Paul Lorain, Tableau de l’instruction primaire en France édition 1937

AVANT-PROPOS.


Il y aurait de l’injustice à prétendre que, depuis trois ans, l’instruction primaire n’a fait en France aucun progrès ; mais il faut bien se garder aussi de l’erreur commune qui attribue à ces progrès une extension malheureusement trop peu réelle. Les efforts du gouvernement pour la répandre ont porté des fruits ; mais le but est encore loin d’être atteint, et le moyen d’y parvenir, c’est de ne point se complaire dans une sécurité trompeuse et funeste. Sans doute, il serait plus doux d’applaudir, sans examen, aux rapports favorables que l’intérêt des particuliers, des fonctionnaires, et quelquefois des localités, met, tous les jours, sous les yeux du public ; mais c’est de près qu’il faut observer les faits, et nous en appelons à l’expérience et à l’impartialité des hommes que leurs fonctions obligent à étudier le progrès sur place, et à l’apprécier pas à pas. Déjà, cette année, des comités, dont le zèle ne s’est jamais ralenti, ont exprimé leur surprise de voir que le nombre comparatif des élèves et des écoles de leur ressort était plutôt en décroissance ; et des préfets, dans la dernière session du conseil général de leur département, ont appelé l’attention sur la torpeur inexplicable que l’apathie générale oppose aux encouragements de l’administration.

Pour nous, dans les différents emplois où nous avons été à même de juger l’ensemble des faits relatifs à l’instruction primaire, et d’en pénétrer les détails, nous avons été bien moins frappé du peu qui vient d’être fait, que du bien immense qui reste à faire, et, pour stimuler l’ardeur qui s’éteint, pour soutenir le zèle qui s’endort dans la confiance, pour parvenir à faire pénétrer et circuler dans la vie intime du pays ce progrès apparent qui déjà se montre à la surface, nous avons cru utile de présenter, dans un tableau général, l’état de l’instruction primaire en France.

Jamais, avant la fin de 1833, cet état n’avait été constaté. M. Guizot, alors Ministre de l’instruction publique, au moment de mettre à exécution la loi du 28 juin, conçut la pensée de faire exécuter une battue générale dans les écoles, par toute la France, et bientôt, en effet, près de 500 inspecteurs partirent ensemble, au signal donné, gravirent les montagnes, descendirent dans les vallées, traversèrent les fleuves et les forêts, et portèrent dans les hameaux les plus lointains, les plus isolés, les plus sauvages, la preuve vivante que le gouvernement ne voulait plus rester étranger désormais à l’éducation du plus humble citoyen. Les rapports adressés au Ministre par les hommes chargés de cette mission présentaient