À l’école des héros/08

Revue L’Oiseau bleu (3p. 136-159).

CHAPITRE VIII

À la mort du père Jogues


Septembre s’annonça beau, en cette année 1646. Les Agniers, que diverses petites épidémies ravageaient encore et qui avaient terminé leurs maigres, bien maigres récoltes, relevèrent un peu la tête. Ils parlèrent de chasse. Les deux familles du Loup et de la Tortue s’organisèrent, puis s’enfoncèrent, par petites bandes, dans les bois voisins d’Ossernenon. Seule, la troisième grande famille ou tribu chez les Agniers, celle de l’Ours, demeura inactive et surtout d’humeur sombre. Des projets de vengeance, des idées de carnage et de sang circulaient parmi ses membres… Ce n’était pas de chasse au cerf, au sanglier, ou à d’autres bêtes dont on s’entretenait dans les tentes de ces sauvages, mais de chasse à l’homme, aux Français. Rien de précis ne transpirait encore cependant. Kiotsaeton, Le Berger et plusieurs autres capitaines considérables des Agniers quittèrent donc sans trop d’inquiétude leurs cantons réciproques. Charlot, bien entendu, avait suivi Kinaetenon et son oncle Kiotsaeton, chargé lourdement de tout le bagage du campement et des armes. Fort heureusement, les mauvais traitements des Iroquois n’avaient pas laissé de traces fâcheuses sur son corps délicat. Il avait dû demeurer alité les quinze premiers jours qui avaient suivi l’incident terrible du coffret du missionnaire, soigné avec dévouement, mais à l’insu de tous, par Kinaetenon. Le jour, celui-ci paraissait aux yeux de tous un maître exigeant, sans merci, pour un esclave malade, qu’il nommait hier encore son frère, son ami. Mais la nuit ! Toute l’atmosphère de la tente s’en trouvait transformée… Charlot en avait parfois les larmes aux yeux. « Pauvre, pauvre Kinaetenon, disait affectueusement Charlot, si tu savais comme je te suis reconnaissant… Comme je tremble aussi parfois pour toi… Si on découvrait ta secourable et loyale bonté !… Je ne crains pas la mort, voyons. Ne suis-je pas un soldat ?… Abandonne-moi à mon malheureux sort.

— Mon frère a toujours tort de parler ainsi. J’ai promis, il le sait, à sa sœur aux cheveux de lumière, de le protéger, toujours, partout, jusqu’à la mort. Kinaetenon ne manque jamais à une parole donnée… Que mon frère boive de cette boisson rafraîchissante. Il dormira bientôt. »

Souvent, Charlot se rebellait tout à fait. Il voulait fuir, courir sus aux Français, les avertir des dangers qu’ils couraient en s’aventurant jusqu’ici, à l’une quelconque des bourgades des Agniers. Surtout, il voulait écrire au Père Jogues, le mettre au courant de ce qui se passait à son sujet. Kinaetenon hochait la tête, négativement ; il répétait, avec patience, chaque fois : « Mon frère ne peut et ne va rien entreprendre de tout cela. Ce serait la mort, et une mort atroce, pour lui comme pour… moi !… Pourquoi ne pas se rassurer ? Les vaillants capitaines Kiotsaeton et Le Berger surveillent les agissements de la famille de l’Ours… Puis, ces deux prisonniers algonquins, qui se sont évadés, il y a peu de jours, raconteront bien ce qui se passe, aussitôt arrivés chez eux.

— S’ils se rendent, Kinaetenon… Ils sont à demi morts de privations et de faim…

— Alors si mon frère veut que nous mourions, nous partirons dès demain…

— Oh ! Kinaetenon, que dis-tu là ? Moi, moi, je serais cause de ta mort… Oh ! tais-toi, tais-toi ! J’aime mieux endurer et n’espérer qu’en la Providence. »

— Bien, mon frère recouvre la raison ».

