À propos de théâtre/VIII

(À propos de théâtrep. 122-135).
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VIII


Discussion critique du jugement Odette-Fiammina. — Favart et Voltaire. — Affaire Dumas-Jacquet.

Le jugement du tribunal civil, dans l’affaire Odette-Fiammina, a été rendu. M. Mario Uchard est débouté de sa demande et condamné aux dépens.

Le dispositif du jugement est ce qu’il devait être. Il y aurait peut-être quelque chose à redire aux considérants. Les considérants ne s’en tiennent pas aux termes stricts des lois de 1791 et 1793 ; ils ne se bornent pas à constater que M. Sardou n’a ni « représenté, vendu et distribué » tout ou partie de la Fiammina, ni causé à M. Uchard aucun dommage appréciable par suite d’une violation de l’une ou l’autre des deux lois précitées. Ils prononcent in extenso un jugement littéraire sur Odette et la Fiammina. Ils constituent un chapitre sommaire, mais en forme, de dramaturgie comparée. Le tribunal a le goût fin ; ce n’est pas de quoi nous sommes en peine. Le tribunal a discerné et dit avec la justesse du critique le plus sagace quelles circonstances particulières servent à engendrer dans Odette un pathétique et un intérêt dramatique, différents de ce qu’on remarque dans la Fiammina. Mais convient-il au juge de se faire apologiste ou censeur littéraire ? Je ne le crois pas. C’est là l’office du public seulement et de ceux qui sont d’entre le public.

Pour aujourd’hui ne chicanons pas ; félicitons-nous sans réserve de ce que le juge, en l’espèce, ait bien jugé, et par d’excellents motifs. Le sixième considérant, qui est de principe, est ainsi conçu :

« Attendu qu’il appartient au juge d’apprécier si, malgré les différences destinées à masquer son usurpation, l’écrivain, qui est venu en second lieu, a simplement emprunté l’œuvre de son devancier, ou si, malgré des ressemblances inévitables, il a conçu et exécuté une œuvre véritablement personnelle… »

À la vérité, il eût été préférable que le juge, au lieu de dire masquer son usurpation, eût dit en prenant le terme même de nos codes : masquer la contrefaçon. Nous craignons que le juge ait employé à dessein, au lieu du terme légal et précis de contrefaçon, le terme littéraire et un peu vague d’usurpation, pour ne pas trop resserrer la compétence des cours et tribunaux sur la matière en deçà des limites jusqu’où l’ont étendue de précédents arrêts. On n’en peut pas moins conclure de ce considérant que l’emprunt à la grande manière, l’emprunt qui n’est pas la simple et brutale copie, l’emprunt qui sert de base à une œuvre toute personnelle, ne serait pas regardée par le tribunal civil, le cas échéant, comme constituant la contrefaçon. C’est un grand point d’acquis.

Maintenant, M. Mario Uchard s’écriera comme Galilée : E pur si muove ! Et pourtant Odette vient en droite ligne de la Fiammina ! C’est un droit qui lui reste. La sentence rendue au Palais ne le lui enlève pas. Le jour de la première représentation d’Odette, le nom de la Fiammina était sur toutes les lèvres. Quoique M. Sardou n’ait pas relu la Fiammina, ni pensé seulement une seconde à la Fiammina avant d’écrire Odette (il l’atteste et nous l’en croyons), il est probable qu’il aura été pénétré et incité, sans s’en apercevoir, par les germes sporadiques que la Fiammina a autrefois jetés dans l’atmosphère morale où il vit et même déposés dans sa propre imagination. C’est ce que M. Mario Uchard persistera à croire, et une bonne partie du public en sera d’avis comme lui. Il ne nous semble pas que ni le public ni M. Mario Uchard se trompent. Le tort de M. Uchard a été de prétendre qu’un jugement du public, ou d’une partie du public, tout spirituel, nous voulons dire du domaine pur de l’esprit, fût converti en un décret de la puissance temporelle, et que le juge séculier, armé du glaive, vînt dire à l’éternelle évolution littéraire : « Tu es la contrefaçon et je mets sur toi saisie-arrêt. » Le tribunal l’a justement puni de cette prétention.

Un jour, Favart fut accusé par la voix publique d’avoir pris l’un de ses opéras comiques (non le meilleur, il s’en faut) moitié à Voisenon, moitié à Voltaire. Ni l’un ni l’autre ne se plaignit. Voisenon ne pouvait : il était trop du ménage Favart. Voltaire ne daigna. Il se dépêcha de composer sur l’affaire et d’envoyer à Voisenon une aimable épître que je cite in extenso, parce qu’elle est courte et parce qu’elle contient sans rien de doctoral toute la doctrine saine sur la nature et les limites de la propriété littéraire :

J’avais un arbuste inutile
Qui languissait dans mon canton ;
Un bon jardinier de la ville
Vient de greffer mon sauvageon.

