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Œuvres complètes de Guy de MaupassantLouis Conard, libraire-éditeurThéâtre (p. 249-256).


Yvette[1]

Au premier étage d’une belle maison moderne. Riche escalier, dorures, faux marbres.

Deux hommes en habit noir, le pardessus sur le bras, montent les dernières marches. L’un, Jean de Servigny, avance la main pour sonner. L’autre, Léon Saval, lui arrête le bras.


Scène PREMIÈRE


LÉON SAVAL.

Voyons, mon cher, où me conduis-tu ?


JEAN DE SERVIGNY.

Je te l’ai dit, chez la marquise Obardi ?


LÉON SAVAL.

Mais qui est-ce, la marquise Obardi ?


JEAN DE SERVIGNY.
Tout le monde le sait.

LÉON SAVAL.

Excepté moi.


JEAN DE SERVIGNY.

Eh bien ! tu le verras.


LÉON SAVAL.

J’aime mieux savoir.


JEAN DE SERVIGNY.

Que de prudence !


LÉON SAVAL.

Non, je ne suis pas prudent. Qu’ai-je à craindre, d’ailleurs ? Mais je ne voudrais point faire un four, et on en fait à chaque pas quand on ne sait point chez qui on marche.


JEAN DE SERVIGNY.

Tu veux dire : sur qui on marche.


LÉON SAVAL.

Oui, peut-être. L’as-tu prévenue, au moins, que tu allais me présenter chez elle.


JEAN DE SERVIGNY

Prévenir la marquise Obardi ? Fais-tu prévenir un cocher d’omnibus que tu monteras dans sa voiture au coin du boulevard ?


LÉON SAVAL.

Alors c’est ?…


JEAN DE SERVIGNY.

Une parvenue, mon cher, une rastaquouère, une drôlesse charmante sortie on ne sait d’où, apparue un jour, on ne sait comment, dans le monde des aventuriers et sachant y faire figure. Que nous importe, d’ailleurs ? On dit que son vrai nom, son nom de fille, car elle est restée fille à tous les titres, sauf au titre innocence, est Octavie Bardin, d’où Obardi, en conservant la première lettre du prénom et en supprimant la dernière du nom.

C’est d’ailleurs une aimable femme dont tu seras inévitablement l’ami et le client, toi, de par ton physique. J’ajoute cependant que si l’entrée est libre en cette demeure, comme dans les bazars, on n’est pas strictement forcé d’acheter ce qui se débite dans la maison. On y tient de tout, on y fait de tout, on y vend de tout, depuis les sourires jusqu’aux concessions de terre dans les nouvelles républiques, de mines dans le centre africain et de passe-partout de l’appartement où nous entrons en ce moment par la grande porte. Demande et tu seras servi selon ta bourse.

La marquise s’installa dans le quartier de l’Étoile, quartier suspect, voici trois ans, et ouvrit ses salons à cette écume des continents qui vient exercer à Paris ses talents divers, redoutables et criminels.

J’allai chez elle. Comment ? Je ne le sais plus au juste. J’y allai comme nous allons tous là-dedans, parce qu’on y joue, parce que les femmes y sont faciles et les hommes malhonnêtes. J’aime ce monde de flibustiers à décorations variées, qui décrochent une croix de leur poitrine pour vous la vendre dés que vous tirez votre portefeuille. Ils sont tous nobles, tous généraux, tous sénateurs en leurs patries, et tous inconnus à leurs ambassades, à l’exception des espions. Tous parlent de l’honneur à propos de bottes, citent leurs ancêtres à propos de rien, racontent leur vie à propos de tout, hâbleurs, menteurs, filous dangereux comme leurs cartes, trompeurs comme leurs noms, braves à la façon des voleurs de grand chemin, mais jamais banals comme des fonctionnaires français. C’est l’aristocratie du bagne, enfin !

Quant à leurs femmes ?… toujours jolies avec une petite saveur de coquinerie étrangère, avec le mystère de leur existence passée… passée peut-être à moitié dans une maison de correction. Ce sont aussi des conquérantes, des rapaces, de vraies femelles d’oiseaux de proie. Je les adore.


LÉON SAVAL.

Pas de Français dans cette maison ?


JEAN DE SERVIGNY.

Mais si, beaucoup au contraire, et ce qu’il y a de mieux puisque nous y allons.


LÉON SAVAL.

Les autres, comment sont-ils ?


JEAN DE SERVIGNY.

Très bien. Des généraux, des sénateurs, des hommes du monde, des artistes, de tout. C’est un monde étonnant où toutes les femmes ont des filles, ce qui remplace un contrat de mariage, pour l’œil.


LÉON SAVAL.

Des filles. De vraies jeunes filles ?


JEAN DE SERVIGNY.

Oui, mon cher, et pourquoi pas ? Elles en ont comme d’autres, ces femmes-là : et elles les marient quand elles peuvent. Celle de la marquise est délicieuse.


LÉON SAVAL.

La fille de la marquise ?


JEAN DE SERVIGNY.