Un soir, cependant, Charlot, exaspéré par les quolibets des Iroquois, s’était retiré à l’écart. Kinaetenon n’avait pas paru de la journée, entraîné à la poursuite d’un gros gibier. Le jeune soldat feignit de dormir. Soudain, tout près, il entendit parler à voix basse.

— Tu parles encore trop haut, mon frère, disait l’un des deux sauvages, ce chien de Français fait peut-être semblant de dormir. Il est là, là, tout près… Regarde !

— Bah ! que peut-il, même s’il nous entend ?…

— Alors, tu dis que l’on s’est décidé à lever la hache de guerre dans la famille de l’Ours…

— Oui, oui, et cela tout de suite… Deux groupes de vingt hommes bien armés se mettent en route, demain…

— Mais qui t’a dit cela ?

— Un Algonquin fuyard… Il est là à deux pas, mort… mais après avoir parlé…

— Ah !… Que sais-tu encore ?

— Un troisième groupe partira aussi, celui-là, par exemple, s’emploiera à la recherche expresse du Père de la prière et de ses compagnons, qui sont en route vers nous, paraît-il…

— Chut !… Le Capitaine Kiotsaeton s’approche… Séparons-nous ! »

Kiotsaeton venait, en effet. Il regardait à droite et à gauche. Apercevant Charlot, il s’avança tout près et le poussa du pied. Charlot sursauta et fut aussitôt debout, respectueux et soumis.

— Où est mon neveu ? Pourquoi n’es-tu pas resté à ses côtés ? demanda le capitaine en fixant sur Charlot des yeux soupçonneux et dédaigneux.

— Le vaillant grand capitaine veut-il croire que je l’ignore… et le regrette… J’ai cherché mon maître longtemps avant de revenir.

— Que faisait Kinætenon lorsque tu l’as vu pour la dernière fois ?

— Mon maître poursuivait un sanglier…

— Retourne dans les bois. Retrouve-le, puis reviens avec lui. Reste auprès de lui, toujours, tu entends ? Je ne puis te tolérer ici, sans lui… C’est ta faute, Français sans cervelle si mon neveu, si moi aussi, avons tant d’ennui avec nos parents, depuis quelque temps… Qu’avais-tu besoin de revenir chez les Agniers ? Vite ! Va-t-en !… Que mes yeux n’aperçoivent pas de sitôt ta face de malheur !

Fatigué, le cœur déprimé, la tête agitée par les pensées de révolte qu’y amenait l’attitude méprisante de Kiotsaeton, Charlot prit la route des bois. La nuit était belle, chaude encore, quoique l’on fut aux derniers jours de septembre. Bientôt, il entendit le cri accoutumé de Kinætenon. Son ami Iroquois approchait. Il approchait et venait à la course. Charlot, les sourcils froncés, la bouche amère, les yeux mauvais, s’immobilisa tout à coup. Il laissa passer sans bouger le moindrement, Kinætenon courant et criant toujours.

« J’ai ma chance de fuir, se dit Charlot, et cela, sans compromettre Kinætenon. Je la prends… Je n’en puis plus. Plutôt mourir dans les bois ! »

Charlot s’éloigna à grands pas… Hélas ! il n’alla pas loin, poursuivi tout de suite par les deux Iroquois que Kiotsaeton avait chargés du soin de guetter les gestes de Charlot, depuis son départ du camp. Kiotsaeton, en bon sauvage, se méfiait toujours. Il s’était dit cette fois, avec raison, que si Charlot fuyait pour tout de bon, on l’accuserait de l’y avoir aidé, ayant été le dernier à lui parler… Hé ! sa mauvaise humeur contre le Français avait eu le pas sur sa prudence, sur sa raison même, Kiotsaeton ne le reconnaissait que trop…

Le pauvre Charlot avait donc été vite repris. Avant d’être ramené au camp à coups de bâton, on lui avait lié les mains derrière le dos. À peu de distance des tentes, on vit accourir Kinætenon. Il semblait à la fois furieux et désespéré. Il éloigna brutalement les deux gardiens de Charlot, saisit celui-ci avec colère, l’invectiva, le renversa à terre d’un coup de poing, le frappa à plusieurs reprises de son fouet, puis le garrotta solidement aux genoux et aux pieds. Ceci fait, il le chargea sur son dos comme une bête de somme, et reprit en hâte la route de sa tente. Les deux Iroquois, témoins de la scène de fureur de Kinætenon, riaient et battaient des mains ; puis, à la course, eux aussi, ils retournèrent au camp rapporter tous les faits au Capitaine Kiotsaeton.

