À L’Yser/17

Imprimerie nationale (p. 78-80).


La bataille de Haelen

(12 AOÛT 1914).


Nous détachons du livre « Récits de Combattants » ces pages émouvantes, dans lesquelles le colonel Baltia, chef d’état major de la Ie division de cavalerie, raconte l’épisode glorieux de la bataille de Haelen :

Depuis plusieurs jours déjà, des détachements de cavalerie ennemie sont venus audacieusement tâter en tous ses points notre ligne de défense de la Gette ; partout ils l’ont trouvée bien gardée.

Aujourd’hui, 12 août, l’ennemi s’est renforcé partout, nous disent nos intrépides reconnaissances d’officiers de guides et de lanciers, et nous avons l’impression assez nette qu’il va tenter un effort sur Haelen pour y percer notre ligne.

Nous sommes sur nos gardes ! et si réellement la division de cavalerie allemande espère passer par là, elle y rencontrera la masse principale de la division de cavalerie de l’armée belge. Elle nous croit échelonnés, comme les jours précédents tout le long de la rivière, depuis Diest jusqu’à Drieslinter, mais elle ignore que, par une habile manœuvre, le lieutenant général de Witte, ne laissant aux points de passage secondaires que le minimum de forces, s’est constitué une réserve imposante, prête à foncer sur l’ennemi.

Pendant que cette masse se forme, le général de Witte remet entre les mains du colonel du 5e lanciers l’étendard que ce régiment de nouvelle formation vient de recevoir. Le jour même cette vaillante troupe mérite l’honneur de faire inscrire « Haelen » sur la soie encore immaculée.

Le terrain du combat.

Le soleil, qui à son lever paraissait maussade, éclate maintenant dans toute sa splendeur, éclairant les fermes et les métairies blanches égrenées le long de la route qui réunit Loxbergen à Haelen, en serpentant entre les champs fertiles, garnis encore en partie de leurs riches récoltes de blé et d’avoine. Le quartier général de la division a mis pied à terre à la lisière de Loxbergen, d’où la vue s’étend au loin. À gauche, une vallée étroite dans un encadrement de peupliers et de saules ; çà et là émergent quelques toits rouges.

Sur la croupe qui domine la vallée, une batterie belge s’est installée.

Les clochers de Diest lancent leur sonnerie claire et recueillie, au loin se profile dans le ciel le petit clocher trapu de Haelen. Cette bourgade, hier encore ignorée, sera le témoin de l’effort violent et brutal que fera la cavalerie allemande pour déloger la cavalerie belge et s’ouvrir le chemin vers le cœur du pays, après avoir gagné le flanc de l’armée belge que couvre la division de cavalerie. Les Allemands escomptent bien, pour aujourd’hui, une revanche de tous les succès que la division belge a obtenus pendant les huit premiers jours de la campagne. Ils espèrent tirer vengeance des Belges, qui leur ont enlevé toutes leurs reconnaissances, leurs patrouilles, leurs postes de liaison et leurs centres de renseignements, et ont désorganisé leur savant mais fragile réseau de découverte.

Les premiers coups de fusil.

Bientôt des lueurs d’incendie apparaissent, c’est le signal donné par les reconnaissances allemandes pour annoncer aux leurs que nous sommes en travers de leurs projets.

Là-bas, nos vaillants carabiniers cyclistes sont déjà au feu et défendent chèrement les positions qu’ils occupent : avec le concours des pionniers pontonniers cyclistes, ils ont fouillé la terre, approfondi les fossés, organisé les haies et les clôtures, barricadé les chemins et les routes, installé leurs fusils mitrailleurs aux endroits favorables et ils sont décidés à infliger un rude châtiment à l’envahisseur.

Dès qu’apparaissent les premiers escadrons de dragons et de hussards, la fusillade crépite ; l’ennemi, un instant, hésite ; puis, poussé par ses chefs, il se ressaisit et dirige sur nos petits cyclistes le feu de ses fusils, de ses mitrailleuses et de ses canons. Les lâches hobereaux qui les conduisent ou les poussent se font couvrir par d’inoffensifs habitants qu’ils traquent devant eux, mais les carabiniers, bien dissimulés, ajustent froidement chaque coup de fusil et, chaque fois, un casque à pointe, un colback ou un schapska roule à terre, et un homme vêtu de gris s’écroule dans les moissons. « Nos diables noirs » reculent pas à pas, défendent chaque sillon, chaque buisson.

Les charges de cavalerie allemande.

Tout à coup, l’avalanche des escadrons allemands surgit, et, dans un galop furieux, se précipite sur les fantassins, qui reçoivent le choc sans sourciller, à coups de feu et de baïonnettes.

Les escadrons, entraînés par leur élan, poursuivent leur route et arrivent vers les lanciers belges, qui ont mis pied à terre, en arrière des cyclistes, et qui reçoivent la charge par un feu roulant à courte distance.

