Érasme (Nisard)/01

ÉRASME.




I.
Histoire de trois statues. — Dispute entre Rotterdam et Tergou.

Au centre de Rotterdam, sur un des ponts qui traversent ses innombrables canaux, s’élève une statue en bronze, posée sur un piédestal orné d’inscriptions et entouré d’un balustre de fer. Cette statue a dix pieds de hauteur ; elle fut fondue en 1622, et passe pour le chef-d’œuvre d’Henri de Keiser. Le personnage qu’elle représente, revêtu du costume ecclésiastique, couvert du tricorne, tient dans sa main droite un livre qu’il semble lire avec attention. Son visage, quoique allourdi par les énormes proportions d’une statuaire colossale, a conservé une expression douce et spirituelle ; son nez est relevé et pointu, ce qui est la marque d’un esprit railleur ; sa bouche, très grande, est rieuse et prudente ; on sent que la flamme d’une pensée prompte et brillante a dû briller dans ses yeux baissés, légèrement frisés par le coin, et dont le bronze n’a pu imiter que les contours. Cette statue rappelle un portrait d’Holbein, qu’on admire au Musée, quand la foire annuelle de peinture, que nous décorons du nom d’exposition, a enlevé ses tréteaux et replié ses rideaux verts : c’est bien là l’expression du personnage, son costume fourré et chaud, et son air d’homme maladif, qui perce à travers les membres gigantesques de la statue de Keiser, Que fait donc là ce docteur, avec son livre à la main, au milieu du commerce de Rotterdam, de ces allans et venans qui traversent le pont, la mine grave et froide, silencieux, calculant le gain et la perte, de ces bateaux pesans qui remontent le canal, de ces gens qui déchargent les marchandises d’importation et chargent les marchandises d’exportation ; non loin de ce petit temple bâtard, à portique, qui est la bourse de Rotterdam, et dont les colonnes grecques contrastent si singulièrement avec ces maisons triangulaires dont les étages, en saillie les uns sur les autres, semblent regarder, derrière le rideau d’arbres qui le bordent, ce qui se passe dans le canal ? Que fait-il là dans ce bruit si peu propice à la lecture ? Si encore ce livre était un livre en partie double ! Mais non ; ce livre représente les dix volumes in-folio sortis de la plume du personnage, où les bonnes choses lui appartiennent en propre, et le fatras à son époque. Ce personnage, c’est Erasme, Erasme de Rotterdam, la seule gloire littéraire de cette ville où il y a toujours eu beaucoup de libraires et très peu de littérature.

L’effigie d’Erasme, avant d’être en bronze, fut d’abord en bois, puis en pierre. La statue de bois fut érigée en 1549, dix ans après la mort d’Erasme. Celle de pierre, qui y fut substituée en 1557, renversée par les Espagnols en 1592, et jetée dans le canal, fut remplacée, un demi-siècle après, par la statue en bronze, qui est celle dont nous parlons. Faut-il voir dans ces trois statues successives, dont la première est en bois et la dernière en bronze, la gradation des sentimens d’estime et d’admiration de Rotterdam pour son illustre enfant, sentimens d’abord très discrets et très serrés, ensuite un peu plus vifs, vers 1557, enfin portés au paroxisme en 1622 ? Ou bien, dans les trois cas, la ville n’a-t-elle fait que ce que ses finances lui permettaient de faire ? Les admirateurs d’Erasme ont dit qu’il avait eu cela de commun avec les divinités de l’ancienne Rome, lesquelles eurent des statues d’argile avant d’avoir des temples d’or. A la bonne heure.

Lorsque Philippe II, fils de Charles-Quint, fît son entrée solennelle dans la ville de Rotterdam, en qualité de prince souverain des Pays-Bas, le sénat bourgeois, pour le recevoir plus dignement, fit planter, devant la maison où Erasme est né, un mannequin représentant ce grand homme au naturel, dans son costume d’ecclésiastique séculier, tenant une plume de la main droite, et, de la gauche, présentant au prince un rouleau dans lequel on lisait en vers latins :


Au sérénissime prince des Espagnes, don Philippe de Bourgogne, Didier Erasme de Rotterdam :

Moi, Erasme de Rotterdam, je ne me manquerai pas à moi-même
Jusqu’à paraître abandonner mes concitoyens ;
Inspiré par eux, illustre prince,
Je prie Dieu qu’il le fasse entrer sain et sauf dans notre ville ;
Et de tout le zèle dont je suis capable, je recommande ce peuple,
O fils de César, à ta baute protection.
Tous te reconnaissent pour maître ; tous se réjouissent de leur prince,
Et n’ont rien, dans le monde, qui leur soit plus cher que toi.

Il était difficile de faire débiter un compliment plus plat à un homme plus spirituel.

Philippe II et Marie, reine de Hongrie, après avoir pris ou s’être fait donner lecture des vers, entrèrent dans la maison, visitèrent la chambre du grand homme, et daignèrent se faire raconter les diverses circonstances de la naissance d’Erasme.

La statue en bronze courut un grand danger en 1672. Cette année-là, le peuple s’était soulevé dans la plupart des villes de la Hollande : Rotterdam fut pendant quelques jours à la discrétion des insurgés. Le peuple en voulait à tout ce qui sentait le papisme. La statue d’Erasme, apparemment pour son costume ecclésiastique, fut arrachée de son piédestal, et portée dans la maison commune, où l’on délibéra de la faire fondre. Les magistrats de Bâle, l’ayant appris, chargèrent un marchand de leur ville, en ce moment à Rotterdam, d’acheter cette statue moyennant un certain prix. Le correspondant bâlois entra en ouvertures pour cet achat avec les autorités de l’émeute, et peu s’en fallut que le marché ne fût conclu. La difficulté portait sur le prix offert, que la commune trouvait insuffisant. Le marchand en écrivit à ses commettans, lesquels l’autorisèrent à acquérir la statue au prix qu’on en voudrait. Mais sur l’entrefaite les autorités de Rotterdam se ravisèrent ; on persuada au peuple qu’Erasme, quoique clerc, n’était ni un saint, ni un diseur de messes, et que sa statue ne voulait ni adorations ni prières ; on décida que la statue ne serait point vendue, mais replacée sur son piédestal, ce qui fut exécuté quelque temps après. On verra plus tard les causes de l’empressement de Bâle pour avoir cette statue.

Le nom d’Erasme, il faut le dire, est bien tombé, tombé même au-dessous de ce qu’il vaut ; car Erasme fut un homme très supérieur, lequel, à ne le regarder que comme écrivain, eut la mauvaise fortune de vivre dans un pays qui n’avait pas encore un idiome indigène arrivé à l’état de langue littéraire. Il a écrit d’admirables choses dans un langage mort : de là la première cause d’un si triste retour de fortune ; la langue d’Erasme étant une langue d’érudition, Erasme n’est plus un grand écrivain que pour les érudits.

Mais de son vivant, et plus d’un siècle après sa mort, Erasme fut un des plus grands noms de l’Europe intellectuelle. Les villes se disputaient, comme pour Homère, l’honneur de sa naissance. L’illustre Bayle, si grave, si solide, si juste appréciateur des titres littéraires, n’établit-il pas une comparaison très sérieuse entre la destinée d’Homère, lequel ne fut connu que long-temps après sa mort, et ne put avoir dans toute la Grèce, dont il avait chanté les glorieuses origines, un lieu de naissance authentique, et celle d’Erasme, connu et admiré pendant sa vie, qui eut le privilège de naître, au vu et su de tout le monde, dans une ville « qui a compris de bonne heure ses intérêts, dit Bayle, et a tellement affermi, pendant que les choses étaient fraîches, les titres de sa possession et la gloire qui lui revient d’être la patrie de ce grand homme, qu’on ne peut plus rien lui disputer sur ce sujet ? » La dispute, en effet, ne pouvant porter sur le fait de sa naissance, à cause des preuves incontestables que Rotterdam pouvait exhiber en faveur de son droit et de son privilège, elle porta, le croirait-on ? sur le fait de la conception ! La petite ville de Tergou, voisine de Rotterdam, réclamait l’honneur d’être le lieu où s’était consommé ce fait, lequel, remarquait-elle, dominait celui de la naissance. Les magistrats et les légistes de Tergou, mus d’ailleurs par une louable ambition, prétendaient qu’Erasme était plus bourgeois de Tergou que de Rotterdam, parce que, selon les lois, le lieu où les enfans naissent par hasard n’est point censé leur patrie. « Si dans le cours d’un voyage, disaient-ils, une femme accouche dans une ville où elle n’a pas l’intention de résider, où elle ne doit rester que le temps de relever de couches, l’enfant né dans cette ville en sera-t-il le citoyen, et non pas plutôt celui de la ville où sont domiciliés ses parens ? La mère d’Erasme, grosse par suite d’une liaison illégitime, était allée faire ses couches à Rotterdam, pour cacher sa faute ; mais c’était là un pur accident : c’est à Tergou qu’elle avait conçu et porté dans son sein le glorieux enfant. Donc Erasme devait être citoyen de Tergou. » Des esprits de poids, des noms littéraires, prirent parti dans cette étrange querelle.

Erasme, comme on sait, naquit des amours d’un bourgeois de Tergou, qui depuis se fit moine, et de la fille d’un médecin, femme de mérite, et, sauf sa faute, de mœurs très pures, et d’une vie édifiante, qui pouvait, dit un écrivain du temps, se défendre comme Didon :

Huic uni forsan potui succumbere culpæ.

Cette femme mit au monde son enfant dans une maison écartée de Rotterdam, sans le touchant honneur qu’on rendait aux mères dont l’église avait béni le mariage. Cet honneur consistait en une pièce de linge blanc et fin dont on entourait le marteau de la porte, pour désigner à la sympathie des passans la maison de la nouvelle accouchée. L’enfant naquit inconnu dans les bras des hôtes inconnus à qui sa mère avait acheté l’hospitalité et le secret pour huit jours. Cette naissance fut un reproche sanglant dans les mains des ennemis de l’enfant devenu homme illustre. Le fameux Jules Scaliger, entre autres, qui avait une jalousie misérable contre Erasme, ne pouvant rien contre ses écrits, s’en prit honteusement à sa naissance. Les lettres qu’il écrivit à ce sujet, les réponses d’Erasme, et le scandale littéraire qui en résulta, ne furent point un des moindres événemens du XVIe siècle. Les honnêtes gens prirent le parti d’Erasme, lequel avait su se faire un grand nom malgré la faute de sa mère, et rester honnête homme malgré l’influence ordinairement corruptrice d’une naissance irrégulière. Jules Scaliger se donna le ridicule de dire d’épouvantables grossièretés dans un latin barbare ; et malgré l’origine princière dont il se vantait, il est resté beaucoup plus étonnant par sa vanité diabolique, que par sa confuse érudition et ses laborieux paradoxes littéraires.


II.
Comment Erasme fut fait homme d’église.

Erasme avait un frère, dont il parle en certains endroits de ses livres, et seulement pour s’en plaindre. Tous deux héritèrent de leur père de quoi suffire à leurs études. Des parens avides avaient rogné leur petit patrimoine, et, à peine le père mort, avaient mis la main sur l’argent. Ils ne laissèrent que ce qui ne peut pas se mettre en poche, à savoir quelque peu de biens-fonds, et des créances. Mais les tuteurs firent ce que n’avaient pas pu faire les parens ; ils dissipèrent par leur mauvaise administration et leur infidélité le patrimoine des deux orphelins, et n’imaginèrent rien de mieux, pour se dispenser de rendre des comptes à leurs pupilles, que d’en faire des moines. Celui qui s’y employa le plus activement, fut un certain Guardian, l’un d’eux, homme d’un sourcil austère, d’une grande réputation de piété, un saint dans l’opinion du monde, parce qu’il n’était ni joueur, ni libertin, ni fastueux, ni adonné au vin ; du reste parfait égoïste ; au dehors, se mettant en règle avec les apparences, et au dedans vivant pour lui, et à sa guise, homme très peu porté pour les lettres, quoique anciennement maître d’école. Un jour qu’Érasme enfant lui avait écrit une lettre un peu travaillée : — « Ne m’en écrivez pas d’autres de ce genre, lui dit sévèrement Guardian, à moins que d’y joindre un commentaire. » C’était un de ces serviteurs de Dieu qui pensaient lui sacrifier une victime agréable en enrôlant quelque adolescent sans défense dans les ordres monastiques. Il comptait avec orgueil les recrues qu’il avait faites pour saint François, saint Dominique, saint Benoît, saint Augustin, sainte Brigitte, et autres chefs et fondateurs de couvens.

Quand les deux enfans furent en état d’être envoyés aux universités, qu’ils surent passablement de grammaire, et une bonne partie de la dialectique de Pierre d’Espagne, Guardian, craignant qu’ils ne prissent dans les universités des sentimens trop mondains, les fit entrer dans un couvent de frères quêteurs, sorte de moines, qu’on voit nichés partout, dit Erasme, et qui se faisaient quelques revenus à instruire les enfans. C’était la coutume de ces moines, s’il leur tombait entre les mains quelque enfant d’un caractère vif et d’une intelligence précoce, de l’éteindre sous les mauvais traitemens, les reproches, les menaces, et de le ployer peu à peu par l’abrutissement à la vie monastique. L’ordre des frères quêteurs fournissait des néophytes à tous les autres ordres, ce qui l’avait mis en grande faveur dans le monde monacal.

