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Plon-Nourrit et Cie (p. 25-27).
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Quand donc et comment ce régime a-t-il pris fin ? À quel moment précis le cinquième acte a-t-il succédé au quatrième ?… On serait en peine de le dire. Cela s’est fait peu à peu. Des présidents ont achevé tranquillement leur mandat et la transmission des pouvoirs s’est accomplie régulièrement sans qu’on ait souvent pris la peine de noter ce changement dans les mœurs. Des différends qui jadis eussent provoqué la guerre, comme celui du Chili et de l’Argentine en Patagonie, se sont réglés par des ententes. Dans les esprits comme sur le sol, la culture s’est étendue, féconde et pacifiante. Et le vieux monde surpris a constaté un beau jour en face de lui la présence de collectivités pleines de sève, auréolées d’avenir, sorties triomphantes des crises de la formation virile et prêtes à collaborer avec lui au progrès général.

Sans doute des rechutes, des accidents sont possibles. Le Venezuela d’après Guzman Blanco a déçu bien des espoirs ; le Mexique d’après Porfirio Diaz, plus encore. Mais la courbe d’ensemble n’en est pas moins inscrite sur l’horizon de façon indubitablement ascendante.

Étudions, nous autres gens au long passé, étudions désormais cette jeune histoire. Elle est belle et humaine ; elle est pleine d’héroïsme et de noblesse. Pendant longtemps de vulgaires, de faciles ironies nous l’ont dissimulée. Et de même que l’Europe s’est tant obstinée à ne voir dans les Américains du Nord que des coureurs de dollars sans idéal et sans hauteur, de même elle se représente les ordonnateurs de l’Amérique du Sud sous la figure de généraux à panache publiant des proclamations grandiloquentes. Il est temps d’en finir avec ce cliché. Les écrivains futurs rechercheront pour les mettre en lumière ces figures énergiques ou séduisantes du dix-neuvième siècle sud-américain : l’indomptable Bolivar, l’honnête et consciencieux empereur dom Pedro ii, Miranda et San Martin les soldats vaillants, Rosas et Francia les dictateurs farouches et obstinés, Garcia Moreno, Lopez, Sarmiento qui avait pour devise : sans instruction, point de liberté, Santander précurseur du percement de Panama, Paez, l’ancien capitaine des terribles llaneros devenu un chef d’État modéré et économe… et derrière ceux-là, beaucoup d’autres moins en vue, de traits moins accusés, mais dont les efforts furent efficaces et qui contribuèrent, à leur rang et dans leur sphère, à préparer l’accès définitif du vaste continent à la civilisation moderne.

Il y a quatorze ans, commentant dans un journal français le rapprochement qui s’esquissait entre « l’Espagne et ses filles »[1], j’écrivais à propos de l’Amérique du Sud ces lignes qu’on m’excusera de rappeler : « Toutes les richesses du globe s’y trouvent accumulées : métaux, pierres précieuses, épices, graines, essences rares, matières premières des industries de luxe. L’élevage et la culture, les exploitations minière et forestière n’y donnent pas encore le sixième du rendement exigible. Un climat sain et varié, des côtes hospitalières, une orographie et une hydrographie de premier ordre complètent l’heureuse physionomie de ces régions privilégiées. Comparez la parcimonie dont la nature a usé envers l’Afrique avec la générosité dont elle a fait preuve à l’égard de l’Amérique du Sud et vous serez tenté de placer là l’Éden perdu par la faute de nos premiers parents. »

Tel est le domaine que les peuples sud-américains ont reçu mission de faire fructifier. Voici l’heure des suprêmes semailles qui décideront de la moisson future. Puissent-ils s’y livrer dans l’allégresse et la concorde.

Et que l’esprit de la France soit avec eux.

  1. Figaro du 1er septembre 1902.