Contes et légendes des Bretons armoricains/Mao Kergarec

Texte établi par Anatole Le BrazHenri Gautier Editeur (p. 347-355).


MAO KERGAREC
OU LE PACTE AVEC LE DIABLE

Ecoutez tous, si vous voulez,
Et vous entendrez un joli conte.
Dans lequel il n’y a pas de mensonge
Si ce n’est, peut-être, un mot ou deux.

Il y avait une fois un seigneur si riche, si riche, qu’il ne savait pas où se trouvaient tous ses biens. Mais il menait une vie déréglée, si bien qu’il en arriva à avoir autant de dettes que d’avoir, et à être obligé de songer à mettre de l’ordre dans ses affaires.

Un jour, en examinant ses titres de propriété, il remarqua qu’un nommé Mao Kergarec occupait une terre qui lui appartenait et en jouissait comme si c’eût été son bien propre, ne lui payant jamais rien. Il fit appeler le paysan pour lui rendre des comptes.

En arrivant sous les murs du château, Mao remarqua que le diable était peint sur l’une des portes de la cour, celle de gauche, et Jésus-Christ sur l’autre, celle de droite. Il tira son chapeau au diable et lui fit la révérence, en disant :

— Saluons d’abord celui-ci qui, n’étant pas habitué à tant d’égards, m’en saura sans doute gré et m’en témoignera sa reconnaissance si je me trouve dans l’embarras, comme je le crains.

Puis il salua aussi l’image du Sauveur Jésus, mais moins bas, et il entra ensuite dans le château.

Le seigneur le reçut assez mal, parla haut, lui fit voir ses titres et dit que, si, dans huit jours, il n’avait pas payé tout l’arriéré qu’il lui devait, il ferait vendre tout son mobilier.

Mao s’en retourna soucieux et désolé, car il n’avait pas d’argent et ne savait comment s’en procurer. Il était, en outre, chargé d’une nombreuse famille.

Au sortir de la cour, il salua encore le vilain personnage peint sur la porte de gauche, et pas celui de la porte de droite. Il rencontra bientôt un seigneur inconnu monté sur un beau cheval noir.

— Bonjour, brave homme, lui dit l’inconnu.

— Bonjour, monseigneur, répondit le paysan.

— Je sais d’où tu viens, et ce qui te met tant en peine. Tu as été chez ton seigneur, le maître du château voisin, qui t’a mis en demeure de lui payer une forte somme, dans huit jours, sinon il vendra ton mobilier pour se payer ; or, tu n’as pas d’argent et ne sais comment t’en procurer.

— Tout cela est vrai, hélas !

— Eh bien ! je veux te venir en aide et reconnaître ainsi ta politesse envers moi.

— Vous êtes bien bon ; mais qui donc êtes-vous ?

— Celui dont tu as vu le portrait sur la porte de gauche du château, et que tu as salué avant l’autre sur la porte de droite.

— Ah ! oui… Mais… j’ai peur que vous ne me demandiez autre chose que des saluts, car, d’après ce que l’on raconte, vous n’avez pas l’habitude de vous contenter de si peu.

― Non, donnant donnant, rien de plus juste ; mais vois quelle est ta situation, et songe à ta famille.

― Eh bien ! quelles sont vos conditions ?

— Qu’un de tes enfants m’appartienne, que tu me le donnes, ― rien de plus.

— Non ! jamais je ne consentirai à cela.

— Songe donc que tu as sept enfants, et que te voilà réduit à la misère par les exigences de ton seigneur.

— N’importe ! je ne vous céderai aucun de mes enfants ; arrive que pourra.

— C’est à prendre ou à laisser, comme tu voudras ; mais décide-toi vite, car l’on m’attend ailleurs, et je suis pressé !