Sous la tente de Kinætenon, le silence régna longtemps. Charlot se sentait épuisé, beaucoup moins physiquement que moralement… Et puis que voulait dire, pour lui, le mutisme de Kinætenon ? Son ami ne l’avait, à l’arrivée, ni délié, ni ne lui avait offert quoi que ce soit. Il se tenait au fond de la tente, occupé à réparer une arquebuse.

« Kinætenon ? dit enfin Charlot… »

Celui-ci ne répondit pas.

« Kinætenon, de grâce, viens ici… « 

Le sauvage s’approcha, la figure irritée.

« Que veux-tu,… traître, ah ! traître… finit-il sourdement.

— Non, Kinætenon, je ne suis pas un traître. J’ai profité de ton éloignement, au contraire, pour fuir sans te compromettre.

— Je ne comprends pas ce que veut dire mon frère…

— Kinætenon, regarde bien mes yeux, ils sont levés sans crainte vers toi. Je ne t’ai pas trahi…

— Pourquoi as-tu quitté le camp de mon oncle sans attendre mon retour ?

— Comment tu ne sais pas que le grand Kiotsaeton m’a ordonné d’aller à ta recherche… Il ne peut tolérer ma présence, ici… sans toi… il me l’a dit… Sur quel ton de mépris, mon frère !… J’en frémis encore… Il m’a accusé de tous les malentendus qui existent entre vous et vos parents… J’en suis la cause, la seule cause. Comprends-tu, Kinaetenon, que cela m’ait affolé, au point de fuir ?… Kinaetenon, tu me crois, dis ? Kinaetenon, mon frère, aie pitié…

— Je voudrais croire, mon frère, oh ! oui… Je ne le puis…, répondit le Sauvage, les yeux bas, les sourcils toujours froncés.

— Va trouver Kiotsaeton. Tout de suite. Demande-lui ce qui s’est passé. Tu verras que je te disais la vérité.

— J’y vais, en effet.

L’entrevue dura peu. Charlot vit revenir Kinaetenon un peu oppressé par l’émotion, la figure encore contractée, mais les yeux, les grands yeux expressifs du sauvage avaient recouvré la paix.

« Eh bien, Kinaetenon, demanda Charlot, t’ai-je trompé ?

— Non, répondit laconiquement le sauvage.

Il se pencha sur Charlot, et lui enleva tous ses liens. Pensif, il examina ensuite les traces des coups de bâton. En voyant sur le dos de Charlot les grandes raies sanglantes qu’y avait imprimées son fouet, il tressaillit, puis se mit à secouer Charlot et à lui parler les dents serrées.

« Fou, fou que tu as été, mon frère, de fuir… Vois, ce que j’ai fait, ce que j’ai dû faire… Ne recommence pas, hein ?

— Bah ! tu me croyais un traître, tu m’as châtié en conséquence… Je ne t’en veux pas Kinaetenon.

— Un autre m’en voudra d’avoir douté de toi,… de t’avoir maltraité… murmura le sauvage avec tristesse. Il appliquait alors, en disant ces mots une sorte de gomme réparatrice sur les blessures de Charlot.

— Le saurait-elle jamais, Kinaetenon ?

— Comment, mon frère ne le lui dira pas, s’exclama avec joie le sauvage.

— Bien sûr que non, Kinaetenon. C’est entre toi et moi, va, tout ceci.

— Merci !.. Mon frère, en retour de ton silence, je promets de …mourir plutôt que de douter de toi.

