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Warren Hastings et son dernier biographe

Warren Hastings et son dernier biographe
Revue des Deux Mondes4e période, tome 128 (p. 204-215).
Warren Hastings et son dernier biographe


On avait toujours pensé que, par la savante ordonnance de la composition, par la vérité des portraits, par l’éclat du style, par la richesse des descriptions et des tableaux, le célèbre essai de Macaulay sur Warren Hastings était un des chefs-d’œuvre de cet éloquent et ingénieux historien. Il n’avait jamais eu plus de souplesse dans le talent, jamais son esprit incisif et sa vive imagination ne l’avaient mieux servi. Le sujet était propre à l’inspirer. C’est une destinée extraordinaire que celle de Hastings. Ce dernier rejeton d’une grande famille déchue, dont les biens avaient passé en des mains étrangères, en avait appelé ; il s’était promis dès son enfance de recouvrer le manoir et le parc de Daylesford. Il y pensait déjà lorsque, fréquentant l’école du village, il apprenait ses lettres avec les fils des paysans. « En contemplant les terres que les Hastings avaient possédées, son jeune esprit se repaissait de visions et de projets fantastiques. Il aimait à se faire raconter l’opulence et les grandeurs de ses ancêtres, leur train de vie, leur loyauté, leurs prouesses. Par un beau jour d’été, l’enfant, qui venait d’avoir sept ans, était couché sur le bord du petit ruisseau qui traversait l’ancien domaine de sa famille, pour aller se jeter dans l’Isis. Là, comme il le raconta soixante-dix ans après, naquit dans son esprit un projet qu’il ne perdit jamais de vue à travers les longs détours de sa carrière aventureuse. Il voulait recouvrer les biens qui avaient appartenu à ses pères, il voulait être un jour Hastings de Daylesford. Cette résolution, formée dans l’enfance et dans la pauvreté, se fortifia à mesure que se développait son esprit et que grandissait sa fortune. Il poursuivit son idée avec cette force de volonté calme, mais indomptable, qui était le trait le plus frappant de son caractère. » Son rêve devait s’accomplir ; mais il était à mille lieues de deviner ce que lui réservait sa destinée et par quelles voies étranges et fort obliques il rentrerait en possession de Daylesford. Pouvait-il se douter qu’après avoir passé quelques années dans un collège et quelques mois dans une école de commerce pour y apprendre l’arithmétique et la tenue des livres, le parent qui l’avait à sa charge, et à qui il tardait de se débarrasser de son incommode fardeau, lui obtiendrait une petite place d’employé dans les bureaux de la Compagnie des Indes, qu’on l’expédierait à Calcutta, où il tiendrait des comptes, à Cossimbazar, où il conclurait des marchés d’étoffes avec les courtiers indigènes ; qu’il deviendrait bientôt agent politique ; que quelques années plus tard il serait nommé membre du conseil de Madras ; que les directeurs, comprenant ce qu’il valait, le mettraient à la tête du gouvernement du Bengale ; qu’en 1773 il serait le premier gouverneur général de l’Inde ; que par son génie d’administrateur, par sa merveilleuse habileté, par l’énergie de son caractère, il rendrait à son pays les plus grands services ; qu’il ferait des lois et des traités, mettrait en mouvement des armées, élèverait et renverserait des princes, et qu’aimé des uns, haï des autres, il obligerait ses ennemis à l’admirer et ses amis à le craindre ?

Cet homme petit et frêle, au visage pâle et fatigué, à qui rien ne semblait difficile, et dont le regard pensif n’était jamais sombre, avait fait de grandes choses, mais il avait commis aussi des actions douteuses, que les moralistes taxaient de crimes, et auxquelles les politiques les plus indulgens trouvaient à redire. Bref, en mainte circonstance, il y avait eu du louche dans sa conduite. Il aurait manqué quelque chose à sa retentissante renommée si, après avoir été treize ans gouverneur général de l’Inde, il n’avait subi, à son retour en Angleterre, une dure épreuve, essuyé les longs et mortels dégoûts d’un procès qui dura huit ans et lui coûta 75 000 livres sterling, et si ce procès n’avait donné lieu au plus beau tournoi d’éloquence des temps modernes, s’il n’avait eu pour accusateurs les plus grands orateurs qu’ait produits son pays, un Burke, un Fox, un Sheridan. On assure que pour assister à l’une des séances quelqu’un paya jusqu’à cinquante guinées.

