À L’Yser/10

Imprimerie nationale (p. 54-59).


X.

À Bruges.


Sur la fière et svelte tour des halles à Bruges, symbole des arts et de la liberté, œuvre superbe nous léguée par nos aïeux, le drapeau allemand flottait…

Cette impudence faisait mal au cœur, c’était la bannière de l’oppresseur, de l’usurpateur, qui flottait là-haut !

Elle n’y avait pourtant pas été plantée à la honte de l’opprimé, mais bien à celle du tyran usant du droit du plus fort et qui vainquit un petit pays qui s’était héroïquement défendu.

Drapés dans d’amples manteaux, des officiers allemands circulaient sur la Grand’Place, défilaient devant les halles, croisaient le Bourg, se promenaient devant l’hôtel de ville, la chapelle du Saint Sang, admirant les monuments historiques ds la belle ville qui attiraient l’attention des étrangers.

Des militaires chantaient et devisaient dans les auberges, d’autres dansaient dans des tavernes mal famées, où ils avaient noué des relations avec des filles dont la vertu n’était pas précisément à l’abri de tout reproche, qui faisaient fi de l’honneur et dont le rouge de la honte ne colorait plus les joues.

Mais, par contre, des soldats circulaient mornes et attristés par la ville, recherchant les fossés silencieux que surplombaient des ponts grisâtres, ou les arrières-quartiers aux petites maisons vieillottes, dont la quiétude n’était plus troublée par le tic-tac zélé des dentellières qui exerçaient leur profession au temps de la paix.

Ces militaires songeaient au foyer, à la femme et aux enfants ; ils maudissaient la guerre qui menaçait de rompre des liens d’amour et qui introduisait le deuil et la misère dans des milliers de familles…

L’atmosphère était comme imprégnée de cette morosité, les arbres eux-mêmes en témoignaient, ils laissaient choir lentement leurs feuilles qui tombaient en tournoyant et en obliquant sur les pavés grisâtres le long du fossé ; au loin, on entendait la voix plaintive d’une cloche qui appelait les femmes à l’église ; des femmes dont les noirs manteaux attestaient également la tristesse… et c’était comme si une file de veuves éplorées s’en allaient au temple.

Des mères aux faces pâles et flétries joignaient les mains devant un vieux crucifix cloué au mur… et, à la lueur rouge de la lanterne, on eut juré que Jésus même pleurait en présence de toute la cruauté ici-bas, et que les plaies de ses mains, de ses pieds et de son flanc saignaient à nouveau en constatant que le sacrifice du Golgotha avait été vain…

Le soir crépusculaire drapait Bruges dans ses larges replis… Les rues étaient quasi désertes et le bruit des pas sur le sol ressemblait à celui qu’on entend sur les tombes…

Les bourgeois se croisaient silencieusement… Les cœurs débordaient et on préférait se bercer en réflexions.

L’ennemi était à Bruges, dans la vieille et antique ville des Flandres ; des canons capturés et des autos de l’usurpateur entouraient le monument de Breydel et De Coninck devant les halles et le beffroi. Des officiers allemands s’étaient installés dans les maisons abandonnées par les bourgeois. Et presque toutes les habitations étaient revêtues d’inscriptions à la craie qui les destinaient à loger les troupes ennemies.

D’une rue latérale on entendit retentir une chanson, elle vibrait dans l’air et l’écho s’en répercutait au loin.

Gloria, Victoria
Deutschland ist zu klein,
Musz ein bischen grözzer sein…

C’était répugnant…

Mais un bourdonnement planait sur la ville… C’était la voix de l’Yser où les Belges luttaient pour garder le dernier lopin de terre…

Oh, ils le garderaient, ils le maintiendraient, il y aurait encore une Belgique libre, un dernier recoin où l’infâme drapeau allemand ne flotterait pas.

C’était une lutte homérique.

Les trains qui entraient en gare, débarquaient sans cesse des troupes fraîches, de robustes gars, exempts de toute fatigue et bien armés…

Et d’autres étaient partis ce matin, musique en tête, par la Smedepoort…

La bataille n’était nullement proportionnée pour notre petite armée. Mais on disait que les Français arrivaient à la rescousse et que les navires de guerre anglais devant le littoral coopéraient activement.