— Va pour la promesse, et donnons-nous la main, mon ami, l’incident est clos, n’est-ce pas ?

— Un mot encore. Mon oncle veut que je te ramène à la bourgade, les mains liées… Il en sera de même chaque fois que je m’éloignerai avec toi. J’ai prié, supplié pour que l’on t’épargne cet affront… Inutile.

— Je me conformerai. Ne suis-je pas un esclave, ton esclave fuyard, mon frère ? Mais… dis-moi, Kinaetenon, est-ce vrai que le Père Jogues est en route pour Ossernenon, et que la famille de l’Ours l’en empêchera, fût-ce au prix d’un meurtre ?

— Comment sais-tu cela ? répondit en tressaillant Kinaetenon.

— Est-ce vrai, réponds ?

— C’est vrai.

— Kinaetenon, comprends-tu mieux maintenant que j’aie voulu fuir… pour cela aussi, cet espoir de rencontrer et de sauver un de mon pays et de ma race. Et lequel d’entre ceux des miens ? Un saint, un être tout de bonté, de douceur, de simplicité. Un élu de Dieu, de Dieu qui est notre grand Manitou à nous, Kinaetenon.

— Les capitaines Le Berger et Kiotsaeton vont tout faire pour sauver le Père… si on le ramène vivant ici. J’ai leur promesse.

— Si on le ramène vivant ?… Mon Dieu !… Kinaetenon, mon frère, je t’en supplie, partons, partons, dès demain, rendons-nous au lac du Saint-Sacrement, le grand lac ainsi nommé par ce bon Père, avant d’entrer en votre pays, tu le sais, nous l’avons admiré ensemble ?

— Je me souviens… Mais si le Père n’est pas là, s’il est prisonnier déjà ?

— Risquons cela, mon frère, risquons cela !

— Bien. Je vais en parler demain à mon oncle, et s’il…

— Demain et de grand matin, car il faut, il faut que nous partions le plus tôt possible… Si ce n’était de ma grande fatigue… ce serait sur-le-champ…

— Non, mon frère doit dormir avant. Ses yeux s’agrandissent, ses joues ont du feu, la fièvre s’en vient.

— Oui, Kine… donne-moi la main… encore !… Ah ! ah ! ah ! qu’elle est rouge !… comme celle de Caïn… Elle m’a bien battu cette main… Horreur, mon sang… mon sang… il coule sans arrêter sur ta main, mon frère… Non, non Perrine, tu te trompes, ce n’est pas lui mon ami qui m’a ainsi traité… Perrine, Perrine, je ne veux pas que tu lui en veules… Il est bon, Kinaetenon, mais fier et emporté… Mon frère, par pitié, sauve-moi de ce sanglier… Mon frère, ses yeux lancent des flammes… Ah ! »

Et Charlot retomba sur son oreiller épuisé, agité de soubresauts durant quelque temps encore. Kinaetenon se coucha auprès de lui, en soupirant.

Ce ne fut que deux jours plus tard que Kinaetenon et Charlot purent s’éloigner de leurs compagnons, sous le prétexte de poursuivre un ours énorme, aperçu dans les environs. Kiotsaeton, mis dans le secret, vint les regarder partir et juger que ses ordres avaient été exécutés quant à Charlot. Oui, celui-ci avait bien les mains liées et une longue corde avait été passée à son cou. Kinaetenon avait rentré le bout de cette corde dans sa ceinture. Les Iroquois riaient et se moquaient de la posture humiliante de Charlot… Une roche aiguë atteignit celui-ci à l’épaule. Son sang coula… Enfin, Kinaetenon et Charlot disparurent dans la profondeur des bois.

Jamais voyage ne fut plus malheureux. De la pluie, du vent, une humidité pénétrante qui obligeait les deux amis à se coucher auprès d’un feu de sapin à moitié pris. Kinaetenon se montrait sombre, préoccupé. Charlot s’était



fortement enrhumé au lendemain du départ ; il toussait à fendre l’âme durant ces nuits fraîches d’octobre. Il souriait des craintes de Kinaetenon à son sujet et refusait de se laisser soigner. Une seule pensée l’obsédait. Rejoindre le Père Jogues, le sauver du danger affreux, irrémédiable qui le guettait.