Ces frères étaient d’ailleurs fort ignorans, vivant dans les ténèbres de leur institution, étrangers à toute science, passant à prier le temps qu’ils n’employaient pas à gronder et à fustiger les enfans, incapables d’enseigner ce qu’ils ne savaient pas, et remplissant le monde de moines grossiers et indoctes, ou de laïcs mal élevés. Erasme et son frère vécurent deux années dans ce couvent, sous un maître illettré, et d’autant plus tranchant, choisi, non par des juges compétens, mais par le général de l’ordre qui en était souvent le moine le plus ignorant. Cet homme avait un collègue plus doux, qui aimait Erasme, se plaisait avec lui, et qui, l’entendant un jour parler de son prochain retour dans son pays, essaya de le retenir dans le couvent, et de l’y enrôler, lui faisant toutes sortes de récits de la vie heureuse qu’il y mènerait, et le prenant par des caresses, des baisers et de petits présens. Mais l’enfant fit une résistance d’homme ; il dit nettement qu’il attendrait, pour prendre un parti, que sa raison fût plus avancée. Le moine, homme d’un bon naturel, n’insista pas. Il n’était pas de ceux qui joignaient aux moyens de séduction des moyens de terreur, et qui employaient les exorcismes, les apparitions, les fantômes, pour ébranler les imaginations faibles, et recruter pour l’ordre, à l’insu des parens, des jeunes gens riches et bien nés en qui la crainte avait détruit la volonté, ou altéré la raison.

Revenus à Tergou, Erasme et son frère trouvèrent l’un des deux tuteurs mort de la peste, sans avoir rendu ses comptes. Le second, occupé de son commerce, s’inquiétait peu de ses pupilles. Guardian était devenu par la suite seul maître d’eux et du peu qu’il leur restait. Il commença à parler très fortement du projet de les engager dans l’église. Immoler deux victimes d’un coup, c’était, pensait-il, se faire deux titres à la vie bien heureuse. Erasme, pour mieux lui tenir tête, concerta un plan de résistance avec son frère, son aîné de trois ans ; lui-même avait alors quinze ans. Ce frère était faible, il avait peur de Guardian, et se voyant pauvre, il aurait volontiers souffert qu’on disposât de lui, pour échapper à la difficulté de résister et aux incertitudes d’une vie précaire. Erasme qui avait, dès ce temps-là, un instinct de son avenir, parla de vendre les lambeaux de terres qui leur restaient, d’en faire une petite somme, d’aller aux universités, d’y finir leurs études, et de s’abandonner ensuite à la grâce de Dieu. Son frère, entraîné par cette confiance, y consentit : ils s’engagèrent par serment à se soutenir l’un l’autre contre leur tuteur ; mais l’aîné y mit la condition qu’Erasme, comme le plus décidé et le plus habile, se chargerait de porter la parole. Erasme le voulut bien ; « mais, dit-il, ne va pas me manquer au moment décisif : car, si je suis seul, toute la tragédie retombera sur ma tête. » Le jeune homme prit les saints à témoin de sa fidélité à sa parole.

Quelques jours après, Guardian les fit appeler. Il le prit d’abord sur un ton doux, parlant longuement de sa tendresse paternelle pour ses pupilles, de son zèle et de sa vigilance ; après quoi il les félicita de ce qu’il venait de trouver pour eux une place chez les moines deux fois canoniques : c’était un des ordres du temps. Erasme répondit aux protestations par des remerciemens ; puis, venant au vrai sujet de l’entretien, il dit « que son frère et lui étaient trop jeunes pour prendre un parti si grave, qu’ils ne pouvaient pas se faire moines avant de savoir ce que c’était qu’un moine ; qu’après quelques années consacrées à l’étude des lettres, ils verraient à traiter mûrement cette affaire ; qu’un peu de réflexion n’y nuirait pas. » Guardian, qui ne s’attendait pas à un refus, éclata en menaces, et cet homme qui s’était fait une réputation de douceur, eut peine à retenir ses mains ; il traita Erasme de brouillon, abdiqua la tutelle, disant qu’il ne leur restait pas un florin, et qu’ils vissent à se procurer de quoi manger. Ces violences arrachèrent des larmes au jeune homme, mais n’ébranlèrent pas sa résolution. « Qu’il soit fait comme vous le désirez, » dit-il. On se sépara dans ces termes. Comme les menaces et les injures avaient eu peu de succès, le tuteur changea de plan ; il confia la négociation à son frère, homme doux, poli et persuasif. Celui-ci fît venir les deux pupilles dans son jardin ; on s’assit, on causa, on versa du vin aux jeunes gens. Quand les têtes furent émues, le tuteur, après quelques entretiens pleins d’amitié, en vint à la grande affaire. Il prodigua les promesses et les prières, il raconta des merveilles de la vie monastique ; il fit si bien que l’aîné oublia ses sermens aux saints, et se laissa faire. Trop de penchans le portaient vers la vie du cloître ; il avait l’esprit lent, un corps robuste, un esprit rusé ; il aimait à boire et à faire pis ; il était déjà moine avant d’être novice.

Erasme avait alors seize ans. Il était délicat, fragile, languissant d’une fièvre quarte ; qu’allait-il devenir, abandonné à lui, seul, pauvre, malade ? Le tuteur redoublait d’obsessions. Il déchaîna contre lui des personnes de toute qualité, de tout sexe, des moines, des demi-moines, des parens, des parentes, des jeunes gens, des vieillards, des gens connus et inconnus. L’esprit du jeune homme était assiégé par toutes ces influences. L’un lui faisait un tableau aimable de la tranquillité monastique, insistant sur ses douceurs, sur ses avantages, tout de même, dit Erasme, qu’on trouverait à louer dans la fièvre quarte. Un autre lui peignait d’un style tragique les périls de ce monde, comme si les moines étaient hors du monde. Celui-ci l’épouvantait du récit des maux de l’enfer, comme si le couvent ne menait pas quelquefois à l’enfer ; celui-là lui citait des exemples miraculeux : « Un voyageur fatigué s’était assis sur le dos d’un serpent, le prenant pour un tronc d’arbre ; le serpent s’éveilla, et tournant la tête, dévora le voyageur. Ainsi le monde dévore les siens. » — « Un homme était venu voir un monastère ; on l’invite à s’y fixer, il refuse ; à peine sorti, il rencontre un lion qui le mange. » Quelques-uns lui parlaient de moines qui avaient eu l’honneur de s’entretenir avec Jésus-Christ ; de sainte Catherine qui lui avait été fiancée comme à un amant, et l’avait eu dans sa chambre, se promenant de long en large, et s’entretenant avec elle. On mettait un grand prix à s’emparer d’Erasme ; ses dispositions précoces promettaient un moine qui ferait honneur à sa robe. Dans le temps qu’il était agité d’incertitudes cruelles, il alla voir, dans un monastère voisin de la ville, un certain Cantelius dont il avait été le camarade d’enfance. C’était un jeune homme d’un esprit ferme et élevé, quoique ne pensant qu’à lui. Le goût du repos et de la table, et non la piété, l’avait fait entrer au couvent. Il était fort paresseux, peu curieux des lettres où il n’avait pas réussi, mais bon chanteur ; il s’y était appliqué dès le bas âge. Après avoir vainement cherché fortune en Italie, il avait pris la robe. Cantelius s’enflamma pour Erasme ; il l’exhorta vivement à faire comme il avait fait, lui vantant le couvent comme un lieu de tranquillité, de liberté, de concorde, où les anges vivaient avec les hommes, où l’on avait le repos et des livres pour en occuper les longues heures. C’était l’appât auquel devait mordre Erasme ; du repos et des livres, ce fut là le goût de toute sa vie. A entendre Cantelius, le couvent était le jardin des Muses. Erasme sortit fort ébranlé de ce premier entretien.

A peine rentré dans la ville, de nouvelles attaques l’attendaient. On lui montra ses amis irrités de son obstination, et leur amitié tournant à la haine, la misère et la faim qui l’attendaient dans le monde, le désespoir de toutes choses. Il revint voir son nouvel ami. Cantelius redoubla de soins, lui demanda la faveur de devenir son élève, et enfin le décida. Erasme, de guerre lasse, se réfugia dans le couvent, pour éviter les obsessions présentes, mais sans dessein de persévérer. Cantelius mit à profit la science du jeune homme ; ils passaient les nuits à lire en cachette les auteurs anciens, entre autres Térence, singulier poète pour un couvent. La santé d’Erasme en souffrait. Du reste, son esprit était assez tranquille ; il aimait cette égalité des frères ; on ne l’obligeait pas aux jeûnes, ni aux offices de nuit ; on ne lui demandait rien, on ne le grondait pour rien : le plan était que tout le monde lui sourît et lui montrât de la faveur. Plusieurs mois s’écoulèrent ainsi dans l’insouciance. Mais quand vint le jour de prendre l’habit, Erasme, rentré en lui-même, parla de nouveau de sa liberté ; on lui répondit par de nouvelles menaces. Cantelius ne négligeait aucun des moyens qui lui étaient propres ; il tenait à ne pas perdre un précepteur gratuit. Erasme fît vainement une dernière résistance ; à la fin, il tendit le cou, comme l’agneau du sacrifice, et on lui jeta l’habit.

Ce point obtenu, on continua les bons traitemens et les caresses. Une année tout entière se passa, sans de vifs regrets de sa part. Mais peu à peu le régime changea ; il s’aperçut alors que ni son corps ni son âme ne s’accommodaient de la vie du couvent. Il y voyait les études délaissées ou méprisées. Au lieu d’une vraie piété où il aurait eu du goût, c’étaient des chants et des cérémonies sans fin ; ses frères les moines étaient pour la plupart des hommes lourds, ignares, adonnés au ventre, disposés à opprimer quiconque, parmi eux, montrait un esprit délicat, et plus de penchant pour l’étude que pour la table. Le plus robuste de corps y était le plus influent. Erasme n’avait plus qu’un espoir, espoir assez triste ; c’était d’être préposé quelque jour à un couvent de filles, place où il fallait beaucoup boire, et qui n’était pas sans danger pour la chasteté ; outre qu’on était exposé, sur le retour de l’âge, à se voir renvoyé dans le couvent d’où l’on était sorti, et remplacé par un prieur plus jeune, et plus propre à toutes les fatigues de la place. On avait commencé par l’exempter du jeûne ; mais bientôt on l’y astreignit. Or, il était d’un tempérament si exigeant sur le point de la nourriture, que, si le repas était retardé d’une heure, le cœur lui manquait, et il s’évanouissait. Le froid le faisait beaucoup souffrir, ainsi que le vent, et pour quelques nuages de plus ou de moins qui passaient dans le ciel, tout son corps était troublé. Comment avoir chaud dans un couvent malsain, aux longs corridors humides, aux cellules mal closes ? Erasme y était sans cesse grelottant. Dans les jours de jeûne, ou d’abstinence de viande, ce repas consistait en poissons ; mais l’odeur seule du poisson lui donnait la migraine, avec un mouvement de fièvre. Enfin il avait le sommeil léger, se rendormait avec peine, et seulement après quelques heures ; au couvent, il fallait se lever dans la nuit, pour les offices nocturnes, dont on l’avait exempté novice. Ses nuits se passaient à se rendormir. Le pauvre Erasme recommençait à soupirer tout haut pour la liberté. Mais c’était à qui lui donnerait d’horribles scrupules. — « Ruses de Satan, lui disait l’un, pour enlever un serviteur à Jésus-Christ. — J’ai eu les mêmes tentations, lui disait l’autre ; mais depuis que je les ai surmontées, je suis comme en paradis. — Il y a danger de mort, lui insinuait un troisième, à quitter l’habit ; on en a vu qui, pour cette offense envers saint Augustin, ont été frappés d’une maladie incurable, foudroyés par le tonnerre, ou qui sont morts de la morsure d’une vipère ; le moindre des maux qu’on risque, ajoutait-il, c’est l’infamie qui s’attache à l’apostat. » Le jeune homme craignait plus la honte que la mort : cette dernière raison triompha de ses répugnances, et comme il s’était laissé mettre l’habit, il se laissa vêtir du capuchon. Se regardant dès-lors comme un prisonnier, il chercha des consolations dans l’étude ; mais les lettres étant suspectes au couvent, il fallait étudier en cachette, là où il était permis de s’enivrer publiquement. Un événement inespéré vint le tirer de sa prison, et le rendre à la vie publique, éclatante, fiévreuse, qui l’attendait au dehors. Je dirai bientôt quel fut cet événement.

On sait quelle est l’influence des premières impressions sur le reste de la vie. Cette intrusion violente d’Erasme dans les ordres religieux en fit un ennemi prudent, mais d’autant plus redoutable, des vœux monastiques et des pratiques odieuses qu’on employait pour les arracher aux personnes faibles. Ménageant les choses, il n’en frappa que plus fort sur les hommes ; il poursuivit les moines de ses railleries, les peignant invariablement sous les traits d’ivrognes, d’illettrés et de libertins, opposant sans cesse le scandale de leurs orgies clandestines, de leur haine sauvage pour les lettres, de leur hypocrisie, aux vertus de leurs fondateurs, et en même temps qu’il parlait avec révérence du principe, attaquant sous toutes les formes l’application. Certes il se souvenait de ses jeûnes au couvent et de ses défaillances de cœur, quand il se moquait de l’abstinence des viandes, et qu’il accablait les mangeurs et les apprêteurs de poisson de malédictions si plaisantes ; il se souvenait des prières de nuit dans la chapelle, sous les voûtes froides, avec le frisson d’un sommeil interrompu, quand il se raillait de la fréquence et de l’exactitude des prières ; il se souvenait surtout de ces menaces entremêlées de caresses, et de ces obsessions, tantôt violentes, tantôt doucereuses, à l’aide desquelles on l’avait précipité dans des vœux éternels, quand il écrivait, contre les vœux monastiques, ces charmans colloques, si fins, si spirituels, si tempérés de prudence et de concessions, afin de ne pas effrayer les gens scrupuleux, si éloquens çà et là[1], qui rappellent la manière de certains dialogues de Voltaire.