En fin de compte, il fut acquitté. Il n’avait pas attendu jusque-là pour racheter Daylesford. Le manoir était délabré, le parc fort mal tenu. Il bâtit, il planta. A la vérité, il avait dû renoncer à la vie publique ; on ne lui avait offert ni les honneurs sur lesquels il comptait, ni la pairie, ni une place dans le conseil. Quoiqu’il eût été absous, on le jugeait inquiétant ; on se disait qu’il n’y a pas de fumée sans feu ; on le soupçonnait d’avoir la main lourde et dure, peu de scrupules, trop de goût pour les moyens sommaires, pour les méthodes expéditives et violentes. Ses plus chauds admirateurs se demandaient si cet homme que, dans les emportemens de son éloquence souvent déclamatoire, Burke avait traité de tyran, de monstre, de forban, de coquin et d’escroc, était fait pour gouverner des Anglais.

Il en ressentait un secret dépit ; il se plaignait tout bas à ses amis de son ingrate patrie. Mais il avait une âme forte, qui savait dévorer ses chagrins. En revenant de Calcutta, pendant la traversée, il avait traduit ou imité en vers anglais l’ode d’Horace : Otium divos rogat. Il avait dit avec le poète romain que le repos, la paix du cœur est le bien suprême, après lequel soupire sans le savoir le Thrace qui ne respire que la guerre, le Parthe fier de son carquois, le bien précieux que souhaite le navigateur dans les nuits brumeuses où il ne voit briller au ciel que des étoiles incertaines. Il s’amusait à meubler sa maison construite en pierre gris pâle, à embellir son parc, à creuser des lacs et des grottes, à monter des chevaux arabes, à engraisser des bestiaux, à mêler aux arbres Indigènes des plantes exotiques qu’il avait vues là-bas et qui lui racontaient sa vie. Il mourut en 1818, plein de jours. Il avait ressenti toutes les passions humaines, l’amour, la colère, la haine, l’émotion des entreprises, l’amertume des déceptions, l’ivresse des vengeances longuement méditées. Mais il y a deux sentimens qu’il n’avait point éprouvés : il est mort à 86 ans sans avoir jamais connu ni l’ennui ni le remords.

Personne n’était mieux placé que Macaulay pour raconter cette dramatique histoire. Il avait passé quatre ans dans l’Inde ; il en avait respiré l’air, il connaissait les choses, les hommes, les lieux, et quiconque a lu son essai n’oubliera jamais ni les pages qu’il a consacrées à la description de Bénarès ni ses réflexions sur le caractère hindou. Ajoutons qu’il avait un talent particulier pour peindre les natures complexes, mêlées de bien et de mal, les hommes à contrastes, qui joignent aux grandes vues de grandes perversités, les âmes un peu troubles, qui ont du mystère. Il pensait que ces figures compliquées gagnent à être représentées avec une parfaite sincérité, que celui qui fait leur portrait doit viser à l’exacte ressemblance et se garder de les flatter. — « Peignez-moi comme je suis, disait Cromwell au jeune Lely ; si vous effacez les rides et les cicatrices, je ne vous paierai pas un shelling. » — Hastings a été souvent admirable, il se souciait peu d’inspirer la sympathie. Macaulay nous le fait voir tel qu’il était. On a découvert depuis de nouveaux documens qui ont permis de rectifier quelques-unes de ses assertions, mais le jugement d’ensemble porté par lui n’a pas été invalidé : il a rendu, semble-t-il, une sentence définitive, et on verra toujours par ses yeux celui qu’il appelait le grand proconsul.

Telle n’est point l’opinion du colonel Malleson, déjà connu par quelques ouvrages importans sur l’Inde, et qui vient de publier une biographie de Warren Hastings en un gros volume de 550 pages [1]. Quelle que soit la valeur très réelle de ce livre, il faut convenir qu’il est très long, que l’auteur est prolixe, un peu diffus, qu’il ne croit avoir dit les choses que lorsqu’il les a répétées vingt fois, que si on retranchait de son volume toutes les redites, tous les détails oiseux, on le réduirait d’un bon tiers et que le lecteur n’y perdrait rien. C’est Macaulay, je crois, qui a raconté qu’il y avait eu jadis en Italie un criminel auquel on avait fait grâce des galères à la condition qu’il s’engagerait à lire Guicciardini : il accepta la proposition, mais il ne put aller jusqu’au bout de la guerre de Pise, et se ravisant, il prit la rame. Je suis persuadé que tout galérien consentirait de grand cœur à lire le livre du colonel Malleson, et que s’il avait le goût de s’instruire, il irait jusqu’au bout, sans plaindre ses peines. Pour ma part, je l’ai lu tout entier, sans rien passer et avec plaisir, et je ne me crois pas un héros pour cela. Il n’en est pas moins vrai que certains écrivains se défient trop de l’intelligence de leurs lecteurs et se fient trop à leur patience.

