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Duvernay, frères et Dansereau, éditeurs (p. 169-195).


L’AMIRAL DU BROUILLARD.


I.

le trésor de l’anglais.


— Largue l’écoute ; nous arrivons.

— As-tu emporté le petit Albert ?

— Oui, Jacques, et par-dessus le marché, j’ai glissé dans le coffre de la chaloupe le Dictionnaire Infernal et le Dragon Rouge.

— Tu as dû fièrement louvoyer pour te procurer ces livres introuvables ! J’aime à croire que tout ira bien maintenant ; car moi, j’ai réussi à acheter une chandelle de graisse de mort. Passe les rames par-dessus les bancs ; ferle la voile, prends le sac rouge et saute sur les crans ; j’enrape le grappin, et j’emporte les pelles et les pics.

Deux solides gaillards mirent pied à terre sur l’île aux Œufs, et se dirigèrent vers l’extrémité sud-ouest, où gît un morne qui domine tristement le fleuve.

Il commençait à faire nuit : le flot déferlait avec une sourde mélancolie le long de la falaise. Partout s’allongeait un ciel gris : les mouettes tournoyaient au loin, comme pour saisir entre leurs ailes blanches les premières voluptés de la tempête qui, noire et lourde, rongeait déjà les bords de l’horizon plombé, et semblait surgir de l’immensité du golfe.

— Ah ! je crois que nous en tenons une rude, maître Louis ; murmura Jacques en grimpant le long de la pente : pourvu que les camarades de la goélette ne se mettent pas en peine de nous ; ça serait embêtant tout de même s’ils venaient à se douter du but de notre voyage.

— Bah ! ils sont sauvés à l’heure qu’il est, et la Brunette se balance tranquillement sur ses ancres dans la baie des Sept-Îles, défiant là le diable et tous les vents de l’enfer.

— Ne crois-tu pas, maître Louis, qu’il soit temps d’entonner l’Oraison des Salamandres, ainsi que le prescrit le petit livre de l’Enchéridion ? Je la sais par cœur.

— Cela ne peut être mauvais ; d’après mes données, nous ne devons pas être bien loin de l’endroit où est enfoui le trésor de l’Anglais. Mais, avant de psalmodier, il nous faut allumer notre précieuse chandelle de suif rouge [1] ; passe-là moi, j’ai mon briquet à la main.

Jacques déposa dans l’une des anfractuosités du rocher les deux pics et les deux pelles qu’il portait ; puis, s’asseyant sur le roc, de manière à tourner le dos au couchant, il tira mystérieusement de son gousset une chandelle de maigre apparence enclavée dans un morceau de bois de coudrier, taillée en forme de fer à cheval. Elle était composée de graisse de chrétien et, une fois allumée selon les rites de Cardan, ne devait plus s’éteindre qu’à l’endroit précis où le trésor tant désiré était enfoui.

Louis mit le feu sur la mèche en prononçant des paroles cabalistiques, et reprenant leur ascension, il s’avancèrent en psalmodiant.

Dès que la chandelle se mettait à vaciller, ils s’arrêtaient, ivres de désir et d’espoir : la lumière se redressait-elle vive et pétillante, nos deux rôdeurs reprenaient la tête basse leur marche nocturne. Cela durait depuis vingt minutes, et à mesure que Jacques et Louis s’avançaient, le trésor de l’Anglais semblait reculer devant eux.

Ils étaient las, harassés, et déjà l’on se préparait à faire halte avant de rebrousser chemin vers la chaloupe, lorsque tout à coup l’obscurité se fit autour d’eux.

La chandelle venait de s’éteindre.

— C’est ici, murmurèrent-ils tous les deux ensemble : faisons le parfum du samedi, et à l’œuvre avant que la tempête puisse nous pincer !

Vareuses et chapeaux roulèrent à terre, et Jacques ainsi que Louis se mirent à triturer cet arôme mystique, d’après les règles d’Albert-le-Grand.

Ils prirent dans le sac rouge de la graine de pavot noir et de jusquiame, de la racine de mandragore, de la poudre d’aimant et de la myrrhe. Après avoir pulvérisé le tout entre deux pierres blanches, ils y mêlèrent du sang de chauve-souris et de la cervelle de chat noir, puis en composèrent une pâte divisée en trois petites boules, qu’ils firent sécher et brûler à la chandelle.