Dans le colloque Virgo μισόγαμος (misogamos) ; (la vierge ennemie du mariage), qui est si clair et si touchant, malgré son titre grec, Eubulus εὖ ϐουή (eu boulê), l’homme de bon conseil, fait une promenade après dîner, avec Catherine, la jeune fille qui ne veut pas se marier. On est au printemps, dans la saison des fleurs ; Catherine est triste, la douce joie qui paraît répandue sur toute la nature n’est pas dans son cœur. Eubulus en veut savoir la cause. « Voyez cette rose, dit-il, dont les corolles se contractent à l’approche de la nuit ; tel est votre visage. » Catherine sourit : « Allez plutôt vous regarder dans cette fontaine, » continue Eubulus. Pourquoi donc Catherine est-elle triste ? Elle vient d’avoir dix-sept ans ; elle est belle, la santé brille sur son visage ; elle a une bonne réputation, de l’esprit, toutes les grâces de l’âme qui font valoir celles du corps ; ses parens sont de bonne maison, probes, riches, tendres pour leur fille ; Eubulus ne demanderait pas à Dieu une autre épouse, si son astre lui permettait d’y prétendre. « Et moi, dit Catherine, je ne voudrais pas d’un autre époux, si je ne haïssais pas le mariage. » D’où vient donc cette haine ? Catherine est engagée : à qui ? à Dieu. Dès sa plus tendre jeunesse, elle a rêvé d’être sœur dans un couvent de nonnes ; ses parens ont d’abord résisté à son penchant ; mais, à force de prières, de caresses, de larmes, elle a obtenu qu’on la laisserait libre, si, à dix-sept ans, elle y persistait encore. Ses dix-sept ans sont venus, mais voici que ses parens refusent de tenir leur promesse ; c’est là ce qui la rend triste ; elle en mourra, si on ne cède pas à ses vœux. Eubulus s’informe d’où elle a pris ce goût pour le cloître. C’est un jour qu’elle fui menée, toute petite fille, dans un couvent de religieuses. Ces vierges l’enchantaient par leurs visages frais et rians ; il lui semblait voir des anges ; l’église était toute luisante de propreté, toute parfumée d’encens ; les jardins étaient grands, et pleins d’arbres et de fleurs. Tout lui souriait ; ses yeux ne rencontraient que des images douces ; les entretiens de ces filles étaient aimables ; deux d’entre elles, ses aînées de quelques années seulement, l’avaient fait jouer sur leurs genoux quand elle était toute enfant. — Eubulus entreprend alors la critique des vœux et des couvens de filles ; il ne cache rien de ce qu’il en sait : la liberté du temps et la liberté du latin lui ôtent tout scrupule. « Si vous tenez tant à votre virginité, dit-il à Catherine, que ne la placez-vous sous la protection de vos parens ?

— Elle n’y serait pas en sûreté.

— Mieux, à ce que je pense, que chez ces moines épais, dont le ventre est toujours tendu de nourriture….. On les appelle pères, et ils font souvent en sorte que ce nom leur soit bien appliqué [2]. » Et il ajoute : « Quand vous aurez vu les choses de plus près, vous n’y trouverez pas le même charme qu’autrefois. Ne sont pas vierges, croyez-moi, toutes celles qui ont le voile, à moins que plusieurs d’entre elles ne prétendent être louées de la même chose que Marie la vierge-mère [3]. Tout n’est pas virginal chez les vierges. » Ma traduction est chaste ; le latin l’est moins ; c’est d’ailleurs une nouvelle ressemblance avec Voltaire ; il n’osait pas beaucoup moins dans son français qu’Erasme dans son latin.

Eubulus joint à ces raisons de mœurs des raisons de dogme : on ne discutait rien alors, sans s’autoriser du dogme et de la tradition. Catherine est ébranlée ; mais que peuvent de bons conseils contre des souvenirs d’imagination, contre des rêves de jeune fille exaltée ? — « Vous me donnez d’excellentes raisons, dit-elle à Eubulus, mais rien ne peut m’enlever ma passion. — Si je ne puis vous persuader, répond Eubulus, souvenez-vous du moins que je vous ai avertie. Je prie Dieu, par amour pour vous, que votre passion vous réussisse mieux que mes conseils. » Ainsi finit le colloque.

La Vierge qui se repent [4] en est la suite. Ce sont encore nos deux personnages, Eubulus et Catherine. Eubulus trouve la jeune fille tout en larmes. Le prieur du couvent est auprès d’elle. « Quel oiseau vois-je ici ? demande Eubulus. — C’est le prieur du couvent ; mais ne vous en allez pas ; on a fini de boire ; asseyez-vous un moment ; quand il sera parti, nous causerons. » Le prieur parti, les aveux commencent. La mère de Catherine, vaincue par ses larmes, avait fini par céder ; son père s’était montré plus ferme, mais les machinations des moines ayant lassé sa constance, il s’était rendu. On l’avait menacé d’une mort prochaine s’il enlevait une épouse à Jésus-Christ. Son consentement obtenu, la jeune fille avait été tenue comme en prison, pendant trois jours, dans la maison paternelle. Des femmes du couvent veillaient sur elle, empêchant que personne n’entrât dans la chambre, et l’excitant par leurs exhortations. Pendant qu’on préparait son costume de professe et qu’on disposait tout pour le repas d’usage, elle avait souffert quelque chose qui ne se peut pas raconter. Il lui avait semblé qu’un fantôme lui apparaissait : les femmes qui étaient là n’avaient pas vu ce fantôme ; mais pour elle, cette vue l’avait fait tomber comme morte. Revenue à elle, on lui avait expliqué sa vision ; c’était, selon ces femmes, un dernier effort du démon tentateur ; pareille chose leur était arrivée à toutes, disaient-elles, à ce moment décisif.

— « C’étaient, dit Eubulus, les folies de ces femmes qui vous avaient troublé l’esprit. »

Le quatrième jour on l’avait revêtue de ses plus beaux habits, comme si elle avait dû se marier...

— « A quelque moine grossier, interrompt Eubulus. »

Puis on l’avait amenée, au milieu du jour, de la maison de son père au couvent, où l’attendait une grande compagnie d’amis et de curieux. Elle n’y était restée que douze jours, après quoi elle avait été se jeter aux genoux de l’abbesse, la conjurant de la rendre à ses parens. Ceux-ci, tout d’abord, ne voulaient pas la reprendre ; mais voyant son repentir, ils lui avaient ouvert leurs bras. C’est ainsi que Catherine était redevenue libre.

Qui l’avait donc fait changer de résolution ? Erasme le laisse à deviner. Il aimait à désappointer son lecteur ; cela donnait à ses colloques un air romanesque.


III.
Les voyages d’Erasme. — Sa pauvreté.

L’événement qui retira Erasme du couvent et le lança dans le monde, fut une offre que lui fit le seigneur de Bergues, évêque de Cambrai, de venir faire partie de sa maison. Erasme y consentit avec joie ; mais ne voulant pas partir sans s’être mis en règle avec tout le monde, il sollicita l’agrément de son évêque ordinaire, du prieur particulier du couvent et du prieur général de l’ordre ; et quoiqu’il n’y fût pas tenu par son vœu, il garda l’habit, de peur de blesser les personnes trop scrupuleuses. Vous voyez déjà l’homme timide et inquiet, qui a une peur singulière de l’opinion, lui qui devait la mener un moment, et qui en fut le maître, tout en se courbant devant elle en esclave. Il resta peu chez cet évêque, dont il n’avait guère à se louer, et vint à Paris pour y compléter son éducation. Il entra au collège de Montaigu, alors très famé pour ses études de théologie ; les murailles même, dit Erasme, étaient théologiennes. Mais le régime en était mortel. Jean Standonée, homme d’un bon naturel, mais d’un jugement médiocre, et dur pour lui-même comme les pères du désert, en avait alors le gouvernement. Ayant passé sa jeunesse dans une extrême pauvreté, Standonée ouvrait volontiers son collège aux jeunes gens pauvres ; mais il prenait plus de soin de leur esprit que de leur corps, les nourrissant de poissons et d’œufs gâtés, jamais de viande ; les faisant coucher sur des grabats, dans des chambres humides, et, pour comble, les forçant à porter l’habit et le capuchon de moine. Plusieurs jeunes gens, contemporains d’Erasme, en étaient devenus fous, ou aveugles, ou lépreux : quelques-uns en étaient morts. Lui-même en fut si malade, qu’il eut beaucoup de peine à se rétablir, et qu’il en aurait perdu la vie, s’il faut l’en croire, sans la protection de sainte Geneviève.

Il paraît qu’encore au temps de Rabelais, lequel publia son livre après la mort d’Erasme, le collège de Montaigu n’avait rien changé à son régime, car voici ce qu’en dit Ponocrates, précepteur de Gargantua, au père de son élève Grandgousier :

« Seigneur, ne pensez que ie laye miz on colliege de pouillerye quon nomme Montagu : mieulx l’eusse voulu mettre entre les guenaulx de saint Innocent pour lenorme cruaulté et villenye que iy ay cognu ; car trop mieulx sont traictez les forcez (forçats) entre les Maures et les Tartares, les meurtriers en la prison criminelle, voyre certes les chiens en vostre maison, que ne sont ces malauctruz on dict colliege. Et si iestais roy de Paris, le dyable m’emport (m’emporte), si le ne mettoys le feu dedans et feroys brusler principal et regens qui endurent ceste inhumanité devant leurs yeulx estre exercee. »

L’amour des livres et de la théologie avait fait venir une première fois Erasme à Paris ; le régime du collège de Montaigu et la maladie l’en chassèrent. Il y revint bientôt pour continuer ses études : cette seconde fois ce fut la peste qui l’en fit sortir. Il erra en Flandre et en Hollande, fuyant devant le fléau, qui parcourait l’Europe en tous sens, tombant où on ne l’attendait pas, ne venant pas où on l’attendait. On était sur la fin du XVe ’siècle. Erasme approchait de trente ans. Ses premiers écrits, ses lettres, l’avaient mis en renom ; c’était à qui le protégerait et lui offrirait des pensions, sauf à n’en payer que le premier mois. Il avait trouvé du même coup la célébrité et la pauvreté. Il donnait des leçons çà et là, et vivait de leur produit ; mais quand les leçons manquaient, il fallait bien qu’il implorât ses protecteurs, et qu’il leur demandât comme une charité ce qu’il aurait pu exiger comme une dette. Les protecteurs ne répondaient pas ou répondaient qu’ils n’avaient rien, ou recommandaient Erasme à leur intendant, qui gardait les arrérages pour lui. Plus d’une fois, Erasme fut obligé de prendre le ton d’un mendiant, et d’étaler sa pauvreté comme les mendians étalent leurs plaies, faisant avec sa rhétorique ce que ceux-ci font avec leurs membres mutilés, ou bien forçant son esprit à d’incroyables tours de flatterie, pour tirer de la vanité de ses patrons l’argent qu’il n’aurait pu obtenir de leur loyauté. C’était de la rhétorique de nécessiteux, fausse, misérablement éloquente, où l’esprit mendiait pour le ventre. Ces flatteries même ne réussissaient pas toujours : alors il s’irritait, il s’emportait contre des patrons qui s’étaient donné gratis le relief de protecteurs des lettres, et qui laissaient croupir leur protégé dans le besoin. Il se dédommageait, dans ses lettres à quelques amis, des humiliations où on l’obligeait de descendre, et se donnait le tort de calomnier par derrière ceux qu’il adulait en face ; tristes contradictions de la pauvreté, que la postérité ne devrait pas juger après dîner.

Parmi ses bienfaiteurs d’intention, sinon d’effet, il y avait une grande dame, la marquise de Wéere, laquelle avait voulu voir Erasme et lui tenir lieu de l’évêque de Cambrai, qui l’abandonnait. Erasme se rendit à son château de Tournehens, en février 1497, par une neige mêlée de vents violens, dont il décrit spirituellement les désastres. Ce château était perché sur le haut d’une montagne, qu’il lui fallut gravir à l’aide d’un bâton ferré, non sans danger d’être précipité par le vent : à la fin il arriva. La première vue de la marquise de Wéere fut pour lui un enchantement. Bonté, douceur, libéralité, elle avait tout en partage. « Je sais, écrit-il à milord Montjoye, que les amplifications des rhéteurs sont suspectes, principalement pour ceux qui ne sont pas étrangers à leur art. Mais, croyez-moi, l’amplification, loin de m’être d’aucun secours ici, est au-dessous de la réalité. La nature n’a rien produit de plus chaste, de plus prudent, de plus candide, de plus bienveillant. Voulez-vous que je vous dise toute la chose en un mot ? Elle a été aussi bienfaisante pour moi, à qui elle ne devait rien, que ce vieillard (l’évêque de Cambrai) a été malveillant, lui qui me devait quelque chose. Elle m’a comblé d’autant de bons offices, moi qui n’ai rien fait pour elle, que celui-ci de duretés, quoique m’étant redevable des plus grands services. » Il écrivait cela du château de Tournehens, devant la haute cheminée de la marquise, avec cette ardeur de reconnaissance qu’un bon feu, le souvenir du voyage de la veille à travers les neiges, un accueil que la curiosité seule de la marquise eût rendu obligeant, quelques promesses peut-être, devaient inspirer à l’homme que vous connaissez déjà, délicat de corps, facile d’esprit, impressionnable, prenant volontiers les avances pour des engagemens, et l’indifférence pour l’ingratitude.