Le livre de M. Malleson a un autre défaut ; c’est moins une biographie qu’un panégyrique, accompagné d’un violent réquisitoire contre quiconque s’est permis de penser que Hastings n’était point un homme sans reproche, que sa mémoire n’était pas immaculée comme une robe d’hermine. Il traite Macaulay de pamphlétaire ; il lui reproche ses invectives, ses allégations mensongères, ses médisances empoisonnées, his venomous distillations, sa criante injustice à l’égard d’un des hommes les plus grands, les plus nobles et les plus purs qu’ait produits l’Angleterre. Il va jusqu’à dire « que si rien n’a tant souillé la renommée de Burke que ses attaques contre Hastings, rien n’a plus compromis la réputation de véracité et d’honneur de lord Macaulay que son fameux et venimeux Essai. »

On croit rêver. Macaulay aurait-il par hasard méconnu, rabaissé le génie politique de Hastings ? Il déclare que ce grand proconsul a rendu à son pays d’inappréciables services, que dans le temps où la Grande-Bretagne maltraitée par la fortune était contrainte de reconnaître l’indépendance des États-Unis, de restituer à l’Espagne Minorque et la Floride, de rendre à la France le Sénégal et plusieurs îles des Indes occidentales, la seule partie du monde où elle n’eût rien perdu était celle dont les intérêts étaient confiés aux soins, à la vigilante tutelle de Warren Hastings. Macaulay ne loue pas moins son génie d’administrateur, tout ce qu’il fit pour réformer la justice, la perception des revenus, pour mettre de l’ordre dans les affaires, pour organiser un État en proie à l’anarchie. « Quiconque, dit ce pamphlétaire, réfléchira sérieusement à ce que c’est que de construire une machine aussi vaste et aussi compliquée qu’un gouvernement, avouera que ce qu’il accomplit a droit à toute notre admiration. Il serait aussi injuste de lui comparer les plus célèbres des ministres européens qu’il le serait de comparer le meilleur boulanger de Londres à Robinson Crusoé, qui avant de pouvoir cuire un seul pain, avait à fabriquer sa charrue et sa herse, ses barrières et ses engins pour effrayer les corneilles, sa faucille et son fléau, son moulin et son four. »

Macaulay a-t-il attaqué la vie privée de Hastings et sa probité personnelle ? Nous lisons dans le venimeux essai que cet homme d’État n’était point un flibustier ; que s’il montrait peu de scrupules dans les affaires d’argent, il n’était ni avare ni rapace, ni occupé de remplir ses poches ; qu’il n’aurait tenu qu’à lui de tirer des vassaux de la Compagnie et des princes voisins plus de trois millions sterling et d’éclipser à son retour la splendeur de Carlton-House ; que la fortune qu’il rapporta en Angleterre était celle que peut honnêtement acquérir un gouverneur général qui a de l’ordre et sait faire des économies. Aussi Macaulay n a-t-il eu garde de s’associer aux ires d’Edmond Burke, d’approuver ses diatribes, ses véhémentes philippiques. Il reproche à ce grand orateur que son imagination, sa passion, son humeur irritable corrompaient sa justice et troublaient son bon sens, que sa raison, quelque puissante qu’elle fût, devenait l’esclave de sentimens qu’elle aurait dû diriger, qu’il ne savait voir ni les circonstances atténuantes ni les mérites qui rachetaient les fautes ; qu’il aurait dû comprendre qu’un homme qui a gouverné durant treize ans un empire peut avoir commis des actions condamnables, et mériter pourtant, tout considéré, tout rabattu, des récompenses et des honneurs plutôt que l’amende et la prison.