On espérait toujours quoique l’attente fut longue…

Des chariots passèrent dans la rue. C’étaient de lourds véhicules couverts de bannes que des paysans de la région conduisaient.

— Des blessés ! murmuraient les bourgeois… On les transportait à Bruges. Le convoi ne cessa pas… Des trains arrivèrent pendant toute la journée et les autos remplaçant les chevaux et touant des chariots ne cessèrent d’amener de nouvelles charges de mutilés et de blessés.

L’école normale était transformée en ambulance.

L’hôpital militaire, le couvent anglais et d’autres immeubles regorgeaient déjà d’épaves humaines… et la houle ne cessait pas de rouler ses flots.

Le fermier Deraedt conduisait également son chariot par les rues de Bruges. On l’y avait envoyé de Ghistel avec un nouveau convoi.

Il était harassé de fatigue, le malheureux, et souffrait encore plus au moral qu’au physique !! Il ne songeait qu’à son fils, à sa femme et à ses filles. Sa famille était totalement disséminée.

Il devait décharger son fardeau macabre à l’école normale et il pourrait passer la nuit à Bruges. Le paysan remisa son chariot sur la cour spacieuse d’une auberge et y conduisit ses chevaux à l’écurie.

Il s’en alla alors bien vite chez sa cousine Léonie où il avait enjoint à sa femme de se rendre.

— Mon Dieu, qui voilà ! s’exclama la vieille jeune fille qui habitait une petite maison à côté des remparts.

— Séraphine, n’est-elle pas ici ? demanda Deraedt, tout énervé.

— Ta femme ?

— Mais oui. N’est-elle pas encore ici ?…

— Non, je n’ai vu personne… Mais que c’est-il donc passé ? Assieds-toi… Tu me parais tout désorienté ! Où est Séraphine ?

— Où elle est ? Dieu le sait. En voilà des revers que j’éprouve d’un seul coup !… Je suis littéralement abattu !… Où peut donc être ma femme ?

— Mais ou l’as-tu quittée ?

Deraedt raconta succinctement ce qui s’était passé.

Prise de frayeur et d’ahurissement, sa cousine ne cessait de joindre ses mains décharnées et ridées en poussant des clameurs d’épouvante.

Mais elle se ressaisit et encouragea le fermier en ce sens :

Séraphine viendra sans nul doute… Elle ne saurait faire ce voyage en un jour ! Ne perds pas de vue que la distance est forte… Les trains ne roulent plus, elle doit faire toute la route à pied… Sois courageux… Nous vivons réellement dans une phase cruelle…

— Oh, si tu avais vu ce dont j’ai été témoin aujourd’hui…

— Oui, la note de l’Allemagne sera élevée. Mais où va-t-elle puiser cette fourmilière de soldats ? Bruges en regorge ! On ne peut faire un pas dehors sans frôler un de ces soudards… À propos, ils ont célébré dimanche une messe en plein air, sur la Grand’Place ! Ils avaient construit un autel contre la statue de Breydel et De Coninck et l’avait entourée de petits lauriers. Ils enlevèrent un crucifix et une pierre bénits de la chapelle du Saint-Sang ! Un prêtre pria et prêcha et les soldats chantèrent… Ils ravagent tout le pays et ils ont l’impudence d’exécuter des offices divins ! C’est à perdre la tête en présence d’une telle confusion.

Mais Deraedt écoutait à peine. Il était anxieux quant au sort de sa femme. La cousine garnit la table de mets et de boissons, invita son cousin à prendre place, mais l’infortuné Deraedt, le cœur gros, ne parvint à absorber aucun aliment.

— Et quelles nouvelles d’Antoine ? demanda Léonie.

— Le malheureux est là, à l’Yser, où la bataille fait rage… Que Dieu le protège !

— Je prierai pour lui… Nous ignorons ce que c’était la guerre, mais cette fois nous sommes édifiés.