Un an après, son langage n’était plus le même. La marquise avait promis une pension de deux cents livres, mais Erasme n’en avait rien reçu. C’est par lui que nous devions apprendre que la marquise s’était ruinée pour un beau damoiseau, elle qui aurait dû, dit sérieusement Erasme, s’attacher à quelque homme grave et imposant, comme il convenait à une femme de son âge.« Tu déplores que la marquise perde ainsi sa fortune, écrit-il à Battus, l’un de ses amis, mais tu me parais malade de la maladie d’autrui. Elle dissipe sa fortune, et tu t’en affliges ! Elle joue et badine avec son amant, et tu en prends du souci ! Elle ne peut rien donner, dis-tu, n’ayant rien ! Mais quand je regarde les causes qui l’empêchent de donner, j’en conclus qu’elle ne donne jamais rien, car de telles causes ne manquent jamais aux grands personnages. Elle a de quoi engraisser l’oisiveté et les débauches de ces gens à capuchon, effrontés libertins, tu sais qui je veux dire ; et elle n’a pas de quoi assurer le studieux repos d’un homme qui pourrait laisser des écrits dignes du regard de la postérité. »

Cependant la nécessité allait le faire tomber derechef aux genoux de la marquise ; depuis sa lettre à Battus, il lui était arrivé toutes sortes de malheurs. Il avait fait des pertes d’argent, lui qui en avait si peu à perdre. Dans un voyage qu’il fît en Angleterre, il avait emporté avec lui une assez bonne somme, fruit de ses ouvrages ; mais arrivé à Douvres, voilà qu’on l’avait obligé de vider ses poches : les lois somptuaires du pays, ou plutôt la douane de pirates qu’on décorait de ce nom, interdisaient l’entrée en Angleterre de l’argent étranger jusqu’à concurrence d’une certaine somme. Ses amis d’Angleterre étaient venus à son secours, et après quelque séjour parmi eux, il était parti pour s’embarquer à Douvres, et de là retourner à Paris, à son Paris bien-aimé, comme il l’appelle quelque part. Il portait sur lui quelques angelots d’or dans une bourse de cuir. Le temps était gros. Erasme était monté dans une barque pour gagner le vaisseau que les bas fonds tenaient éloigné de quelques brasses de la côte. La barque ayant chaviré, le pauvre Erasme était tombé dans la mer et en avait été retiré plus nu et plus pauvre qu’après la visite des douaniers anglais : ses angelots d’or étaient restés au fond de l’eau. D’autres malheurs l’attendaient sur le rivage de France. Il s’était fait prêter quelque argent pour aller de Calais à Paris. Comme il cheminait à dos de cheval, dans la compagnie d’un Anglais, sur la route d’Amiens, des voleurs lui avaient fait la conduite pendant plus d’un jour, flairant s’il était de bonne prise : mais cette fois sa pauvreté l’avait bien servi ; les voleurs, s’étant aperçus qu’il était pauvre, n’avaient pas voulu l’assassiner pour si peu. Erasme leur avait ôté toute tentation en se laissant prendre le peu qui lui restait. Toutes ces pertes l’avaient réduit : « Tirez de la marquise tout ce que vous pourrez, écrivait-il à Battus ; arrachez, grattez ; j’en ferai autant de mon côté. Je sens combien ce conseil est honteux et répugne à mon caractère ; mais le besoin me force à essayer de tout. » Mais Battus n’obtenait rien ; son rôle était difficile. Il était précepteur chez la marquise, et apparemment mal payé, à cause du désordre des affaires ; il avait à penser à lui avant de penser à son ami. Erasme s’adressa à la rhétorique ; il écrivit à la marquise de Wéere une lettre calculée pour l’effet. Il s’était frotté le front, dit-il, il avait fait taire ses scrupules, son caractère, cette pudeur virginale qui sied à l’homme de lettres ; il avait fléchi sous la nécessité.

La flatterie intéressée l’inspirait mal. Cet homme, si habile à tourner un compliment librement donné, qui savait relever les gens sans se rabaisser lui-même, à peu près sur le ton de Voltaire écrivant aux souverains, est plat et prétentieux quand ses flatteries sont des demandes d’argent. Mais est-ce la faute de celui qui demande ou de celui qui ne tient pas ce qu’il promet ? La marquise de Wéere, qui badinait tout-à-l’heure avec un amant, la voilà devenue vierge. Lisez le passage qui explique cette métamorphose : « Je vous ai envoyé, à vous qui vous appelez Anne, une hymne que j’ai composée en l’honneur de votre patronne sainte Anne ; ces vers sont de ma jeunesse, car, dès mes premières années, j’ai rendu un culte tendre à cette sainte. J’ai joint à ces vers quelques prières de mon invention, qui pourront vous servir comme d’enchantemens magiques pour faire descendre da ciel sur la terre, non point la lune, mais celle qui a enfanté le soleil de la justice (la vierge Marie). Il est vrai qu’elle se montre facile aux vœux qui lui sont faits par des vierges ; car je ne vous compte pas tant parmi les veuves que parmi les vierges. Quand vous vous êtes mariée toute jeune, c’était seulement pour obéir à vos parens, et pour avoir des enfans : dans un mariage de ce genre, c’est moins le libre plaisir des sens, qu’il faut regarder, que la soumission passive. Mais qu’à l’âge où vous êtes, presque jeune fille encore, vous sachiez résister à la foule des prétendans qui aspirent à vos faveurs, qu’au sein d’une fortune si brillante, vous soyez si dure pour vous-même, c’est ce que je ne regarderai pas comme du veuvage, mais comme de la virginité. Si vous persévérez, il faudra que je vous place pieusement, non pas dans le chœur des adolescentes, dont le nombre, selon l’Ecriture, ne se peut pas compter ; non pas dans les cinquante concubines de Salomon, mais parmi les cinquante reines, et cela, je l’espère, avec l’approbation de saint Jérôme. »

Dans le même temps qu’il écrivait cette lettre à la marquise de Wéere, il envoyait ses recommandations confidentielles à Battus. Il lui traçait tout un plan de campagne. « Qu’il lançât contre la marquise son fils Adolphe, avec des prières arrêtées en commun ; qu’il prît soin de mettre à couvert le caractère d’Erasme en présentant sa lettre comme un crique lui arrachait le besoin ; qu’un homme délicat comme il était, voulant aller en Italie pour y prendre le grade de docteur, ne pouvait faire ce voyage sans de grandes dépenses, et que sa réputation, méritée ou non, ne lui permettait pas d’y aller à pied, et sans quelque espèce de train ; que Battus prît soin de faire sentir à la marquise combien plus de gloire et d’honneur lui reviendrait des écrits d’Erasme, que de ces théologiens qu’elle avait à sa charge ; que ces hommes débitaient des choses communes, tandis qu’il écrivait, lui, des choses durables ; que leurs indoctes sermons étaient entendus dans une ou deux églises, tandis que ses livres à lui seraient lus par toutes les nations ; que ces grossiers théologiens abondaient partout, tandis qu’il fallait plusieurs siècles pour trouver un homme comme lui ; — car, dit-il à Battus, vous n’êtes pas si superstitieux, à ce que je sache, que vous ayez du scrupule à faciliter par de petits mensonges les affaires de votre ami ; — que Battus insinuât à la marquise, avec des plaisanteries bien ménagées, qu’Érasme avait fatigué ses yeux et compromis sa vue par ses travaux sur saint Jérôme ; que, selon Pline l’Ancien, un bon remède aux maux d’yeux, un excellent spécifique pour les raffermir, était quelque pierre précieuse, quelque saphir, ou tout autre bijou de prix ; qu’au besoin. Battus fît confirmer l’opinion de Pline par son médecin particulier. Toutefois Erasme n’était pas sans inquiétude sur le zèle de Battus. Battus, le premier en titre dans la maison de la marquise, voulait être le premier payé. Erasme essaie de lui donner le change ; mais ses raisons sont bien faibles devant l’instinct de l’intérêt personnel : « Je sais, dit-il, que vous avez grand besoin vous-même des libéralités de la marquise. Mais songez bien que les deux choses ne se peuvent pas faire à la fois. Puis donc que l’occasion est favorable, différez votre propre affaire et faites celle de votre ami ; vous reprendrez la vôtre en son lieu, et avec plus de certitude du succès. N’allez pas craindre que le peu que je demande épuise la marquise. D’ailleurs, soyez juste, tous les jours vous êtes en demeure de demander et d’obtenir : il n’en est pas de même pour moi. Peut-être croyez-vous bien agir avec moi, si vous ne faites que m’arracher à la mendicité ; mais, mon Battus, les études où je me livre demandent une vie qui ne soit ni gênée ni misérable. »

Cette dernière phrase indique de quelle pauvreté Erasme avait à sortir. C’était de la pauvreté relative, pauvreté pour un homme délicat, maladif, aimant à changer de place, achetant des manuscrits, ayant à sa solde des scribes, recherché et répandu, obéré par ses déménagemens fréquens, ses hautes amitiés, ses domestiques, ses messagers, ses secrétaires, ses copistes, et ne pouvant être Erasme qu’à ce prix, comme cela se verra dans la suite de cette histoire ; c’eût été de l’aisance pour tout autre que lui. Ses ressources étaient fort précaires ; le peu qu’il parvenait à arracher de ses différentes pensions, — il en avait en Angleterre, en Allemagne, en France, — ne le soutenait pas, mais l’aidait à faire des dettes. D’ailleurs, cet argent si attendu, si demandé, en passant par les mains pleines de glu des intendans, des banquiers, les loups-cerviers de l’époque, des changeurs, des messagers, n’arrivait à Erasme que diminué plus qu’à demi. Il lui fallait donner quittance du tout et ne recevoir qu’une partie. Encore cette partie pour laquelle les patrons exigeaient de lui autant de reconnaissance que pour le tout, c’est-à-dire beaucoup de complaisances, de flatteries, de lettres à montrer, et surtout de discrétion dans ses nouvelles demandes, cette moitié si péniblement obtenue courait-elle, dans la bourse d’Erasme, toutes les chances de ce qu’on appelle, en terme de messageries, les événemens fortuits. Erasme n’avait vraiment à lui que ce qu’il donnait immédiatement à ses fournisseurs ; le reste pouvait appartenir, selon l’occasion, soit aux voleurs sur la terre ferme, soit aux matelots et mariniers sur la mer, à ces derniers surtout qui levaient sur les passagers un tribut assez semblable à celui que lève le Bédouin, dans son désert, sur le voyageur détroussé. Ajoutez-y les vols domestiques, dont Erasme se plaint, et que ses préoccupations d’esprit, son abandon, son incurie, sa générosité, rendaient si faciles. « Croit-on donc faire beaucoup, disait-il, si Erasme ne meurt pas de faim ? »

Il finit pourtant par réaliser le projet qu’il avait eu toute sa vie, qui était un voyage en Italie. Il partit, moitié avec ses épargnes, moitié sur des promesses, dans l’année 1506 ; il avait alors quarante ans. Il arriva à Bologne quelques jours avant l’entrée triomphale de Jules II, vainqueur de la Romagne. Mêlé à la foule du peuple qui battait des mains « au destructeur des tyrans, » il dut sourire amèrement à l’aspect de cette papauté bottée et éperonnée, donnant à baiser aux populations stupides ses pieds blanchis par la poussière des champs de bataille, brandissant l’épée en guise des clés de saint Pierre, et poussant son cheval sur les brèches des murailles renversées pour lui faire honneur. J’aime à me le représenter, dans la grande rue de Bologne, adossé contre une muraille, enveloppé dans ses fourrures, la figure légèrement ironique, regardant passer le cortège, et méditant ses prudentes critiques contre la papauté belliqueuse, dont ses adversaires devaient faire plus tard des hérésies dignes du feu. Cette entrée de Jules II lui inspira de belles pages sur l’amour de la paix.

Ce fut le mardi 19 novembre 1506 que le pape entra dans Bologne. Des astrologues et des marchands voulaient l’en détourner ; il se moqua de leurs prédictions et dit : « Au nom de Dieu, avançons et entrons. » Avant d’arriver à l’église, il passa sous treize arcs de triomphe, au front desquels on lisait : A Jules II, expulseur des tyrans. A chaque côté de la grande rue s’élevaient des tribunes, en forme de longues galeries, d’où les grands personnages et les dames de haute maison de Bologne agitaient leurs mouchoirs et faisaient flotter leurs devises sur la tête du triomphateur. La rue était tendue de voiles cousus bout à bout, qui formaient comme un dais immense, plantée d’arbres verts et décorée d’armes, de peintures, de devises, qui pendaient de toutes les fenêtres ; des tapis jonchaient le chemin. Cent jeunes gens nobles, portant des bâtons d’or à la main, la seule espèce d’arme qui convînt à des vaincus, précédaient le cortège ; puis venaient vingt-deux cardinaux, en robes rouges, avec leurs chapeaux galonnés d’or ; puis des condamnés graciés par le pape, ou des victimes du tyran de Bologne rendues à la liberté, et portant un écriteau sur leur poitrine ; puis, derrière une forêt d’étendards, dans un nuage de parfums, d’encens, de cierges en cire blanche, d’hymnes et de concerts, deux baldaquins portés à bras, l’un de soie blanche brodée d’or, pour le saint sacrement, l’autre plus magnifique, de soie cramoisie et de brocard d’or, pour le pontife, lequel foulait sous ses pieds des bouquets de rose, offerts par les jeunes filles de Bologne, présent rare pour la saison. Enfin vinrent les harangues, la seule chose qui doive consoler les petits de n’avoir pas les triomphes des grands, et les pacifiques de n’être pas victorieux. Il y en eut quatre des ambassadeurs de France, d’Espagne, de Venise et de Florence, quatre de deux recteurs d’université et de deux sénateurs ; six d’autant de nobles de Bologne, en tout quatorze ; et, au retour, quand vingt des citoyens notables de la ville vinrent offrir au pape les clefs de Bologne, il y eut encore des pièces de vers, un nouveau discours, et un psaume chanté à la face du pontife par l’évêque de Bologne. C’en était assez pour empêcher Jules II de se croire un dieu.