Ajoutons que Macaulay a rendu autant de justice que M. Malleson lui-même à la prodigieuse égalité d’âme de Hastings, à l’étonnante constance qu’il opposait au malheur, à l’emploi qu’il fit de sa vieillesse, à la dignité que conserva dans ses dernières années ce patriarche, qui oubliait ses maux, ses traverses, Fox, Sheridan et la goutte, en cultivant son jardin ou en écrivant des vers élégans et soignés. Peut-être en faisait-il trop ; ce qui est certain, c’est qu’il aimait à les montrer. « S’il faut le dire, ajoute le malicieux essayiste, il nous semble avoir ressemblé à Trissotin plus qu’on ne pouvait s’y attendre de la part d’un esprit aussi puissant et d’un homme qui avait joué un si grand rôle dans ce monde. On nous assure que la première chose qu’il fit tous les matins était de composer une pièce de vers. Quand la famille et les hôtes se réunissaient, le poème faisait son apparition aussi régulièrement que les œufs et les petits pains. Quant à nous, nous sommes obligé de dire que si bon que pût être le déjeuner à Daylesford, nous aurions cru le payer trop cher si on nous avait astreint à gagner notre repas en écoulant chaque matin un nouveau madrigal ou un nouveau sonnet composé par l’amphitryon. » Le propos est irrévérencieux ; mais pend-on un homme pour cela ?

Le colonel Malleson ne défend pas contre Macaulay les sonnets et les madrigaux de Daylesford. Ce qu’il ne peut lui pardonner, c’est d’avoir cru et affirmé que Hastings avait commis plus d’une action répréhensible ; c’est d’avoir avancé que tout n’était pas faux dans les accusations portées contre lui, que ce grand politique n’avait pas une vertu sans tache, qu’il n’était pas un maître doux et miséricordieux, que ses principes n’étaient pas très rigides, que son cœur n’était pas tendre, qu’il se souciait peu des droits et des souffrances d’autrui, qu’il a plus d’une fois sacrifié la justice et l’humanité à la raison d’État. — « Médisances empoisonnées ! venimeuses distillations ! » s’écrie le colonel.

Que reprochait-on à Hastings ? C’était, en premier lieu, d’avoir, en 1772, lorsqu’il n’était encore que gouverneur du Bengale, prêté à son allié, le nabab-vizir d’Oude, une armée anglaise moyennant 400 000 livres sterling, pour écraser les Rohilas et s’annexer leur territoire. Macaulay a plaidé la cause des Rohilas, et il a déclaré qu’en prêtant son armée à Sujah-Dowlah, l’Angleterre était, par la faute de Hastings, descendue au-dessous de ces petits princes allemands qui vendaient aux Anglais des troupes pour combattre les Américains. « Les marchands de hussards de la Hesse et d’Anspach étaient sûrs au moins que les expéditions auxquelles on employait leurs soldats seraient conduites conformément aux règles d’humanité de la guerre civilisée. Était-il probable qu’il en fût de même pour la guerre contre les Rohilas ? » A cela M. Malleson répond que les Rohilas, après tout, n’étaient pas un peuple bien intéressant, qu’ils n’étaient point de race hindoue, que ces aventuriers étrangers ne possédaient leur territoire que par droit de conquête et d’occupation. Mais les Anglais n’étaient-ils pas eux-mêmes des étrangers et des occupans ? Avaient-ils d’autres titres à la possession de Bombay, de Madras et de Calcutta que le droit de conquête ?

M. Malleson allègue encore que Hastings avait tout à craindre des Mahrattes ; qu’il était de son devoir de se prémunir contre leurs dangereuses incursions, et que les Rohilas étaient sur le point de faire alliance avec les ennemis communs du nabab d’Oude et des Anglais. Quoique ce ne soit qu’une conjecture, il est probable que Hastings fit un acte de judicieuse politique en les sacrifiant au nabab. Mais M. Malleson ne répond pas à Macaulay. Encore un coup, Hastings, qui savait comment les Hindous font la guerre, exigea-t-il de son allié une promesse, une garantie qui l’assurât qu’on n’abuserait pas de son concours et que son honneur serait sauf ? Il ne se réserva pas même le droit de retirer ses troupes en cas d’abus. « Le Rohilcund fut bientôt en flammes. Plus de cent mille malheureux abandonnèrent leurs maisons pour se réfugier dans des fourrés empestés, préférant la famine, la fièvre et les retraites des tigres à la tyrannie de l’homme auquel un gouvernement anglais et chrétien avait, pour l’amour d’un gain honteux, vendu leurs richesses, leur sang, l’honneur de leurs femmes et de leurs filles. » — C’est une suprême injustice, s’écrie le colonel, que de rendre Hastings responsable des cruautés de Sujah-Dowlah ! — On est toujours responsable des atrocités commises par un brigand avec lequel on a conclu un marché, et à qui on a donné carte blanche. Les villages étaient en feu, les enfans étaient massacrés, les femmes étaient déshonorées, et Hastings laissa faire. C’était sa méthode ordinaire en pareil cas : il fermait les yeux et se lavait les mains. C’est de quoi s’indigne Macaulay, et M. Malleson s’indigne de son indignation. Cela prouve que chacun a sa façon de sentir et de se fâcher.

