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Voyages d’empereurs
Revue des Deux Mondes3e période, tome 117 (p. 398-421).

Il y a trente-trois ans, en 1860, le comte de Cavour, une fois entre autres, fut prophète : « Si les Italiens, s’écria-t-il, en sont déjà à considérer la Prusse comme une alliée naturelle, les Prussiens ne tarderont pas à partager les mêmes sentimens. » Cavour poussait même plus loin. « Avec l’intuition qui caractérise les grands politiques, il semblait prévoir que, l’œuvre italienne achevée, la France pourrait bien faire un retour sur elle-même, s’apercevoir qu’elle avait sacrifié à de faux dieux les conditions de sa sécurité et de sa grandeur et qu’alors la Prusse et l’Italie seraient nécessairement amenées à défendre en commun leurs principes et leur indépendance, quel que fût le côté d’où surgiraient les dangers et les complications [1]. »

A partir de ce jour-là, l’Italie, on peut le dire, était en route pour Berlin. C’est, depuis quelque temps, un sujet d’âpres polémiques entre les journaux dévoués au Vatican et ceux qui ont leurs attaches au Quirinal, que de savoir s’il y a plus de chemins qui « du pays de Luther conduisent à Rome » ou plus de chemins qui « de Rome conduisent au pays de Luther. » Historiquement, cette grave question ne se pose point ; elle est tranchée. Sur le tortueux sentier de la politique internationale, l’Italie s’est mise en marche la première, mais l’Allemagne l’appelait ; ensuite, elle a appelé l’Allemagne ; non pas même ensuite, — tout de suite : l’Italie n’allait à Berlin que pour amener l’Allemagne à Rome.

Elle l’a attendue dix ans, mais enfin les empereurs sont venus : après dix ans, le kronprinz Frédéric ; après quinze ans, César, le kaiser, l’empereur Guillaume II, qui revient pour la seconde fois, vingt ans après que Victor-Emmanuel est allé chercher l’empereur Guillaume Ier, son grand-père, à Berlin ; de sorte qu’au lieu de compter par lustres à la manière antique, l’Italie moderne a le droit de compter par visites impériales : 1873, Victor-Emmanuel va à Berlin ; 1875, Guillaume Ier vient à Milan ; 1883, le futur Frédéric III vient à Rome ; 1888 et 1893, promenades triomphales de Guillaume II.


I

Dans ces voyages de souverains, comme dans les plus vulgaires voyages, c’est le premier pas qui a coûté. Victor-Emmanuel ne s’était pas décidé sans peine à prendre le train d’Allemagne ou plutôt on ne l’y avait pas décidé sans artifice. Une occasion se présentait : au mois de mars 1873, François-Joseph avait invité le roi d’Italie à se rendre à l’exposition de Vienne. Le ministère Lanza eût vu avec plaisir que Victor-Emmanuel acceptât cette invitation et poursuivît, après, jusqu’à Berlin. Mais le roi hésitait : il avait peur de l’effet que produirait en France une telle démarche, peur aussi parce qu’il était sûr qu’on n’ignorait pas à Berlin ses négociations de 1869 et de 1870, ses coquetteries avec Napoléon III.

En juin, M. Minghetti remplaça aux affaires M. Lanza. L’idée d’aller à Vienne et à Berlin lui souriait plus encore qu’à son prédécesseur ; il lui prêtait une importance extrême « à cause de l’agitation des partis, en France, pour restaurer la monarchie d’Henri V » et du contre-coup que cette restauration pouvait avoir sur la position de l’Italie à Rome. Toute une intrigue fut nouée, afin de vaincre les résistances du roi. M. Minghetti était lié de longue date avec Michel-Angelo Castelli, ami personnel de Victor-Emmanuel et premier secrétaire de l’ordre des Saints-Maurice et Lazare, charge qui lui donnait ses grandes et ses petites entrées. Il s’empressa de le mettre dans son jeu, et voici la lettre qu’il lui écrivit [2] :

(Confidentielle.)

Livourne, 25 août 1873.

