À vau-le-nordet/3

Librairie Beauchemin, Limitée (p. 23-29).

La Terrasse


« La Terrasse ! la Terrasse ! » s’écrie avec exultation le voyageur kébécois quand son paquebot contourne l’île d’Orléans ou que le bateau passeur le ramène de Levis.

Toute la joie de se retrouver chez soi tient dans ce cri du cœur. Kebec, en effet, c’est la Terrasse. C’est là que s’est rendue la famille, comme en vigie, pour signaler le vaisseau qui ramène l’absent.

Oui, la Terrasse, c’est Kébec ! Elle n’a pas plus besoin d’une étiquette d’identification qu’il n’y a lieu de situer les Champs Élysées, le Lido, le Prater, le Broadway, la Promenade des Anglais, la Corniche, la Canebière, le Boardwalk et tant d’autres promenades fameuses encadrées d’un panorama grandiose, car, je le répète, il n’y a qu’une seule et unique Terrasse. On la dénomme Terrasse Dufferin dans le bottin, mais il y a belle lurette que le Château Frontenac l’a chipée à notre ancien Gouverneur général. Au surplus, le Château Saint Louis en avait agi avec non moins de sans-gêne avant 1892. D’ailleurs, il n’importe, car il ne saurait y avoir quiproquo : il n’y a pas deux Terrasses dans le monde.

Des anciens persistent à dire la Plate-forme, mais tous les « moins-de-quatre-vingt-dix-ans » trouvent cette façon de dire moins poétique, moins pittoresque et, à coup sûr, moins distinguée que la Terrasse. Et je vous crois sur parole et sans me référer au Glossaire si vous me dites que ce dernier mot a seul droit de cité chez les gens bien pensants et bien parlants.

Le premier Kébécois venu — si tant est qu’il y ait des premiers venus à Kébec — vous informe fièrement que la Terrasse mesure quinze cents pieds de longueur par une soixantaine de largeur, ce qui vous donne tout de suite sa superficie si vous avez quelque soupçon de géométrie ; que la Terrasse s’élève à deux cents pieds au-dessus du niveau de la rue Champlain, que la Terrasse est pontée en madriers de pin de la Colombie dénommé « bicifeu », etc. Et sans se rendre compte que ces détails n’ont pas l’air de vous passionner énormément, il devient lyrique et vous affirme que la Terrasse est l’aînée de la famille kebécoise, la plus jolie, la plus séduisante, la huitième merveille du monde. Paraissez-vous ennuyés de sa statistique, il vous laisse entendre que ce n’est pas pour rien que Champlain s’est installé aux abords : il est là pour bienvenir les admirateurs (il a le feutre à la main) et aussi pour châtier les insolents (il a l’épée au côté).

La Terrasse a ceci de commun avec le fameux pont d’Avignon que tout le monde y passe. Aussi bien, c’est l’endroit idéal pour exhiber sa toilette : le « fashion row » du Château ; de Pâques jusqu’à l’Exposition, le « tiroume »[1] est plutôt délaissé. C’est là que se passe la revue des petites, des boulottes, des minces, des rondes qui défilent sous les regards sympathiques ou moqueurs, sous les compliments ou les brocards des spectateurs bienveillants, narquois ou indifférents. À ce vernissage nouveau genre, il y en a pour tous les goûts : des tableaux assez bien réussis où les amateurs font cercle et aussi de piteuses croûtes qui ne trouvent preneurs à aucun prix !

Cette parade d’amour n’a pas que son côté esthétique. Au point de vue matrimonial, la Terrasse joue un rôle de tout premier plan, C’est là que le bizut frais déballé de Saint-Paul-lè-Tenet ou de Saint-Pierre-lè-Becquet s’essaie à terrasser la gêne. Combien de flirts gauchement ébauchés à la Terrasse ont fini cérémonieusement à la chapelle Sainte-Anne ! Et si ces accommodants pavillons n’avaient pas prêté leur ombre complice aux serrements qu’ils ont vu échanger, ils en auraient long à raconter, je vous assure.

Que dis-je, si la Terrasse avait des annales où fût noté, au jour le jour, ce qui s’y passe de remarquable ou d’amusant, les personnages qui y ont figuré, les artistes qui y ont flâné, ce serait d’intéressante lecture.

Moi qui n’ai fait que passer sur la Terrasse, j’y ai vu défiler une véritable galerie historique, tout un panthéon de célébrités nationales. J’y ai vu, par exemple, déambuler d’un pas alerte, deux figures à médaille : Wilfrid Laurier et Adélard Turgeon ; j’y ai également vu, vous vous en doutez, des têtes à gambier que je suis bien trop charitable pour autrement signaler à vos moqueries. J’y ai vu M. Untel avec son repoussoir M. Telautre, ainsi que Madame Chose avec son sigisbée, M. Machin. J’y ai vu — siècle présent, peux-tu m’en croire ? — j’y ai vu sourire sir Lomer. C’est sans doute que Charles Langelier lui en racontait une bonne.

