À genoux/Impuissance

Alphonse Lemerre (p. 69-73).

XXXI

IMPUISSANCE


Donc un jour cette femme adorable mourra,
Ce qui fut la lumière ardente deviendra
La nuit, et ce qui fut l’aube deviendra l’ombre !
Donc ce beau front empli de visions sans nombre,
Ce beau regard où luit l’amour chaste et profond,
Ces beaux cheveux de soie et de velours qui font
La clarté tout autour d’elle quand, elle marche,
Ce beau torse, l’orgueil de mes baisers et l’arche
De mon cœur, tout ce grand corps si pur et si beau,
Donc, un jour, tout cela sera dans un tombeau !

 
Et quand, ne croyant pas encore à cette tombe,
Je chercherai partout ce qui fut la colombe,
Ce qui fut le parfum, ce qui fut le rayon,
Et quand, triste et courbé sur cette vision
Que déjà l’avenir mystérieux me voile,
Je redemanderai cette femme à l’étoile,
À la fleur, à l’oiseau, je ne verrai plus rien
Dans toute la grandeur du monde aérien
Que l’horreur du silence affreux et de la brume
Lamentable, et plus près, tout près de moi, l’écume
Du même flot de mort qui couvrira mes pieds !
Ah ! nos crimes sont trop durement expiés !
Une fatalité pèse sur nos demeures.
Que me restera-t-il, si Dieu veut que tu meures ?
Grand Ange dont le corps superbe est mon orgueil,
Que me restera-t-il, si tu t’en vas ? ô deuil !

Encore, si j’avais la force créatrice
De célébrer ce corps avant qu’il ne périsse
Et de faire, au moyen de mes vers éclatants,
Qu’il soit victorieux de la mort et du temps,
Si je pouvais, avant qu’elle ne m’abandonne,
Lui mettre sur le front ainsi qu’une couronne
Le rajeunissement de l’immortalité,
Je me consolerais de la rapidité

Avec laquelle Dieu, qui prend toutes nos femmes
Dans ses bras effrayants faits de foudre et de flammes,
Emportera cet ange au fond de son azur.
Mais, faible et n’ayant rien dans l’âme que d’impur,
Encore tout imprégné de ma fange première,
Je ne puis me hausser jusqu’à cette lumière
Suprême dont l’ardeur me dévore les yeux.
Ô rage ! voir mourir ce corps délicieux,
Cette chair comparable aux âmes et divine !
Quand le soleil se meurt le soir dans la ravine,
Il sait qu’on le verra renaître après la nuit,
Et son dernier rayon rose nous réjouit.
Mais elle ! tout entière ! elle mourir ! cet Ange
Miraculeux s’éteindre et redevenir fange !
Quoi ? parce que tout meurt dans ce triste univers,
Parce que les méchants, les lâches, les pervers
S’en vont l’un après l’autre emplir les tombes noires,
Faut-il, Seigneur, que vous preniez toutes nos gloires,
Comme si rien n’était plus utile pour vous
Que de voir la beauté mourir à vos genoux ?
Puisqu’il ne manque pas de malheureux qui pleurent,
Prenez-les ! mais que les belles têtes demeurent !
Que les beaux yeux couverts d’astres brillent toujours !
Gardez les cœurs brûlants pour les belles amours,
Et les lèvres pour les baisers, et les paupières
Pour les ruissellements éternels de lumières.

Seigneur, laissez-les vivre et laissez-les briller.
Je ne suis qu’un roseau, que le vent fait trembler
Et qui brûle rongé par les sinistres flammes,
Mais je ne ferais pas mourir toutes ces femmes
Divines en qui brille un éternel ciel bleu,
Je ne les ferais pas mourir si j’étais Dieu !
Oh ! la rendre pareille à toutes ces lumières.
Des vieux âges, sur qui ruisselaient les premières
Caresses dont les cieux fussent illuminés !
À Laïs, l’enfant forte aux désirs forcenés !
À Thamar ! À Judith, la Juive diaphane,
Qui charmait tout un monde avec son corps profane
Et qui faisait la nuit rien qu’en fermant ses yeux !
À Nicosis, la Reine amoureuse des dieux,
Qui de son trône fait d’astres et d’améthystes
Versait de la clarté sur les nations tristes !
À Tomyris, ce beau guerrier dont les pieds blancs
Ne voulaient se poser que sur des rois sanglants !
À tous ces corps divins de l’aube orientale
Qui passaient lentement dans leur pourpre fatale
Comme un immense flux et reflux de clartés !
Oh ! la rendre pareille à toutes ces beautés,
Mettre son front plus haut que tout, dans une aurore,
Pour qu’elle charme et pour qu’elle éblouisse encore
Les hommes, dans mille ans, prosternés et pieux,
Comme elle charme et comme elle éblouit mes yeux !

Depuis que je suis né jusqu’à l’heure présente
Je n’ai rien souhaité, ni la grâce imposante
Des femmes, ni les blonds petits enfants si doux,
Ni la beauté qui rend supérieur à tous,
Ni la gloire qui m’eût pourtant aimé peut-être !
Je n’ai rien souhaité, je n’ai voulu connaître
Aucun de ces bienfaits dont Dieu couvre parfois
Les Hommes pour les rendre aussi fiers que les Rois !
Mais seulement, ô corps délectable ! merveille
De grâce, de grandeur et de splendeur vermeille !
Lyre d’amour sur qui Dieu chante la beauté !
Je le redis encor, je n’ai rien souhaité
De tout ce dont l’orgueil éphémère s’embrase.
Ô corps divin, mon seul rêve, ma seule extase,
Mon seul bonheur, hélas ! mon seul ravissement
Eût été de pouvoir te chanter dignement.