— N’en crois rien, cousine, tu n’en connais nullement les affres et tu peux t’estimer très heureuse. C’était horrible ce que j’ai vu aujourd’hui ! Une hécatombe de blessés, des bras, des jambes coupées, des corps totalement éventrés, du sang partout…

— Oh, tais-toi !

— Oui, n’en parlons plus ! C’est une horreur !

Deraedt songea de nouveau à sa femme. Où était-elle en ce moment ? Irait-il à sa rencontre ?… Mais dans quelle direction fallait-il se lancer ? Quel était le chemin qu’on avait fait prendre aux fuyards ? Et il était harassé, fourbu… la fièvre le tenaillait.

On frappa…

— Serait-ce elle ? cria Deraedt s’élançant vers la porte…

Ce n’était pas Séraphine.

C’était une parente, une petite cousine des environs de Dixmude.

— Vous n’avez-pas vu Séraphine ? demanda-t-il.

— Non… Ah, c’est Deraedt Vous êtes également ici ?

— Vous n’avez rencontré aucune personne de nos parages ?

— Je n’ai vu personne des vôtres, ni aucun de vos voisins. Il y a tant de fuyards, c’est une file interminable.

— Oh, c’est toi, Louise ! s’exclama Léonie…, Pauvre fille, tu as dû fuir également !

— Oui.

Et l’infortunée, une jeune fille encore ! éclata en sanglots.

— Viens bien vite, pauvre fille ! reprit Léonie compatissante ! Tu goûteras le repos ici. Assieds toi. Mais oui, laisse couler tes larmes, ça te soulagera.

Louise pleurait abondamment ; mais elle se calma.

— Nous sommes des nomades maintenant, se plaignit-elle.

— Quelles sont tes nouvelles ? demanda Louise dont la curiosité était éveillée… Prends une tasse de café, restaure-toi et raconte nous.

— Je boirai une gorgée de café, mais je ne saurais pas manger.

La fugitive de Beerst raconta alors ses aventures, sans cesse interrompue par les exclamations d’épouvante et d’indignation ds Léonie.

— Les scènes qui se sont déroulées dans notre paroisse, ns sont pas à décrire… Je tremble encore en songeant à l’incendie de l’église et à la première bataille. Le fossé bordant la partie postérieure de la maison regorgeait de cadavres de soldats… Des bombes sillonaient l’espace sans interruption… explosaient avec un fracas assourdissant qui nous glaçait d’épouvante. Un canon se trouvait à côté de notre maison. Nos soldats, l’ayant découvert, lui envoyèrent des volées de mitraille à tel point que les Allemands durent se sauver avec leur mortier. Elles furent terribles les batailles à Tervaete, aux environs de Bruges. Et qui plus est, elles durent encore.

Bref, les Allemands se rendirent maîtres de Beerst.

— Et tu étais restée ? demanda Léonie, sur un ton de reproche.