Mao se gratta la tête, réfléchit un moment, songea aux contes qu’il avait entendu conter aux veillées d’hiver et où le diable est toujours dupé dans ses marchés avec les hommes, espéra qu’il trouverait bien aussi quelque finesse pour se tirer d’affaire et dit enfin :

— Eh bien ! si vous voulez vous contenter de moi, au lieu de mes enfants, aux conditions que je vous dirai ?…

— Voyons tes conditions, car, après tout, toi ou un de tes enfants, il m’importe assez peu.

— Eh bien ! pendant trente ans, à partir d’aujourd’hui, je désire trouver tous les matins, en me levant, mille écus en or dans un petit coffret en bois de chêne que j’ai dans ma chambre, auprès de mon lit.

— Accepté : tous les matins en te levant, pendant trente ans, tu trouveras mille écus en belles pièces d’or toutes neuves dans le petit coffre en bois de chêne que tu as dans ta chambre, auprès de ton lit, et au bout de ce temps tu me suivras où je voudrai te conduire.

— Oui, mais il faudra que jamais rien ne manque aux mille écus de chaque matin, ou, le jour où le compte n’y sera pas, je garderais tout ce que j’aurais reçu jusque-là et le marché serait rompu.

— C’est entendu ; et maintenant tu vas me signer avec ton sang le contrat que voici et que j’ai préparé d’avance.

Et il lui montra un parchemin avec un contrat en règle.

— Je ne sais pas écrire, répondit Mao, mais je ferai bien un croix tout de même.

— Non pas de Croix ! mais tu vas me faire un rond là, et cela suffira.

Et l’inconnu descendit de cheval, piqua le bras de Mao avec la pointe d’un canif, trempa le bec d’une plume dans la goutte de sang qui en sortit, et dit en présentant le parchemin au paysan :

— Là, fais là un rond, au bas du parchemin.

Mao fit le rond, et l’autre plia alors le parchemin, le mit dans sa poche, remonta sur son cheval et dit :

— Dans trente ans, jour pour jour, tu te retrouveras ici ; et prends garde d’y manquer, car je saurai bien te découvrir en quelque lieu que tu te caches. Et il partit là-dessus.

Mao continua de son côté vers sa maison, impatient de visiter son coffre et en se disant :

— Mille écus par jour pendant trente ans ! Personne ne sera aussi riche que moi dans le pays, et je pourrai à mon tour me moquer de mon seigneur ; et quant à l’autre, le vieux Guilloux, — car c’est bien lui, — en trente ans, en y songeant, je trouverai bien quelque bon tour pour me débarrasser de lui.

Tout en se faisant ce raisonnement, il marchait d’un pas léger, et se trouva bientôt en présence d’un second cavalier, monté sur un cheval blanc et qui ressemblait beaucoup au personnage du Sauveur figuré sur la porte de droite du château.

Le cavalier s’arrêta et, avec bonté, lui parla de la sorte :

— Bonjour, mon brave homme.

— Bonjour, monseigneur, répondit Mao.

— Je connais votre embarras et je vous propose de vous venir en aide. Vous devez payer une forte somme à votre seigneur dans quinze jours, vous n’avez pas d’argent et votre famille est nombreuse.

— Vous vous trompez ; je n’ai besoin du secours de personne, et j’ai de l’argent à la maison bien plus qu’il ne m’en faut pour payer mon seigneur. Merci pourtant de votre offre.

Et là-dessus, il continua sa route en sens inverse du cavalier au cheval blanc.

En arrivant à la maison, il monta aussitôt à sa chambre et dit sa femme de le suivre.


Il ouvrit devant elle le coffre de chène, et elle resta tout ébahie, à la vue de belles pièces d’or qui s’y trouvaient.

— Jésus, mon Dieu ! s’écria-t-elle, d’où vient tout cet or ?

— Ne t’en inquiète pas, répondit Mao, je sais bien d’où il vient, et c’est mon affaire…

Et tous les matins ensuite, il compta mille écus en or dans son coffre, si bien qu’il devint riche en peu de temps, paya son seigneur, acheta son château et y alla demeurer avec sa famille.

Personne ne comprenait rien à une fortune si rapidement faite, et l’on ne pouvait s’en rendre compte que par la découverte d’un trésor.

