain pour loger les princes de la terre et du ciel. Le budget traitera Dieu comme un directeur général, ou comme un préfet. Que faire dès-lors de l’art de Phidias et de Michel-Ange ? Et puis le marbre et les grands hommes deviennent rares, et la patrie est économe dans sa reconnaissance ; l’inscription du Panthéon lui semble moins onéreuse que la décoration de ses caveaux.

Il en est de même partout. Quelle mine ferait dans les brouillards de la Hollande un héros de marbre blanc que l’atmosphère habillerait constamment d’un manteau de noir de fumée ? Le pudique protestant ne manquerait pas non plus de crier au scandale, s’il voyait introduire le luxe des arts dans ses temples ; il a déjà donné des preuves de son intelligence dans les églises catholiques qu’il a dévastées et récrépies pour en faire un lieu digne de la croyance qu’il y prêche.

Concevez-vous la position d’un sculpteur en Hollande, au milieu de ces villes de briques et de cette population de protestans ? Il en existe un cependant, le seul que j’aie pu y découvrir ; on l’y conserve comme une rareté chinoise ou japonaise ; il s’en faut de peu qu’on ne mette une étiquette sur sa maison, et qu’on ne l’enferme dans une cage de verre. Ce sculpteur est un Belge nommé Royer, que j’avais connu autrefois à Rome, lorsqu’il achevait ses études. Ce Belge habite La Haye, et il n’a pour toute compagnie, dans son profond isolement, que les plâtres moulés qu’il a rapportés de ses voyages. La famille royale fait tout ce qu’elle peut pour lui donner du travail ; tantôt c’est une statue dont le roi fait présent à une ville ou à un musée ; tantôt un buste du prince d’Orange, ou d’une princesse ; tantôt une esquisse, tantôt une copie de l’antique. Quelques amiraux ou des gouverneurs revenus des Indes lui apportent parfois leur tête vénérable à modeler, et presque tous encore reculent devant la dépense d’un marbre. Il y a peu d’années, un grand poète hollandais vint à mourir ; Royer moula son visage, et d’après l’empreinte, il modela un buste admirable d’expression, Eh bien ! le croirait-on ? l’académie d’Amsterdam, la ville natale de ce poète appelé Bilderdyck refusa de commander au sculpteur une reproduction qui pût éterniser la mémoire de son plus illustre écrivain. La même académie ne voulut point consentir à ce qu’une statue de sept pieds et demi, exécutée par Royer, fût admise à la dernière exposition, de peur (ce sont les termes exprès du rejet) que l’introduction du bloc n’endommageât l’escalier du musée. Et la statue, encore enveloppée de sa caisse de sapin, fui renvoyée par les barques au sculpteur. Ce n’est pas de l’artiste que je tiens le fait dont je garantis pourtant l’exactitude : il eût eu sans doute trop à rougir d’un tel aveu. Ce malheureux sculpteur regrette bien sincèrement ses beaux modèles romains et le ciel inspirateur qui vit naître tant de chefs-d’œuvre ; sans la reconnaissance qu’il porte aux augustes personnages dont les encouragemens soutinrent son talent oublié, il aurait déjà quitté ce sol inclément pour aller revoir son soleil et ses marbres d’Italie.

Il résulte de ce que j’ai dit, que la peinture est à peu près le seul art qui soit cultivé et goûté par les Hollandais. Chaque particulier un peu riche possède une collection de tableaux, de dessins ou de gravures, plus ou moins étendue ; les plus belles sont celles de MM. Steengraght et Verstolk Van Zullen à La Haye, et de M. Van Loon à Amsterdam. Les pièces les plus importantes qui les composent sont de Brauwer, de Dow, de Jean Steen, Teniers, Metzu, Terburg, Van der Neer, Van Netzer et Ruysdaël. Elles contiennent aussi les plus magnifiques paysages d’Hobeema. On sait que les œuvres de ce maître sont fort rares. M. Van Loon m’a dit avoir payé l’un de ces paysages, d’une dimension ordinaire, la somme de 16,000 florins (plus de 32,000 francs). La collection de dessins nationaux de M. Van Zullen est peut-être la plus précieuse qui existe en Europe.

Je serais bien venu à parler ici de la littérature hollandaise, puisque toute ma science, en cette matière, consiste à comprendre avec beaucoup de peine cinq ou six lignes du Staat-Courant, le Moniteur de La Haye. Je dois cependant, pour compléter cette série d’observations, hasarder une simple note sur son état actuel.

La langue française est assez familière aux personnes de la classe élevée, pour leur permettre de l’écrire avec quelque correction. Le duc de Saxe-Weimar a publié dans notre idiome, à La Haye, un remarquable récit de sa campagne de Java, et un éminent fonctionnaire s’est efforcé de réfuter, en quatre gros volumes, l’excellente histoire de la révolution belge de M. Nothomb.

La plupart de nos livres modernes sont traduits aussitôt qu’ils paraissent, et alimentent d’ordinaire la curiosité de ceux qui ne peuvent lire l’original dans les contrefaçons de Bruxelles. Il existe aussi quelques écrivains nationaux, dont le plus renommé est un jeune poète, M. Van Lennep, que ses compatriotes ont surnommé le Byron de la Hollande. L’ouvrage le plus estimé de M. Van Lennep est un roman historique tiré des annales de son pays au XVIe siècle. J’ignore par quel hasard il n’est pas encore traduit en français. La fable en est quelque peu embrouillée ; on s’accorde généralement à louer les descriptions de lieux et de mœurs qui y sont semées avec abondance ; le style passe pour une des parties les plus brillantes de l’ouvrage. M. Van Lennep a publié les pièces de théâtre dont les titres suivent : Fiesque, le Village sur les limites, Vingt siècles de gloire, une Soirée en 1682, l’Apothéose de Van Speyck. Ses poèmes se composent de pièces détachées et d’idylles académiques auxquelles il faut joindre des traductions de Byron et des légendes au nombre de quatre : le Château de Ter Lude, Adgille, Jacqueline et Berthe, le Combat contre les Flamands [38].

Les publications à gravures et à vil prix, connues sous le nom de pittoresques, ont commencé à déborder dans la Hollande. Les digues et les polders se sont trouvés impuissans contre elles. C’est le trop plein de Paris qui s’écoule de ce côté, après avoir subi toutefois le remaniement de la traduction. Comme tout le monde sait lire dans les états du roi Guillaume, il en résulte que ces compilations obtiennent un succès assez lucratif pour leurs éditeurs.