Oui, Yvette. Une merveille, grande, magnifique, mûre à point, aussi blonde que sa mère est brune, admirable rejeton d’aventurière poussé sur le fumier de ce monde-là.


LÉON SAVAL.

Et le moral ?


JEAN DE SERVIGNY.

Je ne sais pas, on ne sait pas. Naïve ou rouée ? impossible de le dire, peut-être les deux. Il y a des jours où je la crois une sainte, et d’autres où je la crois une rosse. J’éprouve un entraînement irraisonné vers sa candeur possible et une méfiance très raisonnable contre sa rouerie non moins probable. Elle dit des choses à faire frémir une armée, mais les perroquets aussi. Elle est parfois imprudente à me faire croire à sa candeur immaculée et parfois niaise, d’une niaiserie invraisemblable à me faire douter qu’elle ait jamais été naïve. Elle provoque comme une courtisane et se garde comme une vierge. Je ne sais pas. Mais tu vas la voir.


LÉON SAVAL.

Tiens, ça commence à m’amuser d’aller là-dedans.


JEAN DE SERVIGNY.

Tu sais que je vais te présenter sous le nom de comte Saval.


LÉON SAVAL.

Ah ! mais non, par exemple.


JEAN DE SERVIGNY.

Pourquoi ?


LÉON SAVAL.
Je ne veux pas être ridicule.

JEAN DE SERVIGNY.

Mais tout le monde est titré là-dedans, mon cher, tout le monde.

(Interruption dans les feuillets du manuscrit.)

JEAN DE SERVIGNY.

Qu’est-ce que ce nouveau visage, la jolie dame ?


YVETTE.

La baronne Diodore.


JEAN DE SERVIGNY.

Qu’est-ce que c’est que ça ?


YVETTE.

Une personne très influente.


JEAN DE SERVIGNY.

Où ça, très influente ?


YVETTE.

Dans les ministères.


LA MARQUISE

Oh ! je ne reste guère à Paris plus de cinq à six mois par an. Nous passons les froids dans le Midi, et l’été quelque part à la campagne. Je viens d’ailleurs de louer une villa à Bougival, j’espère que vous me ferez le plaisir d’y venir avec le duc.


LÉON SAVAL.

Avec bonheur, madame.


YVETTE.

Oh ! oui, Muscade viendra nous voir à Chatou. Nous ferons un tas de bêtises, à la campagne.


JEAN DE SERVIGNY.

Je vous suivrai partout où vous me direz d’aller, mam’zelle.


YVETTE.

Eh bien ! Muscade, je vous nomme général en chef.


LÉON SAVAL.

Pourquoi donc Mlle Yvette appelle-t-elle toujours mon ami Servigny « Muscade ».


YVETTE.

C’est parce qu’il vous glisse toujours dans la main, monsieur. On croit le tenir, on ne l’a jamais.


LA MARQUISE, indolente, à Saval.

Elle est très drôle avec eux, mais si folle. J’ai beau faire, je ne puis la rendre sérieuse. Et puis le duc l’excite à commettre un tas d’imprudences, il me la gâte, et on finira par prendre mauvaise opinion d’elle.


JEAN DE SERVIGNY, souriant.

Oh ! marquise, c’est impossible, avec l’éducation et l’exemple que vous lui donnez !


YVETTE.

Maman, laisse-le tranquille, c’est le plus amusant de tous.


JEAN DE SERVIGNY.

Merci, mam’zelle, pour la comparaison.


YVETTE.

Il faudra que nous enrégimentions M. Saval.


LÉON SAVAL.
Dans quel régiment, mademoiselle ?

YVETTE.

Dans le mien, monsieur.


LÉON SAVAL.

J’en suis d’avance.


LA MARQUISE.

C’est une gaminerie qu’elle a imaginée. Comme ces messieurs sont très gentils avec elle, elle les tourmente sans raison…


YVETTE.

Vous avez vu La Grande-Duchesse ?


LÉON SAVAL.

Oui, mademoiselle.


YVETTE.

Moi aussi ; j’ai vu la reprise, bien qu’on m’ait défendu de le dire. Eh bien ! je me suis proclamée grande-duchesse et j’ai formé un régiment que je passe en revue tous les jeudis. Vous allez voir. (Elle crie.) Prince… prince… (Un monsieur chauve à favoris, constellé de croix, s’avance en souriant. Yvette présentant.) Baron Saval, prince Kravalow. Le prince est le chef de ma police, en sa qualité de Russe. Il met tout le monde dedans excepté moi qui connais son jeu.


LE PRINCE.

Mademoiselle…


YVETTE, crie.

Chevalier !… chevalier. (Un homme maigre, brun et lent s’approche. Yvette, présentant.) Chevalier Valréali, Baron Saval.

  1. Maupassant avait projeté d’écrire une pièce tirée de sa nouvelle Yvette. Nous en publions les premiers feuillets trouvés dans ses papiers. Le 1er mars 1891, il écrivait à sa mère : « Quand j’aurai fini L’Angelus, je ferai tout doucement ma pièce Yvette. »