La situation de Hastings, devenu gouverneur général, n’était pas toujours commode. En vertu de l’Acte régulateur, que lord North avait fait voter, on lui avait adjoint un conseil sans l’aveu duquel il ne pouvait rien faire. Tout se décidait à la majorité des voix, et sur quatre conseillers, trois étaient d’implacables adversaires, qui s’appliquaient à le contrecarrer, à traverser toutes ses mesures, à saper son autorité, à lui enlever toute part dans la nomination aux postes importans, a l’abreuver de dégoûts. Il fut quelque temps en danger de perdre tout son crédit, les indigènes commençaient à le regarder comme un homme mortellement atteint, qui n’était plus à ménager. Il ressemblait, selon l’expression de Macaulay, à un vautour blessé, qu’une nuée de corbeaux assaille à grands coups de bec. Mais il n’était pas homme à s’abandonner. Comme l’a remarqué M. Malleson lui-même, sa méthode était de se défendre en attaquant. Outre le conseil de gouvernement, l’Acte régulateur avait institué à Calcutta une cour suprême de justice, composée d’un juge principal et de ses deux assesseurs. Le juge principal était sir Elie Impey, vieille connaissance de Hastings, et qui était entièrement à sa dévotion. Hastings se servit de la cour suprême pour avoir raison de ses ennemis du conseil. Il avait quelque temps enduré les insultes avec une longanimité exemplaire ; sa patience était à bout. Il avait résolu de faire un exemple, de frapper un grand coup, de donner à ses adversaires une de ces leçons qu’on n’oublie pas. Il entendait prouver à tout le monde que le vautour n’était pas à la merci des corbeaux.

Un brahmane, nommé Nuncomar, intrigant sans foi ni loi, avait eu l’imprudence de se mettre au service des ennemis du gouverneur général. Calcutta apprit avec étonnement qu’on l’avait arrêté pour fait de félonie et jeté dans la prison commune. On l’accusait d’avoir, six ans auparavant, commis un faux en écritures de commerce. La cour le condamna à mort, il fut pendu en plein jour, devant des milliers de spectateurs.

Pendre un brahmane, c’était beaucoup oser ; pendre un faussaire, c’était plus grave encore. Les indigènes n’en revenaient pas, cela choquait toutes leurs idées ; ils n’avaient jamais pensé qu’il fût possible de pendre un homme pour avoir contrefait un sceau. M. Malleson affirme que Hastings ne fut pour rien dans cette affaire, qu’assurément il avait de bonnes raisons d’exécrer Nuncomar, mais qu’on a beau examiner tous ses papiers, toutes ses lettres, on n’y découvre aucune preuve qu’il eût été le complice de cette exécution. Nous l’en croyons sans peine ; il est fort probable en effet que Hastings ne recourut pas à la plume pour s’entretenir de cette affaire avec sir Elie Impey, qu’il ne lui a jamais écrit : « Pendez cet homme, vous me rendrez service. » Mais il écrivait, trois ou quatre ans après, qu’Impey était l’homme auquel il avait eu, dans certaine circonstance, les plus grandes obligations. Macaulay ne l’a pas jugé sévèrement : « Il défendait sa fortune, son honneur, sa liberté d’action, tout ce qui rend la vie précieuse. On ne peut lui en vouloir d’avoir cherché à écraser ses ennemis. » Mais Macaulay dit aussi qu’il faut être « un idiot ou un biographe » pour admettre qu’il ne fut pour rien dans la pendaison de Nuncomar. Le mot est dur, un peu brutal, et je comprends que M. Malleson n’ait pu le digérer.

Hastings n’avait pas seulement affaire à des jaloux, à des intrigans qui lui causaient beaucoup d’ennuis et de tracas : il eut plus d’une fois à se débattre contre de grands embarras financiers. Il devait fournir à de grosses dépenses, payer des fonctionnaires, entretenir une armée ; ses guerres étaient fort coûteuses, et sa caisse était souvent vide. Alors il s’industriait, et ses voisins les princes indigènes n’avaient qu’à se bien tenir : personne n’était plus ingénieux que lui pour se procurer des ressources à leurs dépens.

