? ou Le Crime de la chambre noire/09

L’Édition populaire (p. 56-60).

LE CHÂTIMENT.


M. Mauvin est-il ici ? demanda le commissaire de police au valet qui lui ouvrit.

— Il est dans le salon avec Madame. Je vais l’avertir…

— Inutile, menez-nous à lui.

Derrière le commissaire, venaient Dauriac, Savanne, la vraie Mme Mauvin, la sorcière et des policiers.

Le domestique ouvrit la porte du salon qui, comme on le sait, avait été transformé en chambre à coucher pour Mlle Judith Mauvin. Le père et la prétendue mère de la jeune fille étaient assis au chevet de la malade.

Le commissaire entra le premier :

— Monsieur Mauvin, dit-il en s’adressant au châtelain, connaissez-vous la dame qui m’accompagne ?

Et, en prononçant ces mots, il s’écartait pour faire place à la véritable Mme Mauvin qui apparut ainsi brusquement aux regards du châtelain. Celui-ci recula effaré, médusé, les yeux agrandis par l’effroi.

C’était une morte qui sortait de la tombe et apparaissait soudain devant lui. Mlle Levroie ne semblait pas moins effrayée. Il y eut quelques secondes d’un pathétisme grandiose et tragique.

Quant à la folle, elle avait reculé d’un pas et elle ne semblait pas moins terrorisée que les hôtes du château. Et ce fut elle qui recouvra la première la parole. Elle se dressa soudain, menaçante, furieuse, fantastique, et étendant la main vers son époux, elle clama :

— Vous ! vous ! assassin ! Horreur ! Horreur !

— Cette femme n’est pas folle, comme vous l’avez cru, dit le commissaire en se tournant vers Savanne, elle a partiellement perdu l’usage de la parole, elle a tout simplement oublié une grande partie des mots de son vocabulaire. Songez que la malheureuse a vécu plus de quinze ans dans la solitude complète, dans les ténèbres. De même que ses yeux ne s’accoutumaient plus à la lumière du jour, son esprit ne se réhabitue que peu à peu au langage humain.

Judith Mauvin s’était à demi dressée sur son lit et contemplait cette scène sans comprendre. Son fiancé se pencha vers elle et lui prit la tête dans les mains.

Quant à M. Mauvin, devant la main vengeresse que son épouse brandissait vers lui, il reculait comme le condamné recule devant le châtiment.

— Reconnaissez-vous votre épouse légitime ? lui demanda le commissaire.

Alors, seulement, le châtelain eut conscience de ce qui se passait ; au lieu de répondre, il fit signe à sa maîtresse, en balbutiant :

— Perdus !… Sauvons-nous !…

Et avant qu’on eut pu les empêcher, les deux misérables sortirent par une porte du fond, aussitôt poursuivis par les policiers.

Ce fut une chasse éperdue dans le château. M. Mauvin et sa maîtresse gravirent les escaliers, traversèrent le corridor près duquel s’ouvrait la Chambre Noire et gagnèrent la fameuse bibliothèque où, nos lecteurs s’en souviendront, Dauriac avait vainement recherché l’assassin invisible.

Ils arrivèrent dans cette vaste salle au moment où les policiers lancés à leur poursuite montaient l’escalier derrière eux.

— Vite ! cria Mauvin, au passage secret !

Le châtelain avait ouvert un meuble vide, il pressa un bouton dissimulé. Instantanément, le panneau du fond se souleva, découvrant un passage secret.

— Sauvés ! s’écria le châtelain, en entraînant sa maîtresse, tandis que les policiers apparaissaient au seuil de la porte.

Et il s’engagea dans l’étroit couloir qui devait lui assurer la liberté. Mais à ce moment même, un homme surgit de l’ombre du passage secret et repoussa durement M. Mauvin. Puis, l’étranger, un révolver à la main, se croisa les bras.

M. Mauvin rugit :

— Le Chasseur Rouge !…

— Oui, dit l’étranger, le Chasseur Rouge, ou si vous préférez, Lucien Ruffieux, l’ingénieur que vous avez fait condamner injustement…

À ce moment, les policiers mettaient la main au collet du châtelain et s’emparaient de Mlle Levroie.

— Quoi, arrêtés ! s’écria le Chasseur Rouge. Ah ! mon Dieu ! j’avais douté de votre justice… il y a une providence… le châtiment est donc accompli…

Un éclair de joie haineuse passa dans sa prunelle. Puis, brusquement, il se retira, silencieux et tragique.