— Nous ne voulions pas fuir… Nous ne pûmes nous résoudre à quitter la maison et nos biens. Notre cave n’était pas voûtée, elle n’avait qu’un vulgaire plancher en guise de plafond. Des soldats belges nous avaient conseillé d’y parquer des matelas. Si le plafond vient à s’effondrer, la chute des blocs de maçonnerie sera amortie, disaient-ils. Nous eûmes alors les Allemands. Ces gens-là ne s’annoncent pas en faisant tinter la sonnette ou en frappant modestement à la porte, mais ils enfoncent les portes à coups de crosse de fusils. Ils entrèrent, et lorsqu’ils virent les matelas, ils dirent : « Ça va bien… il n’y a pas de danger » (« Das ist gut… kein gefahr »…) Ce fut alors uns ruée de soudards dans la maison. Il leur fallait du vin. Ils vidèrent 23 bouteilles. « Encore du vin crièrent-ils », « Je n’en ai plus, répondis-je. Mais ils allèrent en quérir eux-mêmes à la cave. Ils aperçurent un phonographe dans le coin de la chambre. « Fräulein » (Mademoiselle) dirent-ils alors en désignant l’instrument, « spielen » (jouer). Je m’y refusai. Il n’a pas joué depuis la guerre et il ne jouera pas maintenant, répondis-je. « Nein, nein… spielen ! » crièrent-ils, à nouveau. Je dus céder et je plaçai l’instrument sur la table… Et les soudards de se régaler au vin et à la musique !… Nous ne vîmes aucun supérieur. C’étaient de véritables abrutis qui se conduisaient de la sorte. À quelque temps de là nous abritâmes des fuyards dont la maison avait été incendiée : des hommes, des femmes, des enfants, il y en avait environ 25. C’est vous dire que notre habitation était très mouvementée. Certain après-midi un homme s’amène en courant chez nous et crie de vive voix que la ferme d’un de nos amis brûlait. Les Allemands y furent en un instant. « Was ist das », clamèrent-ils. Ce fut dit sur un ton qui aurait pu laisser supposer que nous entretenions des relations avec l’ennemi et que cet incendie était peut-être un signal convenu. Et savez-vous ce qu’ils firent ? Ils se saisirent de huit hommes dont deux de mes frères qui se trouvaient chez nous. Ils durent se poster les bras en l’air au pied d’un mur et les Allemands leur braquaient le revolver sur la poitrine. Les bourreaux lâchèrent alors quelques coups en l’air. Les malheureux otages en furent quitte pour la peur. Mais ces scènes sont terrifiantes. Il faut les avoir vécues pour être réellement édifié. Les femmes et les enfants pleuraient, imploraient, à genoux, se tordant les bras qu’on épargnât la vie du père, de l’époux. Moi, je gisais sur le sol, terrifiée, et je ne me suis relevée que lorsque les hommes furent rentrés dans la maison, amplement talochés par les soudards. « personne ne sort ! » crièrent-ils. Ils écrivirent sur la porte le nombre de personnes se trouvant à l’intérieur. Nous ne pouvions sortir ni faire du feu. Sur nos instantes prières il nous fut permis de quérir chez des voisins un peu de pain et deux berceaux pour des bébés…

Notre situation prit une nouvelle orientation.

Des Allemands entraient en coup de vent et disaient que nous devions partir. Nous demandâmes à pouvoir rester…

— Mais à quoi songiez-vous donc ! s’exclama la cousine Léonie. Parmi ces brutes !

— Oui, nous voulions rester… Nous ne voulions pas quitter nos biens, notre maison. Et si ces bougres ne nous avaient pas chassés, nous n’aurions pas bougé, quoique le toit ce fut effondré…

Mais nous fûmes chassés comme des bêtes, on ne nous donna même pas l’occasion d’emporter quelques brassées de vêtements, et, quant à la nourriture on ne nous en fournissait pas. « Allez, ouste ! » criaient-ils en leur langue… Je ne pus plus monter à l’étage… On ne nous accorda pas le moindre délai. Nous devions déguerpir. Il ne me fut même pas permis de mettre mes bottines ; « nein, nein », hurlaient-ils, et je fus mise dehors chaussée d’une paire de pantoufle trouées. Quant aux hommes, on les gratifia de coups de crosses de fusils… « Vous pouvez laisser la porte ouverte », dirent méchamment les soudards, nous allons nous fixer dans « notre » maison ».

l’âme belge
Le Kaiser. — Eh bien ! vous voyez, vous avez tout perdu !
Le Roi Albert. — Pas mon âme !

La nuit tombait déjà… Nous ne savions où aller. Des coups de feu étaient échangés dans les champs. Comment nous avons échappé à tous les dangers qui nous menaçaient, je l’ignore. Nous marchions comme des vagabonds. Après une heure et demie de marche nous fûmes hors de la zone dangereuse. Nous frappâmes à la maison d’une connaissance où nous échouâmes… Voilà le calvaire que nous franchîmes. Quant aux autres fuyards j’ignore leurs tribulations, mais chacun d’eux a certes eu sa part des rudes épreuves. D’autre part, les soldats fouillaient les hommes, soi-disant pour les débarrasser d’armes éventuellement en leur possession, mais je crois plutôt qu’ils voulaient les délester de leur bourse, ainsi qu’il est arrivé à mes frères. Les Allemands savaient d’ailleurs parfaitement bien que nous ne portions ou ne détenions aucune arme. »

— Et où sont restés tes frères ?