Enfin, l’on aperçut, un midi, tout miroitant de soleil et d’azur, le lac du Saint-Sacrement. Charlot poussa une exclamation de joie et serra la main de son compagnon.

« Nous y voici, Kinaetenon. Enfin !… si nous courrions un peu. La distance, d’ici aux bords du lac, serait plus vite franchie.

— Mon frère alors verra revenir son oppression… Pourquoi aller vite ?… Oui, oui, nous y sommes, au lac, mais je ne vois trace d’aucun voyageur dans le lointain. Oh ! oh !

— Qu’y a-t-il, Kinaetenon ? interrogea tout de suite Charlot, plein d’inquiétude.

— J’aperçois des traces de pas près de ces grands arbres, là-bas, de nombreux pas…

— Alors, hâtons-nous. Plus tôt nous saurons, mieux ce sera. »

Hélas ! l’on comprit tout de suite ce qui venait de se passer là, il y avait quelques jours à peine. Une lutte horrible avait eu lieu, à l’ombre de ces arbres, près de ce bûcher en cendres. Tout indiquait même l’un de ces repas de véritables cannibales que se permettaient les sauvages. Des traces de sang se voyaient partout.

Charlot eut un cri bas et douloureux. Il apercevait un lambeau de soutane accroché à un arbre, tout raidi par le sang qui y avait séché. Il se glissa au pied de cet arbre et cacha en gémissant sa tête entre ses mains. Kinaetenon à quelques pas, continuait à perquisitionner. Il s’approcha enfin de Charlot.

« Retournons, Charlot. Nous sommes arrivés trop tard. Qui sait ? Nous rattraperons peut-être bientôt la bande qui a fait le coup.

— Kinaetenon, laisse-moi demeurer ici, quelques jours. Je veux retrouver les ossements du Père. Ils ne l’ont peut-être pas brûlé en entier… Je t’en prie.

— Le Père de la prière n’a pas été brûlé, ni tué, ni mangé… Que mon frère me croie… Je connais ces gens de la famille de l’Ours. S’ils ont torturé un peu le Père, ici, dans cet endroit désert, c’est bien tout. On l’a réservé pour un supplice public, après jugement des anciens de leur tribu.

— Tu as raison, sans doute, Kinaetenon. Partons…

— Mon frère se soutient à peine. Je vais le porter.

— Donne-moi le bras seulement. Je surmonterai ma faiblesse. Le salut du Père seul m’importe. Arriverons-nous à temps à la bourgade. Kinaetenon ? Pauvre Père, qui s’apitoiera sur lui ?

— Mon oncle le capitaine Kiotsaeton et son ami, le grand guerrier Le Berger, vont tenir tête à la famille de l’Ours. Que mon frère espère encore !

— Merci, Kinaetenon. Tiens, cela va mieux. Marchons plus vite.

À une journée de distance d’Ossernenon, Charlot reprit son attitude servile. Kinaetenon s’opposa aux gestes obligeants de Charlot. Il s’irrita même de sa docilité. « Mais Kinaetenon, voyons, il faut bien que cela soit ainsi. Que dira ton oncle ? »

L’Iroquois ne voulut pas en démordre, et se chargea de tous les bagages. La bonne volonté de Charlot ne trompait pas son œil connaisseur. Il voyait bien que le jeune soldat n’avait plus de forces… Il se proposait, de retour au camp, de le cacher à l’ombre de sa tente et de le soigner, que celui-ci le veuille ou non…

Vers le soir, alors que l’on apercevait, à une distance équivalant à une heure de marche, la bourgade et ses feux allumés, Kinaetenon s’arrêta tout à coup. Il écouta. Il souffla à l’oreille de Charlot : « Quelqu’un vient ! Halte ! » Quelques minutes plus tard, un sauvage ami paraissait devant eux. On se salua gravement. Puis le nouvel arrivant offrit des provisions, que l’on mangea dans le plus grand silence, selon la coutume indienne. Le repas fini, les calumets allumés, les deux Iroquois causèrent, tandis que Charlot feignait de ranger non loin les effets de son maître.