Quelques-uns pourtant parlaient tout bas de magie et de sorcellerie ; mais on eut beau l’observer, ne vit pas qu’il hantât le sabbat et les sorciers : on n’y comprenait rien enfin.

Mao éleva bien ses sept fils et les envoya aux meilleures écoles où ils obtenaient de brillants succès.

L’un d’eux devint archevêque.

Un autre évêque,

Le troisième, vicaire général

Le quatrième était recteur de sa paroisse.

Le cinquième, vicaire.

Un autre était ermite dans un bois.

Et le septième, le plus jeune, s’était fait chef de brigands, détroussant les voyageurs sur les grands chemins, pillant les châteaux, et les couvents, et terrorisant tout le pays avec sa bande C’était la désolation de son père, de sa mère et de ses frères.

Cependant le terme fatal approchait, et Mao Kergarec devenait de jour en jour plus triste et plus soucieux.

Mais ses enfants, à l’exception d’un seul, étaient de si saints personnages, qu’il comptait sur eux pour le tirer du mauvais cas où il s’était mis.

Il alla se confesser à celui qui était recteur de sa paroisse, et il lui conta tout. Le prêtre frémit d’épouvante à une révélation si inattendue, dit qu’il n’avait pas de pouvoir suffisant pour un cas si grave, et renvoya son père à son frère l’évêque. Celui-ci fit la même réponse et le renvoya à l’archevêque, lequel le renvoya à l’ermite dans la forêt.

L’ermite était un saint homme qui passait sa vie à prier et à se mortifier, et n’avait d’autre société que celle des animaux du bois, avec lesquels il vivait dans les meilleurs rapports, et ils se rendaient des services réciproques.

Tous les jours son ange gardien venait le visiter et causer avec lui familièrement.

Mao trouva l’ermite qui priait, sur le seuil de sa porte, les yeux levés au ciel. Il attendit qu’il eût terminé sa prière, puis il lui remit une lettre de son fils l’évêque qui lui expliquait le cas désespéré de leur père. L’ermite lut la lettre et, les larmes aux yeux, il dit :

— Hélas ! mon père, le cas est tellement grave que je n’y ai aucun pouvoir, pas plus que mes frères. Mais passez a nuit sous mon toit, je prierai pour vous jusqu’au matin et alors je pourrai peut-être vous donner un bon conseil.

Au milieu de la nuit, pendant que le père brisé par la fatigue dormait, le fils reçut, à l’heure ordinaire, la visite de l’ange qui lui parla de la sorte :

— Aucun pouvoir sur la terre ne peut délier votre père du fatal contrat signé de son sang ; mais j’implorerai pour lui la Sainte Vierge, et demain je vous rapporterai sa réponse.

Et l’ange s’envola vers le ciel, et l’ermite continua de prier jusqu’au jour :

— Eh bien ! mon fils ? demanda le père quand il s’éveilla.

— Eh bien ! mon père, j’ai reçu comme d’habitude la visite de mon bon ange, et je l’ai entretenu de votre cas. Il m’a promis d’implorer en votre faveur la Sainte Vierge qui, à son tour, implorera son divin fils, et il m’apportera sa réponse cette nuit. Restez donc encore avec moi jusqu’à demain matin, et nous passerons cette journée à prier et à pleurer pour l’expiation de votre crime. L’ange remonté au ciel s’agenouilla aux pieds de sa Maîtresse, la Sainte Vierge, et implora sa protection toute puissante pour le père de son ermite. La Sainte Vierge compatit au malheur de Kergarec, et alla intercéder pour lui auprès de son divin Fils.

— Kergarec, dit le Sauveur, a salué le diable avant moi, sur la porte du château de son seigneur ; il a même repoussé mes offres de service contre son ennemi, à qui il venait de vendre son âme pour de l’or, par un pacte signé de son sang, et qui est aujourd’hui dans l’enfer. Je veux bien pourtant m’intéresser à lui, puisque vous m’en priez, ma mère, et à cause de ses enfants qui sont des saints, à l’exception du plus jeune. Mais, avant de pouvoir obtenir son pardon, il faut qu’il aille lui-même, pendant qu’il est encore en vie, retirer des mains de Satan le contrat avec lequel il s’est vendu à lui pour de l’or.