Mon cher ami,

Je suis en un moment difficile et j’ai recours à toi pour que tu me conseilles et m’aides. Tu sais que le roi a été, à plusieurs reprises, invité par l’empereur d’Autriche à se rendre à l’exposition de Vienne. Le roi a fait répondre, le 10 juin, qu’il déciderait à son retour des montagnes et que, ou bien il irait, ou bien, s’il ne le pouvait pas, il enverrait le prince Humbert.

Si le roi va à Vienne, il est certain qu’il recevra de Berlin une invitation et qu’il ne pourra s’y soustraire…..

Je crois que ce voyage est hautement politique pour les raisons suivantes :

1° Après nous être établis à Rome, après avoir fait la loi sur les corporations religieuses, le bon accueil de Sa Majesté apostolique consacre diplomatiquement ces faits……..

2° A Berlin, on désire beaucoup que le roi vienne et, s’il n’y allait pas, les défiances augmenteraient. Tu sais qu’on y connaît de point en point toutes les histoires de 1869 et de 1870. Les soupçons dont on n’a jamais pu se débarrasser tout à fait pulluleraient, deviendraient plus forts, et l’occasion de les dissiper ne s’offrirait plus aisément…….

Les Italiens éprouvent le besoin de se serrer plus étroitement près de l’Allemagne, et le fait du voyage rassurerait les esprits.

Tels sont, à mon sens, les très graves motifs qui conseillent ce voyage. Et à toi, que t’en semble ?

Si tu es de mon avis, je crois que tu pourrais efficacement aider à la bonne réussite. Le roi a pour toi beaucoup d’estime, il sait que tu es un interprète franc de l’opinion publique, que ton jugement est droit et que tu as non moins d’amour pour la patrie que d’affection pour sa personne et pour la dynastie. Si donc il te consulte, tes paroles pourront être plus efficaces que celles d’un ministre, qui ont toujours quelque chose d’officiel. Et si même tu n’arrivais point à lui parler en confidence, tu peux quand même exercer sur son esprit une influence d’autant plus grande qu’il ne suppose pas que tu le fais à ma prière, mais de ton propre sentiment.

Ton ami,

M. MINGHETTI.

Cette très fine et très habile épître de M. Minghetti trouva Michel-Angelo Castelli favorablement disposé et le disposa mieux encore, en le flattant comme il convenait. Castelli se fit un point d’honneur de prouver qu’on n’avait pas tort de s’adresser à lui : en deux jours, il acheva le siège et, le 28 août, il pouvait avertir en ces termes M. Lanza :

Je suis allé hier à Turin et j’ai pu, un instant, causer avec le roi. Minghetti m’avait écrit pour que je m’employasse de mon mieux à décider Sa Majesté au voyage de Vienne et de Berlin. Les choses paraissaient en bonne voie, mais le prince Napoléon étant arrivé avant-hier, je crains qu’il ne nous ait suscité des obstacles sérieux ; toujours est-il que le roi, hier, au départ pour Florence, était fort perplexe. Tout le monde donne le voyage comme sûr et le désire : seuls, les cléricaux en sont irrités et cherchent tous les moyens de le faire échouer.

J’ai vu des dépêches de Vienne et de Berlin qui m’ont convaincu que, si le roi n’acceptait pas les invitations, s’il ne se rendait pas aux instances directes et indirectes, les conséquences d’un refus seraient plus graves qu’on ne croit.

Nous verrons si le ministère pourra triompher de cette épreuve : je le désire vivement, parce qu’il y a des occasions qu’il faut saisir sur le moment, qui, le moment passé, ne se présentent plus, et il ne reste plus de remède [3]

De Rome à Florence, Victor-Emmanuel réfléchit : il accepta l’invitation de François-Joseph, en attendant l’invitation « certaine » de ce Guillaume Ier, dont il avait été l’allié contre l’Autriche en 1866, qu’il avait failli combattre avec la France en 1870 et à qui l’Italie devait s’unir avec l’Autriche contre la France en 1882. A mesure qu’il monta vers le nord, ses inquiétudes se dissipèrent. On lui tendit les bras, il s’y jeta, et, de retour à Rome, quand il ouvrit la session législative, il dit sa joie dans le discours de la couronne :

Je suis heureux de vous assurer que nos relations avec toutes les puissances sont amicales.