Je terminerai ici cet aperçu de l’état des arts en Hollande. Comme partout, on y a vu la conscience et le talent de quelques hommes de choix luttant contre l’indifférence et le mauvais goût, et cherchant à empêcher l’idée commerciale et bourgeoise d’éteindre la dernière lueur du sentiment artiste ; le sculpteur renfermé dans son atelier, au milieu des plâtres antiques, pleurant sur le cercueil de briques où repose l’architecture morte ; le peintre cédant quelquefois, pour vivre, à la mesquinerie de son temps, mais d’autres fois aussi fuyant dans les forêts, ou plantant son chevalet au milieu des bricks et des goélettes pour brûler son dernier grain d’encens aux pieds de l’éternelle nature, sa déesse unique et souveraine ; le poète enfin, rompant sa dernière lance contre les pittoresques et les traditions, la forte lance de Vondel, du vieux Shakspeare hollandais ! Qu’ils prennent courage ces soldats de la milice intellectuelle ! Cette rage puritaine d’utilisme passera chez eux et chez nous ; l’esprit des masses ne peut pas toujours se nourrir d’arithmétique ; il faudra bien alors que nos honorables députes consentent à reconnaître la nécessité politique et morale de l’existence des arts, comme un de leurs collègues, sans plus y croire et sans plus la comprendre, décréta jadis l’existence de Dieu.


ALPHONSE ROYER.

DOCTOR


MARGARITUS




I.


Dans la plaine de blés qui s’étend à l’entour
Du jardin où je perds mes heures favorites,
Est un champ jadis plein de ronces parasites,
Où, depuis quarante ans, un homme nuit et jour
Cultive assidûment des reines marguerites,
Auxquelles on dirait vraiment qu’il fait la cour.

C’est l’homme le plus rare et le plus solitaire
Qu’ici-bas, ô lecteur, tu puisses jamais voir.
Il marche environné du plus profond mystère
Ainsi que d’un manteau ; — tout ce qu’on peut savoir,
C’est qu’il laisse la faux pour prendre l’arrosoir,
Et que lorsqu’une fleur réplique, il la fait taire.

Jamais, après la faute, un écolier malin
N’a tremblé sur son banc, voyant venir le maître,
Comme tremblent les fleurs de ce petit jardin
Quand le pâle docteur se lève à sa fenêtre ;
Car il est leur soleil, et d’un signe de main
Il peut faire mourir celle qui vient de naître.

Cet homme aime ses fleurs d’un amour sans pareil ;
Et les arroserait du pur sang de sa veine
Pour donner à leur robe un éclat plus vermeil,
S’il ne savait fort bien que l’eau de la fontaine
Forme dans leur calice une perle sereine,
Plus douce et plus suave aux rayons du soleil.

Les femmes ont nommé cet amour-là délire,
Et vraiment, sur ma foi, les femmes ont raison ;
Cet homme vit tout seul au fond de sa maison
Avec de belles fleurs qu’il aime et qu’il respire ;
Il tient libre chacun de son opinion,
Et se croit pour sa part en droit de ne rien dire.

On le voit sur le soir aller on ne sait où,
Il ne prend pas son eau dans la source commune,
Nul ne sait les secrets enfin de sa fortune,
Ni ceux qu’en inclinant la tige de son cou
La belle fleur lui dit aux rayons de la lune :
Lecteur, tu le vois bien, cet homme est un vieux fou.

Il est alerte et vif, et c’est vraiment prodige
De le voir dans son pré courir pieds nus ; — la tige
Qui demeure éveillée et s’entretient tout bas
Avec l’insecte d’or qui rayonne et voltige,
Ne l’entend point venir près d’elle, et sous ses pas
Le brin d’herbe endormi ne se réveille pas.

O filles d’Allemagne ! ô dames Serpentines
Qu’adorait autrefois le blond étudiant ;
Je sais que vous étiez élégantes et fines,
Et que sur le gazon des campagnes voisines,
Où vous suivait la nuit votre pudique amant.
Vous ne laissiez jamais de traces en fuyant.

Je sais que vous étiez lascives et légères,
Que vous glissiez de front ainsi que des éclairs
Sur les tapis de mousse et les fraîches lisières,
Et que jamais les fleurs et les brins d’herbe verts
N’ont pu vous accuser d’avoir en vos concerts
Dépouillé d’un fleuron leurs têtes printannières.

Je connais mieux que tous peut-être vos vertus,
Et cependant (hélas ! que dirait Anselmus,
S’il m’entendait parler, alertes demoiselles ?)
Cependant je conviens que les brins d’herbe frêles.
Sous les pieds du docteur, sont encor moins émus
Que sous vos corps charmans, j’allais dire vos ailes.

Certes, je ne veux pas en votre chaste sein
Allumer aujourd’hui l’ardente jalousie,
Mais par un jour d’avril, le ciel étant serein.
S’il pouvait tout à coup vous prendre fantaisie
De quitter l’archiviste et ses palmiers d’Asie
Pour venir visiter les fleurs de ce jardin ;

Vous auriez beau dès-lors à votre tête blonde
N’épargner ni travaux, ni périls, ni sueurs.
Vous priver chaque nuit du sommeil, sous les fleurs
Traverser le ruisseau sans goûter à son onde,
Et courir sur le sable et faire tout au monde
Pour vous rendre cent fois plus légères, mes sœurs !

Dès que vous entreriez, les blés, les violettes
Vous connaîtraient bientôt, et croyez, sur ma foi !
Que ce ne serait pas au bruit de vos clochettes ;
Et le petit jardin serait tout en émoi,
Et si vous ne trouviez quelques promptes cachettes,
Toutes vous feraient honte en criant à la fois.

J’ignore s’il connaît les dogmes catholiques,
S’il croit à l’avenir, au progrès, au devoir,
Mais je sais qu’il préfère à l’ardent encensoir,
Qui fume et se balance au fond des basiliques,
L’agréable parfum des lis mélancoliques
Et la senteur des foins lorsqu’il vient de pleuvoir.

Pour tout homme qui prie et frappe sa poitrine,
IL a dès son enfance un mépris solennel ;
Il aime les métaux tant qu’ils sont dans la mine,
S’irrite de les voir façonnés en autel,
Et dit que c’est fêter la majesté divine
Que d’aller tête haute en regardant le ciel.

