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Jean-François Regnard, Démocrite

1700, édition 1820



DÉMOCRITE,
COMÉDIE.

ACTE PREMIER.

Le Théâtre représente un désert, et une caverne dans l’enfoncement.


Scène I.

STRABON, seul.

Que maudit soit le jour où j’eus la fantaisie
D’être valet de pied de la philosophie !
Depuis près de deux ans je vis en cet endroit,
Mal vêtu, mal couché, buvant chaud, mangeant froid.
Suivant de Démocrite, en cette solitude,
Ce n’est qu’avec des ours que j’ai quelque habitude :
Pour un homme d’esprit comme moi, ce sont gens
Fort mal morigénés, et peu divertissants.
Quand je songe d’ailleurs à la méchante femme
Dont j’étois le mari… Dieu veuille avoir son âme !
Je la crois bien défunte ; et, s’il n’étoit ainsi,
Le diable n’eût manqué de l’apporter ici.

Depuis vingt ans et plus son extrême insolence
Me fit quitter Argos, le lieu de ma naissance :
J’erre depuis ce temps, de climats en climats,
Et j’ai dans ce désert enfin fixé mes pas.
Quelques maux que j’endure en ce lieu solitaire,
Je me tiens trop heureux d’avoir pu m’en défaire ;
Et je suis convaincu que nombre de maris
Voudroient de leur moitié se voir loin à ce prix.
Thaler vient. Le manant, pour notre subsistance,
Chaque jour du village apporte la pitance.
Il nous fait bien souvent de fort mauvais repas :
Il faut prendre ou laisser, et l’on ne choisit pas.


Scène II.

STRABON, THALER.


thaler, portant une sorte de jonc et une grosse bouteille garnie d’osier.

Bonjour, Strabon.


strabon.

Bonjour, Strabon.Bonjour.


thaler.

Bonjour, Strabon. Bonjour.Voici votre ordinaire.


strabon.

Bon, tant mieux.
Aujourd’hui ferons-nous bonne chère ?
Depuis deux ans je jeûne en ce désert maudit.
Un jeûne de deux ans cause un rude appétit.


thaler.

Morgué, pour aujourd’hui, j’ons tout mis par écuelle,

Et c’est pis qu’une noce.


strabon.

Et c’est pis qu’une noce.Ah ! La bonne nouvelle !


thaler.

Voici dans mon panier des dattes, des pignons,
Des noix, des raisins secs et quantité d’oignons.


strabon.

Quoi ! Toujours des oignons ? Esprit philosophique,
Que vous coûtez de maux à ce cadavre étique !


thaler.

Je vous apporte aussi cette bouteille d’eau,
Que j’ai prise en passant dans le plus clair ruisseau.


strabon.

Une bouteille d’eau ! Le breuvage est ignoble.
Ce n’est donc point chez vous un pays de vignoble ?
Tout est-il en oignons ? N’y croît-il point de vin ?


thaler.

Oui-da : mais Démocrite, habile médecin,
Dit que du vin l’on doit surtout faire abstinence
Quand on veut mourir tard.


strabon.

Quand on veut mourirAh, ciel ! Quelle ordonnance !
C’est mourir tous les jours que de vivre sans vin.
Mais laisse Démocrite achever son destin :
C’est un homme bizarre, ennemi de la vie,
Qui voudroit m’immoler à la philosophie,
Me voir comme un fantôme ; et, quand tu reviendras,
De grâce, apporte-m’en le plus que tu pourras,
Mais du meilleur au moins, car c’est pour un malade ;

Et je boirai pour toi la première rasade.
Entends-tu, mon enfant ?


thaler.

Entends-tu, mon enfant ? Je n’y manquerai pas.


strabon.

Où donc est Criséis, qui suit parfois[1] tes pas ?
J’aime encore le sexe.


thaler.

J’aime encore le sexe.Elle est, morgué, gentille ;
Et Démocrite…


strabon.

Et Démocrite…Étant, comme je crois, ta fille,
Ayant de plus tes traits et cet air si charmant,
Elle ne peut manquer de plaire, assurément.


thaler.

Oh ! Ce sont des effets de votre complaisance.
Mais elle n’est pas tant ma fille que l’on pense.


strabon.

Comment donc ?


thaler.

CommentBon ! Qui sait d’où je venons tretous ?


strabon.

C’est donc la mode aussi d’en user parmi vous
Comme on fait à la ville, où l’on voit d’ordinaire
Qu’on ne se pique pas d’être enfant de son père ?


thaler.

Suffit, je m’entends bien. Mais enfin, m’est avis

  1. Cette leçon est conforme à l’édition originale et à celle de 1728. Dans les autres éditions, on lit partout au lieu de parfois.