À propos de la comédie de M. E. Gondinet : Les Grandes Mademoiselles

À propos de la comédie


De M. E. Gondinet


Les Grandes Demoiselles


Jouée dans un salon


Prologue


Prenez pitié de moi, mesdames et messieurs,
Car jamais directeur ne fut plus soucieux.
Voyez comme le sort est parfois ironique :
J’avais toujours rêvé d’avoir un fils unique,
Un garçon sérieux et sur qui pût m’aider,
Et dans ma tâche ingrate un jour me succéder ;
Mais voilà qu’en vingt ans il m’est né dix-huit filles !

Le ciel bénit, dit-on, les nombreuses familles :
Il a certes béni mes dix-huit rejetons,

Car il les a doués des plus aimables dons,
D’innocence, de grâce et d’esprit tout ensemble ;
Ma famille en un mot de tous points me ressemble.
Mais, pour un directeur, se sentir sur les bras
Tant d’actrices en herbe est un gros embarras ;
Plusieurs sont aujourd’hui de grandes demoiselles.
Quelle troupe à garder ! (mes filles sont si belles !)
C’est à perdre l’esprit, quand on est, comme moi,
Assailli de ténors qui cherchent de l’emploi.
Je tâche d’accorder la morale et la scène ;
Mais déjà la cadette a, dans les Célimène,
Un jeu si naturel que j’en suis effrayé !
Bon père, je ne suis directeur qu’à moitié :
Malgré moi, leur succès trop précoce m’alarme,
Ne me les gâtez pas ! Si leur talent vous charme,
Mesdames et messieurs, de grâce restez froids,
Gardez -vous d’applaudir, surtout aux bons endroits ;
Ménagez leur fragile et tendre modestie,
Trompez-les pour leur bien : si dans la repartie
Quelqu’une hasardait un brin de sentiment,
Sifflez-la, je vous prie, impitoyablement.

Le pire ennui pour moi, c’est qu’on ne trouve guères
Des pièces où placer dix-huit jeunes premières !

Une intrigue amenant à la fois, dans un jour,
Pour dénoûment dix-huit mariages d’amour,
C’est presque invraisemblable en ce siècle d’affaires.
Mais toutes ont horreur des rôles plus sévères.
Je les raisonne en vain, je n’en puis décider
Aucune, pour l’amour de l’art, à se rider.
Aussi vous montrerai-je, en dépit de l’usage,
Des filles possédant des mères de leur âge,
Mais, comme les printemps sont toujours bien reçus,
Vous aurez la bonté de passer là-dessus.
Tout le reste ira bien. Ma troupe sans rivale
Saura faire oublier les défauts de la salle :
La scène est peu profonde et le plancher trop bas,
Vous verrez de plus près, ne vous en plaignez pas…
Enfin, si par ce temps d’alarmes et de fièvres,
Le rire d’autrefois est banni de vos lèvres,
S’il n’y doit revenir qu’en des jours moins troublés,
Souriez seulement, nos vœux seront comblés.

Avril 1872.


Sully Prudhomme - Œuvres, Poésies 1872-1878 (page 17 crop).jpg