Je ne recueillais de ma vigne
Qu’un peu de vin grossier et plat ;
Mais un gourmet l’a rendu digne
Du palais le plus délicat.
Ma bague était fort peu de chose ;
On la taille en beau diamant.
Honneur à l’enchanteur charmant
Qui fit cette métamorphose.


Ainsi parle, ainsi se donne et se prodigue la vraie richesse. Je prends la liberté de réadresser tout ensemble à M. Sardou et à M. Uchard, aux auteurs et aux jurisconsultes, ces vers du temps jadis où le bon sens est porté sur les ailes de l’esprit.

Il faut espérer que M. Mario Uchard n’ira pas en appel. S’il ne peut dévorer l’affront de sa défaite, il a à sa portée une occasion de revanche : je la lui indique. M. Sardou a vendu à M. Mayer, à moins que ce ne soit à M. Bancroft, le droit exclusif d’exploiter Odette en Angleterre. M. Uchard n’a qu’à vendre, à son tour, à M. Valtée Frith ou au patriarcal M. Mortimer le droit également exclusif de traduire et d’adapter la Fiammina pour la même Angleterre. M. Valtée Frith, secondé de M. Mortimer, convertira la Bérangère d’Odette en une blonde Arabella ; il pourra faire à la fois de la mère d’Arabella une grande cantatrice et la femme parfaitement légitime de lord Dudley, pair d’Angleterre ; au lieu d’entrer in medias res, selon la maxime fondamentale de l’art, que M. Mario Uchard a eu le bonheur d’appliquer dans la Fiammina, il écrira son premier acte en manière de prologue, puisque telle est la mode des pièces à succès ; on verra dans ce prologue lord Dudley, substitué à Daniel Lambert et engendré de lui, enlever lady Dudley qui ne sera pas la comtesse de Clermont, d’Odette, puisqu’elle sera une anglification de Fiammina, et ne pas se soucier autrement de la petite Arabella dans son berceau, qui ne sera pas non plus Bérangère, puisque tout le monde l’aura connue sous l’incarnation d’Henri Lambert. M. Valtée Frith devra s’octroyer la fantaisie d’un second ou d’un troisième acte se passant à Brighton, et il y peindra le tapage et les mœurs d’une ville de bains sur la côte occidentale de la Manche. Brighton n’est pas Nice, peut-être ! Bien faire attention à une chose : il est de toute nécessité que l’acte de Brighton soit épisodique et qu’il ne serve pas plus à l’action que le premier acte en forme de prologue. M. Valtée Frith terminera en condensant dans ses deux derniers actes la substance de la Fiammina. Puis, ayant de la sorte suffisamment détérioré la composition générale de la Fiammina et répandu sur les détails le plus qu’il se pourra de traits vifs et animés, il fera jouer le tout sous le titre d’Odile et Arabella, ou simplement d’Odile. Je ne sais si le public anglais courra à son drame. Mais on y verra certainement accourir l’agent et représentant de M. Sardou, Mayer ou Bancroft, qui, ayant déjà fait mine de poursuivre le Drame de la rue de la Paix, arrange en anglais par M. Valtée Frith, comme étant une contrefaçon palpable de Fédora, ne manquera pas de découvrir que la Fiammina est un plagiat d’Odette, tombant sous le coup de la convention anglo-française du 11 août 1875.

Ce n’est d’aucun thème antécédent qu’est tiré le vaudeville qui se joue en ce moment devant le tribunal civil de la Seine et où figurent un prince de l’art dramatique avec un prince de la palette. Le procès Dumas-Jacquet, dont on parle beaucoup dans les salons, les foyers et les ateliers, est une chose absolument originale, proles sine matre creata, un signe de la présente époque exclusivement.

Le public a trouvé l’analyse et la substance de la cause. À la suite de certains froissements dont nous ne sommes pas juges, M. Jacquet a peint une aquarelle intitulée le Juif de Bagdad, qu’il a exposée dans le temps aux Mirlitons ; il y a représenté M. Dumas lui-même sous les traits d’un mercanti israélite d’Orient. M. Dumas, ayant eu la bonté de se reconnaître, traîne aujourd’hui M. Jacquet devant le juge. L’illustre dramaturge ne veut pas qu’on répande de teinte juive sur sa physionomie. De plus, il prétend que sa figure est à lui et il ne compte en rien céder à aucun peintre. En pareille occurrence, le père, se redressant de toute sa taille, eut crié : « Ma figure, prenez-la tous ; elle appartient à la France que j’ai illustrée, aux Napolitains que j’ai délivrés, à l’Univers que j’ai désennuyé, par mes fictions, entre le roman vivant de Napoléon 1er et celui de Garibaldi. » Le fils est plus économe. Il gère sa figure en bon père de famille. Grâce à lui, voilà la liberté de l’art menacée par l’établissement imminent d’une nouvelle propriété, cousine de la propriété littéraire, la propriété physiognomonique.