Ces bonnes relations ont reçu une sanction solennelle dans la visite que j’ai faite récemment à l’empereur austro-hongrois et à l’empereur d’Allemagne. (Très vifs applaudissemens.)

Les démonstrations de cordiale sympathie, que j’ai reçues de ces souverains et de leurs peuples, s’adressaient à l’Italie ressuscitée, qui a su conquérir sa place parmi les nations civilisées. (Applaudissemens.)

L’Autriche et l’Italie furent autrefois adversaires sur le champ de bataille. La raison de ce long différend étant supprimée, il ne demeure que la confiance en de communs intérêts et dans les avantages d’une sûre amitié. (Bien ! ..)

L’Italie et l’Allemagne se sont constituées toutes les deux au nom de l’idée nationale ; toutes les deux, elles ont su fonder les institutions libres sur la base d’une monarchie associée pendant de longs siècles aux douleurs comme aux gloires de la nation. (Applaudissemens dans les tribunes [4]. Par ces applaudissements, le peuple contre-signait les déclarations de Victor-Emmanuel. Quant au parlement italien, il ne fit sur la visite du roi aux deux empereurs qu’une seule observation : cette visite avait bien tardé ; trois ans étaient déjà passés depuis 1870 [5].


II

Mais M. Minghetti et ses collègues avaient en tête un bien autre dessein. Que Victor-Emmanuel allât porter à Vienne et à Berlin le salut de « l’Italie ressuscitée, » c’était bien, mais ce n’était absolument bien que si François-Joseph et Guillaume Ier venaient lui rendre son salut, s’ils venaient le lui rendre à Rome. Le voyage du roi était surtout, dans leur pensée, une invitation à d’autres voyages. Les élections générales étaient proches : il importait de frapper un grand coup sur l’esprit public ; et le grand coup, pour lequel tout le ministère Minghetti, toute la cour italienne levaient le bras, c’était une entrée majestueuse du victorieux empereur allemand dans la capitale encore disputée.

Malgré la satisfaction officielle dont témoignait le discours de la couronne, le voyage à Berlin n’avait produit que la moitié des effets qu’on en espérait. M. de Bismarck s’était fait plus terrible, plus ogre que de nature. Et peut-être avait-il un peu enflé sa voix, roulé ses yeux, hérissé ses sourcils, parce qu’il avait beaucoup à obtenir et devinait tout ce qu’on lui allait demander. Il eût voulu traiter incontinent d’une alliance offensive et défensive, qui lui servît à l’intérieur et à l’extérieur, d’une alliance à deux faces et, pour ainsi dire, à deux lames : un tranchant contre la France, l’autre contre le pape. Il était engagé dans le Kulturkampf ; où trouver un appui pour cette rude bataille, si ce n’est dans cette Italie qui venait d’enlever Rome à l’Église, dans ce roi chargé d’anathèmes, dans ces ministres dont la grosse préoccupation était de ménager avec la papauté un modus vivendi, mais dont toute la souple adresse ne pouvait de longtemps aboutir à rien de plus qu’un modus gerendi bellum ?