Il est né libre et fier, et prétend que la tête
Est un miroir limpide où le ciel se reflète,
Un éclatant miroir où chaque passion
A son jet lumineux et son pâle rayon,
Et que toute pensée auguste, pure, honnête.
Est fille du soleil ainsi que la moisson.

Il dit que l’homme libre en la publique voie
Doit se tenir debout comme un marbre au repos,
Impassible, attendant sans tristesse ni joie
La tempête et la pluie et les autres fléaux,
Et qu’au jour de la chute, au coup qui vous foudroie.
Il vaut mieux présenter la face que le dos.

Il trouve humiliant pour toute créature.
Pour tout homme sorti des mains du Dieu vivant,
De se ployer ainsi qu’un roseau sous le vent.
C’est pour cela qu’il t’aime, ô sublime nature !
O reine des soleils ! parce qu’en te servant
Il garde sa franchise et sa rustique allure.

Et ces fleurs qu’avant tout il chérit ici-bas,
Sont pleines d’amour chaste et de reconnaissance,
Mystérieux parfum dont je fais plus de cas
Que de l’autre, et qu’hélas ! de belles fleurs n’ont pas.
Elles savent en tout ce qu’il veut, dit ou pense,
Et dans les douze mois le jour de sa naissance.

Et ce jour-là, sitôt les premières ardeurs.
Dès que les gais rayons de l’astre de l’aurore
Commencent à tinter sur la vitre sonore,
Et sur les rideaux peints de bizarres couleurs
Éveillent en passant mille gentilles fleurs,
Mille oiseaux variés qu’ils semblent faire éclore,

Le vieux Margaritus jusques au lendemain
Ferme soigneusement son livre de science ;
D’un anneau précieux orne sa blanche main,
Puis, quand il a vêtu sa robe de satin.
S’assied de tout son long dans un fauteuil immense
Comme s’il s’apprêtait à donner audience.

Alors de belles fleurs qui viennent de la part
De leurs sœurs du jardin, les reines Marguerite,
Pour le complimenter et lui rendre visite,
S’avancent hardiment jusqu’aux pieds du vieillard,
Et demeurent ainsi long-temps sous son regard,
En le félicitant selon qu’il le mérite.

Comme de gais enfans alertes et dispos,
A l’heure du dîner revenus de l’école,
Vers la petite chambre où leur père s’isole,
Courent tous bruyamment, et la troupe frivole
Le forçant aussitôt à quitter ses travaux,
L’un monte sur ses bras et l’autre sur son dos ;

Et lui, laissant alors ses études profondes,
Au milieu de ce trouble est calme et bienheureux,
Et ne prend plus souci des choses et des mondes ;
Et, ployant sous le faix de ces têtes si blondes,
Devient semblable au tronc puissant et généreux
D’un bel arbre chargé de fruits mûrs et nombreux ;

Ainsi, lorsque ces fleurs ont adoré leur père.
Et sur ses cheveux blancs appelé le bonheur.
Elles grimpent autour des jambes du docteur,
Et s’attachant à lui comme au chêne le lierre,
Montent sur sa poitrine, et dans sa boutonnière
Viennent se réunir ensemble sur son cœur.

Et le vieillard alors descend dans la prairie,
Et jusques à la nuit se promène à pas lent.
Et chaque fleur alors le nomme en l’appelant ;
La marguerite d’or ploie et le glorifie,
Et la plus faible tige, aux dépens de sa vie,
Pour le voir, sur son pied se relève en tremblant.

Et lui va dans le pré, radieux et superbe.
Et les fleurs, entr’ouvrant leur calice vermeil,
Lui disent : « Puisses-tu toutes nous mettre en gerbe
« Avant de t’endormir de ton dernier sommeil !
« Salut ! Margaritus, murmurent les brins d’herbe,
« Je t’aime et te bénis à l’égal du soleil. »

Ainsi passe le jour et toutes les années.
A l’heure où le soleil tombe vers le couchant.
Le docteur tend la main aux tiges inclinées.
En leur disant : Allez, vous êtes pardonnées.
Et plusieurs, le matin, renaissent dans le champ.
Que pendant quelques jours on avait cru fanées.

Jeune reine des cœurs prêts à s’épanouir,
Des tout petits enfans aux lèvres purpurines.
Et de ces insensés, amoureux du loisir,
Qui dorment à vos pieds, ô chastes aubépines !
Et se prennent d’amour, et se laissent ravir
Par quelque douce image, et vont par les collines,

Loin des tristes regards du peuple indifférent,
Avec les fils mouillés de la lune sereine
Et les tièdes rayons du soleil expirant,
Trempés dans le cristal de la pure fontaine.
Lui faire un vêtement qui l’entoure et qui traîne,
Un vêtement de pourpre et de lin odorant.

Douce fille de l’air ! ô reine du poète,
Va des petits enfans et des blonds amoureux,
Qui dans sa rêverie inspirais Juliette ;
Chérubin aux yeux bleus, à la plume inquiète,
Sœur du bel Arc-en-ciel, ton frère lumineux,
Dont tu portes la robe et les flottans cheveux ;

C’est toi, fille de l’air, charmante Fantaisie,
Vierge de l’Allemagne et des molles vapeurs,
Qui, loin de la grand’route où chemine l’Envie,
Loin des bruits de la ville et des vaines clameurs,
O reine ! par la main as conduit dans la vie
Ce vieillard qui triomphe au milieu de ses fleurs.



II.


L’autre jour, le soleil quittait le ciel à peine,
Qu’une averse tomba tout à coup sur la plaine ;
Averse de printemps qui, du faîte au sillon,
Émeut dans tous ses sens la végétation ;
Averse bienfaisante, et dont la fraîche ondée
Fait grandir dans les champs l’herbe d’une coudée,
Qui de la plaine aride apaise les ardeurs,
Et dégage le sol de ses chaudes odeurs ;
Averse de printemps qui, sur les herbes mûres,
S’épanche à large goutte avec de frais murmures,
Et de vagues soupirs étranges et confus,
Que nous autres, hélas ! nous ne comprenons plus,
Mais qui, pour les oiseaux que la feuillée abrite,
Pour l’insecte caché sous une marguerite.
Pour le petit lézard qui se tient attentif,
Et du fond d’un buisson en saisit le motif.
Et l’écoute et le suit d’une oreille inquiète,
Font une symphonie élevée et complète,
Une musique, un air harmonieux et frais,
Et tel que Beethoven n’en composa jamais.