Il ne restait plus à accomplir que les rites commandés par Jamblic et Arbatel, et, marchant l’un vers l’autre, ils plantèrent, à main droite, une branche de laurier vert, et à main gauche, une branche de verveine. Entre elles la terre devait être creusée, et bientôt les pics se mirent à tomber avec une telle régularité qu’on eût dit un seul travailleur à l’œuvre.

Sous leurs efforts une fosse allait s’élargissant, et déjà elle avait atteint la hauteur d’un homme ordinaire, lorsque Jacques dit à Louis.

— Il est temps maintenant d’enrouler ces branches de laurier et de verveine autour de nos chapeaux : sais-tu où se trouvent les talismans ?

— Ils sont dans mon mouchoir : les voici.

— Les as-tu bien préparés, Louison ?

— D’après les recettes de l’art ; rien de plus. Tu sais ce qu’Albert recommande : — « Prenez une plaque d’étain fin bien purifié aux jours et heures de Jupiter, formez-y d’un côté la figure de la Fortune et de l’autre ces paroles en gros caractères : »

« AMOUZIN ALBOMATATOS. »

Tu vois, maître Jacques, que rien n’a été oublié.

— Oui, oui, Louison, et je ne sais vraiment à qui sera la faute si l’on ne réussit pas.

Ils attachèrent les talismans à leurs chapeaux cirés, et le bruit monotone du fer frappant la terre recommença.

Le remblai montait toujours autour de ces deux hommes, lorsque tout-à-coup Louis poussa un cri d’horreur.

— Regarde, Jacques ! j’ai une tête de mort sous le pied !

Jacques abattait son pic au moment où Louis faisait sa lugubre trouvaille ; un second crâne alla rouler auprès du premier.

— N’aie pas peur, Louison ! j’ai prévu le cas, et ce qui brûle là dans nos lanternes ce sont deux cierges bénits. Cardan ne dit-il pas : — « Quand on a des raisons solides pour croire que ce sont des hommes défunts qui gardent les trésors, il est bon d’avoir des cierges bénis »

— Rien n’a été oublié, et à nous deux, nous avons la mémoire du diable qui, paraît-il, se souvient des moindres détails du paradis perdu. À genoux, Louis ! disons un de Profundis, et au nom de Dieu, conjurons ces morts de nous dire si l’on peut faire quelque chose pour leur repos éternel.

Les cierges allumés éclairaient à demi les deux fossoyeurs agenouillés et, tout en vacillant sous les bouffées du vent qui descendait s’engouffrer dans ce trou, ils faisaient passer sur les figures blafardes de ces gens, d’étranges lueurs. Ils priaient pourtant de bon cœur, et le psaume des morts allait s’achevant, lorsqu’un vagissement sourd, s’élevant de la surface de la mer, passa en effleurant la crête du morne.

Un grésillement sortit des lanternes qui projetèrent une vive lumière dans le fond de cette tombe où gisaient pêle-mêle vivants et squelettes ; puis, l’obscurité la plus profonde enveloppa le tout.

C’était la tempête qui posait son pied sur terre et passait en hurlant sur la solitude de l’Île aux Œufs.

Jacques et Louis tâtonnèrent quelque temps dans l’obscurité ; puis, mettant en travers leurs vareuses de toile goudronnée sur deux branches d’arbre qu’un éclair leur avait montrées gisantes sur le bord du trou, ils se tapirent dans un coin, et rallumèrent une de leurs lanternes.

Jacques se prit à dire alors :

— Je crois, Louison, que mes cierges bénis sont cause de tout ce tintamarre ; si j’ai bonne souvenance, l’amiral devait être protestant, et c’est lui qui commande ici.

— Comment l’amiral ! l’amiral de quoi ? reprit d’un ton de mauvaise humeur, maître Louis.

— L’amiral du brouillard, continua gravement Jacques.

— Connais pas, murmura flegmatiquement Louis.

— Eh ! bien tu vas le connaître, reprit Jacques, car Paracelse dit que « celui qui voudra s’appliquer à la recherche d’un trésor prétendu caché doit examiner la qualité du lieu, non seulement par la situation présente de ce lieu, mais par rapport à ce que les anciennes histoires en disent. » Allons ! serres-toi près de moi et, au lieu de te souffler dans les doigts ce qui appelle le vent, comme tu le sais bien, viens te réchauffer les mains sur les vitres du fanal. Il fait un assez joli courant d’air comme cela, sans que tu t’en mêles, et j’ai bien peur d’être obligé d’abréger, crainte de m’enrhumer.