Le galop de ces masses hurlantes et cliquetantes fait vibrer le sol, les longues lances acérées et tenues en arrêt semblent devoir renverser tout sur leur passage ; mais, à la première décharge des carabines de nos lanciers, aidés puissamment par les quatre fusils mitrailleurs que dirigent avec sang-froid les lieutenants Scouvemont et Ouverleaux, et de loin par le feu de trois escadrons du ier guides, placés à droite du champ de combat, la masse pirouette et se désagrège. Les premiers escadrons sont suivis d’autres. Cette deuxième charge est reçue comme la première, la troisième comme la seconde. Sept charges successives sont ainsi écrasées.

Le moment est tragique, quantité de chevaux errant à l’aventure, fous de terreur et de douleur, rouges de sang, galopent éperdus ; quelques-uns d’entre eux viennent bousculer les chevaux haut-le-pied de nos lanciers ; la panique se propage parmi ceux-ci et, à un moment, un immense troupeau dévale dans la plaine, au milieu des coups de fusil et des éclatements secs des shrapnells. Stoïques, nos soldats rechargent leurs armes et s’apprêtent à repousser de nouveaux assauts, jetant à peine un regard de commisération aux cadavres amis et ennemis qui les entourent, aux blessés qui hurlent leurs douleurs.

Nouvelles attaques de l’ennemi.

Les chefs de la cavalerie allemande, reconnaissant l’inutilité de l’action à cheval, font cesser les charges et n’envoient plus contre nous que des cavaliers pied à terre, destinés à agir par le feu de leurs carabines et soutenus par leurs mitrailleuses.

Ils s’avancent dans la plaine, rampant dans les blés, se terrant dans chaque repli du sol, s’abritant derrière chaque gerbe pour échapper au feu terrible de nos courageux et adroits cavaliers.

Déjà six régiments de dragons, de hussards et de cuirassiers sont engagés et avancent péniblement, quand le secours de deux bataillons de chasseurs leur est envoyé.

Notre artillerie, alors, entre en action. La première batterie à cheval, maniée par un chef énergique et sûr de lui-même, envoie avec précision ses obus et ses shrapnells sur les cavaliers et les fantassins qui inondent la plaine et, en même temps, elle couvre de ses obus brisants le pont de Haelen et le village où s’entassent alors de nouveaux régiments de cavalerie accourus pour renforcer et soutenir leurs camarades. Sous la poussée du nombre, nos cavaliers tiennent difficilement, mais ne reculent cependant pas d’une semelle et donnent à notre infanterie le temps d’arriver.

Les premiers renforts nous arrivent.

Il est 15 heures, quand enfin apparaissent les premiers secours : trois bataillons du 4e de ligne et deux du 24e, accompagnés d’un groupe d’artillerie, partis de Hauthem-Sainte-Marguerite à 10 heures et demie. Une partie de l’infanterie fut dirigée sur Velpen, pour de là gagner Haelen, l’autre fut envoyée en renfort des défenseurs de la ferme de l’Yserbeek ; l’artillerie soutint ces deux attaques ; malheureusement, des deux batteries qui prirent position au moulin de Loxbergen, une seule put ouvrir le feu sans être immédiatement contrebattue par l’artillerie allemande qui était en position au nord de Velpen.

Pendant que l’infanterie progressait vers Velpen et la ferme de l’Yserbeek, la 1re brigade de cavalerie était reformée à cheval et dirigée vers l’aile gauche du champ de bataille.

La 2e brigade, qui est au feu depuis sept longues heures, se met à la recherche de ses chevaux.

À 19 heures, la ferme de l’Yserbeek ou plutôt les ruines fumantes de cette ferme sont reprises par le bataillon Leconte, et le bataillon Rademaekers a reconquis Velpen.

Autour de nous, des chevaux aux membres mutilés, naseaux en sang, flancs déchirés, râlent dans les fossés de la route ou dans les champs ; d’autres galopent éperdument, ensanglantés et la selle ballottant entre les jambes.

Puis commença le lamentable cortège des blessés qui, l’œil hagard, se traînent péniblement vers l’arrière, tantôt seuls, courbés, marchant dans les fossés, tantôt soutenus par des ambulanciers ou des prêtres de la colonne d’ambulance, tantôt transportés sur des civières ou même dans leurs propres manteaux tenus aux quatre extrémités.

Debout, au milieu de la route, méprisant les obus brisants qui abattent des chevaux autour d’eux, les shrapnells qui atteignent leurs chevaux de main, les balles qui sifflent dans les branches, le général de Witte et son état-major, donnant aux troupes l’exemple du mépris du danger, suivent les phases de la lutte.

Déjà des débris de toutes sortes jonchent le sol, des caissons à munitions galopent sur la route pour porter aux tireurs des cartouches de ravitaillement, et sur tout le front, des incendies allumés par les obus lancent dans le ciel pur leurs lueurs sinistres et leur fumée âcre.