Or, j’avais ce jour-là travaillé comme on prie,
Pour chasser de mon âme une image chérie.
Mais sitôt que la pluie à tomber commença,
Le ciel à s’éclaircir, dès que l’acacia
Se mit à secouer ses larmes sur mon livre,
Je relevai la tête, et je me sentis vivre ;
Et respirant l’air frais qui me venait des champs,
Pour la première fois je bénis mes vingt ans.

Je n’aurais rien de plus souhaité dans un rêve.
Et comme un jeune lis, qu’une servante élève
Dans sa petite chambre, auprès de son rouet,
Sentant l’humidité qui vient de la forêt,
Et l’odeur des buissons et de la feuille verte,
Tend aussitôt le cou vers la croisée ouverte ;
Ainsi, dans ce moment, mon âme, triste fleur.
Se dressa dans mon sein de toute sa hauteur ;
Et voyant à l’entour, sur les ardentes plaines,
Les grâces du Seigneur se répandre à fontaines,
Les calices s’ouvrir et la sève monter.
Mon âme, triste fleur, se prit à regretter
De s’être dans un corps jadis épanouie,
Et pour avoir sa part de ces gouttes de pluie
Qui tombaient sur les fleurs, eût changé volontiers
Avec les moindres lis perdus dans les sentiers.

Or, après un moment de folle rêverie.
Je descendis tout seul dans l’humide prairie.
Afin d’aller chercher une belle moisson
Pour la vierge que j’aime et dont je tais le nom ;
Car cette douce fille est la seule pensée
Qui du fond de mon âme appelle la rosée ;
Le seul brin d’herbe vert, le seul bouton vermeil
Que fécondent en moi la pluie et le soleil.
Et si tu n’aimes pas sa grâce naturelle.
Et les douces pâleurs de son calice frêle,
Sors de mon champ, lecteur, car tu la trouveras
Partout sous tes regards et partout sous tes pas.
J’allais pour lui cueillir les pâles violettes,
Et les coquelicots et les pieds d’alouettes,
Et ces petites fleurs, toutes peintes de bleu,
qui poussent dans les prés à la grâce de Dieu,
Et dont elle aime tant, cette fille charmante,
A couvrir son clavier le soir quand elle chante.
Or, comme j’étais là plein d’amour et d’espoir.

Accomplissant, loin d’elle, un si gentil devoir.
Et parlant de sa grâce aux fleurs de la campagne,
Qui la connaissent bien, — je vis de la montagne
Le vieux Margaritus revenir à grands pas ;
Il avait le front calme, et tenait en ses bras
Une gerbe de fleurs qui, longues, effilées.
Saluaient en passant les roses des vallées,
Et, fières d’être ainsi sur le sein du docteur.
Livraient au vent du soir leur plus vive senteur.

Et sa robe flottait séparée en deux ailes ;
Et le voyant ainsi par les herbes nouvelles
Marcher tout occupé de son rare faisceau.
Sans prendre garde au vent, aux cailloux, au ruisseau,
A ses cheveux épars, à sa robe mouillée.
Je me dis : Le voilà qui rentre à la veillée.
Heureux homme, sitôt qu’il s’est mis à pleuvoir
Il a dans quelque coin déposé l’arrosoir.
Et confiant au ciel ses reines Marguerite,
D’un instant de loisir profité tout de suite,
Pour aller visiter d’autres charmantes fleurs,
Reines peut-être aussi comme leurs nobles sœurs,
Mais qui n’habitent pas, comme elles, dans la plaine.
O charmans entretiens, qu’à la fraîcheur sereine,
Pendant la pluie, il vient d’achever sur le mont !
Comme toutes ont dû pencher leur chaste front
Sur sa débile main et la mouiller de larmes.
O quiétude ! ô paix ! vous avez moins de charmes,
Célestes entretiens entre deux jeunes cœurs,
Que ceux de ce vieillard avec toutes ses fleurs ;

Il s’est assis d’abord sur l’herbe parfumée,
Et chacune s’étant bientôt accoutumée.
S’est mise à lui conter sa peine et ses amours.
L’une est forte et puissante, et grandit tous les jours ;

Et telle est maintenant sa sève exubérante,
Et sa force vitale et la somme odorante
Des parfums amassés en son vase vermeil,
Qu’à la brise nocturne, à la pluie, au soleil,
Au torrent qui s’écoule, au voyageur qui passe,
Au vent, à l’arc-en-ciel, à la terre, à l’espace,
Elle peut en donner avec profusion,
Sans que cela l’épuise en aucune façon.
Or, celle-là chérit le mont qu’elle domine,
Et le sol de granit où plonge sa racine,
Et la mâle fraîcheur qui sur elle descend ;
Et comme un nourrisson vigoureux et puissant
Préfère le vin pur au lait de la mamelle,
Elle aime mieux les vents qui soufflent autour d’elle,
Les vents de la montagne, impétueux et froids,
Que la brise des prés, des vallons et des bois.
Une autre est triste et pâle, et valétudinaire,
Et penche un front débile et se plaint du tonnerre
Qui, dans la nue en feu, gémit à son côté,
Et l’éveille en sursaut pendant les nuits d’été.
Hélas ! il lui fallait, pauvre petite plante.
Une terre de pré, ni froide ni brûlante,
Mais tiède et tempérée, un gazon doux et frais,
Un rayon de soleil, un peu d’ombre et de paix.
Il lui fallait, Seigneur, la rosée et la plaine,
Les humides fraîcheurs de la source lointaine,
Le voisinage heureux des lis immaculés,
Et l’oiseau matinal qui chante dans les blés.
Elle a lutté long-temps contre vous, ô nature !
Et livrée aux fléaux qui passent d’aventure,
A la foudre qui tombe, à la neige qui fond,
Elle attend de mourir ou de quitter le mont.