Après les fêtes vint la peste, et peut-être à cause des fêtes ; pendant que le pape Jules II recevait à Rome un second triomphe, dans lequel, disaient les bons chrétiens de l’époque, on pouvait voir d’un même coup d’œil l’église militante et l’église triomphante, le fléau décimait cette foule encore toute pâle et toute troublée des excès de la veille. Erasme courut un grand danger. Quoiqu’il eût été dispensé de l’habit complet de moine régulier, il en avait retenu le rabat blanc, tel que le portait le bas clergé français. Or, par une circonstance singulière, on avait enjoint aux chirurgiens de Bologne qui soignaient les pestiférés, de s’attacher sur l’épaule gauche une pièce de toile blanche, afin que les personnes pussent éviter leur rencontre. Encore étaient-ils exposés, même avec cette précaution, à être lapidés dans les rues par la populace, la plus pusillanime de toute l’Italie, dit Erasme, qui a si peur de la mort, que l’odeur de l’encens la met en fureur, parce qu’on a coutume d’en brûler dans les funérailles. Erasme sortait donc dans les rues avec son rabat blanc, ne pensant pas qu’on pût confondre un ecclésiastique avec un médecin, ne sachant peut-être pas qu’on eût affublé ceux-ci d’une livrée qui ressemblait à cette partie de son costume. Cette imprudence faillit deux fois lui coûter la vie.

La première fois, il allait voir un savant de ses amis. Comme il s’approchait de la maison, deux soldats de mauvaise mine s’élancent sur lui, en poussant des cris de mort, et tirent leurs sabres pour l’en frapper. Une femme qui passait par là, dit à ces malheureux qu’ils se méprennent ; que l’homme qu’ils ont devant eux n’est pas un médecin., mais un homme d’église. Cela ne les apaise pas ; ils continuaient de menacer Erasme et de brandir leurs sabres, quand fort heureusement la porte de la maison s’ouvre du dedans, reçoit le pauvre Erasme tout tremblant de terreur, et se ferme sur les deux assaillans.

La seconde fois, il allait entrer dans une auberge où logeaient quelques-uns de ses compatriotes. Tout à coup une foule s’amasse autour de lui, armée de bâtons et de pierres. Ces furieux s’excitent les uns les autres à le frapper, en criant : « Tuez ce chien, tuez ce chien. » En ce moment passe un prêtre, qui, au lieu de haranguer la foule, sourit agréablement, et dit à Erasme, à voix basse, et en latin : « Ce sont des ânes. » Ces ânes auraient fini par mettre en pièces le pauvre étranger, ou tout au moins par lui faire un mauvais parti, s’il n’était pas survenu, d’une maison voisine, un jeune homme de noble maison, vêtu d’une riche chlamyde de pourpre. Erasme se sauve auprès de lui comme un fugitif à un autel : il ne savait pas la langue de ce peuple ; il demande au jeune gentilhomme, en latin, ce que lui veut cette foule. — « C’est à votre rabat qu’on en veut, dit le jeune homme ; tenez-vous pour sûr qu’on vous lapidera si vous ne l’ôtez pas ; profitez de l’avis. » Erasme n’osa pas l’ôter ; mais il le cacha sous son habit. Plus tard il sollicita de Jules II d’être dispensé du costume de chanoine, pourvu qu’il se vêtît en ecclésiastique séculier ; Jules II lui accorda cette dispense qui lui fut confirmée par Léon X.

Avant d’aller en Italie, Erasme avait fait plusieurs voyages en Angleterre. Il se louait beaucoup de ce pays, où il avait de bons amis, Colet, Linacer, Montjoye, Wentford, Fischer, Thomas Morus, tous hommes d’élite, quelques-uns amis particuliers du prince de Galles, Henri VIII, qui devait plus tard les faire mourir par la main du bourreau. Erasme s’était fait aux mœurs de l’Angleterre ; il était devenu presque bon chasseur, cavalier passable, courtisan assez adroit, saluant avec grâce, et s’accoutumant au langage de cour, tout cela « malgré Minerve, » dit-il, c’est-à-dire malgré ses goûts pour la solitude studieuse, et la discussion si différente de la conversation, malgré sa gaucherie d’érudit et d’ecclésiastique s’essayant à des choses de laïc et d’homme à la mode. On sait ce qu’il a écrit des beautés britanniques, de ces nymphes « aux visages divins, caressantes, faciles, et que vous préféreriez à vos muses, » dit-il à un certain poète lauréat, Faustus Andrelinus ; et de « ces baisers si doux, si embaumés, » à travers lesquels il voyait l’Angleterre et la jugeait. C’est apparemment le souvenir de ces nymphes et de ces baisers qui le rendait si dur pour la France, jusqu’à dire au même Faustus, alors à Paris : « Comment un homme d’un nez si fin que vous se résignerait-il à vieillir dans les ordures de la Gaule ? » Je dis ordures, qui est le nom générique ; le latin désigne l’espèce [5].

Plus tard il se montra plus bienveillant, et sans doute plus juste pour la France. Il dit à Thomas Linacer : « La France me plaît tellement depuis mon retour, que je doute si j’ai plus de goût pour l’Angleterre, quoiqu’elle m’ait donné tant et de si bons amis, que pour la France qui m’est si douce par mes anciennes relations, par la liberté, et par la faveur qu’on m’y veut bien montrer. » Et plus loin : « La France me plaît d’autant plus qu’il y a long-temps que je suis privé de la voir. » On aime à retrouver dans les vieux livres ces hommages rendus librement au génie hospitalier de notre France, à son goût pour les grands esprits, à la liberté dont on y jouissait, même aux époques où les ressources de sa civilisation n’étaient pas encore en harmonie avec la facilité de ses mœurs.

Le voyage d’Italie accrut la réputation d’Erasme sans le rendre plus riche. Il revint en Angleterre, toujours pauvre, toujours nécessiteux, toujours faisant servir son esprit, qui était une puissance, à parer d’humiliantes demandes d’argent, et à tendre la main sans que cela parût. Milord Montjoye et l’archevêque de Cantorbéry lui faisaient une pension. Ses autres amis y ajoutaient des dons, de temps en temps, non sans se faire beaucoup prier. Quelques-uns lui refusaient tout net ; amis, comme dit le proverbe, jusqu’à la bourse ; d’autres lui reprochaient d’être si pressant, et blâmaient le ton de ses demandes, entre autres Colet, le doyen de Saint-Paul, homme quelque peu serré sur ce point. Ces demi-secours étaient d’autant plus insuffisans, que la cherté de toute chose était grande, et les temps fort durs ; il n’était bruit que de préparatifs de guerre ; toutes les bourses se fermaient ; les bienfaiteurs retiraient leurs bienfaits, et le pain et le vin devenaient choses de luxe. Erasme avait gagné un commencement de pierre, à boire, en guise de vin, de la mauvaise bière. L’Angleterre étant bloquée du côté de la mer, ses lettres ne pouvaient sortir, et rien ne lui arrivait de ses protecteurs du continent. Aussi se plaignait-il amèrement des malheurs de son époque. C’est qu’en effet peu d’époques pouvaient être plus contraires à l’homme du caractère et du tempérament qu’on a déjà entrevus. Et cela peut d’ailleurs se remarquer de presque tous les hommes supérieurs ; n’est-ce pas bien plutôt de ce qui les a blessés et leur a fait obstacle, dans leur époque, que de leurs convenances et commodités, qu’ils ont tiré leur force, et parlant leur gloire ?

IV.
Caractère d’Erasme. — Sa santé.

Pour comprendre quelle fut la vie d’Erasme, il faut se faire une idée de la confusion et du tumulte de son époque, et se représenter cette Europe de la fin du XVe siècle, et des premières années du XVIe, labourée par la guerre et décimée par la peste, où toutes les nationalités de l’Europe intermédiaire s’agitent et cherchent leur assiette sous l’unité apparente de la monarchie universelle d’Espagne ; où l’on voit d’un même coup d’œil des querelles religieuses et des batailles, une mêlée inouïe des hommes et des choses, une religion naissante qui va se mesurer avec une religion usée d’abus ; l’ignorance de l’Europe occidentale qui se débat contre la lumière de l’Italie ; l’antiquité qui sort de son tombeau, et les langues mortes qui renaissent, et la grande tradition littéraire qui vient rendre le sens des choses de l’esprit à des générations abêties par les raffinemens de la dialectique religieuse ; du fracas partout, du silence nulle part ; les hommes vivant comme des pèlerins, et cherchant leur patrie çà et là, le bâton de voyage à la main ; une république littéraire et chrétienne de tous les esprits élevés, réunis par la langue latine, cette langue qui faisait encore toutes les grandes affaires de l’Europe à cette époque ; d’épouvantables barbaries à côté d’une précoce élégance de mœurs, un monde livré aux soldats et aux beaux esprits, aux moines mendians, ignorans et stupides, et aux artistes ; un chaos où s’enfantait la société moderne, une immense mêlée militaire, religieuse, philosophique, monacale ; enfin, — car j’ai hâte de quitter cette prétention à résumer une époque dont Dieu seul a le sens, — nulle place tranquille, nulle solitude en Europe, où un homme pût se recueillir et se sentir vivre ; il faut s’imaginer tout cela, et jeter au milieu de cette confusion un homme débile, languissant, avide de repos, et enchaîné à l’activité, plein de sens et partant de doute, doux, bienveillant. haïssant les querelles, détestant la guerre comme les mères d’Horace ; un petit corps, comme il s’appelle sans cesse [6], qui loge une âme souffrante toujours prête à s’échapper, qui n’a qu’une santé de verre [7], qui frissonne au moindre souffle, qui a des vapeurs comme une femme, et qui ne peut pas s’abandonner un jour sans se mettre en péril de mort.

Nous l’avons vu dès l’enfance, faible, souffreteux, d’un corps délicat, et comme disaient les médecins du temps, d’une contexture très menue [8], affecté de tous les changemens de temps, comme une pauvre plante exotique qui n’a plus le soleil et les saisons fixes de sa terre natale. Toutefois, la vigueur naturelle de la jeunesse, l’ardeur d’esprit, l’insouciance de l’avenir, le soutinrent long-temps, et ses dérangemens perpétuels l’affectaient peu, parce qu’il s’en préoccupait moins. Mais quand il eut passé la jeunesse, ces dérangemens devenant plus graves, et les causes de distractions moins vives, il sentit amèrement l’obstacle d’une mauvaise santé dans un temps et au milieu d’affaires pour lesquels il ne fallait pas moins que les larges épaules, le corps robuste, et la santé de fer de Luther. Erasme était d’ailleurs l’homme aux accidens ; soit fatalité, soit qu’on ait d’autant plus à souffrir qu’on est plus vulnérable, soit qu’un être faible attire les mauvaises aventures, il n’y en avait guère auxquelles il échappât. S’il survenait quelque averse de neige, la plus forte qu’on eût vue de mémoire de vieillard, quelque pluie furieuse, un ouragan, un froid subit, c’était pour lui. Pour lui, les chemins les plus sûrs étaient infestés de voleurs ; pour lui, la mer était toujours mauvaise, et toutes les barques chaviraient sous son petit corps si frêle, à peine assez lourd pour les faire pencher ; pour lui, le cheval le plus solide des jambes en manquait tout à coup sûr une route unie, et le plus doux de caractère prenait le mors aux dents. Il en faisait le sujet de jolies lettres à ses amis.

Une fois, c’est une nuée de puces qui s’abat sur sa maison de Fribourg, et qui l’empêche de dormir, de lire et d’écrire [9]. On disait dans le pays que ces puces étaient des démons. Une femme avait été brûlée quelques jours auparavant pour avoir, quoique mariée, entretenu pendant dix-huit ans un commerce infâme avec le diable. Elle avait confessé, entre autres crimes, que son amant lui avait donné plusieurs grands sacs pleins de puces pour les répandre dans la ville. Erasme, qui raconte ce fait à ses amis, n’est pas très éloigné d’y croire, car il a son grain de superstition, lui aussi, quoiqu’il se moque des franciscains, lesquels disent au peuple que les moucherons qui voltigent sur le corps du franciscain qu’on mène en terre sont des démons qui n’osent pas se poser sur la face bénie du défunt. Déjà, dans la maladie qu’il fit à Paris par l’effet dos œufs pourris et des chambres malsaines de Montaigu, n’avait-il pas attribué à l’intercession de sainte Geneviève son retour à la santé [10] ?

Une autre fois, comme il chevauchait de Bâle à Gand, l’esprit tranquille, encore tout enchanté de l’accueil que venait de lui faire un abbé chez lequel il avait passé deux jours fort gaiement, son cheval s’emporte à la vue de quelques guenilles répandues sur le chemin [11]. Erasme, cavalier médiocre et peu brave, quoiqu’il eût fait son apprentissage en Angleterre, au lieu de retenir son cheval, tourne la tête vers son domestique pour lui demander du secours. Le cheval, voyant que son cavalier a aussi peur que lui, fait un écart, et le jette hors de la selle, les pieds pris dans les étriers et la tête en bas. Erasme pousse des cris épouvantables. Le domestique parvient à arrêter le cheval et dégage son maître. Erasme essaie en vain de faire quelques pas, la douleur paralyse ses membres. Ils étaient au milieu d’une plaine nue ; nulle auberge convenable aux environs, mais de malheureuses cabanes sales et délabrées, dont sa délicatesse s’effrayait bien plus que du grand chemin. Que va-t-il faire ? il promet à saint Paul, s’il échappe à ce danger, de terminer ses commentaires sur l’épître aux Romains. Ce vœu fait, il reprend courage, remonte à cheval, et arrive à Gand, non sans de vives douleurs, mais évidemment sauvé de pire par saint Paul, auquel il s’empresse de rendre grâce à son arrivée à Gand, en même temps qu’il envoie chercher le médecin et le pharmacien.