Parbleu ! Je ne sais pas pourquoi les bossus n’ont pas fait autrefois un procès au dessinateur qui a inventé le type de Mayeux. Les bossus forment une classe d’individus, déterminée, définie, honorable, qui a, comme toute autre classe et tout autre individu, le droit absolu, si ce droit est admis une fois pour qui que ce soit, qu’on ne la tourne pas en ridicule par la plume, le crayon ou le pinceau. Je ne vois pas pourquoi un dessinateur, qui a la taille droite et qui s’imagine que c’est un avantage, s’est permis de les prendre pour victimes. Un bossu est aussi un homme ; du moins, je le crois ; car maintenant, avec nos anthropologues, nos ethnologues et nos évolutionnistes on n’est jamais sûr de rien en cette matière. Les bossus ont généralement beaucoup d’esprit, l’intelligence prompte, l’âme belle et tendre. Ils sont généralement doués d’une figure qui est, au plus haut point, intéressante et poétique. Quand on voudrait nier cette supériorité manifeste qu’ont les bossus et les bossues sur quantité de nigauds, droits de taille, sur nombre de blondes fadasses et de brunes sans cervelle, dont la taille n’a pas non plus de déviation, il y a un fait qu’on est obligé de reconnaître : c’est que leur bosse est à eux, tout aussi bien que la Fiammina est à M. Mario Uchard ; elle constitue une propriété inviolable et sacrée, encore que gênante. Comment donc le juge de l’an 1834 a-t-il souffert que le journal la Caricature usurpât sur leur bosse avec son dessin et sa légende de M. Mayeux ! Vous me direz qu’à l’époque le juge civil et le juge au commerce n’ont pas été saisis ! Ni le juge au criminel non plus ! Cela fait vraiment l’éloge des bossus d’antan. Ils auraient pu crier : On nous vole notre bosse ! On nous la vole pour nous dénigrer ! Ils se sont tus. Peut-être, en gens d’esprit, se sont-ils dit que la popularité du type de Mayeux avait après tout du bon pour eux, avec beaucoup de mauvais, et qu’il fallait supporter le mauvais pour profiter du bon. Quelle gloire en effet pour les bossus, quelle glorification de la bosse quand Mayeux, devant son miroir, s’écriait : « Polissonne de boule, en fais-tu des caprices ! »

Moins sage qu’eux, M. Dumas accepte bien la gloire, dont les avantages sont palpables ; il n’en veut pas les épines et il sollicite le juge de l’en débarrasser. Il y a dans l’affaire Dumas-Jacquet deux choses distinctes. Il y a d’abord une querelle particulière qui ne nous regarde point. M. Jacquet, selon ses dires, aurait vendu l’un de ses tableaux à un prix de faveur qui ôtait à M. Dumas le droit moral de s’en défaire ; et, nonobstant, M. Dumas s’en est défait. D’où l’idée de M. Jacquet de transformer M. Dumas en Israélite du premier degré, la variété d’Israélite qui n’a pas encore dépassé dans la grande armée trafiquante d’Israël le grade élémentaire de marchand de lorgnettes et de débitant de pastilles du sérail. Il appert du procès que le prix de faveur dont parle M. Jacquet se chiffre à quinze mille francs. — C’est donné, s’écrie M. Jacquet. — C’est vendu, réplique M. Dumas. — Voilà la querelle particulière. Je ne m’en mêle pas. Je vous avouerai seulement que quinze mille francs, pour un tableau qui n’est pas de Rubens, cela ne me paraît pas précisément donné. Mais ce n’est pas mon affaire.

Il y a dans la querelle un second point et il appartient au public : c’est la doctrine que suppose le procès intenté par M. Dumas. Quand je flaire les conséquences de cette doctrine, je me mets du parti de M. Jacquet. Oh ! si le tableau qu’a fait M. Jacquet avec la figure de M. Dumas était, ce que j’ignore, une peinture médiocre ou mauvaise, je serais d’avis que le tribunal condamnât M. Jacquet à la plus dure amende, voire, selon la gravité du cas, à la corde. En art, tout ce qui est mauvais ou médiocre est cas pendable. Mais, si l’aquarelle le Juif de Bagdad est réussie, je ne veux pas qu’on pende M. Jacquet sous prétexte qu’il a détourné le visage d’un écrivain célèbre.