Heureux Margaritus ! chaque fleur, chaque tige
Lui dit ce qui l’amuse, et lui plaît et l’afflige ;
Et mieux qu’un amoureux rêveur et de vingt ans

Il sait tous les secrets des herbes du printemps.
Elles lui disent tout comme à leur jardinière,
Car elles ont en lui confiance plénière.
Et le voilà, chargé d’une riche moisson,
Qui descend la montagne et rentre à la maison ;
Car il a d’autres fleurs à visiter encore,
Avant de s’endormir chez lui jusqu’à l’aurore.
Et dès qu’il rentrera dans son champ, je suis sûr
Qu’il va dans les roseaux qui tapissent le mur
S’asseoir paisiblement, et les pieds dans le sable,
Essuyant la sueur de son front vénérable,
Avec toutes ses fleurs deviser un moment,
Et les interroger pour apprendre comment
Tout vient de se passer au logis, en l’absence
Du maître souverain, et, par reconnaissance
De leur garde fidèle, aussitôt leur conter
Des nouvelles du lieu qu’il vient de visiter.
Et ce que font les fleurs là-haut sur la montagne :
« Valentine se meurt ; Lucile croît et gagne ;
Marguerite est charmante, et Claire, à son réveil,
Fraîche et belle à vous rendre envieux du soleil ;
Marthe a repris là-haut ses belles couleurs roses,
Et se rappelle à vous, et vous dit mille choses,
Et vous envoie, avec ses lèvres du matin,
Cent baisers parfumés d’aloës et de thym. »

Heureux homme ! il a vu toutes ses fleurs chéries,
Celles de la montagne et celles des prairies ;
Et voilà maintenant qu’il s’en revient tout seul,
Joyeux et triomphant, et tel que mon aïeul,
Père d’une famille honorée et nombreuse,
Qui, dans les derniers temps de sa vieillesse heureuse,
Revenait tous les soirs par le petit sentier
Du cloître où, pour aimer les anges et prier,
Deux filles de son sang avaient pris le saint voile ;
Et, guidé par le feu de la sereine étoile,

Rentrait paisiblement à sa maison du bourg,
Où ses autres enfans attendaient son retour.

Or, comme je le sais d’une humeur inquiète,
Sitôt que je le vis, je détournai la tête
Et me cachai derrière une touffe de lis ;
Mais lui, venant à moi d’un air grave : — mon fils !
Me dit-il, quand les fleurs où tu te réfugies
Seraient, par le pouvoir de certaines magies,
Plus hautes sur leur pied qu’un cèdre du Liban ;
Quand la feuille attachée à leur calice blanc
Se déploierait dans l’air plus large et plus épaisse
Cent fois qu’il ne convient aux lis de cette espèce,
Je t’aurais néanmoins découvert, ô mon fils !
Car bien avant mes yeux mon cœur t’avait surpris.
Tu vas croire peut-être ici que je plaisante.
Mais il en est de toi tout comme d’une plante :
Quand je sais qu’elle habite un champ que je parcours
Elle a beau se cacher, je la trouve toujours.
Et s’il est ici-bas des hommes que j’évite.
Des fous dont le discours maussade et parasite
Aux ailes de mon âme est une lourde glu,
Il en est. Dieu merci, d’autres dont le salut
M’est cher et gracieux, et la parole douce
Comme la fraîche odeur d’une plante qui pousse ;
Et tu peux désormais, ô mon jeune voisin !
Te compter dans ce nombre, et me donner la main.

Voici bientôt un an que j’ai vu ton visage
Pour la première fois : selon mon vieil usage,
J’étais cette nuit-là descendu dans le champ
Voir si toutes mes fleurs dormaient profondément
Au lieu de converser avec la lune oisive,
Ce qui, pendant l’été, malgré moi, leur arrive,
Et souvent me les tue ou leur flétrit le teint.

Et comme je rentrais au lever du matin,
En étendant le bras pour tenter la rosée,
Je te vis, ô mon fils ! debout à la croisée ;
Tu regardais mes fleurs qui ployaient sous le vent
Et penchais un front triste, et suivais en rêvant
Les ondulations de leur tige assoupie.
Certes, je n’aime pas qu’un étranger m’épie,
Je hais les curieux dans l’ame, et suis jaloux ;
Mais tu les regardais avec des yeux si doux,
Ton amour me parut si frais et si sincère,
Tu semblais tant rêver en elles de mystère,
Et lire dans le sein de leur calice blond
Tant de choses d’un sens merveilleux et profond,
Dont au livre de l’homme aucune n’est écrite.
Qu’il me sembla voir Faust penché sur Marguerite,
Et contemplant avec une dévote ardeur
Ce sein qui s’agitait au vent de la pudeur,
Et les rideaux de lin, et le beau Christ d’ivoire.
Et ravi dans le ciel par la douce mémoire
De cet homme inquiet par un enfant charmé.
Au lieu de te haïr, jeune homme, je t’aimai.

Et depuis cette amour que pour toi j’ai sentie,
S’est encor, je l’avoue, augmentée en partie,
Quand je t’ai vu courir par les bois et les prés
Après les belles fleurs et les boutons dorés.
Cependant ne crois pas, désormais, que j’ignore
Que cette amour chez toi n’est pas complète encore,
Je sais, mon jeune ami, que vous aimez les fleurs
Moins pour leur chaste robe et leurs fraîches couleurs ;
Et leur grâce pudique, et leur beauté native.
Que pour l’amour charmant d’une vierge pensive
Que vous glorifiez dans toutes vos chansons,
Et que si les beaux lis et les fleurs des buissons
N’avaient que leurs parfums pour payer votre peine,
On ne vous verrait pas si souvent dans la plaine.


N’importe ! cet amour capricieux et vain
Qui, pareil au serpent entoure dans ton sein
L’amour pur et fécond de la belle nature,
Finira par tomber comme une grappe mûre ;
Et celui-là tout seul réchauffera ton sang ;
Et tu deviendras fort, vigoureux et puissant ;
Et tu seras alors mon fils et mon élève ;
Et quand tu passeras, tu sentiras la sève
Murmurer dans la tige, et les herbes grandir ;
Et tu ne verras rien flotter ou resplendir,
Ou voler dans l’espace, ou couler sur la terre,
Sans en savoir bientôt la force et le mystère ;
Et sous l’épais manteau toujours levé pour toi.
Tu surprendras la vie, et la force, et la loi ;
Et quel que soit enfin l’objet où tu t’inclines,
Un caillou de la grève, une fleur des collines,
Un morceau de cristal, une pierre, un lézard,
Il te sera soumis dès le premier regard ;
Et grâce à cet amour, tu pourras sans obstacles
Pénétrer désormais dans tous les tabernacles,
Et dans le moindre objet de ton attention
Découvrir la lumière, et la vie, et le son ;
Et tu pourras alors vêtir ma grande robe
Et t’appeler docteur, et te lever à l’aube
Pour visiter le champ que je t’aurai laissé.
Toutes les belles fleurs te diront : Mon fiancé !
Car tu n’auras pas l’air encor d’être leur père
comme moi qui suis grave et maussade et sévère.
Et souvent les arrose avec un front chagrin.
Vois-tu, mon doux ami, quel avenir serein,
Quel astre à l’horizon se lève sur ta vie !
Tu régleras le pré selon ta fantaisie,
Et lorsque tu voudras accroître encor ton bien,
Tu pourras, s’il te plaît, joindre ton champ au mien,
Rien qu’en faisant tomber le mur qui les sépare.
Tu porteras alors une double tiare
Et peindras ton manteau de nouvelles couleurs.