Tous les goûts d’Erasme sont en contradiction avec les habitudes et les convenances de la civilisation de son temps. Par exemple, l’Allemagne, la France, l’Angleterre, se chauffent au moyen de poêles ; or, l’odeur du poêle donne des vertiges à Erasme. La religion prescrit le jeûne ; Erasme non-seulement ne peut pas jeûner, mais s’il retarde son repas de quelques minutes, il a des défaillances. Le temps du carême, en défendant la viande, oblige les fidèles à se nourrir de poisson ; Erasme n’en peut pas manger impunément. Un certain jour, les magistrats d’une ville d’Allemagne lui offrent un dîner d’honneur : tous les poissons du Rhin abondent sur la table ; Erasme n’en goûte d’aucun, mais les avoir vus et sentis suffit pour lui donner une maladie ; en sortant de table, il se met au lit. Un de ses amis, qui sait ses dégoûts, lui donne en cachette, au lieu de poisson, du poulet ; cet ami est accusé par tous les dévots, et peu s’en faut qu’on ne le recherche pour ce crime.

La guerre, la peste, les théologiens, les exigences de la réputation, et peut-être aussi le goût de la locomotion, quoiqu’il s’en défende, le font souvent voyager, surtout en Allemagne, qui est son centre. Vous connaissez l’homme ; il lui faut en voyage quelque train, de l’aisance, des délicatesses, des soins particuliers ; qu’il ait une chambre sans poêle, une table sans poisson, une pièce à part pour se reposer, et peut-être pour dérober ses infirmités précoces à la publicité d’une chambrée commune. Voyez ce que lui offre en ce genre l’Allemagne, bien inférieure à notre France, où, dès ce temps-là, les auberges avaient pour chaque voyageur une chambre séparée, où il pût se déshabiller, se nettoyer, se chauffer, et un lit où dormir. Représentez-vous Erasme et son domestique, tous deux voyageant à cheval, sur un des grands chemins de l’Allemagne rhénane. Ils arrivent, à la tombée du jour, dans une petite ville ; Erasme se fait indiquer l’auberge la plus fréquentée : on lui en montre une, à l’enseigne de saint François, saint à grande barbe, encapuchonné et ceint d’une corde aux reins, dont le troupeau sale, superstitieux et violent, donne le cauchemar à Erasme. Ils se présentent devant la porte ; personne ne les salue ; l’aubergiste allemand est fier ; il ne voudrait pas avoir l’air de capter un hôte par des salutations. Le domestique d’Erasme demande du dehors, à haute voix, si l’on peut loger son maître et lui, et les deux chevaux ; point de réponse ; l’aubergiste rougirait de montrer de l’empressement. Nouvelle demande du domestique, qui cette fois frappe à la fenêtre de la salle des voyageurs. A la fin, une tête sort de cette fenêtre, comme une tortue de son écaille, regarde les deux voyageurs, et si elle ne dit pas non, cela équivaut à oui. Il faut que le voyageur soit son propre palefrenier. On indique une place pour les chevaux, et d’ordinaire, la plus incommode ; les bonnes sont réservées pour ceux qui doivent venir, et principalement pour les nobles. Si vous vous plaignez : « Cherchez une autre auberge, » vous dit-on. Les chevaux placés, les deux voyageurs entrent dans la salle commune, le maître et le domestique, les gens et les bagages. Chacun y vient au complet, avec ses effets, ses bottes sales, et en cas de pluie, avec beaucoup de boue ; on se déchausse en commun, on met ses pantouffles, on ôte son vêtement de dessus, et on le suspend autour du poêle pour le faire sécher. Si vous avez faim, il vous faut prendre patience ; le dîner n’est servi que quand tous les voyageurs sont arrivés. L’aubergiste ne se met à ses fourneaux qu’après avoir compté tous ses convives. En attendant, on voit arriver des gens de toutes sortes ; des jeunes, des vieux, des gens de pied, des cavaliers, des négocians, des matelots, des muletiers, des domestiques, des femmes, des gens valides, des malades ; l’un se peigne ; l’autre essuie son front mouillé de sueur ; l’autre nettoie ses guêtres ou ses bottes, autant de langues que de gens ; c’est la confusion de la tour de Babel : mais sitôt que quelque étranger de distinction entre dans la salle, avec le maintien et le costume de son rang, toute cette foule fait silence, et semble n’avoir plus qu’un regard attaché sur ce personnage ; vous diriez un animal curieux nouvellement venu d’Afrique [12]. Quand la soirée est fort avancée, et qu’on n’espère plus de nouveaux arrivans, un vieux domestique, la tête chauve, le regard dur, promène ses yeux sur tous les hôtes, sans dire un mot, et compte le nombre des parts. Après quoi, il met du bois au poêle, et se retire. C’est en ce moment que je vois le pauvre Erasme, à demi suffoqué, qui se glisse près de la fenêtre, et l’entr’ouvre sans bruit pour faire entrer un peu d’air extérieur. — Fermez la fenêtre, lui crient les vieillards et les malades, chez qui la chaleur vitale a besoin d’être entretenue par une chaleur factice. — Mais j’étouffe, dit Erasme. — Allez chercher une autre auberge. — Erasme cède à la majorité. Une heure se passe encore au milieu de cette atmosphère miasmatique, que la liberté de la langue latine lui permet d’analyser en détails [13]. Enfin, le vieux Ganymède arrive, et met des serviettes sur les tables, et quelles serviettes ! vous les croiriez des morceaux de voiles. Après les serviettes, il apporte un pareil nombre d’assiettes et de cuillers de bois, puis des verres à boire, puis du pain : c’est le signal de s’asseoir. Les convives nettoient leur morceau, ou le rompent, en attendant les plats qui cuisent. Après une heure d’attente, viennent d’abord des tartines de pain baignées dans du jus de viande, ou, si l’on est en carême, du jus de légumes. Ensuite ce sont des salaisons, du poisson ; — le poisson poursuit Erasme partout ; — et, pour boisson, du vin qui va augmenter sa gravelle. S’il se hasarde à en demander d’autre : « Nous avons reçu bien des comtes et des marquis, lui dit-on, et aucun ne s’est plaint de notre vin ; si vous n’en êtes pas content, cherchez une autre auberge. » Au dessert, on met sur la table un fromage infect, où les vers fourmillent ; c’est à ce moment que sont introduits dans la salle des bateleurs, des fous de profession, dont les grimaces mettent en train les convives. On les excite, on leur verse à boire, on les provoque par des éclats de rire ; ce sont alors des cris confus, des danses, un tumulte à faire crouler la salle. Erasme est forcé de s’en amuser, bon gré mal gré, jusqu’au milieu de la nuit ; car de même qu’il y a une heure fixe pour le dîner, il y a une heure fixe pour le coucher ; il n’est pas plus permis de dormir que de manger avant les autres. Enfin, le vieux domestique entre gravement, portant devant lui un plat vide, où sont tracés à la craie des cercles et des demi-cercles ; il le dépose sur la table, et se tient debout, silencieux et attentif. Chacun sait ce que signifient ces cercles et ces demi-cercles, et dépose son écot dans le plat. Le vieux barbon compte entre ses dents la quote-part de chacun, et si la somme est exacte, il le témoigne par un signe de tête. Cela fait, tous les convives vont se coucher dans un dortoir commun, et dans des draps lavés tous les six mois.

Qu’on s’étonne qu’Erasme, invité par le pape Adrien à venir en Italie, écrive au saint père : « Y aurait-il sûreté pour moi à voyager à travers les neiges des Alpes, et les poêles dont l’odeur me fait mourir, et les auberges sales et incommodes, et les vins piqués, dont le goût seul met en danger ma vie ? »

Si la plupart des usages de son temps offensaient sa délicatesse physique, la plupart des institutions n’étaient pas moins ennemies de son esprit et de son caractère. Homme de paix et d’étude, doux, inquiet, tant soit peu timide, pour ne rien dire de plus, ayant rêvé toute sa vie un monde de disputeurs et de philologues inoffensifs exploitant en commun le double champ de la philosophie chrétienne et de l’antiquité littéraire, il vit au milieu d’un monde qui peut se personnifier dans deux classes d’hommes, l’une représentant le désordre matériel, et l’autre l’ignorance : le soldat et le moine. Le soldat, brigand armé, voleur de grand chemin enrégimenté, pillant le pays qu’il défend, et dépensant son butin dans les mauvais lieux, d’ailleurs fort tranquille sur les suites, pour peu qu’il porte sur lui une image en plomb de sainte Barbe, ou qu’il ait fait une prière au saint Christophe charbonné par lui sur la toile de sa tente ; le soldat partageant avec les collecteurs des indulgences l’argent qu’il a volé, ou s’il ne lui reste rien pour acheter ces pardons qu’on vend à la foire, avec le vin, l’huile et le blé, s’allant agenouiller devant le prêtre qui lui impose les mains, et le renvoie pur et sans tache, avec ces deux mots : Je t’absous, absolvo te [14] ! Le moine, personnage sans père et sans enfant, sans passé et sans avenir, tout entier au présent et à ses joies matérielles, espèce de pèlerin campé en maître sur une terre étrangère, qui s’y gorge de tous les biens que les peuples apportent à ses pieds, qui ne peut toucher à la femme qu’en la souillant, et accomplir la loi de la nature qu’en violant la loi de la famille et de la société ; mélange d’ignorance intolérante, d’astuce, de cruauté, de libertinage, de superstition, d’oisiveté crasse, de piété stupide, dont le capuchon est plus fort que bien des couronnes ; le moine, ennemi des livres, parce qu’il n’y sait pas lire ; ennemi de la science, parce qu’elle tue son jargon scolastique qui pervertit le sens des peuples ; inquiet, furieux, au milieu de cette universelle renaissance des lettres et des arts, et baissant sa lourde paupière devant la lumière de l’antiquité ressuscitée, comme un oiseau de nuit devant le jour ; le moine surpris et démasqué au fond de ses cloîtres qui reçoivent la prostitution par des poternes, ou autour des tables de son réfectoire qui retentit de chansons joyeuses ; non pas, prenez-y garde, ce moine austère, grave, abîmé en Dieu, que nous représentent nos illusions de moyen-âge, notre érudition de costumiers, et notre tolérance d’indifférens ; mais le moine violent, haineux, menacé dans ses privilèges d’ignorance et de libertinage, dans son droit acquis d’adultère et de corruption, par cette presse du XVIe siècle, qu’Erasme vient de créer ; le moine pesant sur le monde du poids de ses milles couvens, et mettant la lumière sous son capuchon, pour parodier la parole de Jésus-Christ, personnage bien moindre alors que saint Christophe, saint Benoît, saint François, et autres fondateurs d’ordres religieux ; le moine enfin, inutile quand il est pieux et honnête, plus destructeur que la peste et la guerre, quand il est intrigant, actif, habile, et qu’il a conscience de tout ce qu’il peut perdre !

Savez-vous à quoi se réduit sa science religieuse[15] ? S’il veut parler de la charité, il débutera par un exorde tiré du Nil, fleuve d’Egypte ; — du mystère de la croix, il s’étendra sur Bel, le dragon de Babylone ; — du jeûne, il commencera par les douze signes du zodiaque ; — de la foi, il préludera par la quadrature du cercle. Leurs habiles expliquent la Trinité par la réunion des lettres et des syllabes du discours, et par l’accord du nom et du verbe, de l’adjectif et du substantif. Écoutez ce raisonnement d’un de leurs casuistes : « Toute l’explication du mystère de la Trinité est dans le mot latin Jésus, lequel n’a que trois cas, le nominatif, l’accusatif, et l’ablatif, premier symbole manifeste de la Trinité ; en outre le premier de ces cas se terminant par S, le second par M et le troisième par U, qui peut douter que ces lettres ne signifient Summus, Medius, Ultimus, le premier, le dernier, et celui qui est entre les deux, c’est à savoir le Père, le Fils et le Saint-Esprit ? » Quant aux dialecticiens, voici quelques-unes de leurs thèses : — « Par quel moyen le monde a-t-il été fait et ordonné ? — Par quels canaux le péché originel s’est-il répandu sur la postérité d’Adam ? — Par quelle manière, dans quelle étendue, en combien de temps le Christ a-t-il été formé dans le sein de la Vierge ? — combien compte-t-on de filiations en Jésus-Christ ? — Cette proposition est-elle possible, que Dieu le Père hait son fils ? » Quels titres les moines invoqueront-ils auprès de Jésus-Christ, autour de la rémunération éternelle ? « L’un montrera, dit Érasme, sa panse tendue de toutes sortes de poissons ; l’autre versera cent boisseaux de psaumes ; celui-ci comptera ses mille jeûnes, interrompus par des repas où il a manqué de rompre son ventre ; celui-là présentera un tas de cérémonies, de quoi remplir sept vaisseaux de charge. Un quatrième se vantera de ses soixante années passées sans avoir touché d’argent, si ce n’est avec ses doigts protégés par un double gant, pour être fidèle à la lettre de son institution ; un autre étalera son sale capuchon, si usé et si gras, qu’un matelot dédaignerait de s’en couvrir ; un autre, les onze lustres qu’il a vécu cloué au même lieu, comme une éponge ; un autre, sa voix enrouée à toujours chanter, ou la léthargie qu’il a gagnée dans la solitude, ou sa langue engourdie par un vœu de silence éternel [16]. »