M. de Bismarck tenait donc et agitait d’une main le spectre noir, et, de l’autre, il tenait et agitait le spectre rouge : la république allait, comme jadis la révolution, tenter de déborder sur l’Europe ; le vent fou de la revanche fouettait et gonflait les vagues de cette mer en furie ; ce serait un printemps maudit que celui de 1875 ; il ramènerait fatalement la guerre, ainsi que d’autres réveillent, dans le sol qui s’échauffe, les germes des vieilles épidémies. Les ministres de Victor-Emmanuel gardaient pourtant une certaine réserve. Ils ne payaient qu’avec des fleurs. Pour la lutte contre le pape, ils ne voulaient pas s’y jeter à corps perdu (ce qui n’est pas d’ailleurs du caractère italien) avant d’avoir épuisé toutes les chances de conciliation. Entre ces deux solutions : se faire les ennemis du pape ou se faire du pape un ami, c’était la seconde qu’on préférait, et seulement à défaut d’elle on adopterait la première, et encore doucement, avec prudence ; il faudrait voir. De même vis-à-vis de la France : sans doute, l’Italie ne serait pas de son côté ; chaque jour, depuis 1860, et chaque fait l’éloignaient d’elle ; mais, contre elle, il faudrait voir ce qu’on y gagnerait. M. de Bismarck avait demandé sans offrir ; l’Italie voulait bien offrir, mais elle avait quelque chose à demander.

M. Minghetti se dit, — il avait son plan, — qu’on serait mieux pour en causer à Rome, et c’est ainsi qu’à la veille des élections il fit sonder le ministre d’Allemagne, M. de Keudell : Est-ce que l’empereur ne pensait pas pouvoir rendre bientôt à Victor-Emmanuel la visite qu’il avait reçue ? Et discrètement, timidement, presque en tremblant, il enfonçait la sonde : Ne serait-ce pas à Rome qu’elle serait rendue, cette visite ? A ce point, nous voyons reparaître l’artisan laborieux de toutes ces besognes politiques, Michel-Angelo Castelli.

Dans une lettre datée de Turin, 28 septembre 1874 [6], M. Minghetti fait de nouveau appel à ses bons offices. Une conversation récente avec M. de Keudell l’avait confirmé dans son opinion, à savoir qu’il était « d’une extrême importance politique que sa majesté l’empereur d’Allemagne rendît sa visite au roi ; qu’il fallait faire tous les efforts pour que l’empereur vînt à Rome, parce que, là, cette visite aurait une pleine signification, tandis que, dans toute autre ville, elle perdait grandement de sa valeur. » Venir à Florence et pas plus loin, sous prétexte de santé, n’était pas admissible : en effet, l’empereur irait certainement chasser à San Rossore. Or, de San Rossore à Rome, il n’y a que sept heures. Rebrousser chemin pour sept heures, ce serait délier les langues ; les commentaires malins iraient leur train. Si la santé de l’empereur l’exigeait à toute force, il vaudrait mieux choisir Milan, ou même Vérone ; l’indispensable est de rendre au roi la visite qu’il a faite ; de Milan ou de Vérone, on s’expliquerait que l’empereur, âgé et souffrant, ne descendît pas jusqu’à Rome.

M. de Keudell, ajoutait Minghetti, en est persuadé, et il est allé à Varzin en faire part à Bismarck. Et le président du conseil des ministres résume ainsi, pour Michel-Angelo Castelli et évidemment pour Victor-Emmanuel, d’après M. de Keudell lui-même, l’entretien du ministre d’Allemagne avec le chancelier impérial [7] :

Le prince Bismarck est dans les dispositions les plus amicales envers l’Italie. La contre-visite de l’empereur est, à ses yeux, non (pas seulement affaire de courtoisie, mais une nécessité politique. L’empereur, de son côté, a le désir et la volonté de se rendre en Italie, et il espère un oui des médecins. Mais, dans ce cas, le prince Bismarck estime, après mûre réflexion, qu’il faudra renoncer à un séjour à Rome.

Le souverain doit des ménagemens à ses 14 millions de sujets catholiques. Aller (à Rome), ou passer près du Vatican sans voir le pape, serait interprété comme une offense à la personne de leur chef spirituel ; cela aurait l’air d’une provocation ; mais pour que cette lacune dans le voyage impérial ne soit pas commentée d’une manière contraire à la véritable pensée du cabinet de Berlin, il aurait soin de faire entendre et de répéter hautement qu’on ne reconnaît à l’Italie d’autre capitale que Rome et que, si ce n’est pas dans cette résidence même que l’empereur visite le roi d’Italie, il ne faut en rechercher le motif que dans des considérations de la politique intérieure de l’Allemagne.

