Wikisource:Extraits/2021/8

Anatole France, Discours de M. Anatole France dans Le Monument de Marceline Desbordes-Valmore

1896



page=1

Discours de M. Anatole France
De l’Académie Française
Délégué par M. le Ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts


Messieurs,


Il y a cent dix ans, dans une humble maison de votre noble ville, à la porte d’un cimetière, au pied de l’Église Notre-Dame, naissait de parents modestes et généreux, qui par quelques côtés touchaient aux arts, cette Marceline-Félicité-Josèphe Desbordes, dont vous inaugurez aujourd’hui le monument avec un concours d’admirateurs venus de toute la France. La voici devant nous les mains jointes, la tête inclinée à gauche comme pour écouter son cœur, muse et femme, avec ce qu’il fallait de mode ancienne dans la coiffure, les manches et la taille pour rappeler les années qu’elle a vécues ; et jeune, belle, claire comme la mémoire et les vers qu’elle a laissés. Vous faites bien, Messieurs, d’honorer ainsi votre enfant privilégiée et de célébrer sa gloire innocente.

Marceline Desbordes fut nourrie dans cette ville. Ses plus anciens amis, elle l’a dit, furent les saints de pierre abattus par la Terreur et couchés dans l’herbe des tombes. Elle vécut à Douai les dix premières années de sa vie, dix années d’indigence, qui furent ses années heureuses. Son père était peintre d’armoiries. La Révolution l’avait ruiné. Mme Desbordes se rappela dans sa détresse un vieux parent riche qui habitait la Guadeloupe. Elle fit la traversée avec sa fille. Mais elle trouva la plantation ravagée par les noirs et la fièvre jaune dévorant les Européens. Elle en fut atteinte. Marceline revint orpheline en France. Elle avait un visage aimable, une voix juste et touchante. Elle entra au théâtre pour gagner le pain des siens.

Elle avait déjà fait quelque peu l’apprentissage des planches, avec sa mère sur la route de Marseille. Mais c’est à Douai (le bibliothécaire de votre ville nous l’a appris) qu’elle débuta dans les ingénues et les dugazons. Elle alla, comédienne errante de ville en ville. Dans une existence qui ne convenait point à son âme modeste et recueillie, du moins elle goûta le plaisir d’être charmante, puisque charmer est une joie même pour les plus timides et les plus solitaires. Elle fut Evelina, Cécile, Eulalie, Claudine, avec des grâces, pour nous effacées et lointaines, mais dont quelque air de Grétry et quelque vignette de style empire peuvent nous donner l’idée. Mais que cela dura peu !

C’est elle même qui va nous dire comment, après de grandes tristesses, elle cessa d’être chanteuse et devint poète :

« À vingt ans, des peines profondes m’obligèrent de renoncer au chant, parce que ma voix me faisait pleurer, mais la musique roulait dans ma tête malade, et une mesure toujours égale arrangeait mes idées à l’insu de ma réflexion. »

Disons tout de suite qu’elle était douée entre toutes les femmes pour aimer et souffrir, et montrons ses premières douleurs, ses premières blessures, avec respect comme la source cachée d’où coula un flot abondant et pur de poésie.

Ayant dû renoncer au chant elle se mit à jouer la comédie et continua ainsi quelque temps encore son triste roman comique. À trente ans, seule, libre de sa vie, pleine de deuil et d’inutile tendresse, désolée, non désespérée, bonne et courageuse, jeune de cette jeunesse extérieure qu’elle devait garder jusqu’à sa mort, comme une vertu, se trouvant engagée au théâtre de Bruxelles, elle inspira un sentiment profond à son camarade Prosper Lanchantin, dit Valmore, qui, après ses débuts au Théâtre-Français errait de scène en scène, débutant toujours. Il était plus jeune qu’elle de six ans, bien fait, non sans quelque talent et très honnête homme. Elle vit qu’il l’aimait sincèrement ; elle était sensible aux sentiments vrais. Elle se laissa toucher et ne refusa pas la main qu’on lui demandait. Je ne voudrais point comparer Valmore à Delobelle dont le nom, malgré moi, me vient aux lèvres. Ce serait injuste. Delobelle, qui était sublime, ne jouait jamais ; et Valmore, qui était homme de cœur, faisait consciencieusement son métier. Mais il n’était pas heureux. La malchance fidèle s’attacha à ses cothurnes. On conte que dans une représentation d’Amphitryon, étant Jupiter et paraissant avec son aigle et ses foudres dans les nues, la corde qui soutenait sa gloire se rompit et qu’il fut précipité de quarante-cinq pieds de haut sur les planches. Et l’on a dit récemment que cette chute était symbolique, que durant toute sa vie Valmore tomba d’un ciel de toile peinte.

Certes, Marceline l’aima, car elle était aimante, mais ce fut d’un amour sans flamme ni bandeau et dans cet amour dès l’origine, coulait une douceur toute maternelle. Elle lui disait bien qu’il était beau comme un de ces bergers