II.

l’amiral du brouillard.


— Il y a plus de cent cinquante ans que ces choses se sont passées. Je ne sais trop comment cela se fait ; mais moi qui n’ai pas la mémoire des dates, j’ai tellement entendu raconter les détails de cette histoire par le grand’père de Jean Paradis, notre ancien voisin de la rue du Vieux-Pont, que je puis encore te la servir toute chaude, bien que lui-même la tînt aussi de son grand’père.

L’Angleterre était alors gouvernée par une reine du nom de la reine Anne. Elle avait une cour magnifique, et des palais comme Julien sait en construire, lorsqu’assis sur le gaillard d’arrière de la Brunette, il nous raconte les mille et une nuits.

Ceux qui vivaient en ces temps-là n’étaient pas des sots, paraît-il : ils s’habillaient en soie et en velours, mangeaient dans des plats d’or, et buvaient du meilleur.

Néanmoins l’époque avait son petit défaut, assurait l’arrière grand’père de Jean ; ceux qui déplaisaient à la reine avaient le cou coupé.

Or, un soir, il y avait fête dans un de ces beaux palais royaux. On dansait, on riait, on jouait gros jeu, et tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes ; car la reine Anne avait ri à deux reprises différentes, lorsque tout-à-coup les figures se rembrunirent.

L’amiral Walker causait dans l’embrasure d’une fenêtre avec la jeune miss Routh et, comme ces amours étaient vus d’un mauvais œil par la reine qui daignait destiner la jeune fille à l’un de ses favoris, en les apercevant en doux tête-à-tête, elle avait froncé le sourcil, ce qui fit frémir toute la salle.

Néanmoins, comme l’orchestre allait son train, et que la reine s’était mise à danser un menuet, chacun vit bien que l’orage n’éclaterait que plus tard, et, dès la troisième minute, tout le monde avait oublié l’incident, à l’exception toutefois de Walker et de la reine Anne.

La nuit se passa à festoyer, et le jour suivant à bien dormir pour mieux s’amuser, lors de la prochaine fête.

Vois-tu, Louison ; c’est toujours l’habitude chez les gens de haut ton. Le jour, ils n’ont d’autres soucis qu’à bien manger et bien se reposer pour être plus frais la nuit ; et pendant ce temps-là, les pauvres souffrent, travaillent et trempent de leurs sueurs le pain de misère.

Le lendemain soir, danses et chants avaient repris possession du palais de la reine.

Il regorgeait d’invités ; seuls miss Routh et l’amiral Walker n’y étaient plus !

Pendant qu’on sautait ainsi à Londres, le grand’père du grand’père de Jean Paradis finissait de charger tranquillement son navire le Neptune à la Rochelle, petite ville du pays de France. Sa dernière pacotille était hissée à bord ; et, du vent plein ses voiles, le beaupré tourné vers Québec, il commençait à labourer l’océan du bout de son taille-lame.

Tout aurait été bien pour lui, et ce voyage se serait accompli comme les autres, si la reine Anne ne s’était pas mise en tête de faire épouser miss Routh par un de ses favoris.

On était alors en pleine guerre avec la France, et le Canada en supportait bien sa quote-part ; car les Bastonnais faisaient de leur pis pour se l’annexer. Heureusement que nous avions à notre tête un fier gouverneur du nom de Vaudreuil. Il n’était pas homme à s’en laisser imposer, et, sur son ordre nos arrière grands’pères prirent la peine de mettre de nouvelles mèches à leurs fusils, — c’était la capsule du temps, paraît-il, — et cela ne présageait rien de bon pour l’Anglais.

Tout marchait à ravir ; le ciel était gros de plaies et bosses, et chacun se frottait les mains croyant bien flanquer une bonne tripotée à l’autre.

Pendant ce temps-là, le navire du père Paradis boulinait toujours son brin de chemin, tant et si bien qu’une belle nuit il se trouva au milieu d’une flotte de quatre-vingts vaisseaux.