— Ici en ville, chez mon oncle Théodore… et je venais vous demander de m’héberger chez vous.

— Mais certainement, mon enfant… Beaucoup de personnes ont également fui, ici, à Bruges, dans la crainte de batailles éventuelles… Mais on n’a tiré qu’un seul coup de canon en dehors de l’enceinte… Un Allemand a été tué. Mais la bataille a dû faire rage dans ta paroisse !

— Je suis heureuse que ni papa, ni maman en aient été témoins…

— Et quand as-tu quitté Beerst ? demanda Deraedt à la jeune fille…

— Avant-hier soir… Je suis restée chez ces connaissances jusqu’à ce matin et j’ai pris alors la route de Bruges, qui me présentait plus de sécurité.

— Tu as bien fait, ma fille, et tu resteras ici :

— Mais où reste donc Séraphine ! dit Deraedt.

— Patiente encore un peu… Elle sera peut-être ici, demain…

— Pourvu qu’il ne lui soit pas arrivé un accident…

— On ne se bat pas de ce côté…

— Non, mais ces Allemands sont peu recommandables…

— Ceux qui étaient chez nous étaient de viles brutes, d’infâmes bandits…

Deraedt manifesta le désir d’aller se coucher et il se mit au lit, mais son sommeil fut troublé et fiévreux.

Une foule de visions angoissantes lui excitèrent l’esprit ; il voyait les blessés à l’ambulance, entendait des gémissements dans le chariot qu’il conduisait, ou bien c’était son fils Antoine qui appelait au secours… Il reconnaissait sa femme, le péril la menaçait, il voulait s’élancer vers elle et il était figé sur place…

Il passa ainsi la nuit sans cesse tourmenté par d’épouvantables cauchemars ! Il se leva de grand matin plus fatigué que la veille. Il devait retourner à Ghistel avec son chariot.

— Je n’irai pas ; dit-il. Je me cacherai ici… Je ne sais d’ailleurs pas marcher. Je sens que si je dois encore faire un tel trajet, j’en mourrai…

Après avoir passé toute l’avant-midi dans des transes mortelles par rapport à sa femme qui ne venait pas, le malheureux fermier, malade, dut s’aliter.

La cousine Mélanie alla quérir le médecin.

— Il a une forte fièvre, dit-elle. Il lui faut un repos absolu.

Il écouta le récit détaillé de la femme à propos de Deraedt et dit :

— Cela ne m’étonne pas que la fièvre l’ait abattu. Veillez maintenant à ce que son repos ne soit pas troublé…

Le malade était pourtant très agité. Il appelait sa femme et son fils dans son délire, plaignait les blessés, croyait être à nouveau à la ferme ou marchant à côté de son chariot.

La journée s’écoula, mais la femme Deraedt n’arriva pas.

Des troupes et des autos passaient sans interruption par les rues de Bruges. La ville était secouée par le bourdonnement du canon et des aviateurs anglais jetaient des bombes autour de la station pour faire exploser les dépôts de benzine des Allemands.

La circulation aux environs et avec la Hollande était encore libre. Des fuyards de la région de l’Yser et de Roulers s’empressaient de franchir la frontière. C’était un exode intense d’hommes chargés de fardeaux, de femmes pleurantes, d’enfants fatigués, d’infortunés chassés de leurs biens, maintenant que la guerre était déchaînée dans la Flandre occidentale.

Deraedt était devenu un peu plus calme et dormait d’un profond sommeil.

La cousine Mélanie et Louise se relayèrent pour veiller à son chevet.

On en était au troisième jour de la fuite et la fermière Deraedt ne donnait pas encore signe de vie.

Où pouvait-elle être ?

On posait et reposait la question mais nul changement n’intervenait et on s’inquiétait davantage.

On éprouvait une foule de difficultés pour encourager le malade lorsqu’il appelait sa femme.

Le quatrième jour, dans le courant de la soirée, l’épouse Deraedt s’emmena.

— Dieu soit loué ! clama Mélanie, pleurant de joie.

— Où est mon mari ? demanda la fermière.

— Il est ici.

