À L’Yser/15

Imprimerie nationale (p. 76-77).


XV.

La Rencontre.


Paul Verhoef avait fait insérer une annonce dans plusieurs journaux français… Son appel à Berthe. Il attendait maintenant à Folkestone. Sa patience fut soumise à une longue et rude épreuve, car l’inquiétude et l’angoisse le tenaillaient sans cesse.

On vint appeler le lieutenant. S’aidant de béquilles il gagna l’antichambre.

Berthe l’attendait les bras ouverts.

— Paul… mon pauvre Paul ! sanglota-t-elle. Je te revois enfin.

Et lui qui avait affronté la mort avec calme, lui le héros de l’Yser, pleurait maintenant comme un enfant.

— Voici comme tu me revois, dit-il en essuyant ses larmes qui débordaient sans cesse… Oh, Berthe, j’eus préféré que tu ne me revis jamais.

— Paul ! clama-t-elle…

— Je dois renoncer à toi. Je suis un mutilé, une épave. N’eut-il pas été mieux que je fusse mort ?

— Mais, Paul, tu blasphèmes… Paul, tu ne m’aimes donc plus ?

— Oh, Berthe, t’aimer… Mais regarde-moi, donc…

— Eh bien, je te regarde, cher héros, cher martyr du devoir… Et c’est ainsi que tu me juges… Je t’abandonnerais parce que tu es mutilé… maintenant que mes soins te sont nécessaires, maintenant ; que je t’aime davantage.

Berthe attira son fiancé sur son sein et pendant que ses yeux rayonnaient d’un amour passionné, elle lui dit tendrement :

— Je t’en conjure, Paul, ne parle plus de la sorte… plus jamais, entends-tu… Car cela me chagrine beaucoup. Ne nous quittons plus, car Paul, je ne te l’ai pas encore dit… je n’ai plus que toi sur la terre…

— Et ton père, Berthe… qu’est-il arrivé ? demanda Paul en sursaut.

— Papa n’est plus…

Berthe lui raconta alors les événements terribles qu’elle vécut…

Oui, ces deux enfants de la Belgique martyre avaient recours l’un à l’autre ; on leur avait enlevé beaucoup, mais leur amour les réconfortait et les encourageait.

Berthe raconta aussi la mort d’Antoine Deraedt. Ils le pleurèrent comme un cher frère… Paul fit insérer des annonces pour rechercher les parents de son ami. Deux semaines plus tard, il reçut une lettre du père Deraedt. Il annonçait avoir retrouvé ses filles et habitait avec elles à Bourbourg ; mais quant à Antoine il ne parvenait pas à avoir de nouvelles en dépit de toutes ses recherches.

Délicatement le lieutenant lui apprit la triste vérité et lui indiqua la tombe, d’après les explications de Berthe, au cimetière de Furnes…

La réponse fut empreinte de deuil et de douleur… Les malheureux avaient perdu tous leurs biens à Eessen, ils avaient erré vers Bruges… ils avaient recherché leurs enfants… et ils n’auraient pourtant formulé aucune plainte si leur fils leur aurait été rendu.

Mais, cette fois, c’était le sacrifice suprême.

Antoine avait succombé, Paul était mutilé, Berthe était moralement anéantie. Voilà ce que la guerre réserva à ces infortunés…

Et la guerre sévissait toujours… La Belgique et la France tremblaient sous l’effort de l’airain et s’abreuvaient du sang des héros pendant que la destruction et la dévastation continuaient leur œuvre lamentable…

En une missive, l’oncle Charles dit qu’Ypres serait bientôt anéantie. Il s’y était rendu et avait trouvé sa maison en ruines… Et les Allemands bombardaient davantage.

Et quel pourrait bien être l’aspect du front est ?…

La houle de la misère et du deuil roulait sur toute l’Europe.