Le vieux marin se gratta l’oreille, arpenta fièvreusement son banc de quart, ajusta sa lunette, et fit ce que tu aurais fait en pareil cas, maître Louis ; mais il n’y avait pas à tortiller : le Neptune nageait au milieu de l’Anglais, et force lui fallut de baisser son pavillon.

On fit un bon feu dans les faux-ponts du pauvre navire canadien, et une demi heure après, le capitaine Paradis, tristement accoudé sur le bastingage anglais, regardait brûler sa petite fortune, pendant que sous lui louvoyait tranquillement l’Edgar, vaisseau amiral de 70 canons, commandé par le Walker de la reine Anne. C’était triste ; mais c’était comme cela ; et il fallait digérer ce malheur, sans rien dire, car derrière l’Edgar, filaient les soixante-dix-neuf gros vaisseaux de ligne de l’ennemi.

Que faire en pareil cas, Louison ? se tenir tranquille, n’est-ce pas ? Eh ! bien oui, je suis de ton avis, et ce qui va te consoler, c’est que c’était aussi celui de l’arrière grand’père de Jean. Ah ! c’était un rude pilote tout de même, qui connaissait le fond de son Saint-Laurent sur le bout du doigt.

À un cheveu près, il savait où gisaient le moindre récif, le plus petit banc de sable, les cayes les plus inoffensives, et comme cette réputation là n’était pas volée, elle s’était répandue parmi les Bastonnais qui virent dans cette capture une cause providentielle.

À bord, on le nourrit bien, on le régala même ; il avait un beau cadre pour dormir : bref, on le traitait comme un véritable officier ; mais toutes ces attentions passaient sur la rude écorce de Paradis, sans la rendre plus flexible.

Pour âme au monde il n’aurait voulu toucher à la barre du gouvernail ; car avant d’être marin, il était Canadien-Français.

Tout avait été mis en œuvre pour venir à bout de cette volonté de fer, sans pouvoir la mordre, et tout en discutant, à force de suivre la vague, on se trouvait déjà par le travers de l’Île-aux-Œufs, cette même île où nous jasons si mal à l’aise, ce soir.

On était alors au 22 août 1711. L’Edgar, immobile sur le flot, semblait dormir, repu de toute cette ferraille qu’il s’en allait vomir sur notre pauvre ville de Québec.

Le capitaine Paradis aussi calme et aussi tranquille, fixait son œil terne et mélancolique sur un petit nuage blanc qui ne bougeait pas au fond du firmament.

Tout-à-coup le flocon blanchâtre fit un léger mouvement dans la direction du sud.

Un éclair passa dans le regard du prisonnier mais pas un muscle ne broncha.

En ce moment, l’amiral Walker, en robe de chambre, en pantoufles et sa longue-vue sous le bras, tapa familièrement sur l’épaule du père Paradis.

— Eh ! bien, capitaine, nous tenons le beau temps : votre présence à mon bord me porte chance, et si ce petit vent continue à fraîchir, j’espère pouvoir jeter l’ancre bientôt devant votre vieux Québec. Qu’en dites-vous ?

— M. l’amiral, il s’est perdu plus d’une ancre en face du cap Diamant.

— Bah ! Bah ! patriotisme creux que toutes ces phrases, capitaine ; et, si j’ai bonne mémoire, un de mes prédécesseurs, Kertk, n’a rien perdu là puisqu’il a tout pris.

— C’est vrai, cela, M. l’amiral ; mais il y allait, avec précaution, votre prédécesseur Kertk : il a dû s’y prendre en deux fois, et cela à douze bons mois de distance, avant de pouvoir s’ancrer solidement par chez nous.

— Malin que vous faites ! vous savez bien pourtant que Kertk n’avait pas à son bord un pilote expérimenté comme M. Paradis, ex-capitaine du Neptune. Est-ce aujourd’hui que vous daignerez condescendre à prendre la barre, capitaine ?

— Je suis votre prisonnier, M. l’amiral, et non pas votre pilote.

À mesure qu’ils parlaient, le vent fraîchissait ; il s’était déclaré franc Sud, et dans le lointain commençaient à se dessiner les Sept-Îles.

L’Edgar ployé sous ses voiles que l’on venait de hisser sur un ordre de l’amiral, filait à la diable, serré de près par son nombreux convoi.