Cheyte-Sing, le rajah de Bénarès, en fit l’expérience. Hastings avait besoin d’une forte somme, et il le soupçonnait d’avoir amassé un trésor. Il ne s’agissait plus que de faire naître une querelle. On le mit en demeure de lever un corps de cavalerie pour le service du gouvernement anglais ; il s’y refusa : « Je résolus, dit Hastings lui-même, de tirer de sa désobéissance des ressources pour les embarras de la Compagnie, de lui faire acheter très cher son pardon ou d’exercer une sévère vengeance de ses fautes passées. » Il offrit 200 000 livres sterling : on lui en demanda 500 000, et bientôt on le coffra. Ses sujets ayant pris parti pour lui, il fut déposé, et cette révolution ajouta 200 000 livres au revenu annuel de la Compagnie. M. Malleson a établi que Cheyte-Sing n’était pas un prince indépendant, mais un simple vassal, dont on avait le droit d’exiger des subsides. Cependant William Pitt, qui ne voulait pas de bien aux accusateurs de Hastings, a déclaré, dans la séance du Parlement où furent décidées les poursuites, que l’affaire de Bénarès lui avait fait peu d’honneur, qu’il n’avait pas proportionné la peine au délit, qu’il avait imposé au rajah des conditions léonines « et honteusement exorbitantes, shamefully exorbitant. »

Les conditions léonines n’avaient pas rapporté tout ce qu’on espérait, on tâcha de trouver le reste dans la principauté d’Oude. Le nabab-vizir d’alors, Asaph-ul-Dowlah, était court de finance et d’argent, et Hastings en voulait beaucoup. Ils se décidèrent d’un commun accord à rançonner les Begums, c’est-à-dire la mère et la grand’mère du nabab, qui vivaient dans l’opulence. Asaph avait déjà puisé dans la bourse de sa mère ; elle en avait appelé aux Anglais, et les Anglais étaient intervenus. Elle avait promis d’accorder à son fils quelques secours pécuniaires, et il s’était engagé à ne rien demander de plus. Cette convention solennelle avait été garantie officiellement par le gouvernement du Bengale. Le cas était embarrassant, il fallait trouver un prétexte. On accusa les Begums d’avoir entretenu de secrètes intelligences avec Cheyte-Sing et fomenté des troubles.

M. Malleson assure que dans cette occasion Hastings eut d’exquises délicatesses, qu’avant de passer outre, il tint à consulter sir Elie Impey qui leva ses scrupules. Que pouvait lui refuser cet obligeant directeur de conscience ? Il avait eu la précaution de l’acheter. A 8 000 livres que touchait Impey par acte du parlement, Hastings avait ajouté un traitement égal, en le faisant nommer juge au service de la Compagnie et en stipulant que ce magistrat serait révocable au gré du gouverneur général. Il ne tenait qu’à lui de le mettre à pied, et le complaisant Impey lui fit voir clair comme le jour que les Begums avaient réellement commis le crime qu’on leur imputait. Elles étaient dures à la détente, on les confina dans leur appartement et les deux eunuques qui gouvernaient leur maison furent incarcérés. M. Malleson nous dit qu’il suffit de deux jours de jeûne forcé pour leur faire entendre raison. Mais il ne nie pas que ces deux vieillards infirmes n’aient été conduits à Luknow, où ils demeurèrent prisonniers durant plusieurs mois. Que se passa-t-il dans leur cachot ?

— « Il reste dans les annales du parlement, dit Macaulay, une lettre écrite par un résident anglais à un militaire anglais, qui était ainsi conçue : « Monsieur, le nabab ayant résolu d’infliger des châtimens corporels aux prisonniers qui sont sous votre garde, ce mot est pour vous prier de laisser à ses officiers un libre accès auprès des détenus, afin qu’ils puissent faire d’eux ce qui leur semblera bon. » Cela signifie en bon anglais que les deux vieillards furent mis à la torture.

Quand ils eurent dit tout ce qu’on voulait leur faire dire, quand les Begums, à bout de résistance, eurent consenti à parfaire la somme, tout le monde fut relâché ; mais on prétend que les vieillards étaient fort mal en point. — C’est possible, répond M. Malleson, mais cette affaire ne regardait point Hastings. — Assurément, et dans certains cas, il n’avait garde de se mêler de ce qui ne le regardait pas. Cette fois encore, il laissa faire, il ferma les yeux. Pourvu qu’il eût son argent, peu lui importait de savoir si deux eunuques étaient morts ou vivans. Il n’était pas curieux, et s’il y a des étourdis qui ne songent jamais aux conséquences, il y a de grands politiques qui se font quelquefois un devoir de n’y pas songer.