Kinaetenon l’appela soudain.

— Enlève ces pistolets de ma ceinture. Charge-les, ordonna-t-il avec brusquerie… Non, non, fou, ne t’éloigne pas. Couche-toi à mes pieds, en bon chien que tu dois être.

— Ah ! ah ! ah ! s’exclama le deuxième Iroquois, il va bien ton esclave… Quelle guenille de Français ! Mais il est maigre, trop maigre. Il te faudra mieux le nourrir si tu veux le garder. Le fouet, les coups de pieds, doivent toujours être en proportion de la sagamité, va !

— J’entends mon frère, je l’entends, mais je le prie aussi de se mêler de ce qui le regarde, répondit Kinaetenon, la tête basse.

— Mon conseil est bon. Ce chien de Français se meurt…

— Silence ! cria d’une voix tonnante Kinaetenon, qu’un observateur attentif aurait vu tressaillir des pieds à la tête. Qu’il crève s’il veut, entends-tu ? Un esclave, peuh !…

Le silence régna entre eux durant quelques secondes. « Que se passe-t-il dans les illustres familles du Loup et de La Tortue ? demanda d’une voix lente et blanche Kinaetenon.

— Hein ? Mon frère ne sait donc pas quels événements considérables se passent en nos cantons. Il ne sait pas que le Père de la prière a été repris, fait prisonnier et a reçu déjà quelques nombreuses caresses de la famille de l’Ours !… On lui en veut à mort. Ah ! ah ! ah ! et on entretient avec soin cette haine… Figure-toi, Kinaetenon, qu’un de ceux qui ont ramené Ondessonk[1] a voulu goûter à sa chair. Il lui en a coupé sur les bras, sur le dos. Il a



dévoré le tout à belles dents, nous criant, en riant et en dansant : « Voyons, voyons, si cette chair blanche est une chair de manitou ! » Le

Père, qui a du courage, n’a pas plus bronché qu’un bon Iroquois, il faut l’avouer, il a même répliqué : « Non, je ne suis qu’un homme comme vous tous. Mais je ne crains ni la mort, ni les tourments. Pourquoi me faites-vous mourir ? Je suis venu dans votre pays pour cimenter la paix, affermir la terre et vous montrer le chemin du ciel ; et vous me traiter comme une bête fauve ! Craignez les châtiments du Maître de la vie ». Ah ! ah ! ah ! le réjouissant spectacle que tu as manqué là… mais vois donc, mon frère, ton esclave, il claque des dents et tremble même en dormant… Quand je te dis qu’il est malade… Que lui as-tu fait ?

— C’est bon, c’est bon, laisse-le tranquille, répliqua vivement Kinaetenon, qui poussa du pied Charlot comme pour l’éveiller, car il le savait au contraire bien conscient et comprenait l’émotion qu’il éprouvait. Tiens, serviteur sans cervelle, prends cette couverture, couvre-t-en… Je l’exige. Tu as une lourde tâche à remplir, demain, en arrivant sous ma tente.

— Bah ! il n’y arrivera peut-être pas, dit l’Iroquois.

— Que veut dire mon frère ?

— Si la famille de l’Ours aperçoit cette nouvelle face de visage pâle, ton esclave n’ira pas loin… Je t’avertis, l’échafaud l’attend.

— J’ai seul le droit de disposer de ce corps, tout misérable qu’il soit.

— Mon frère sait bien que lorsque la famille de l’Ours lève la hache de guerre, plus rien ne compte, que la satisfaction de leur haine.

— Mon oncle Kiotsaeton et le vaillant chef Le Berger, où sont-ils donc ? Que disent-ils de cette façon de si mal respecter le traité de paix avec les Français ?