C’était beau de voir cela, Louison, et j’aurais voulu entendre raconter ces choses-là par le grand’père Paradis. Les matelots chantaient gaiement en tirant sur les poulies, les vergues craquaient sous le poids de la toile qui se gonflait, mais dans son coin l’œil du capitaine Paradis lançait toujours ses éclairs fauves.

Au-dessus de tout cela, la nuit arrivait à tire d’aile, et promettait une fière course à l’Anglais, lorsque tout-à-coup une voix se fit entendre à l’avant :

A hoy ! des brisants à tribord !

— Lof pour lof ! hurla l’amiral en se rapprochant de Paradis.

La frégate, soumise au gouvernail, fit tête au vent, pendant que l’amiral Walker disait à son prisonnier :

— Capitaine, il y va de notre vie à tous ; choisissez entre la barre ou le bout de la grande vergue.

Jean Paradis eut un nouvel éclair ; mais il reprit d’une voix lente :

— Je vois bien qu’il est inutile pour un Canadien-Français de vous résister. Je capitule, M. l’amiral, et sauf le respect que je vous dois, je prends pour deux heures le commandement du vaisseau. Sur mon âme il ne lui arrivera rien ! Faites carguer les voiles ! ne laissez que la toile des huniers, ainsi que la mizaine, et dites-leur ça en Anglais !

Un silence de mort régnait à bord ; on n’entendait que les hurlements de la tempête qui arrivait dans le lointain, et les bruits de la manœuvre commandée par le capitaine.

L’Edgar, docile à la moindre pression de la rude main du Canadien, se cabrait comme un cheval que l’on dompte. Le long des sabords on voyait filer les lueurs de la mer qui, étincelante, se brisait à quelques encablures de là sur les récifs, et déjà l’île aux Œufs était dépassée lorsqu’un coup de canon se fit entendre à l’arrière.

Puis ce fut deux, puis trois, puis huit, puis quinze ; on eût dit que la flotte anglaise faisait le siège de ces cayes moutonneuses.

Bientôt un immense cri de détresse s’éleva et domina toutes ces détonations ; il fut suivi d’un éclat de foudre, et alors les gens de l’Edgar virent ce que n’a jamais vu l’œil humain.

Une gerbe éblouissante sortit du fleuve ; la colonne de feu monta dans les airs, luttant de force avec l’ouragan qui cherchait à l’empoigner, et, dans sa lutte échevelée, l’immense ruban rouge éclaira en serpentant le plus grand tableau d’horreur que puisse présenter la mer.

Aussi loin que la vue portait, le Saint-Laurent était rouge d’uniformes anglais. Partout des têtes humaines et vivantes se heurtaient contre des fronts morts, et des centaines de nageurs cherchaient à se délier de tout un monde de cadavres qui, insoucieux, dansaient sur la crête des vagues.

Au loin, sur l’île-aux-Œufs, huit frégates éventrées recevaient dans leurs coques ébarouies les lames qui venaient s’y engouffrer, et cette gerbe miroitante qui courait se perdre dans les replis de la tempête était tout ce qui restait du vaisseau-poudrière. [2]

Un cri rauque sortit de la chambre du commandant et un homme en robe de chambre et en pantoufles s’élança sur la dunette de l’Edgard en criant :

— Le Léopard ! qu’est devenu le Léopard ?

C’était l’amiral Walker.

Hélas ! le Léopard était émietté comme les autres sur les terribles crans de l’Île ; et, ce qui est pénible à dire, à son bord se trouvait miss Routh, la fiancée du commandant.

Le pauvre amiral, resté en face de sa fiancée et de sa flotte perdue, pleurait à chaudes larmes, et je crois que si le père Paradis eût entendu ses sanglots une demi heure auparavant, il n’aurait pas jeté l’Anglais à la côte d’une main aussi ferme.

Mais que veux-tu, Louison ? avant tout on se doit à son pays, et il n’y a pas de fiancée qui tienne lorsqu’on se prend à songer à tout le mal et à toute la misère que ces gros vaisseaux de guerre pouvaient importer dans la patrie ?

L’arrière grand’père de Jean se frotta les mains en se disant qu’il avait bien fait, et moi qui n’ai rien appris à l’école et ne sais que les grosses choses qui façonnent un ignorant, je suis d’avis qu’en ce moment-là le père Paradis était devenu grand devant son pays et devant son Dieu.