Car tu gouverneras deux familles de fleurs.
Mon champ, je le désire et je le sollicite,
Sera toujours planté de reines Marguerite ;
Tu pourras, si tu veux, semer le tien de lis,
Car je sais que ces fleurs te sont chères, mon fils,
Et que ton âme douce est comme une prairie
Où naissent à l’envi ces tiges de Marie.
Tu sèmeras ton champ de beaux lis glorieux.
Et ce sera, le soir, charmant et curieux
De voir ces jeunes rois couronnés en Judée
Dans le petit jardin, sitôt après l’ondée,
A l’heure où le soleil plonge vers le couchant.
Causer d’amour avec les reines de mon champ ;
Et les pâles rayons des étoiles timides,
Se croisant au hasard dans les herbes humides.
Comme des pages blonds iront porter les mots
Que les rois chanteront aux reines de l’enclos :
« Belle dame, mon roi vous supplie et vous aime,
Et demande un fleuron de votre diadème
En échange des flots de cinname et d’encens
Qu’il dépose à vos pieds et vous donne en présens.
Comme firent jadis les rois de la légende. »
Et la reine, aussitôt émue à cette offrande,
Enverra sans retard à son royal amant
Un joyau sur son front tombé du firmament.

A ces heures de nuit, où sous les tièdes brises
Les herbes et les fleurs qui te seront soumises
Chanteront dans le pré leur cantique d’amour.
Lorsque reines et rois se seront fait la cour.
Lorsque les lis ployés rêveront à leur dame.
Alors, ô mon enfant ! cueille au fond de ton âme
Cette petite fleur que j’y sème à présent.
Et pense au vieux docteur endormi dans le champ.
Pense aux rayons éteints, pense aux roses fanées ;
Et si le souvenir de mes vieilles années,

Dans ton ame fidèle éveille quelque émoi.
Confie au vent du soir une larme pour moi ;
Et cette larme-là ne sera pas perdue,
Et saura bien trouver, à travers l’étendue,
Ce qui du vieux docteur en ce temps restera ;
Et si je suis étoile, elle resplendira
Comme une blanche perle en mon vase superbe.
Si je ne suis, hélas ! que millet ou brin d’herbe.
En recevant sur moi cette larme du cœur.
Je me croirai, mon fils, arbuste ou grande fleur,
Et je la porterai comme un lis sa couronne ;
Et si je la conserve au moins jusqu’à l’automne,
Cette larme d’un cœur pur et reconnaissant.
Je ne me plaindrai pas des affronts du passant.

Ecoute, prends ma clé, jeune homme, et s’il t’arrive
De vouloir contempler ce que la foule oisive
Méprise hautement et raille sans conseil,
Entre dans mon jardin au coucher du soleil ;
Surtout garde-toi bien de folle inquiétude,
Entre comme un ami que je vois d’habitude.
Et pour qui dans mon champ il n’est rien d’étranger ;
Ose aborder mes fleurs et les interroger.
Et tu verras bientôt que ces fleurs, quoique reines.
Ne sont dans leurs palais ni fières ni hautaines.
Comme on le pourrait croire à des signes divers.
Car s’il leur arrivait de prendre de grands airs
Avec ceux que j’honore et compte en ma famille,
Je les humilîrais d’un coup de ma faucille.
Viens visiter mon champ, tu nous dois bien cela,
Car mes petites fleurs te connaissent déjà,
Et m’ont parlé de toi bien souvent dans leur vie.
Et je dois t’avouer qu’elles brûlent d’envie
De voir l’étudiant qu’elles ont pour voisin
Et dont la lampe veille ainsi jusqu’au matin ;
Car elles ont souvent épié ta fenêtre.

Et bien des fois, du soir à l’aube qui va naître,
Suivi comme une étoile en son cours régulier
Ta lampe de travail, ô mon jeune écolier !

Or, comme il finissait ces étranges paroles,
Je le vis tout à coup s’entourer d’auréoles,
Et les fleurs de sa robe, et les fleurs de sa main
Se mirent à grandir sur le bord du chemin,
Et s’unirent bientôt ensemble de manière
A former sur son corps un buisson de lumière.
Et sur ces tiges d’or et ces ardens rameaux,
Je vis de toutes parts accourir des oiseaux
Qui battirent de l’aile, et d’une voix sonore
Chantèrent leurs amours, le printemps et l’aurore,
Et tous ces gais refrains que dans l’air embrasé
Murmurent les oiseaux quand leur plume a poussé.
Et, comme je suivais l’étrange comédie.
Les uns ayant chanté selon leur fantaisie,
Les autres resplendi de bizarres façons,
Tout disparut, oiseaux, lumières et buissons.
Chaque fleur prit alors sa forme naturelle,
Chaque petit oiseau ployant le cou sous l’aile,
S’endormit jusqu’à l’aube, et mes regards troublés
Suivirent le docteur dans le sentier des blés.


III.


Sitôt que du jardin j’eus franchi les limites,
J’entendis s’éveiller les reines Marguerites,
Et ce furent bientôt de bizarres concerts.
Mêlés de gais saluts et de propos amers ;
Mon nom courut alors de calice en calice.

Et certaines, à qui j’avais rendu service,
Sans le savoir peut-être et sans m’en souvenir,
Se mirent à chanter comme pour me bénir.

« Salut, jeune amoureux ! parle donc, qui t’appelle
En ce petit jardin où ta dame n’est pas ?
Tu ne sais nous aimer, jeune homme, que pour elle,
Et lorsque de son front nous tomberons, hélas !
Tu viendras dans le champ, sitôt l’aube nouvelle,
Cueillir les autres fleurs, et tu nous oublîras. »

Mais toutes n’avaient pas tant de charme et de grâce ;
Et plusieurs que d’abord, aux rides de leur face,
A leurs mentons barbus, au bizarre patron
De la coiffe de lin qui recouvrait leur front,
Je reconnus, lecteur, pour de dévotes filles.
Sitôt que je parus, croisèrent leurs mantilles,
Et remuant les doigts, pâles, clignant des yeux.
Marmottèrent des mots d’un sens mystérieux.
Des mots dits d’une voix chevrotante et grossière.
Et pareille à la voix dont une filandière
Ameute le quartier contre un jeune étourdi
Qui, pendant qu’elle dort à l’ombre de midi,
S’approche de sa chaise, et sans façon embrouille
Les fils de son rouet et ceux de sa quenouille.

