À genoux/Don Juan

Alphonse Lemerre (p. 271-273).

XXXI

DON JUAN


Cet homme était l’orgueil de toute la nature,
Soit que, rouge du sang des cœurs qui le suivaient,
Dans une magnifique et superbe posture
Il marchât vers l’amour que ses grands yeux rêvaient,

Soit que, plein du secret contenu par son âme,
Il s’arrêtât sur les chemins où nous passions,
Pour jeter aux cheveux déployés d’une femme
Les moribondes fleurs de ses illusions.


Un matin que l’aurore était rouge et sanglante
Comme un grand corps de vierge empli de volupté,
Il surgit au milieu de la ville opulente,
Charmant, mais douloureux comme un dieu déserté,

Déroulant ses cheveux d’enfant comme des pierres
Précieuses sur les chemins obscurs et froids,
Et par l’inaltérable éclat de ses paupières
Ressuscitant la vie et l’amour d’autrefois.

Tel il vécut dans les odeurs et les caresses
Que versaient sur sa bouche exquise en l’enflammant
Les sirènes d’amour les plus enchanteresses
Dont il était le maître invincible et l’amant.

Vingt ans il promena son miracle splendide,
Enchantant par ses yeux d’astres, éblouissant
Par son immense orgueil la nature sordide
Et brûlant les esprits rien qu’en apparaissant,

Au milieu de la plus séduisante musique
Et des plus doux parfums qu’on pût imaginer.
Puis il désespéra de la femme physique,
Tous les embrassements n’ayant pu lui donner


Que l’infernal dégoût des choses éphémères,
Le regret douloureux du temps évanoui,
Et l’aspiration vers les saintes chimères,
Et l’âcre désespoir, et l’incurable ennui.

Donc, n’ayant pas vécu tout ce que la luxure
Lui permettait d’attendre et d’espérer encor,
Il mourut, comme un Dieu, d’une immense blessure,
Ou plutôt, comme un Ange, il prit son grand essor.

Et maintenant il vit dans les lys séraphiques ;
Et c’est avec des yeux en pleurs que nous voyons
Apparaître parfois dans les cieux pacifiques
Ses yeux éclaboussés d’astres et de rayons.