L’amiral pleura toutes ses larmes en cinq minutes ; car, une fois son désastre bien constaté, il se tourna flegmatiquement vers le capitaine et lui dit froidement :

— Monsieur, je vous avais donné le choix entre la barre ou la drisse de mon hunier ; vous serez satisfait de moi, vous aurez les deux.

A hoy ! lieutenant, faites monter le capitaine d’armes.

Brown, mettez vos fers les plus solides à ce gaillard-là et faites-le déposer à fond de cale en attendant que justice se fasse.

Ce qui fut ordonné fut fait.

Pendant six longues semaines le père Paradis, enchaîné comme un coupe-jarret, ne vit ni ciel ni jour, comme dit la chanson.

De temps à autre, le geôlier, en lui jetant sa pitance, lui donnait par-ci par-là quelques nouvelles. C’est ainsi qu’il apprit comment Walker s’était fiancé à miss Routh. Le soir même du bal chez la reine Anne, un lord quelconque [3] lui avait remis son brevet d’amiral, avec ordre de partir la nuit même pour Boston. De grand matin, le nouveau commandant s’était rendu au port d’embarquement, et là, pour éviter les soupçons, il avait mis sa fiancée à bord du Léopard, bien décidé à se marier devant tout l’état-major de son escadre le jour où la prise de Québec aurait fait tomber tout le Canada sous la domination anglaise.

Devant le beau Walker, la colère royale aurait-elle pu résister plus longtemps que la citadelle de Vaudreuil ?

Mais, hélas ! le bras de fer du vieux Paradis avait éparpillé tous ces rêves, et maintenant la fiancée de l’amiral dormait dans les sables de la côte du Labrador, en face de l’Île aux Œufs, ayant trois mille cadavres anglais pour monter la garde autour de son cercueil virginal.

Tout avait été perdu dans la catastrophe, et les quelques bâtiments chargés de blessés et de survivants, n’avaient pu même remporter le lourd trésor de la flotte que le geôlier ébahi avait vu enterrer sur l’île, au milieu d’un morne qui, d’après ses calculs, ne devait pas être loin de l’endroit nommé aujourd’hui la Pointe-aux-Anglais.

Ces causeries aidaient à tuer le temps, en attendant qu’à son tour le temps s’en vînt tuer le capitaine, lorsqu’un beau jour un choc infernal ébranla la cale où gisait l’arrière grand’père de Jean.

Il perdit connaissance, et à quelques jours de là, il se retrouvait dans une maisonnette bâtie sur les bords de la Tamise qui est, m’a-t-on dit, le fleuve des Anglais. Tout ensanglanté, il avait été ramassé sur le rivage par de pauvres pêcheurs de l’endroit, qui, le voyant à l’article de la mort, l’avaient porté jusque là.

Le pauvre amiral Walker n’avait pas eu de chance, paraît-il.

En revoyant les côtes de son pays, il avait involontairement songé à la réception que lui ferait la reine Anne, et prenant une résolution bien triste pour tout son monde à bord, il s’en était allé mettre un tison dans les poudres de la sainte-barbe, et s’était fait sauter.

Le capitaine Paradis et une couple de matelots furent seuls sauvés.

Son bonheur ne le quitta pas ; il parvint à passer en France, et à trouver là le commandement d’un vaisseau, l’Espérance de Nantes, en partance pour le pays.

La traversée fut heureuse, et, chose extraordinaire à cette saison avancée, il ne rencontra aucune brume sur les bancs de Terreneuve.

Ce navire filait comme s’il eut été béni par le pape, et déjà il était arrivé à la hauteur des Sept-Isles, lorsqu’une accalmie se fit, et le capitaine se trouva saisi par le brouillard qui le força à rester stationnaire.

Debout sur son banc de quart, l’oreille et l’œil au guet, il cherchait à interroger ce vague gris qui absorbait l’horizon.

Peut-être songeait-il à l’anglais, lorsque tout-à-coup il entrevit la silhouette d’un vaisseau. Puis ils furent deux, puis huit, puis vingt qui s’avançaient à travers l’impénétrable banc de brume.

Le père Paradis croyait rêver, et pourtant c’est horrible à dire ; mais il n’y avait pas à douter, c’était l’Edgar qui glissait silencieusement sur le flot, suivi de son convoi. À mesure qu’ils filaient, le brouillard semblait suivre leur sillage, et bientôt, à l’exception de l’Edgar et de quelques autres, tous doublèrent la Pointe-aux-Anglais, entrèrent dans la passe et allèrent s’évanouir sur les récifs de l’Île-aux-Œufs.