Les idées d’Érasme, ses penchans, ses mœurs, son rôle littéraire et religieux, sa vie toute entière, devaient en faire l’ennemi déclaré des moines. N’ayant aucun de leurs vices, et méprisant le peu de vertu oisive que pouvaient avoir les simples parmi eux, son être tout entier se révoltait contre la vie monacale, et contre les hommes qui, après y avoir été entraînés par une sorte d’embauchage, se faisaient eux-mêmes embaucheurs à leur tour, pour perpétuer l’espèce et sa domination honteuse sur les peuples. Il regardait comme une souillure ineffaçable, comme un obstacle à ce qu’il eût vécu meilleur et plus heureux, son entrée forcée dans ce genre de vie, et s’il n’avait pas renié hautement ses vœux, ni jeté tout-à-fait l’habit mi-parti d’église et de laïcat que le pape lui avait permis de porter, ce n’est pas qu’il s’en fit un scrupule religieux, c’est plutôt qu’il craignait d’être une occasion de scandale [17]. « J’ai été malheureux en beaucoup de choses, écrit-il à un ami, mais en cela surtout qu’on m’a poussé dans un état pour lequel j’avais toutes sortes de répugnances de corps et d’esprit. J’aurais pu être compté, non-seulement parmi les gens heureux, mais encore parmi les gens de bien, si j’avais été libre de choisir un genre de vie à mon goût. » Il gardait aux moines la rancune d’un homme auquel ils avaient ôté la disposition de soi, et imposé pour tout le reste de sa vie une situation fausse qui l’avait forcé de se craindre lui-même, de suspecter ses penchans les plus chers, de surveiller les plus belles qualités de son esprit, et de scandaliser quelquefois par le contraste de son habit et de ses idées, de ses liens religieux et de sa liberté philosophique, ceux qu’il aurait édifiés par la convenance d’une vie ordonnée selon son caractère et sa vocation. Cette rancune le rendit amer, ironique, quelquefois injurieux, lui qui était d’un caractère si doux, et qui savait garder dans ses querelles plus de mesure même que ne lui en demandaient la grossièreté du temps et le cynisme de la langue latine ; mais ce qui est bien plus fort, elle lui donna de l’ardeur et du courage, à lui qui s’avouait médiocrement brave, et qui écrivait à Colet, avec une candeur que j’aime bien mieux que les vanteries des faux braves, «qu’il avait l’âme intègre, mais pusille, » mot latin qu’on exagérerait en le traduisant par pusillanime ; car c’est quelque chose de moins et de mieux [18]. Ces momens de courage d’Erasme ne sont peut-être pas sa moindre gloire, si l’on songe que les moines de cette époque ne s’abstenaient guère que du mal qu’ils ne pouvaient pas faire ; qu’on parlait de prélats empoisonnés pour avoir attaqué un de leurs ordres, de malheureux enterrés tout vifs dans la crypte souterraine d’un couvent, pour ensevelir le secret de quelques scandales intérieurs ; que sais-je ? de vertueux prêtres étouffés pour avoir voulu faire entrer la réforme et les bonnes mœurs dans les cloîtres, rumeurs populaires dont Erasme se faisait l’organe, au risque de sa sûreté personnelle [19].

Les moines étaient hommes de plaisirs, et s’y livraient avec scandale, allant porter dans la même maison la confession et l’adultère, ou cachant dans les murs de leurs couvens des débauches qui auraient épouvanté la ville. Erasme, quoiqu’il eût été souillé dans sa jeunesse par les voluptés, comme il le dit avec l’exagération de l’humilité chrétienne [20], ne s’y était jamais oublié ; ni sa frêle santé, ni ses travaux ne se seraient accommodés d’une vie voluptueuse, et s’il est vrai qu’il n’avait pas toujours été maître de ses passions, il n’en avait jamais été l’esclave. Les moines étaient de grossiers convives, vivant pour leur ventre et non pour le Christ, salissant leurs festins somptueux par des bouffonneries de carrefours ou des querelles mêlées d’injures, et venant ensuite devant le peuple, d’un pas chancelant, vomir contre les gens de lettres et les réformateurs leur éloquence avinée. Erasme, au contraire, a toujours eu en horreur la débauche et l’ivresse ; Erasme est l’homme de ces petits repas d’amis, paisibles, sans bruit, où il n’a pas besoin d’enfler sa voix et de rompre ses poumons pour faire goûter à son auditoire sa causerie fine et spirituelle ; petits repas à trois ou quatre, après lesquels on va s’asseoir dans le jardin, au milieu des fleurs étiquetées, portant une inscription qui indique leurs noms et qualités médicinales ; au bord du ruisseau qui court à travers le jardin, et qui, après en avoir arrosé toutes les plates-bandes, va passer sous la cuisine pour en entraîner toutes les ordures dans l’égoût voisin. Tout autour, les murailles sont peintes à fresque ; l’une représente des jardins et des forêts dont les arbres portent sur leurs branches, parmi les beaux fruits d’or de l’Amérique nouvellement découverte, des oiseaux de tous les plumages, étiquetés comme les fleurs du jardin ; sur l’autre est figurée la mer, avec des poissons aussi étiquetés dans ses eaux verdâtres, que quelque élève d’Holbein, qu’Holbein lui-même a peut-être peintes, tant l’art était une chose populaire alors ! C’est là qu’Erasme est à son aise ; c’est là qu’il aime, après un modeste dîner qui lui a laissé toute la liberté de son esprit, à s’entretenir avec ses amis, tantôt de l’antiquité littéraire, tantôt de la philosophie chrétienne, science sublime qu’il a osé le premier mettre au niveau, sinon au-dessus du dogme, et dont il parle avec tant d’abondance et d’onction, principalement devant la petite chapelle du Christ qui est au fond du jardin. Sur le soir, les amis se quittent, emportant chacun quelque petit présent de leur hôte, celui-ci un livre, celui-là une horloge, cet autre une lanterne, Erasme un étui rempli de plumes de Memphis (ce sont les plus renommées), présent délicat pour lui qui fait un si bon usage de la plume, comme ne manque pas de lui dire son hôte [21].

Les moines, attaqués par Erasme dans leurs excès de table, imaginèrent de lui renvoyer le reproche, et disons le mot sans périphrase, le traitèrent d’ivrogne. Erasme, se plaignant sans cesse du mauvais vin et vantant indiscrètement le bon, avait pu donner prise sur ce point. Mais de là à en faire un excès monacal, il y avait loin. Erasme avait sur le vin des opinions hygiéniques qui feraient sourire la médecine moderne. Il le croyait bon pour sa gravelle, et en prenait par régime ; mais comme en fait de vin, le régime touche de bien près au goût, et le goût à l’abus, peut-être lui était-il arrivé parfois de s’abandonner. Voici quelques phrases charmantes sur les effets du vin de Bourgogne, qui auraient pu servir de pièce victorieuse aux moines ses accusateurs, si la lettre d’où je les extrais n’avait été en mains d’amis [22]. Pour un homme sobre, je confesse que ces phrases sont tant soit peu bachiques : « J’avais, écrit-il à Marc Laurin, goûté auparavant des vins de Bourgogne, mais durs et chauds ; celui-là était de la couleur la plus réjouissante ; vous auriez dit une escarboucle : ni trop dur, ni trop doux, mais suave ; ni froid ni chaud, mais liquoreux et innocent ; si ami de l’estomac qu’en boire beaucoup n’eut pas fait grand mal ; et, ce qui se voit rarement dans les vins rougeâtres, relâchant légèrement le ventre, à cause, j’imagine, du surcroît d’humidité qu’il développe dans l’estomac. heureuse Bourgogne, ne fût-ce qu’à ce seul titre ; province bien digne d’être appelée la mère des hommes, elle qui possède un tel lait dans ses veines ! Ne nous étonnons pas si les hommes des temps anciens adoraient comme des dieux ceux dont l’industrie avait enrichi la vie humaine de quelque grande invention utile ! Celui qui nous a montré ce que c’était que le vin, qui nous l’a donné, encore que ce fût assez de nous le montrer, celui-là ne nous a-t-il pas donné la vie plutôt que le vin ? » Avant de rien conclure de cet hymne en l’honneur du vin, n’oublions pas qu’Erasme l’écrivait à cinquante ans passés, et qu’il était entré dans cet âge appauvri dont on a dit que le vin est le lait.


V.
Rôle d’Érasme et de ses amis, — La république chrétienne et littéraire. — Première période de la vie d’Érasme.

Mais ce qui rendit surtout Erasme odieux aux moines et aux théologastres, comme il appelle les dialecticiens de l’école de Duns Scot, ce fut son rôle littéraire, si brillant et si actif ; et chose singulière, il excita peut-être plus de haines par ses paisibles travaux sur l’antiquité profane, que par ses critiques des mœurs et des institutions monacales, ses railleries contre l’étalage du culte extérieur, ses insinuations semi-hérétiques contre quelques dogmes consacrés même par les chrétiens d’une foi éclairée. A quoi cela tient-il ? Est-ce que la science fait plus peur à l’ignorance que le doute à la foi ? Est-ce que la foi des moines, extérieure, disciplinaire, pour ainsi dire, mais nullement profonde. était plus tolérante que leur ignorance ? Est-ce enfin qu’il y avait moins de péril pour eux à ce que le monde fût agité de dissensions religieuses, qu’à ce qu’il fût éclairé par la lumière des lettres anciennes, et remis dans la grande voie de la tradition grecque et latine ? Quoi qu’il en soit, Erasme les irritait surtout par sa gloire littéraire : ils attaquaient sa latinité comme trop étudiée pour ne pas cacher des pièges à la foi, et ils en parlaient devant le peuple comme d’une langue diabolique ; mettant à l’index, dans leurs chaires, ces livres charmans que tous les gens instruits de l’Europe lisaient avec enthousiasme, et dont il se faisait des éditions à vingt-cinq mille exemplaires. Erasme lui-même sentait bien que des deux haines qu’il inspirait aux moines, au double titre de réformiste mitigé et d’homme de lettres plein de gloire, la plus vive s’adressait à l’homme de lettres, et que si ses ennemis pouvaient bien se contenter de mettre au feu ses livres de controverse religieuse, ils auraient volontiers demandé le fagot pour l’auteur lui-même des ouvrages littéraires. La vraie querelle, dit-il en mille endroits de ses ouvrages, c’est celle qu’on fait aux lettres ; les vrais ennemis, ce sont les anciens qu’on veut faire rentrer dans leurs tombes ; le fond de la guerre religieuse, c’est une guerre de l’ignorance contre la lumière de l’antiquité.

Quel beau rôle c’était que le rôle littéraire d’Erasme ! Que l’écrivain avait de grandeur alors ! Plus respecté des peuples que le prêtre lui-même, plus écouté, plus obéi, il avait toute l’Europe pour patrie, et il parlait à une république universelle dans une langue encore maîtresse du monde ! Quand on vit dans une époque de littérature malheureusement individuelle, où l’écrivain n’est l’organe que de soi, et a également peur de penser comme le public et d’écrire dans la même langue, où les peuples ne sont attirés vers l’homme de lettres que par une vaine curiosité, et ne le prisent plus que par ce qu’il vaut et non par ce qu’il fait, on est frappé d’admiration pour ce grand mouvement littéraire de l’époque d’Erasme, pour ce concours universel de tous les écrivains de tous les pays à une œuvre commune, œuvre de renaissance plutôt que de création, œuvre de débrouillement plutôt que de génie, mais d’où sont sorties les trois grandes littératures de l’Europe occidentale, la littérature anglaise, l’allemande, et la plus grande des trois, la française. Il n’y a pas de plus beau spectacle que celui de l’Allemagne, de l’Angleterre, de la France, renaissant à leur tour, comme l’Italie, et se rattachant à l’antiquité grecque et latine, comme trois membres, long-temps égares et perdus, de la grande famille humaine, comme trois races d’hommes qui rentrent dans le sein de l’humanité ; et il n’y a pas non plus de plus grand rôle que celui de ces écrivains qui portent le flambeau dans ces ténèbres du moyen-âge, et qu’on entend crier sur tous les points de l’Europe occidentale, à chaque pas qu’ils font en avant : Italie ! Italie ! Tous sont à tout ; tous essaient de lever le voile par un coin : l’un retrouve le système monétaire des anciens, l’autre leur médecine, l’autre leur géographie, l’autre leur système céleste, l’autre leurs usages domestiques ; celui-ci réédite leurs livres, celui-là les commente ; quelques-uns se vouent au grec, un plus grand nombre au latin, les plus ardens à ces deux langues à la fois, et encore aux langues intermédiaires, au grec et au latin du bas-empire, afin de retrouver à la fois tous les anneaux de la grande chaîne de la tradition. La presse, cette nouvelle reine du monde, dès ce temps-là adorée et haïe, comme la plus grande de toutes les puissances ; la presse, avec ses cent mille bras, avec ses ouvriers, hommes supérieurs, les Alde, les Froben, suffit à peine à fixer toutes ces découvertes simultanées. C’est un éclatant réveil de toutes les intelligences ; c’est le sens revenant aux hommes ; c’est le soleil se levant sur les brumes de la Germanie, de l’Angleterre et de la France ; c’est, comme ils le disaient dans leur langage alors si pittoresque, le génie de l’antiquité chassant devant lui les épaisses ténèbres de l’ignorance ! Quel moment ! quelle vie ! quel enthousiasme ! Combien j’admire Erasme, le premier de tous ces écrivains, le plus fécond, le plus infatigable, travaillant debout, toujours, après le repas, entre deux sommeils, ne laissant jamais d’intervalles dans sa pensée, corps d’argile, esprit de diamant [23], composant pour lui, pour ses amis, « qui lui extorquent çà et là quelques petits traités, » se mettant au service de tout le monde, comme un homme « qui ne peut se résoudre à rien refuser, » fournissant de la copie à l’ouvrier qui lui remet des épreuves ; — pourquoi craindrais-je la langue de la presse ? — écrivant à la porte de l’imprimerie de Froben pour économiser le temps, suffisant à tout, rarement découragé, même aux deux époques de l’année où se tient la foire de Francfort, au printemps et au commencement de l’automne, époques où tous les libraires attendent ses livres, « où de tous les points du monde lui arrivent par tas » des lettres de toutes sortes de correspondans, avides de montrer à leurs amis une réponse où ils seront finement loués, papes, rois, princes, prélats, hommes, femmes, abbesses de couvent, nonnes, châtelaines, correspondans si nombreux, si exigeans, que sa santé y succombe, et que, pour échapper aux réponses développées et catégoriques, il est obligé de faire à quelques-uns l’innocent mensonge qu’il a perdu leurs lettres, et qu’il n’y pourrait répondre de point en point !