Victoire !…

La bataille, quand déjà le soleil descendait à l’horizon, semblait encore indécise. À ce moment, nos artilleurs observent un mouvement de recul de la ligne ennemie qui, sous la poussée de notre infanterie, commence à refluer vers le pont et le village de Haelen. Aussitôt, ils font feu de tous leurs canons vers le couloir où s’engouffrent les fuyards ; ceux-ci entraînent, malgré les efforts et les menaces des officiers, les régiments de cavalerie arrivant encore à la rescousse.

La fuite, à la nuit tombante, dégénère en une débandade folle qui ne s’arrêta qu’à Hasselt et à Herck-Saint-Lambert où les troupes battues se fortifièrent hâtivement pour s’opposer à toute poursuite éventuelle.

Des corbeaux jettent leur croassement lugubre dans la nuit presque noire déjà. La galopade des chevaux effarés et éperonnés cruellement par leurs cavaliers martèle le pavé. Sous la pluie incessante de projectiles belges, les dix régiments allemands, magnifiques le matin, ne forment plus qu’une cohue désordonnée qui foule aux pieds les fantassins, les morts et les blessés et abandonne les officiers et les généraux. À l’autre extrémité du champ de bataille, nous entendons s’élever les chants de victoire des troupes belges qui saluent leur premier fait d’armes.

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Les Héros — Traits de courage de nos soldats et de nos officiers.

Nous songeons alors à ce vélocipédiste, attaché au quartier général de la division de cavalerie, le brave Royer, qui se porta résolument au cœur du combat pour rapporter un officier, le lieutenant de Waepenaere, blessé à la cuisse alors qu’il entraînait au feu des fantassins intimidés et non encore faits au combat. Ce généreux soldat retourna une deuxième fois dans la fournaise pour reprendre et rapporter sur une charrette une mitrailleuse abandonnée ; puis une troisième fois pour aller tuer à coups de revolver, deux cavaliers allemands embusqués derrière des gerbes et qui avaient tiré sur lui quand il revenait de son lieutenant d’abord, avec la mitrailleuse ensuite. Il rapporta, cette fois, les deux casques.

Ce « valeureux Liégeois », qui avait accompli ces trois traits de bravoure et de dévouement sous nos yeux, n’en parla jamais ; il trouvait qu’il avait tout simplement fait son devoir de soldat. Aussi fut-il très étonné quand il fut nommé caporal en récompense de sa belle conduite. Il se montra, dans la suite, digne de ses débuts, allant, le jour et la nuit, aux expéditions les plus périlleuses et terminant glorieusement sa noble carrière en se faisant tuer, dans une auto blindée, au combat de Pellenberg.

Nous nous souvenons aussi de ce petit soldat blessé horriblement, le bras déchiqueté, qui, de son bras valide, tendait un morceau de fusil vers le général et criait : « J’ai encore mon fusil ! » Et de cet autre qui, s’appuyant sur deux infirmiers, traînait obstinément une lance allemande comme un trophée.

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Le spectacle du champ de bataille.

Devant l’église du petit village gisent, déjà couverts de poussière, des cadavres de chevaux, des voitures renversées, de la paille piétinée, des restes de nourriture et de feux, le chaos infâme que laisse une armée derrière elle.

À la limite du village, sur le chemin de Haelen, nous vîmes les premiers cadavres d’Allemands, la face tuméfiée, les membres crispés, couchés dans les positions les plus diverses et les plus surprenantes. Voici un cuirassier tenant encore en mains un chargeur muni de ses cartouches ; plus loin, un dragon, couché la face contre terre, une jambe repliée en arrière.

Nous arrivons à la petite ferme que l’on se disputa toute la journée ; la maison est éventrée à coups d’obus, la grange réduite en cendres. Les porcs, en liberté, rôdent autour de cette ruine.

À mesure que nous avançons vers Haelen, le nombre de cadavres augmente. À l’endroit où le choc entre tirailleurs a eu lieu, une ligne presque continue de cadavres allemands et belges montre quel fut ici l’acharnement des deux partis. Un officier du 24e de ligne et un officier de dragons sont là côte à côte. Quel est celui qui a vu mourir l’autre ? Quel drame cache le voisinage de ces deux corps ?…

À Haelen, le drame est poignant : la plupart des maisons montrent des trous béants et des murs déchiquetés…

Sur la place, nous ramassons le drapeau belge qui flottait à la maison communale ; il a été arraché par les Prussiens, lacéré et traîné dans la boue. Nous le faisons arborer tel qu’il est, à sa place, et nous nous inclinons profondément, ne pensant à ce moment qu’il sera bientôt l’emblème de notre pauvre Patrie déchirée, violée et piétinée par une soldatesque barbare…