C’était Walker.

Depuis, chaque fois que sur le golfe la brume s’étend froide et serrée, l’amiral du brouillard revient croiser en ces parages.

Il s’en va baiser au front sa blanche fiancée, et derrière lui voguent les vaisseaux surpris par la brume dans ces endroits désolés.

Sans que les matelots le sachent, il les entraîne à sa suite, — et chaque année, les nombreux et terribles naufragés de l’Île aux Œufs et de ses environs te montrent, Louison, que le triste cortège ne fait jamais défaut à celui qui, honteux de son entreprise sacrilège contre notre pays, n’aime plus à voguer maintenant que dans le silence et par les ténèbres.

Hubert Émond a fait sa rencontre dernièrement, et le pauvre garçon a eu toutes les peines du monde à s’en débarrasser : ce n’est qu’en faisant un vœu à la bonne Sainte-Anne du Nord qu’il a réussi.

Ah ! pourvu qu’il ne fasse pas de brume pour retourner à la goëlette.

Allons ! Louison, allonge-toi le cou dehors : la pluie a cessé ; inspecte le temps et siffle-moi ton air maintenant ; nous avons besoin de vent.

Tout est manqué pour cette fois, car j’ai négligé un détail important.

Ah ! si j’avais réussi à me procurer une main de gloire, ça ne serait ni le feu des Roussi, ni le pleurard de Gaspé, ni le braillard de la Madeleine, ni l’amiral du brouillard qui me feraient peur ; on passe partout avec cela, et la main de gloire ne connaît pas d’obstacles.

Allons ! lève l’ancre, mon pauvre Jacques ! ça n’est pas la première fois que tu t’en retournes gros Jean comme devant, et mettons le cap sur la chaloupe !


III.

la main de gloire.


Deux mois plus tard, je lisais dans le Journal de Québec :

arrivage : — Ce matin, le brigantin la Brunette est arrivé au quai de la rue St. Paul, avec un chargement de hareng du Labrador. Ils seront vendus à l’enchère mercredi prochain : avis aux ménagères et surtout aux marchands de la campagne.

Au jour désigné, je faisais partie de la foule des badauds qui encombrait le quai Renaud. Je me laissais aller aux profondes pensées qu’inspire toujours un hareng-saur lorsqu’il change de propriétaire, et j’étais perdu au milieu des émotions de la vente lorsque je sentis une rude main s’appuyer sur mon épaule.

C’était maître Jacques que j’avais connu à Natasqouan.

En vrai marin qu’il était, il me donna une poignée de main à me broyer les os ; puis, faisant un signe tout particulier qui consistait à lever le coude et à cligner de l’œil, il me dit en sourdine :

— Je suis content de vous rencontrer, descendons ensemble à la goëlette qui est amarrée là, au bout du quai : nous prendrons une larme, et vous me donnerez un renseignement.

Quand nous fûmes arrivés, il me demanda gravement sans aucun préambule mon billet de journaliste.

Le surlendemain, on devait exécuter un malheureux meurtrier, et il tenait à causer avec lui avant l’heure fatale.

J’essayai de le dissuader de son projet ; mais il se prit alors à me raconter l’histoire du trésor de l’anglais ; puis, tirant de son coffre un petit livre tout crasseux, il tourna rapidement quelques feuillets jaunis et me lut ce qu’Albert le Grand dit de la main de gloire :

— « On prend la main coupée d’un pendu qu’il faut lui avoir achetée avant la mort : on la plonge, en ayant soin de la tenir fermée, dans un vase de cuivre contenant du zinc et du salpêtre, avec de la graisse de spondilis. On expose le vase à un feu clair de fougère et de verveine ; de sorte que la main s’y trouve au bout d’un quart d’heure parfaitement desséchée et propre à se conserver longtemps. Puis, ayant composé une chandelle avec de la graisse de veau marin et du sésame de Laponie, on se sert de la main comme d’un martinet pour y tenir cette chandelle allumée ; et par tous les lieux où l’on va, la portant devant soi, les barres tombent, les serrures s’ouvrent et toutes les personnes que l’on rencontre demeurent immobiles. »

— Je vous en prie, M. Henri, donnez-moi votre passe, que je voie ce malheureux et puisse faire des affaires avec lui. Vous savez ce qu’Albert le Grand en dit, et vous ne serez pas assez cruel pour entraver le moyen que j’ai de faire fortune.