À la place de M. Jacquet, voici la petite harangue que je risquerais de prononcer devant le tribunal :

« — Messieurs, le demandeur se plaint que j’ai fait de lui une portraiture malveillante et qui tend à la déconsidération de l’objet portraituré. Moi, messieurs ! qu’est-ce que j’ai peint ? Selon mon droit imprescriptible, j’ai peint un type de sang mixte, auquel il est possible que le demandeur ressemble puisqu’il est un exemplaire, vigoureusement doué, de ce type. Mettez que j’aie pris des traits au demandeur, et, si vous voulez, la presque totalité de sa physionomie. Qu’est-ce que les critiques, les esthéticiens et les maîtres sont sans cesse à nous rabâcher, à nous autres jeunes peintres ? Ils nous clament : La nature ! il n’y a que ça ! Copiez la nature ! Rendez la nature ! Faites d’après le modèle vivant ! C’est, je crois, ce que l’on conseille aussi très fortement aux dramaturges dans tous les feuilletons du lundi. Que faisons-nous donc tous, lui au théâtre, nous sur la toile. Nous faisons le modèle vivant, et nous l’idéalisons tantôt en bien, tantôt en mal. Que vaudraient l’art où brille M. Dumas et le nôtre, si lui et nous nous allions imaginer des figures qui n’existent pas ! Que deviendraient peinture et sculpture, si tous les modèles vivants étaient aussi susceptibles que mon illustre partie adverse sur la propriété de leur figure ? Qu’est-ce qui nous serait laissé à peindre ? Des chimères ? Des monstres ? Des êtres à pied de bouc et à tête de rat ?

» Et si je soutenais, messieurs les juges, que mon Juif de Bagdad n’est pas le portrait de M. Dumas ! Je le puis ; je le fais. J’affirme que M. Dumas est le jouet d’une ressemblance fortuite ; cela arrive ; rappelez-vous la déplorable affaire Lesurques. Et, à cause de ce hasard malheureux, je serais condamné à détruire mon tableau, je perdrais le fruit de mon travail, qui est aussi une propriété ! Que dit M. Dumas ? Qu’il est mon marchand juif ! Est-ce que M. Dumas est marchand ? Non ! Est-ce qu’il est Juif ? Non ! Est-ce qu’il porte à la ville un costume levantin comme Jean-Jacques Rousseau ? Non ! Alors pourquoi lui plaît-il de se reconnaître dans mon tableau qui représente des choses d’Orient ? Il se reconnaît, cependant ; et ce qui l’irrite, ce qui est l’unique cause du procès qu’il m’intente, c’est que je l’ai fait marchand et Juif. Il paraît que, ce faisant, je lui cause dommage. J’attends, messieurs, comment vous allez vous y prendre pour déclarer du haut de votre siège vénérable, d’où ne tombent que des paroles d’autorité et de vérité, qu’on nuit à son semblable en le qualifiant de Juif.

» Là seulement est le procès. Si j’avais reproduit mon glorieux contemporain sous les traits d’un Apollon qui régénère la scène française épuisée, il ne m’eût pas envoyé de papier timbré. Vous connaissez, messieurs, la légende du colonel, du sergent et du conscrit. Le sergent requiert le renvoi du conscrit devant le conseil de guerre. — Et qu’a-t-il fait ? dit le colonel. — Il m’a grossièrement insulté dans le service. — Le colonel jette au conscrit un regard terrible : Sergent, le coupable sera puni ; quelle est l’insulte ? — Devant tout le peloton, le conscrit m’a dit que je n’étais qu’un Auvergnat. — Le colonel sursaute, il se recueille et rend la sentence : Conscrit, ne craignez rien ; et vous, sergent, rendez-vous à la salle de police. Sergent, vous m’avez froissé ; je suis du Cantal.

» Messieurs, je ne demande pas que vous fassiez comme le colonel et que vous condamniez le demandeur pour offense à la communauté juive de Paris. Mais quel est cet homme-ci qui ne veut pas être marchand et Juif ? Moi, messieurs, je suis peintre ; ce n’est pas un mauvais commerce ; je vends mes tableaux un assez bon prix, et, quand je les donne pour rien, il en coule encore quinze mille francs à celui qui accepte la munificence. Que je préférerais cependant de beaucoup, pour les petits bénéfices, être marchand juif, s’il dépendait de moi et si j’avais la capacité ! Mais je n’ai pas la capacité. Ergo, vous débouterez Dumas. Je l’ai appelé Israélite, qualité reçue, reconnue et consolidée par toutes nos constitutions ; et il crie plus fort que si, le mettant en dehors des lois existantes, je l’avais traité de jésuite et de capucin ! »

Il peut se faire que le tribunal condamne tout de même M. Jacquet, en vertu de la loi sur les figures, titre du nez des marguilliers. Il reste à M. Jacquet la ressource de transiger. Qu’il ajoute au visage du Juif de Bagdad un favori noir sur la joue droite et des lunettes bleues ! Sera-ce toujours M. Dumas ?