Bismarck espère que vous voudrez bien tenir compte de ces raisons… Quant à Milan, le projet ne serait mis sur le tapis que si cela devenait nécessaire pour faciliter un assentiment des médecins.

M. Minghetti n’est qu’à demi satisfait et à demi convaincu. Il n’a qu’une foi médiocre dans les médecins de Berlin, vu que « les médecins, à Berlin, cheminent d’un pas égal avec les conseillers de la couronne. » En de pareilles conditions, il faut tâcher encore de savoir « si Rome est possible ; » il faut « retenter Rome » et, « s’il y a un fil d’espérance, différer plutôt le voyage que de le faire tronqué. » Si, au contraire, l’empereur et Bismarck sont inébranlables, il est, à tout prendre, plus utile que l’empereur vienne ainsi que de ne pas venir du tout : 1° parce que c’est une dette de courtoisie et d’égards envers le roi ; 2° parce que les Italiens aiment à se sentir liés avec l’Allemagne. « Certes, il ne plaira point que l’empereur n’aille pas à Rome. Nous voudrions que les autres pensassent là-dessus comme nous, et nous voulons que tout le monde traite le pape à notre gré. Mais, d’autre part, il plaira de voir ce grand puissant de la terre en amitié étroite avec notre souverain et les deux gouvernemens unis. » M. Minghetti, enfin, rassure Castelli, en des termes qu’il est bon de retenir, sur l’accueil réservé aux propositions allemandes : Je ne crains pas la presse, dit-il, parce qu’il me semble que les Allemands pèchent bien dans notre presse d’opposition et lui font chanter la chansonnette qui leur plaît…

Au résumé, tout faire pour Rome ; si ce n’est Rome, Milan ou Vérone, mais loin de Rome ; n’importe où, saut à Florence qui est trop près, mais quelque part : que l’empereur vienne. — La chansonnette que fait chanter à la presse italienne l’incomparable imprésario de Varzin, aidé, du reste, à Rome par de bons régisseurs, c’est bel et bien l’antique chanson gibeline ; c’est l’appel passionné qui, jeté par Dante, a traversé les siècles : « Viens voir ta Rome qui pleure, veuve, seule, et qui crie nuit et jour : O mon César, pourquoi ne me tiens-tu pas compagnie [8] ? » C’est l’apostrophe fameuse à l’empereur Albert : « Albert d’Allemagne, toi qui abandonnes cette cavale, désormais indomptée et sauvage, quand tu devrais enfourcher les arçons [9] ! .. »

Or, au commencement de l’an 1311, l’empereur Albert entendit cette voix et vint à Milan ceindre la couronne de fer. Toute l’Italie alla au-devant de lui ; le poète lui-même, Dante lui-même y fut empressé. Lorsqu’en 1875 l’empereur Guillaume, à son tour, se rendit à Milan, ce ne fut pas pour poser sur sa propre tête la couronne royale d’Italie, mais pour l’assurer sur celle de Victor-Emmanuel et de ses descendans. Il ne dépassa pas Milan : son chancelier et ses médecins avaient été également inflexibles. François-Joseph, lui non plus, ne dépassa pas Venise. Qui sait ? Peut-être qu’à l’invocation de la cour et du peuple, un autre tercet du poète divin s’éveillait dans l’âme des souverains : « Quiconque dépouille Rome ou la déchire offense en fait par un blasphème Dieu qui, pour son seul usage, la créa sainte [10]. »

Depuis que Rome avait été prise, une sorte d’horreur religieuse retenait les princes à ses portes… Mais l’Italie reçut un dédommagement. Guillaume Ier et Victor-Emmanuel élevèrent réciproquement au rang d’ambassade leurs légations de Rome et de Berlin. On n’en était encore qu’aux visites « essentiellement personnelles, » d’où « le premier ministre et chancelier était obstinément absent [11] ; » qu’aux « bonnes relations internationales ; » qu’au « suprême plaisir d’avoir pour hôtes les deux empereurs ; » qu’au « sentiment de la nation ; » qu’aux « démonstrations de cordiale amitié, » mais déjà l’on y voyait le « gage d’une sympathie durable entre les peuples [12]. » Pour tout cela, Milan suffisait. C’étaient les fiançailles : Rome ne devait venir qu’après le mariage consommé.