Je dus céder aux supplications de Jacques ; il eut mon billet d’entrée, et, à mon grand étonnement, j’appris plus tard que le pendu lui avait donné la propriété de son bras droit, moyennant finance.

Il y eut bien quelque scandale à la salle d’anatomie ; mais les étudiants en droit prirent fait, et cause pour le supplicié, et crièrent sur tous les toits que chacun a le privilège de disposer à son gré de tout ce qui lui appartient.

Pendant deux ans, je fus sans nouvelles de maître Jacques, et déjà j’avais oublié les étranges confidences qu’il m’avait faites à bord de la Brunette, lorsqu’un charmant conteur, l’abbé Ferland, me remit toute vivace la mystérieuse histoire de l’Île-aux-Œufs.

— « Parfois, dit-il, le pêcheur qui s’est arrêté près du naufrage anglais assiste à des scènes merveilleuses ; une étrange vision se déroule sous ses yeux. Les eaux sont unies comme une glace, et le temps parfaitement calme. Tout-à-coup, la mer se soulève et s’agite au large ; les vagues se dressent comme des collines, se poursuivent, se brisent les unes contre les autres. Soudain, au-dessus de ces masses tourmentées, apparaît un léger vaisseau, portant toutes ses voiles dehors et luttant contre la rage des ondes bouillonnantes. Aussi rapide que l’hirondelle de mer, comme elle, il touche à peine les eaux. Sur la dunette, sur le gaillard, dans les haubans, partout, se dessinent des figures humaines, dont le costume antique et militaire convient à des soldats d’un autre siècle.

Le pied posé sur le beaupré, et prêt à s’élancer vers le rivage, un homme qui porte les insignes d’un officier supérieur, se tient dans l’attitude du commandement. De la main droite, il désigne au pilote le sombre cap qui grandit devant eux ; sur son bras gauche s’appuie, une femme drapée de longs voiles blancs.

— Le ciel est noir, le vent siffle dans les cordages, la mer gronde, le vaisseau vole comme un trait ; encore quelques secondes et il va se broyer contre les rochers. Derrière lui, une vague, une vague aux larges flancs se lève, s’arrondit et le porte vers le cap Désespoir !

Des cris déchirants au milieu desquels on distingue une voix de femme, retentissent et se mêlent aux bruits de la tempête et aux éclats du tonnerre.

— La vision s’est évanouie ; le silence de la mort s’est étendu sur ces eaux ; le vaisseau, le pilote, l’équipage épouvanté, les soldats, l’homme au geste altier, la femme aux longs voiles blancs ont disparu ; le soleil brille sur une mer calme et étincelante ; les flots viennent mollement caresser le pied du cap Désespoir. Le pêcheur est resté seul à côté des varangues vermoulues du naufrage anglais. — »

Cette émouvante légende, était publiée au rez-de-chaussée du Journal.

Plus loin, en remontant à la colonne des affaires, on lisait :

vente par le shérif, — Joseph Bonneau, père, vs. Jacques Gabriel, marchand, capitaine caboteur.

Une goëlette, nommée la Brunette, avec voiles, ancres, cambuse, cordages et gréements, telle qu’elle est ancrée au quai des Indes, pour être vendue au dit quai des Indes, le 1er jour d’octobre prochain, à 11 heures de l’avant-midi.

Albert le Grand avait eu raison : la main de gloire ne connaissait pas d’obstacle.

Elle venait de renverser toute l’honnête aisance d’un homme intelligent mais dévoyé, et elle avait laissé planer sur le cerveau du pauvre Jacques une parcelle de ces brumes que hante avec tant de complaisance le terrible amiral du brouillard.



  1. C’est ainsi qu’en cabalistique se nomme une bougie confectionnée avec de la graisse de mort.
  2. Ce désastre est raconté de la manière la plus saisissante et la plus dramatique par la mère Juchereau St. Denys, dans son Histoire de l’Hôtel-Dieu de Québec.
  3. M. St. John, plus tard vicomte Bolingbrook.