On y voit des types d’un pittoresque achevé : des nouveau-riches en redingotes, huit reflets et souliers jaunes, des fonctionnaires râpés qui ont des attitudes de poètes et des têtes de musiciens, des politiciens qui posent à l’homme d’État avec des gestes à la Mirabeau, des demoiselles qui apportent un livre pour se donner une contenance et de la gomme à mâcher pour s’occuper l’esprit.

Je vous dis que l’observateur, profond philosophe ou simple badaud, en a pour son argent. Les gargouilles du Château, pourtant accoutumées à voir les choses de haut, grimacent la moue désabusée des vieux roués à qui on ne la fait plus.

La Terrasse chôme rarement. Le Nordet, jaloux de cette vogue, a beau faire des siennes, elle peut se voir délaissée des plus tièdes mais jamais elle ne fait tapisserie. Ce n’est vraiment que lorsque la pluie ou la neige se mettent de la partie qu’on la déserte.

L’été surtout, quand la musique de la Garnison la vient sérénader, c’est noir de monde jusqu’à neuf heures alors que le couvre-feu résonne au canon de la Citadelle. Presto, tout le monde rentre chez soi. Je dis tout le monde, mais il ne faut pas que j’exagère car, pour bon nombre, c’est simplement le signal de la promotion. Je m’explique : c’est l’heure où la connaissance, ébauchée tout à l’heure, passe au rang d’amitié ; c’est le moment semi-psychologique où de la Terrasse les initiés sont promus au Jardin du Fort.

Le Jardin du Fort, c’est comme le complément direct de la Terrasse, son septième ciel. Il y a là des arbres avec leur fraîcheur, des fleurs avec leur parfum, des allées ombreuses, une lumière discrètement tamisée par le feuillage, bref, tout ce qu’il faut aux âmes sensibles moins le ramage que remplacent les soupirs. Et pendant que l’idylle prend corps, de ces frondaisons, de ces senteurs, de ces friselis, de ces chuchotements se dresse, vivant symbole, l’obélisque Wolfe-Montcalm.

Mais glissons, mortels, n’appuyons pas !

La Terrasse, comme une belle femme, est toujours très entourée. Et si elle est fort recherchée, l’été, elle est loin d’être délaissée, l’hiver. C’est même elle qui tient le grand rôle dans le carnaval.

Vous connaissez la glissoire ? Vous fûtes peut-être de ses habitués avant que le rhumatisme vous reléguât au nombre des spectateurs. Mes sympathies, ô vieux marcheurs… sans raquettes que je vois se rincer l’œil au défilé, tout vibrant d’exubérance, des glisseurs et glisseuses superposés dans les rapides toboganes !

Et vous, glissez, jeunes mortels, et… appuyez !

La semaine, la Terrasse appartient à la Haute-Ville. Les désœuvrés du high life, le monde officiel, la bureaucratie y vont faire les cent pas et plastronner. Les vieux beaux y vont lorgner les tendrons, ânonner les banales fadaises. Les vieilles coquettes y vont exhiber leurs antiquités poudrées et camouflées de chantilly, esquisser leurs mêmes minauderies, rougissant de fard sous les mêmes compliments vieillots et recommençant la manœuvre le lendemain.

Le dimanche, la Terrasse se rend à la Basse Ville. Je veux dire que celle-ci prend celle-là d’assaut. La plèbe de Saint-Sauveur et de Saint-Roch, de Saint-Malo et de Stokane, de Limoilou et du Cap Blanc envahit la Terrasse en formations serrées. Pour ne pas se commettre avec cette tourbe, les patriciens de la Grande Allée, des Glacis et des Remparts baissent pavillon et vont se claquemurer dans leurs tours d’ivoire. Car il n’y a pas que des tours Martello à Kébec !

La houle rage tout l’après-midi et une partie de la soirée jusqu’à l’heure règlementaire. Puis, quand le petit canon bureaucrate, de sa voix quinteuse, tousse aux intrus le congé de neuf heures, le ressac décolère, le flot se retire et la Terrasse a l’air de la grève au baissant.

Grâce à ce modus vivendi, tout le monde a accès à la Terrasse, les Basse-Vilains comme les Haute-Villois et le protocole est sauf. On y tolère même les étrangers pourvu qu’ils aient le bon esprit d’admirer les hôtels particuliers de Près-de-ville, de s’extasier devant les gratte-ciel de la Pointe-Lévy et de se pâmer devant le grandiose panorama de Beauport et de Sainte-Pétronille. L’enthousiasme doit être exclamatif et volubile ; c’est le temps de sortir vos superlatifs, fussent les clichés des plus usagers.

Quand Kébec dresse son bilan, c’est la Terrasse quelle établit comme le principal article de son actif. L’énergie et l’esprit d’initiative de ses habitants y sont peut-être pour peu de chose, mais enfin on a ce qu’on a. Comme dit la devise municipale natura fortis, industria crescit; traduction libre : la nature se montre généreuse si l’industrie est crèchiste !



  1. Tea-room.