Hastings avait le tempérament, les procédés, les principes d’un vrai proconsul ; mais pour être juste à son égard, il convient d’ajouter que ce proconsul était au service d’une compagnie. En matière de colonisation et de conquêtes lointaines, les grandes compagnies ont leurs avantages, elles ont aussi leurs inconvéniens. Elles possèdent tous les pouvoirs d’un gouvernement, elles n’en ont pas les charges morales, elles demeurent étrangères à ces responsabilités qui ennoblissent les actions humaines. Très attentives à leur profit, elles poussent jusqu’à ses dernières limites, par une tendance naturelle, l’esprit d’exploitation, et ceux de leurs agens qui sont le plus certains d’obtenir leur faveur sont les habiles qui s’entendent à tondre le mouton de près sans le faire crier, à l’écorcher sans qu’il bêle.

La Compagnie anglaise des Indes était tenue de compter avec la couronne, qui ratifiait la nomination du gouverneur général et des grands fonctionnaires, et avec le bureau de contrôle, dont le président était membre du cabinet. Pour se mettre en règle, elle enjoignait à ses représentans d’éviter soigneusement tous les grands scandales. Les directeurs adressèrent plus d’une fois à Hastings de vertes réprimandes ; ils se plaignaient qu’il en eût mal usé avec Cheyte-Sing, qu’il eût commis des actes malséans, improper, injustifiables et hautement impolitiques, propres à diminuer la confiance que les princes indigènes devaient avoir dans la justice et la modération du gouvernement de la Compagnie. » Après quoi, ils lui reprochaient aussi de ne pas envoyer assez d’argent. « Ils traitaient l’Inde, a dit Macaulay, comme l’Église traitait jadis les hérétiques ; ils remettaient la victime aux mains des exécuteurs, avec l’ordre exprès d’user de toute la douceur possible… La Compagnie avait pour pratique constante l’habitude d’enjoindre l’honnêteté en exigeant ce qu’on ne pouvait obtenir honnêtement ; comme Macbeth, elle n’aurait pas voulu tricher, mais elle voulait être sûre de gagner. » Les recommandations des directeurs pouvaient se résumer ainsi : « Ne faites pas d’esclandre, ou le bureau du contrôle se fâchera, et envoyez-nous beaucoup d’argent, ou nos actionnaires se plaindront. Gouvernez avec douceur, soyez juste, modéré, mais pour l’amour de Dieu, envoyez-nous beaucoup de roupies. » M. Malleson a défini d’un mot la situation de Hastings : « Il ne pouvait se passer d’argent, et l’argent lui manquait : Money was absolutely necessary to him, and he had no money. » C’est à quoi il faut songer pour ne pas condamner avec une excessive rigueur les délits ou les crimes de lèse-humanité qu’il a pu commettre. Les hommes de qui dépendait son sort étaient d’austères moralistes, dont les appétits étaient insatiables. Le proverbe espagnol dit que l’avarice finit par rompre le sac : Codicia quebra al saco. Elle met aussi à une dure épreuve le bon vouloir et l’industrie d’un gouverneur-général. Quand les demandes se répètent tous les jours, il faut avoir une patience d’ange pour n’en jamais prendre d’humeur. Mais Hastings, quoiqu’il n’eût rien de commun avec les esprits angéliques, était infiniment patient ; il ne se fâcha jamais. « Soyez le père du peuple, lui écrivaient les directeurs, mais envoyez bien vite en Angleterre un demi-million sterling. » Il aurait pu leur répondre que la guerre et la famine avaient vidé ses caisses, qu’il est fort difficile au surplus de rançonner paternellement les peuples et les princes, d’être à la fois doux et avide, débonnaire et rapace. Il n’avait garde. Il savait ce que parler veut dire, et que le plus sûr moyen de plaire aux directeurs d’une Compagnie est de faire peu de cas de leurs sermons et de leur envoyer beaucoup de roupies. A cet effet, il saignait à blanc Cheyte-Sing et les Begums.