— La suite de mon récit va te le faire savoir… Mais reposons-nous un peu… Fumons. »

Au bout d’une demi-heure, une demi-heure de supplice pour Charlot, l’Iroquois reprit ses confidences, de sa même voix lente. Au ciel, les étoiles commencèrent de paraître, et un vent plutôt tiède s’éleva et chanta dans les arbres. Mais à Charlot, la nuit si belle qui venait sembla lugubre comme une veillée funèbre. Il avait tenté plusieurs fois de se glisser doucement loin de Kinaetenon, ne rêvant qu’une chose, aller partager le sort du Père Jogues, de ce protecteur adoré de son enfance… mais Kinaetenon l’avait, chaque fois deviné et retenu d’une main de fer… et cela si adroitement que leur visiteur ne s’était même pas douté de cette lutte dans l’ombre.

Kinaetenon écouta la voix glapissante de son camarade, longtemps, sans l’interrompre. Celui-ci racontait la division qui existait dans le canton, au sujet du Père Jogues. Les familles du Loup et de La Tortue voulaient sauver les prisonniers, invoquant le récent traité de paix aux Trois-Rivières. La famille de l’Ours n’en voulait rien entendre et réclamait la mort, avec des cris, des injures et un tintamarre horrible.

Enfin, pour ne pas que la guerre éclatât entre les trois familles, un ancien avait proposé de remettre le sort des prisonniers blancs, car le Père avait un compagnon[2] avec lui, entre les mains d’une assemblée générale composée des anciens et des capitaines du canton. Cette assemblée se réunissait à Tionnontogen, dès le surlendemain, le 18 octobre.

— À Tionnontogen, dis-tu, mon frère ? » demanda rêveusement Kinaetenon. Il s’amusait depuis quelques instants à faire, défaire et refaire quelques nœuds dans une corde qu’il tenait à la main. Soudain, en un geste rapide, il passa cette corde au cou de Charlot, puis, prenant son fouet, il le fit cingler non loin des oreilles de ce dernier.

« Debout, chien, debout ! Nous nous rendons à Tionnongen sur l’heure. Il me faut voir le capitaine Kiotsaeton. »

Charlot ne bougea pas. Il regardait, mettant toute son âme suppliante dans ses yeux, son faux maître sauvage.

Kinaetenon frappa du pied. « J’ai parlé ! Lève-toi. Faut-il que mon fouet parle plus fort que moi ». Et ce disant, il le leva d’un air menaçant sur Charlot.

Celui-ci obéit alors, serrant les poings de douleur et de colère. Il comprenait le jeu de son ami. Tout valait mieux que le voisinage d’Ossernenon pour lui, en ce moment. Il chargea en soupirant tout le bagage sur ses épaules. Il chancela.

Quelle faiblesse extrême le tenait toujours !

Kinaetenon s’approcha. Les sourcils froncés, il lui enleva son fardeau et le somma de marcher en avant de lui.

Le second Iroquois se mit à rire. « Ah ! ah ! ah ! tu as méprisé mon conseil tout à l’heure, mais tu le suis maintenant, hein ?

— Oui, répliqua durement Kinaetenon. Je veux conserver à tout prix cet esclave pour l’humilier, le bien traiter ou le torturer, à ma guise. Il est à moi, bien à moi, et qu’on ne s’avise pas d’y toucher, tu entends ?

— Oh ! quant à moi, dit l’Iroquois, riant toujours méchamment, tu en feras bien ce que tu voudras de cette vilaine peau d’esclave… »

À Tionnontogen, où l’on arriva dans l’après-midi du 18 octobre, l’assemblée battait son plein depuis le matin. Kiotsaeton et Le Berger avaient été d’une éloquence telle que le succès des familles du Loup et de La Tortue ne faisait plus de doute. En effet, au soleil tombant, vers les quatre heures, les anciens et les capitaines des trois bourgades des Agniers décidèrent de remettre les captifs en liberté. Le parti de la paix remportait la victoire.