Ce n’est pas la paisible universalité de Voltaire, riche, indépendant, pouvant faire des dons de ses livres, écrivant à qui lui plaît, et seulement quand il est sûr du résultat de ses digestions, honorant ses correspondans, sauf les souverains, de billets plutôt que de lettres, attendu plutôt que pressé, ayant beaucoup de loisirs, et pas un ennemi sérieux. Erasme ne s’appartient pas ; malade, mourant, il faut qu’il soit à sa tâche ; il faut qu’il dicte pour se reposer d’écrire, qu’il écrive pour se reposer de dicter ; il faut qu’il use sa vie au service des autres, sans en garder une heure pour lui, qu’il sourie dans les douleurs, qu’il tourne de jolies phrases aux princes lettrés dans les angoisses de sa gravelle, et qu’il distille des flatteries sur son lit de souffrance ; martyr à la fois des plus grandes et des plus petites choses de son époque, de la liberté de conscience et de la manie de controverse, de la puissance et de la mode. — Et tout cela dans les incertitudes d’une vie précaire, avec les dons de quelques princes obérés pour tout fonds de fortune, et le casuel de ses écrits plus admirés que payés ; entouré d’ennemis puissans qui peuvent lancer contre lui les populaces catholiques de la Flandre et de l’Allemagne, au milieu de la peste et de la guerre, dans les sales auberges de l’Allemagne, ou dans des villes en sédition, non pas même avec la santé seulement délicate de Voltaire, santé choyée et mise en serre chaude par un médecin à demeure, mais avec ; des crises de mort une ou deux fois l’an, et, pour se traiter, des médecins de passage ! Certes si la gloire se mesurait au labeur de l’homme, il ne devrait pas y avoir un nom plus glorieux que celui d’Erasme ! Mais la gloire n’est que la réunion de plusieurs convenances, les unes dépendant de l’homme, les autres de son pays et de son époque, quelques-unes de la langue dans laquelle il écrit ; c’est l’œuvre commune du génie de l’écrivain, d’une époque recueillie et désintéressée qui peut entendre des vérités de tous les temps, d’un peuple arrivé à ce point d’intelligence littéraire où se font les grands monumens de l’art, d’une langue qui a atteint son point de perfection et de fixité. Or, toutes ces convenances, dont la première seulement a pu donner la gloire, témoin Shakspeare, ont manqué à Erasme. C’était un grand esprit, mais point un homme de génie. Son époque, inquiète et turbulente, n’avait l’oreille qu’aux choses de polémique religieuse, choses essentiellement contingentes. Son public aspirait à l’intelligence littéraire, mais en était bien loin encore. Sa langue était une langue morte. Les livres qui restent sont ceux où il est parlé dans un beau langage des choses qui ne passent pas, c’est à savoir du fond même de l’homme, des motifs de ses actions, de ce qu’il y a en lui de constant et d’immuable, même dans ses changemens, et la gloire ne va qu’aux livres qui restent. Mais c’en est une relative, et de grand prix, que celle d’avoir été l’homme d’un temps, d’un moment, d’où devait sortir une longue et majestueuse suite de temps et de momens meilleurs. C’est là la gloire d’Erasme.

Du reste, Erasme ne fut que le premier d’une pléiade d’hommes éminens dont quelques-uns ne sont plus connus que de nom, et que j’essaierai peut-être de faire revenir un moment sur la scène, si je m’aperçois que ces premières études sur Erasme n’ont pas déplu ; tous ouvriers du même œuvre, avec des talens inégaux, et des positions sociales différentes ; âmes illustres, avec plus de bien que de mal, et plus de vertus que de travers ; gens de lettres qui se flattaient les uns les autres, car où trouver des gens de lettres qui ne se flattent pas entre eux ? mais qui savaient aussi se dire la vérité, et qui, après tout, n’avaient guère à se complimenter réciproquement que pour des travaux de jour et de nuit, vrais travaux d’Hercule qui ont nettoyé le chemin pour les belles époques de l’art moderne.

C’était Guillaume Budé, espèce de Caton littéraire très redouté, tonnant contre les mœurs de son siècle, en même temps qu’il débrouillait le système monétaire des anciens, et qu’il commentait les Pandectes ; homme austère, à la paupière contractée, au visage souffrant et ironique, comme nous le représente une gravure d’après Holbein, le portraitiste de tous ces hommes célèbres, et l’ami de plusieurs, ayant tout autour de l’œil gauche des cicatrices de petite vérole qui lui donnent l’air dur, et la bouche légèrement détournée par des habitudes maladives ; écrivain amer, aigre-doux, esprit difficile, mais prodigieux savant, dont toutes les lettres à Erasme sont mi-parties de grec et de latin, deux langues qu’il écrivait au courant de la plume, et avec une singulière énergie ; qui se disait le mari de deux femmes, sa femme légitime d’abord, et la philologie ; qui eut trop d’amour-propre et trop d’ambition du premier rang pour être l’ami de cœur d’Erasme, mais qui fut trop honnête homme pour en être l’ennemi.

C’était Thomas Morus, caractère charmant, homme plein de grâce, que nous ne nous figurons guère que sous les traits de l’intraitable censeur du mariage d’Henri VIII avec Anne de Bouleyn, mais qui était enjoué, souriant, de manières aimables, avenant, aimant la plaisanterie, dit Erasme, comme s’il eût été né pour cela, et qui semblait plus destiné à égayer un festin de doctes et de femmes aimables qu’à porter noblement sa tête à l’exécuteur des hautes œuvres de Henri VIII.

C’était Colet, le doyen de Saint-Paul, homme d’une vertu héroïque, ayant eu toutes les passions qui peuvent ruiner la conscience et souiller la vie, et, à force de lutter, les ayant vaincues ; chrétien austère, haïssant les moines et les couvens, ennemi des évêques, qui sont des loups, disait-il, et non pas des pasteurs ; ouvrant des écoles pour l’instruction religieuse et littéraire des encans, et en confiant l’administration et l’enseignement à des hommes d’une probité éprouvée, et mariés ; méprisant la scolastique et ses puériles disputes, et s’exposant à la haine des évêques scotistes ; de mœurs douces, aimables, obligeantes, sauf en un point pourtant, je veux dire jusqu’à l’argent, dont il avait la maladie, et dont il ne se séparait que s’il était tiré par une passion plus forte, du reste avant perfectionné l’art de refuser avec politesse, et de payer les gens en flatteries. Erasme lui demandait de l’argent, peut-être son dû, car je lis quelque part que Colet lui commandait de petits ouvrages pour sa classe [24] : « Les plaintes que vous faites de votre fortune, répond Colet, ne sont pas d’un homme courageux. Je ne doute pas que vos commentaires sur les saintes Écritures ne vous rapportent beaucoup d’argent, pourvu que vous ayez espoir en Dieu ; c’est lui qui viendra le premier à votre aide et qui poussera les autres à vous soutenir dans une si sainte entreprise. J’admire que vous me proclamiez heureux ! si c’est de ma fortune que vous l’entendez, ma fortune est nulle, ou si petite, qu’elle peut à peine suffire à mes dépenses. Ah ! je me croirais vraiment heureux, si, même dans la dernière pauvreté, je possédais la millième partie de votre science ! »

C’était Louis Vivès, de Valence, polyglotte, encyclopédiste, déclamant dans le style de Cicéron et de Sénèque, d’une science prodigieuse, d’une modestie sincère, disant à Erasme qui avait pris mille détours pour adoucir la sévérité d’une critique : « Vous voulez être si plein de ménagemens avec vos disciples et vos amis, que vous leur en faites du chagrin ; car ils pensent que vous les traitez ou en inconnus ou en égaux. Comment Vivès n’a-t-il pas pu vous persuader encore, par tant de paroles et d’actions, que vous ne sauriez lui faire de peine ? »

Vivès se plaignait beaucoup des libraires, « gens qui mesurent et pèsent nos noms, disait-il, d’après leurs profits, » ce qui n’a pas cessé d’être vrai ; il en dénonce un, d’Anvers, qui, pour éviter certain règlement de compte, n’est jamais chez lui quand Vivès y va. On a vu mieux que cela dans notre temps.

C’étaient encore, en divers pays de la république littéraire et chrétienne, Alciat, la lumière du droit, l’un des premiers qui pensèrent à rattacher l’étude des lois à celle de l’histoire, et à éclairer l’une par l’autre ; — Bilibald Pirkhemeir, homme de guerre et philologue, qui s’occupait à la fois de recueillir des notes pour l’histoire de l’Allemagne, d’éditer la cosmographie de Ptolémée, et de commenter les sermons de Grégoire de Nazianze ; — Sadolet, l’évêque de Carpentras, cardinal, secrétaire du pape Léon X, homme d’un esprit délicat, d’une rare douceur, païen par son amour intelligent et tendre pour l’antiquité, chrétien convaincu et tolérant, un de ces cicéroniens qui disaient, comme le cardinal Bembo et Léon X, les dieux immortels, au lieu de Dieu tout court, et qui terminaient leurs lettres comme l’abbé de Saint-Bertin à Jean de Médicis : « Puissent les dieux rendre ta Florence grande et florissante ! » du reste, d’une modestie noble et forte, qui rappelle celle de Vivès, et qui lui inspirait ces belles paroles adressées à Erasme, en lui envoyant un commentaire sur un psaume : « Si vous trouvez à y reprendre, mon cher Erasme, ne craignez pas d’en agir avec moi franchement et librement ; et montrez-moi, surtout dans cette épreuve, cette foi de l’amitié, que je ne doute pas que vous n’ayez saintement gardée. » — C’était enfin Philippe Melanchton, le doux Melanchton, comme l’a peint Holbein, à l’œil avisé et tendre, portant son nom, ses mœurs, sa douce intelligence, écrits sur sa figure ; homme supérieur, mais effacé, qui ne semblait guère que réfléchir les qualités et les talens de ses illustres amis, Erasme et Luther, mais qui les surpassait peut-être par ce désintéressement de l’ange, qui lui faisait aimer tous ceux qu’il admirait, et voir, à travers les ténèbres des passions de ses amis et les fumées de leur rôle extérieur, quelles étaient leurs qualités réelles et ce qu’ils valaient aux yeux de Dieu.

Outre ces hommes d’élite, d’autres, encore inégalement utiles à l’œuvre commune, composaient cette armée de dialecticiens, de théologiens philosophes, de philologues, d’annotateurs, d’éditeurs, dont Erasme était le roi : royauté agitée, inquiète, comme toutes les royautés, qui avait ses ennemis et ses flatteurs, ses idolâtres et ses envieux ; qui tomba, presque au moment même où Erasme commençait à en jouir, devant celle d’un homme plus grand que lui, Luther, dont le nom, après avoir été quelque temps l’égal du sien, devait enfin le couvrir et l’effacer. — Nous en sommes arrivés vers l’an 1519. Erasme est en pleine possession de sa gloire : trois jeunes rois, les plus grands de l’Europe, montés sur le trône environ dans le même temps, François Ier, Charles-Quint, Henri VIII, se disputent à qui l’aura pour sujet volontaire ; les papes lui écrivent pour lui mander leur avènement, et lui offrir l’hospitalité publique à Rome ; les petites royautés, à l’exemple et à l’envi des grandes, les provinces et les villes à l’instar des royaumes, le convient à venir dans leur sein jouir d’un repos glorieux ; tout le monde le flatte, même Luther ; toutes les presses d’Allemagne, d’Angleterre et d’Italie, reproduisent ses écrits ; tout ce qui lit ne lit qu’Erasme ; une comparaison qu’il publie entre Budé et Badius, grand philologue d’alors, fait assez de bruit pour que François Ier s’en fasse rendre compte dans son conseil, comme d’une affaire d’état ; tout ce qui écrit imite sa manière, et ses adversaires même ne peuvent l’attaquer qu’en lui renvoyant son propre style ; le monde, tout plein de guerres prochaines, tout ému de l’ébranlement que doivent y causer bientôt l’ambition de trois jeunes princes, et les grands intérêts de civilisation universelle dont elle sera l’instrument aveugle, fait un moment silence autour d’Erasme, d’Erasme qui a ressuscité l’antiquité et l’Evangile, comme disent ses admirateurs ; il vient d’avoir cinquante ans, il n’est pas beaucoup moins nécessiteux qu’au commencement de sa vie, et toujours d’une santé chancelante, mais soutenue par la noble fièvre de la célébrité ; — eh bien ! ce silence, ce moment unique, cette attention des peuples suspendue autour d’Erasme, tout à coup une grande voix, partie de Wittemberg, une voix rude et injurieuse, la voix d’un homme du peuple, s’en empare ; Luther a détrôné Erasme !


NISARD.

  1. Virgo μισόγαμος (misogamos). — Virgo pœnitens.
  2. Imò, ut ego arbitror, aliquantò tutiùs quàm apud illos crassos, semper cibo distento monachos. Nec enim castrati sunt, ne tu sis insciens, etc....
  3. .... Ut dicantur et à partu virgines.
  4. Virgo pœnitens.
  5. Quid te juvat hominem tàm nasutum inter merdas gallicas consenescere ?
  6. Lettres, édition in-folio de Leyde, 766. A.
  7. Ibid. Valetudo plus quàm vitrea. 1820. A. B.
  8. 1512. A.
  9. Lettres, 1479. D. E. F.
  10. Ibid.
  11. Ibid., 160. B. C. D.
  12. Colloques. Diversoria, passim.
  13. Colloques. Omitto ructus alliatos, et ventris flatum, habitus putres, etc..
  14. Colloques. Confessio militis.
  15. Œuvres diverses, Μωρίας ἐγϰώμιον (Môrias egkômion).
  16. Μωρίας ἐγϰώμιον (Môrias egkômion), éloge de la folie.
  17. Patri Servatio epistola.
  18. Lettre à Cotet. 40. D. E.
  19. Colloques. Exequiœ seraphicœ.
  20. Lettre à Servatius.
  21. Colloques : Convivium religiosum, passim.
  22. Lettres, 756.
  23. Lettre. Ingenium adamantinum, 88. E.
  24. Lettre 107 A. B.