Chargé de concilier d’inconciliables intérêts, il avait pris son parti, et quoiqu’il ne voulût de mal à personne, il jugeait convenable de sacrifier les princes et les princesses aux actionnaires. Il s’en est bien trouvé. A la vérité, il eut des comptes à rendre, Burke, Fox et Sheridan lui ont coûté très cher ; il a dû payer des émolumens énormes à ses avocats, et Burke l’accusait dès 1790 d’avoir déboursé vingt mille livres sterling pour corrompre la presse. Mais directeurs et actionnaires lui vinrent en aide, lui servirent une pension. C’est à leur gratitude, à leur générosité qu’il dut de passer des jours paisibles dans son manoir de Daylesford, et de pouvoir employer son heureuse vieillesse à planter des arbres et à composer des sonnets.

Ses accusateurs l’ont traité de méchant homme ; il n’a jamais fait de méchancetés inutiles. Ils ont prétendu qu’il avait l’âme noire, qu’il était vindicatif, haineux ; il ne vengeait ses injures que lorsqu’il y trouvait son profit. La vérité est qu’il joignait à une profonde politique une grande indifférence morale. Pourvu que la fin fût bonne, tout moyen lui semblait légitime. L’expérience lui avait appris que pour avoir raison des hommes, il faut leur faire peur ou les acheter, et tour à tour il les intimidait par son orgueil et ses sourcils de proconsul, ou les jaugeant d’un coup d’œil, il les estimait au plus juste prix. Tel il était dans la vie publique, tel il fut dans la vie privée. Toujours maître de lui et froidement passionné, cet incorruptible corrupteur acquit son bonheur conjugal comme il eût acquis une ferme ou un pur-sang. Il avait décidé à première vue que la baronne Imhof était la seule femme qui pût le rendre heureux. Il s’en ouvrit à son mari, négocia cette affaire avec lui, le détermina, moyennant une forte somme, à solliciter son divorce, que ce gentilhomme facile à persuader eut quelque peine à obtenir. Hastings était patient, il attendit plusieurs années avant d’entrer en possession de sa marchandise. Enfin la baronne Imhof devint mistress Hastings, et le baron partit de son pied léger pour aller marchander une terre en Saxe. Hastings aimait tendrement sa femme, jusqu’à la fin il eut pour elle un culte. Peut-être l’aurait-il moins aimée s’il ne l’avait achetée à deniers comptans, si cette belle et séduisante personne n’avait eu pour lui la figure du meilleur marché qu’il eût conclu dans sa vie.

On se demandera peut-être pourquoi le colonel Malleson met tant d’importance à blanchir la mémoire de Warren Hastings, à le représenter comme un homme sans tache ou, selon son expression, « comme un modèle accompli de cette vertu virile qui fait les héros. » C’est que le colonel est un de ces Anglais qui tiennent à se persuader que leurs grands hommes n’étaient pas seulement puissans en œuvres, mais qu’ils furent toujours justes et corrects, que leurs mains étaient pures, qu’ils conduisirent toutes leurs entreprises conformément au droit des gens, que partant l’Angleterre peut posséder en sûreté de conscience les vastes territoires qu’ils lui conquirent sans jamais user de fraude ni de violence.

Quand on soutient une thèse paradoxale, il faut s’observer beaucoup pour ne pas donner prise aux objections des sceptiques. M. Malleson a commis une imprudence ; en parlant de la guerre de Hastings contre les Mahrattes et de son refus de traiter avec eux, il a laissé échapper un aveu singulier. — « Les intérêts britanniques dans l’Inde, nous dit-il, n’ont jamais été servis par un homme plus pénétré de ce principe d’impérialisme que la race anglaise a dans le sang par droit de naissance. Les pirates qui s’élancèrent jadis des fiords du Nord à la conquête de la Grande-Bretagne ont laissé ce principe en héritage à leurs descendans, qui à leur tour ont conquis la plus grande partie du monde. La règle de nos ancêtres était de prendre et de garder. Ils n’admettaient pas qu’une autre nation se glissât dans leur sillage, et quand ils avaient maille à partir avec elle, ses acquisitions devenaient leur proie. » Pour le coup, voilà parler ; nous savons maintenant ce qu’il faut entendre par la vertu virile qui fait les héros, et qu’il s’y mêle un peu de piraterie. Mais je croyais qu’un Anglais savait mieux garder son secret.


G. VALBERT.


  1. Life of Warren Hastings, first governor general of India, by colonel C. B. Malleson ; Londres, 1894, Chapman et Hall.