Et mon nom, en courant, comme une goutte d’eau
Prenait dans chaque fleur quelque reflet nouveau.

Pourtant je m’aperçus, un peu tard, qu’à mesure
Qu’elles me regardaient fixement, leur murmure
Devenait moins flatteur et leur parler moins doux ;
C’étaient des mots en l’air indiscrets et jaloux.

Qui maintenant couvraient toutes voix bienveillantes,
Et quoique nous n’eussions pour témoins que des plantes.
Et des lézards couchés sur des gazons touffus.
Je me troublai, lecteur, et devins tout confus.
N’auriez-vous que douze ans, et votre chevelure
Serait-elle aussi vierge, aussi blonde, aussi pure,
Que celle des enfans qui vinrent vers le Christ ;
Auriez-vous la candeur d’un vieillard qui rougit.
Et tous les purs trésors d’un cœur de jeune fille ;
Quand une chaste fleur que la rosée habille
Et qui vient de s’ouvrir sous l’haleine de Dieu,
Se met à vous railler, jeune homme, elle a beau jeu.

Toutes les fleurs du pré d’une voix haute et franche
Parlaient comme le soir les oiseaux sur la branche.
Et comme pour sortir de ce lieu de rumeur.
Je cherchais à gagner la maison du docteur.
Dont je voyais la lampe à travers la croisée.
Une fleur s’éleva sur sa tige élancée,
Et me dit : « Le docteur est en travail ce soir.
Et ce n’est que demain que tu le pourras voir.
Ainsi, reste avec nous jusqu’à ce qu’il descende. »
— Mes sœurs, écoutez-moi, dit une autre plus grande.
Et qui sous mes regards se balançait aussi,
Puisque l’étudiant passe la nuit ici,
Il faut l’interroger afin qu’il nous apprenne
Laquelle est entre nous la marguerite reine,
Que le poète au champ a cueillie un beau jour
Pour lui donner le cœur de Faust et son amour.

« Écoute, tu vas voir un merveilleux prodige,
Chacune d’entre nous, se levant sur sa tige,
Va se montrer à toi dans toute sa beauté
Avec le diadème, et le sceptre enchanté,
Et la tunique molle et flottante, et les voiles


Radieux qu’elle tient de ses sœurs les étoiles.
Chacune va chercher les vêtemens de lin
Que le brillant soleil, son père souverain,
A tissus des rayons des plus pures lumières
Pour les heureuses nuits des noces printannières.
Et que Margaritus, maître des belles fleurs.
Selon sa fantaisie a peints de cent couleurs.
Nous allons toutes prendre, au fond de nos cassettes,
Les riches diamans avec les bandelettes,
Les joyaux de cristal, et de perle et d’or fin,
Dont nous avons coutume, à la lune de juin,
De parer nos cheveux, ainsi que les génies,
Pour aller visiter les molles fantaisies
Et les rêves charmans du bel enfant vermeil
Dont un petit lézard protège le sommeil.
Puis nous défilerons sous tes yeux en silence,
Jeune homme, et tu diras, selon ta conscience,
Laquelle parmi nous descend en ce jardin
De cette douce fleur, qu’un poète au matin
Est venu prendre au champ de la belle nature,
Pour en faire une blonde et chaste créature.
Une vierge, un enfant gracieux et charmant.
Plein de bonté naïve et de pur dévoûment,
Qui, dans ses plus beaux jours, se souvenait encore
Du sillon dans lequel elle était près d’éclore,
Et fut toujours pieuse envers ses humbles sœurs.
Au point que sur le soir, dans les gazons en fleurs,
Lorsqu’on se promenant aux lueurs de la lune,
Sur le bord du sentier elle en remarquait une
Qui paraissait la suivre avec des yeux jaloux,
Elle ne tardait pas à quitter son époux,
Et venait un instant s’arrêter auprès d’elle.
Et lui parler tout bas, cette vierge fidèle ! »

La marguerite bleue aussitôt se leva :
On eût dit, à la voir, la reine de Saba

Traversant son palais pour monter sur le trône.
Elle avait à son front une double couronne
D’hyacinthe et d’opale, et pour tout vêtement
Portait un manteau bleu comme le firmament.
Ses beaux pieds nus et blancs, comme un lis de Marie,
Foulaient, sans la ployer, l’herbe de la prairie,
Et de ses longs cheveux, embaumés de senteur.
Qui la couvraient ainsi dans toute sa hauteur,
S’exhalait par instans une clarté sonore ;
Et quand elle passait, les oiseaux de l’aurore.
Admirant la beauté de son front virginal,
Se mettaient à chanter le réveil matinal.

Belle reine, je vous admire :
Si j’avais l’encens et la myrrhe,
Le cinname et le romarin,
Je les brûlerais tout de suite
Pour honorer votre mérite ;
Mais vous n’êtes pas Marguerite,
La chaste sœur de Valentin.
Faust ne serait que votre page.
Ce n’est pas l’amour, c’est l’hommage
Que commande votre renom.
Que faites-vous dans ce vallon
Où vous vous êtes attardée ?
Il vous faut un roi de Judée.
Allez, votre place est gardée
Sur le trône de Salomon.

Vinrent après la jaune, et la rose, et la verte,
La reine Elisabeth et la princesse Berthe,
Et l’infante Christine avec toute sa cour ;
Et toutes devant moi défilaient à leur tour
Et traversaient le champ, hautaines et sévères.
Et rendant le salut à peine aux primevères,
Qui, les voyant passer, dans l’air humide et frais
Secouaient leur clochette et leurs parfums secrets.