Kinaetenon et Charlot, heureux du dénouement, se remirent en route, le lendemain, de grand matin. Ils partirent seuls, refusant de prendre part au festin à tout manger qui s’annonçait.

Charlot se sentait plus fort. Il ne pouvait croire au bonheur de revoir le Père Jogues, de recevoir sa bénédiction, de se confesser et de communier, grâce à sa présence au campement des Iroquois.

« Que n’es-tu chrétien, Kinaetenon ? Tu es bon, juste, tu le mériterais.

— Nous en reparlerons plus tard, mon frère.

— Bien. Cela sera possible, en effet, puisque le Père Jogues sera en liberté. Il t’instruira, te convertira lui-même… Tu verras comme il est doux, clair et savant, le Père… Que je suis heureux de le savoir hors des griffes de la famille de l’Ours… Nous veillerons bien sur lui, cet hiver, n’est-ce pas Kinaetenon ? Hé ! hé ! tu lui prêteras ton fidèle esclave, de temps à autre, dis ?

— Quel flot de paroles coule de la bouche de mon frère, répondit Kinaetenon, en haussant les épaules. »

Deux iroquois d’Ossernenon s’avancèrent en ce moment vers eux à la course. Leur figure respirait l’effroi. Ils regardèrent, avec embarras Charlot avant de parler.

— Qu’y a-t-il ? demanda paisiblement Kinaetenon, en faisant signe à Charlot de s’éloigner un peu.

— Il y a, dit l’un des Iroquois, que nous voulons savoir s’il est vrai que les captifs ont obtenu leur liberté, hier à Tionnontogen ? Un Iroquois est venu à la course nous le dire tout à l’heure.

— Oui, répondit Kinaetenon. Cela est vrai.

— Ah ! je me doutais bien que le groupe qui a comploté hier la mort immédiate du Père Jogues et de son compagnon savait qu’aujourd’hui il ne pourrait mettre son projet à exécution.

— Comment ? On aurait tué le Père et l’autre Français sans attendre le retour des anciens ?

— En effet, le Père Jogues a été mis à mort d’un coup de hache, hier soir. On l’avait invité à souper pour mieux tromper sa confiance. En franchissant le seuil de la tente, un traître, posté derrière la porte, lui a fendu la tête.

— Ô Ciel ! murmura Kinaetenon, en regardant tristement vers Charlot, qui marchait et fredonnait, non loin.

— Et son compagnon, continua l’Iroquois, a subi le même sort, ce matin. Les deux corps viennent d’être jetés à la rivière. Les têtes ornent notre palissade depuis quelques instants. Tiens, Kinaetenon, regarde ici… non, non, à ta droite… Hein ! elles y sont bien, toutes deux ? »

Kinaetenon, sous le choc de la sanglante vision, ne put retenir un faible cri de surprise et de peine. Hélas ! qu’il eût voulu avoir gardé son impassibilité coutumière en voyant Charlot surgir, en un bond fou, près de lui. Durant quelques minutes, Charlot demeura immobile, les yeux affreusement dilatés, voyant tout, comprenant tout. Puis, sans un cri, sans un regard vers Kinaetenon, avec seulement un faible et douloureux soupir, il s’abattit aux pieds de son ami iroquois, privé de sentiment et le corps rigide, vraiment, comme celui d’un cadavre.

Les deux Iroquois, messagers de malheur, s’éloignèrent aussitôt, la tête basse. Kinaetenon se jeta sur le corps inanimé de Charlot. Des larmes lourdes et pressées tombaient de ses yeux. Il le rappellerait à la vie, oh ! oui, coûte que coûte, ce Charlot, ce frère blanc qu’il chérissait de toute son âme et depuis l’enfance. Allons, vite, à l’œuvre ! à l’œuvre !


Marie-Claire Daveluy
(Fin de la première partie).
  1. Nom que les Iroquois donnèrent au père Jogues.
  2. Jean de la Lande, natif de Dieppe, un donné des Pères Jésuites