C’est là un voyage périlleux, et pour lequel il faut un grand courage ; mais je l’y aiderai de manière à lui rendre le succès possible

Voici une baguette blanche que vous lui remettrez et avec laquelle il pourra, s’il a confiance en moi, tenir en respect les démons et forcer Satan à restituer le contrat signé de son sang. Mais il faut qu’il se rende dans l’enfer, avant que le temps soit tout à fait expiré, autrement le succès serait impossible, et Satan serait dans son droit en exigeant la stricte exécution du pacte.

La Sainte Vierge remercia son divin Fils, prit la baguette, blanche et la remit à l’ange, qui s’empressa de l’aller porter à l’ermite avec les instructions nécessaires.

L’ermite parla de la sorte à son père, quand l’ange se fut retiré :

— Tout espoir n’est pas encore perdu mon père, et, grâce à l’intercession de mon bon ange et de la Sainte Vierge, le bon Dieu, dont la miséricorde est inépuisable pour le pécheur repentant, daigne s’intéresser encore à vous et vous fournir les moyens de vous sauver des griffes de Satan. Mais, il vous faut armer de courage et affronter de grands dangers.

— Nul danger ne sera au-dessus de mon courage, mon fils. Voici ce que vous devez faire, mon père ; il vous faudra aller vivant en enfer, pour arracher des mains de Satan le fatal contrat signé de votre sang, et cela avant l’expiration du terme qui aura lieu dans trois jours.

— Aller dans l’enfer !… Mais personne n’en est jamais revenu !… et pourtant j’ai pleine confiance en Jésus, puisque c’est lui-même qui ne parle par votre bouche, et je tenterai l’épreuve

— Voici une baguette blanche que mon bon ange m’a rapporté du ciel pour vous remettre, et qui vous rendra l’entreprise possible ; avec elle, vous tiendrez les démons en respect et pourrez forcer Satan à vous remettre le contrat.

— Mais, comment aller en enfer, avant d’être mort ? Qui m’indiquera le chemin ?

— Si quelqu’un le connaît sur la terre, ce doit être mon jeune frère, le chef des brigands, je le crois déjà fort avancé sur ce chemin. Il faudra donc aller trouver dans la forêt ou il demeure avec sa bande. Je vais vous écrire une lettre que vous lui donnerez et qui le mettra au courant de votre situation.

Et l’ermite écrivit une lettre, la remit à son père, le bénit, et le vieillard se mit en route.

Il arriva à la nuit tombante, sur la lisière du bois où se trouvaient les brigands. Deux hommes s’élancèrent d’un buisson, lui mirent la main au collet et crièrent, en appuyant leurs pistolets sur sa poitrine :

— La bourse ou la vie !…

Il leur montra sa lettre et demanda à être conduit devant leur chef. Ils le firent entrer dans le bois et le conduisirent à leur repaire. Il remit sa lettre au chef, qui ne le reconnut qu’après l’avoir lue.

— Comment, c’est vous, mon pauvre père ? Et dans quelle situation ! lui dit-il en s’attendrissant et en s’apitoyant sur le sort du vieillard. Je vois bien que le temps presse, et je vais vous mettre moi-même sur le bon chemin pour vous rendre à votre destination.

Et il le conduisit à l’ouverture d’une caverne, au fond du bois, et lui dit :

— Voilà ! Vous n’avez qu’à entrer dans cette caverne, à marcher tout droit devant vous, malgré l’obscurité, et vous arriverez dans une plaine vous verrez un vieux château, tout noir, et entouré de hautes murailles. Vous frapperez à la porte de fer de ce château, et on vous ouvrira. Et puisque vous y allez avant moi, — car je dois aller aussi un jour, — demandez donc à voir la place qui m’est réservée dans ce séjour, et, si vous en revenez — ce qui me paraît douteux, — vous m’en donnerez des nouvelles au retour.