— Dieu soit loué !

— L’entends-tu… ne t’effraye pas car il est un peu malade.

— Blessé ?

— Non, non. Il est exténué de fatigue.

— Je suis malade aussi. En voilà des tribulations.

Deraedt s’était assis dans son lit.

— Tu es là… tu es vraiment là ? demanda-t-il tout ému. Oh, je suis heureux cette fois et toutes mes souffrances endurées se dissipent à présent.

La fermière était harassée. Elle narra pourtant ses mésaventures… elle ne pouvait garder le silence… elle devait soulager son cœur.

Lorsque nous fûmes séparés, dit-elle, un soldat nous accompagna. C’était un homme compatissant qui plaignait les fuyards. Il porta nos paquets et lorsque nous fûmes en dehors de la zone dangereuse, il nous souhaita bon voyage. Il n’en fut rien, pourtant. Nous allâmes jusqu’à Vladsloo où nous fûmes arrêtés par des militaires qui nous enfermèrent dans une petite maison. Nous étions là 35 personnes, hommes, femmes et enfants, enfermés dans une petite chambre, où il n’y avait quasi pas de ventilation. Nous y restâmes pendant trois jours.

— Et pourquoi ? demanda Deraedt.

— Nous l’ignorons encore. On ne vous fournit pas des explications, ils agissent et il faut obéir. Ils y introduisirent un pauvre bourgeois qu’ils accusaient d’avoir tiré et ils disaient qu’on le fusillerait.

« Kaput ! Kaput ! » criaient les soldats. Ils poussèrent le malheureux contre le mur et ils se préparèrent à le fusiller. L’infortuné suppliait qu’on le laissât vivre. « Ayez pitié des miens ! disait-il. Que feront-ils, les malheureux, lorsque je ne serai plus. Et ma femme qui porte un bébé dans son sein ! De grâce, par pitié, ne me tuez pas ! Je suis innocent »

Le malheureux ne cessa d’implorer et de supplier. Ils lui donnèrent encore quelques giffles et quelques coups de poing, mais ils ne l’exécutèrent pourtant pas. Nous n’avions pas à manger et on ne nous fournissait aucun aliment. Des porcs couraient le long du chemin et on demanda l’autorisation aux soldats pour en créner un. Ils nous accordèrent la permission et nous pûmes enfin manger un morceau de viande…

— J’ai encore le frisson lorsque je songe aux trois nuits que j’ai passées dans cette chambre avec ces enfants qui pleuraient, qui faisaient leurs besoins, parmi toutes ces personnes, ces haleines… j’en suis encore malade en ce moment… Nous dûmes partir ce matin… C’est alors que j’ai erré vers Bruges.

— Quelle responsabilité qu’ils endossent ces Allemands ! dit le fermier Deraedt, indigné. C’est infâme et lâche de faire endurer un tel martyrologe à un peuple…

Ce n’était pas tout car on apprendrait encore bien davantage. Des amis et connaissances avaient été fusillés comme francs-tireurs, quoiqu’ils n’avaient commis d’autre fait que celui de se cacher pour les hordes étrangères.

Mélanie, engagea la femme Deraedt à se coucher. Il devait restaurer ses forces.

Le couple partit deux jours plus tard pour la Hollande, tâchant de regagner la région de l’Yser par l’Angleterre et la France, mais, cette fois, derrière le front, car leur cœur les poussait vers leurs enfants… les filles enfuies et le fils soldat…

Ils ne purent heureusement pas voir l’infortuné blessé que Verhoef venait d’arracher à la mort.

Bruges regorgeait toujours de soldats.

Des troupes fraîches sortaient en chantant par les portes de la ville.

On y rentrait des mutilés, des malades, des blessés.

Maintes fois, un cortège funèbre s’acheminait vers le cimetière… Des militaires accompagnaient quelques cercueils… et le peuple savait que dans l’entretemps des jeunes vies s’éteignaient à l’hôpital…

Les Allemands occupèrent aussi le littoral, Blankenberghe, Heyst, Knocke. Les frontières furent bientôt fermées et peu de temps après on introduisit le système des passe-ports.