L’ouverture du passage secret se referma sans bruit.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quelques jours après, en présence des preuves et des témoignages accablants qui les accusaient, les deux amants avouèrent leurs crimes. Mlle Levroie avait été l’ange mauvais qui avait entraîné Mauvin dans un gouffre de honte. C’était elle qui lui avait conseillé de se débarrasser de son associé et de faire accuser un innocent quelconque, employé ou ouvrier de l’usine. Or, la fatalité voulut précisément que par une étrange coïncidence cet innocent fut l’homme qu’elle aimait en secret, l’ingénieur Lucien Ruffieux, le directeur de l’usine ! Peu après, elle incitait son amant à se défaire de son épouse et elle l’aidait à jeter, dans les oubliettes du château, sa malheureuse victime. Ce fut par un prodigue que celle-ci ne fut point tuée dans sa chute. Elle vécut, comme nous l’avons dit, des aliments que jetaient dans le Trou du Diable les superstitieux paysans et surtout ô providentielle coïncidence ! Casboul, l’idiot, le fils naturel de sa meurtrière !

Mlle Levroie n’éprouvait pour M. Mauvin qu’une affection intéressée. Elle avait revu l’homme qu’elle aimait en secret et qui, après s’être évadé avait reparu sous la forme du Chasseur Rouge. Les nuits où elle devait voir son amant, elle endormait M. Mauvin au moyen d’un narcotique. Assoiffé de vengeance, Lucien Ruffieux, avait trouvé la complice qu’il cherchait pour frapper son ennemi. D’accord avec lui, Mlle Levroie résolut d’abord de supprimer — à l’insu de M. Mauvin — les filles de celui-ci, en frappant mystérieusement et sans laisser de trace. Elle tira profit de la terrible légende du château de Sauré et de la triste renommée dont jouissait la fatale Chambre Noire. C’était elle et son amant qui, au moyen d’une arbalète, lançaient l’arme mortelle qui avait failli tuer Judith Mauvin et son fiancé. Frappant dans l’ombre, Mlle Levroie ne pouvait être reconnue ; en outre, elle ne laissait aucune trace sur les lieux du crime. En cas d’alerte, les meurtriers disparaissaient par le passage secret dont nous avons parlé et qui avait une autre issue dissimulée dans les caves du château. On s’explique dès lors pourquoi ces cris de chouette étaient un présage de mauvais augure.

Dans ses expéditions et ses rendez-vous nocturnes, Mlle Levroie prenait pour détourner les soupçons le déguisement de la sorcière du Trou du Diable. La tentative de meurtre contre Judith Mauvin ayant échoué, la misérable, après avoir essayé de terroriser la malade en lui apparaissant aux vitres de la chambre sous une forme horrible, voulut, comme on sait, l’empoisonner.

Son suprême espoir était, comme l’avait présumé Savanne, de faire mourir en fin de compte le châtelain de Sauré et de le remplacer par Lucien Ruffieux. Traqué par la police, pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, le Chasseur Rouge avait trouvé, grâce à sa maîtresse et à l’insu de M. Mauvin naturellement, un refuge dans le château. Le jour, il se cachait dans le passage souterrain…

On comprend sa surprise lorsqu’un beau matin il vit apparaître son ennemi. Il se crut découvert, trahi peut-être… Son premier mouvement fut de repousser l’envahisseur. Voyant celui-ci arrêté, il comprit et… rendit grâce à Dieu !

Après ces événements, le Chasseur Rouge disparut de la contrée. Sa dernière action fut une bonne œuvre : il dota le petit Casboul que la véritable Mme Mauvin avait adopté et installé dans un pavillon du château avec la vieille Margot. Quelques années après, Savanne dans ses pérégrinations rencontra chez les Trappistes, un moine qui ressemblait étonnamment au bandit…

M. Mauvin fut, ainsi que sa maîtresse, condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Le Chasseur Rouge disparu, la Chambre Noire démolie par suite des restaurations nouvelles, le château de Sauré était devenu un séjour délicieux où Mme Mauvin avait enfin retrouvé le calme et le bonheur au milieu de sa fille Judith, de son gendre Raymond Dauriac et… de toute une charmante et frétillante famille. Car, comme dans les contes de fée, le Ciel avait très largement béni l’union des jeunes époux et avait remplacé les êtres infernaux, qui naguère hantaient le château de Sauré, par une légion de petits anges blonds.


FIN