Et là-dessus, le brigand s’en retourna pensif et le cœur ému de compassion, ce qui l’étonnait. Et son père s’engagea sous la voûte sombre.

Il marcha longtemps, tenant à la main sa baguette Blanche, qui luisait dans l’ombre et éclairait sa marche, et arriva enfin à la vallée où se trouvait le château. Il frappa à la porte de fer.

Le guichet s’ouvrit et une figure hideuse et cornue s’y montra et demanda

— Qui est là ?

— Mao Kergarec, répondit-il.

— Mao Kergarec ! Oui, votre siège est là, qui vous attend, à côté de celui de votre fils le brigand ; mais nous ne vous attendions que demain.

— Allez dire à votre maître que je suis là et que je demande à lui parler.

Et on alla prévenir Satan qui vint aussitôt.

— Comment, l’ami Mao Kergarec, c’est toi déjà ? Je ne t’attendais que pour demain ; mais puisque te voilà, entre et sois le bienvenu.

Et le portier ouvrit la porte, et Mao entra.

— Placez-le sur son siège, dit alors Satan,

Et quatre diables horribles s’avancèrent vers Mao pour le porter sur son siège. Mais il lui suffit de les toucher de sa baguette blanche pour les faire reculer en poussant des cris épouvantables. Quatre autres se présentèrent pour les remplacer, sur l’ordre de Satan, et dès qu’ils furent touchés de la baguette ils reculèrent aussi, en se tordant dans des convulsions horribles.

— Qu’est-ce à dire ? s’écria Satan, et il s’avança furieux, pour poser sa griffe sur Mao. Mais, touché par la baguette, il recula comme les autres, en écumant de rage.

— Dehors, cria-t-on de tous côtés, dehors ! l’homme venu avant son heure, et qui a sur lui quelque relique sainte !…

Mais personne n’osait plus approcher de lui, et, impassible au milieu des cris et des imprécations, il dit :

— Je ne m’en irai, Satan, que lorsque tu m’auras remis le parchemin signé de mon sang !

— Tu ne l’auras pas ! Va-t’en vite et, demain, tu reviendras pour rester toujours.

— Il me faut le parchemin, te dis-je, ou il t’en cuira.

— Tu ne l’auras pas : va-t’en, chien !

Et Mao, de sa baguette blanche, cingla Satan et son entourage, tant et si bien, qu’ils criaient.

— Grâce ! grâce ! qu’on lui rende son parchemin et qu’il s’en aille au plus vite !

Satan lui jeta le contrat en s’écriant

— Tiens, le voilà ton parchemin, et pars vite à présent… Mais tu nous reviendras bientôt, et je me vengerai.

Mao prit le parchemin, le mit dans sa poche, et allait sortir, quand il se rappela la recommandation de son fils le brigand, de demander à voir la place qui lui était réservée dans l’enfer.

— Avant que je m’en aille, dit-il, je veux que vous me fassiez voir encore la place que vous nous réservez, à mon fils le brigand et à moi.

Et le Diable-Boiteux, lui montrant, au milieu des flammes, deux sièges de fer chauffés à blanc, lui dit :

— Tiens, les voilà !

Mao frémit d’horreur et partit aussitôt, avec son contrat dans sa poche.

Il retourna auprès de son fils le brigand pour lui donner des nouvelles de ce qu’il avait vu dans l’enfer.

— Eh bien ! mon père, lui dit le brigand, en le voyant revenir, Vous avez réussi dans votre entreprise, puisque vous êtes revenu ?

— Oui, mon fils, j’ai réussi, grâce à Dieu et à la Sainte Vierge, et aussi à la baguette blanche que votre frère m’a donnée et qui m’a été utile.

— Et vous avez été dans l’enfer, et vous en rapportez le parchemin signé de votre sang ?