L’une avait la couronne et l’autre la tiare ;
Mais pour l’homme profond qui médite et sépare
Le travail des humains de l’œuvre du soleil,
Et voyant une reine en son grand appareil,
Reconnaît, aux lueurs de sa robe empourprée,
Si c’est la main de l’homme ou Dieu qui l’a sacrée.
Il était, ô lecteur ! bien facile de voir
Que les manteaux flottans de ces reines du soir
Avaient été plongés avec persévérance
Dans la cuve d’airain de l’humaine science,
Où toute chose perd son beau lustre natal,
Et que les cent fleurons de leur bandeau royal,
Les perles, les rubis, les vertes émeraudes,
Sous la vive morsure et les étreintes chaudes.
Et les ardens baisers de la lime de fer.
Avaient pu, pour un temps, gagner un teint plus clair.
Et s’enrichir aussi de belles ciselures,
Au point de mieux parer les blondes chevelures
De ces reines du champ, mais pour l’éternité
Perdu la sainte flamme et la fécondité.

La Marguerite du poète
N’a pas de couronne à sa tête ;
Tout au plus si les jours de fête
Elle met un épi de blé.
Elle va seule par la ville,
Porte au puits sa cruche d’argile,
Rentre à la maison, coud et file,
Et chante le roi de Thulé.
Mais vous, vous avez dès l’aurore
Trouvé, tout en venant d’éclore,
La couronne en votre berceau.
Vous êtes faites à la gloire :
Ce n’est pas vous que la mémoire
De l’écrin trouvé dans l’armoire
Éveille la nuit en sursaut.

La violette alors s’avança toute seule.
Or, celle-là branlait une tête d’aïeule,
Et sur un roseau frêle, étrangement taillé,
Soutenait, en marchant, son corps faible et ployé.
Et les brins d’herbe verts, debout dans la prairie,
Voyant son air malin et sa face amaigrie.
Se parlaient à l’oreille et riaient aux éclats ;
Et la duègne alors les foulait sous ses pas,
Ou leur brisait le front d’un coup de sa béquille ;
Et c’était curieux de voir la vieille fille
Sans cesse s’arrêter en ce petit enclos.
Tantôt pour réprimer les insolens propos
Des gazons étourdis et des petites plantes,
Tantôt pour admirer les poses indolentes
D’un jeune lis penché sur une goutte d’eau.
Et qui semblait heureux de se trouver si beau.

Rentre, duègne, dans ta serre ;
La fraîcheur qui mouille la terre
Est fatale pour tes vieux os.
Rentre, duègne, rentre vite
Sous la coupole qui t’abrite,
Tu n’es pas non plus Marguerite.
Mais si tu veux, à tout propos,
Jouer un rôle en ce poème,
Dépouille-moi ce diadème,
Et rougis de vin ton front blême.
Et tu seras Marthe soudain ;
Et tu pourras, vieille boiteuse,
Redevenir entremetteuse,
Comme tu l’étais sur ta fin,
Et le dimanche, après l’office,
Avec le diable, ton complice,
Causer d’amour dans le jardin.

Alors il se passa la plus étrange scène :
Tous les petits serpens du bois et de la plaine,

  1. Lettres, 580. B. C.
  2. Lettres, 580. B. C.
  3. 515. F.
  4. Lettres, 590. C. D.
  5. Lettres, 1319. E. F.
  6. Enchiridion militis christiani, etc… C’est une sorte de manuel du chrétien.
  7. Lettre à Sadolet, 1270. D. E.
  8. D. Erasmi declarationes ad censuras colloquiorum.
  9. Crabrones.
  10. Il faut me passer ce français barbare, qui seul peut rendre le tour bizarre de la phrase de Luther, et ce jeu de mot de placere displicere, summè summi, etc. Cette manière était tout à la fois dans le goût du temps et dans la tournure d’esprit de Luther. Voici la phrase latine : Itaque tibi gratulor quod dum summè omnibus places, non minùs displices iis, qui soli omnium summi esse et summè placere volunt. Je n’ai pas besoin de remarquer que cette phrase s’applique aux hommes du haut clergé, ennemis communs d’Érasme et de Luther.
  11. Illotis manibus.
  12. Il ne dit pas : de ta faction.
  13. Ceci était un petit mensonge. Érasme avait lu et dû lire avidement les pamphlets de Luther. Comment celui-ci aurait-il su qu’Érasme avait agréé ses bagatelles ?
  14. Jodoco Jonæ, 448. A. C. D.
  15. 545. B. F.
  16. 599. D. E.
  17. Optimus maximus ; c’est ce que les Romains disaient de Jupiter. Dans cette prière d’Érasme l’érudition remplace l’onction.
  18. Lettre de Luther à Érasme.
  19. 736. D. E.
  20. 745-746.
  21. Permittas hanc veniam oviculæ tuæ
  22. Lettre à Mélanchton. 822. C. D.
  23. 813. B.
  24. 812. E. F.
  25. 935. E. F.
  26. 813. B
  27. 812. E. F.
  28. 814. A.
  29. 815. A. E.
  30. C’est le titre assez bizarre de la réponse d’Érasme aux attaques d’Ulric Hulten, un des soldats d’avant-garde de Luther, homme instruit, mais léger et libertin : Spongia adversùs adspergines Ulrici Hultini.
  31. De servo arbitrio.
  32. Quelle lettre ? serait-ce celle que j’ai citée ? La circonstance qu’elle a été remise tard à Érasme le ferait croire. Serait-ce une lettre ultérieure, et qui a été perdue ? On ne peut rien dire de certain ; mais pour le résultat cela est peu important.
  33. Ceci est une allusion au traité du Serf-arbitre.
  34. Prononcez Koukouk, Skôle , et Skelfâoute.
  35. Prononcez Yékâoute.
  36. Prononcez Mourenhâout.
  37. Prononcez Guernart.
  38. L’auteur est un jeune homme de beaucoup d’esprit, qui parle très couramment notre langue. Ses succès littéraires et scientifiques lui ont valu la décoration du lion des Pays-Bas, décoration qui a conservé le privilège, fort rare aujourd’hui, de n’être donnée qu’à des gens de mérite. M. Van Lennep m’a révélé un fait que je dois consigner ici, c’est que la langue hollandaise du moyen-âge est absolument la même que l’ancienne langue islandaise. M. Van Lennep comprend comme son propre idiome tous les écrits qui nous sont restés de ce peuple intéressant.
    Ceci me rappelle que dans un voyage récent à l’est de l’Europe j’entendis parler, au fond de la Transylvanie, l’ancienne et pure langue saxonne, qui s’est conservée parmi plusieurs peuplades des monts Carpathes, Si notre savant et illustre historien Augustin Thierry avait eu connaissance de ce fait, quelques centaines de lieues lui eussent épargné peut-être bien des études et des veilles.