— J’ai été dans l’enfer, et j’en rapporte le parchemin signé de mon sang, le voilà.

— Et il lui montra le parchemin.

— Et avez-vous aussi demandé à voir la place qui m’était réservée là-bas ?

— Oui, mon fils, je l’ai vue.

— Eh bien ! mon père ?

Ah ! mon pauvre enfant !… C’est un siège de fer, chauffé à blanc, au milieu des flammes ; et à côté est celui qui m’était destiné à moi-même ; j’en frémis encore d’horreur quand j’y songe.

— Eh bien, mon père, vous voilà, à présent, sorti des griffes de Satan, et à l’abri de tout danger ; mais moi !… Pendant votre voyage, j’ai réfléchi sur ma situation ; j’ai congédié mes compagnons chargés de tous les crimes possibles, comme moi-même ; je me suis confessé au recteur de la paroisse la plus voisine, et il m’a dit qu’aucun crime n’était au-dessus de la clémence divine, que la miséricorde de Dieu est sans bornes, et que, avec un repentir sincère et une pénitence des plus dures, je pouvais encore être pardonné et sauvé. Je le crois, puisque vous-même vous avez trouvé grâce et miséricorde et j’ai confiance. Je ne reculerai devant aucune pénitence, aucun supplice.

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Nous ne racontons pas les épouvantables macérations auxquelles l’ancien brigand se livra par une inspiration du ciel, pour échapper à cette place d’enfer qui était déjà marquée pour lui ; il mourut de sa rude pénitence, et, comme on ignorait s’il était enfin digne de grâce, son père, pour le savoir, obéit au testament que son fils lui avait fait durant sa pénitence.

À minuit, lui avait-il dit, au clair de la lune, vous poserez mon cercueil en travers sur le mur du cimetière de la paroisse, de manière qu’il ne penche pas plus en dedans qu’en dehors, puis, vous vous retirerez sous le porche de l’église pour observer ce qui se passera Bientôt vous verrez venir de deux points opposés de l’horizon, du levant et du couchant, une colombe blanche et un corbeau noir, qui se livreront un combat acharné autour du cercueil. Le corbeau essayera de le faire tomber hors du cimetière, en le battant de ses ailes, et la colombe blanche, de son côté, fera tous ses efforts pour l’envoyer dans le cimetière. Si le corbeau l’emporte, je serai perdu sans rémission ; mais si la victoire reste à la colombe blanche, je serai sauvé, et mon âme s’envolera aussitôt au Paradis où vous viendrez me rejoindre.

À minuit donc, il alla placer le cercueil de son fils en équilibre sur le mur du cimetière de la paroisse. Puis il se retira sous le porche. Un moment après il vit arriver, de deux points opposés de l’horizon, de l’orient et de l’occident, une colombe blanche et un corbeau noir. Le corbeau, le premier, passa au ras du cercueil, et d’un vigoureux coup d’aile il le fit pencher sensiblement en dehors. La colombe blanche passa à son tour et le rétablit dans sa position première. D’un second coup d’aile le corbeau le fit pencher de nouveau en dehors et plus fortement : la colombe blanche le rétablit encore en équilibre, et avec avantage cette fois. Enfin, le combat dura environ une demi-heure, avec des chances diverses, et Mao, du fond du porche, en suivait les péripéties et les alternatives avec une anxiété mortelle… La colombe blanche finit par l’emporter ; le cercueil tomba dans le cimetière et en tombant il s’ouvrit, et il en sortit une autre colombe blanche qui se joignit à celle qui avait si courageusement combattu contre le corbeau noir. Mao Kergarec en mourut de joie, sur la place, et, au lieu de deux colombes blanches, on en vit trois s’élever ensemble vers le ciel.

C’étaient les âmes purifiées du père, du fils et de sa mère. Dieu avait permis à cette dernière de venir assister son fils, sous cette forme.

Conté par Marguerite Philippe, à Plouaret, le 12 septembre 1887.