III

Ici, il est bon de rappeler et de rapprocher quelques dates : en août 1878, M. Crispi, alors président de la chambre italienne, entreprit à travers l’Europe une tournée diplomatique ; le 7 octobre 1879, M. de Bismarck signait avec le comte Andrassy le traité qui est devenu le fondement de la triple alliance ; en 1882, l’Italie accédait à ce traité ; en décembre 1883, le kronprinz Frédéric arrivait à Rome.

Mais M. de Bismarck avait arrêté le programme : « Le souverain doit des ménagemens à ses 14 millions de sujets catholiques ; » le prince impérial ne passa pas si près du Vatican, sans aller voir le pape. Il y alla, sans éclat, sans tapage, presque en forme privée, mais la démarche n’en eut pas moins, — et à tous les yeux, — une claire signification. Ce fut la fin du Kulturkampf en Allemagne.

Pour cette visite du kronprinz Frédéric au saint-père, on hésita longtemps sur le cérémonial. Le pape ne pouvait admettre que le prince partit du Quirinal, terre ennemie ou camp ennemi : c’eût été reconnaître un état de choses qu’il ne reconnaît pas. On cherchait un expédient, on le trouva dans la fiction de l’exterritorialité.

Le droit des gens place hors du territoire national, hors des frontières et comme dans les pays qu’ils représentent, les palais ou hôtels affectés à la demeure des ambassadeurs. Le Vatican, habile à profiter de toutes les circonstances, se hâta de tirer parti de cette convention. Le kronprinz déjeuna, le jour de son audience, au palais Caffarelli, chez le baron de Keudell, ambassadeur d’Allemagne près le roi d’Italie, et après le déjeuner, M. de Schlœzer, titulaire du poste nouvellement créé de ministre de Prusse près le saint-siège, l’envoya prendre dans des carrosses de gala. Les généraux de la suite du prince montèrent dans ces carrosses, le prince lui-même et M. de Schlœzer occupèrent un simple coupé, avec livrée noire, — pour marquer la forme privée. Ainsi en avait-il été préalablement décidé entre M. de Schlœzer et le secrétaire d’État de Léon XIII, le cardinal Jacobini.

Il y avait eu, à la lettre, une question des carrosses. Du côté du roi, on avait tout fait pour que les voitures de la maison de Savoie pussent monter d’une traite, du Quirinal, où logeait le kronprinz, à la cour Saint-Damase, au cœur même du palais pontifical. Tout ce qu’il y avait dans Rome de partisans de la conciliation s’en était mêlé : on eût dit que là-dessus se livrait un suprême assaut ; c’était une véritable toile d’intrigues et de machinations, où mille personnages obscurs, mille officieux, mille entremetteurs politiques glissaient subtilement leur fil. Le Vatican ne répondit que par un refus catégorique. Les voitures du roi n’entreraient pas dans la cour Saint-Damase. Ce fut alors une bordée de sifflets : la presse jeta les hauts cris ou fit la dédaigneuse.

Diplomatie des quadrupèdes ! dit-on. Et le mot était vrai de toute vérité, puisque la couleur des chevaux elle-même avait fait l’objet d’une discussion. Les chevaux ne devaient pas être blancs, parce que c’était sur un cheval blanc que le saint empereur romain des nations germaniques entrait, au moyen âge, dans la ville éternelle et qu’on ne voulait ni trancher ni renouveler la querelle du sacerdoce et de l’empire. Détail futile, s’il y avait, pour la curie romaine, quelque chose de futile ; si, pour elle, le cérémonial ne changeait pas de nom et ne s’appelait pas le rituel ; si, pour elle, les paroles n’étaient pas des textes ; si le moindre geste d’un pape ne s’imprimait pas, pour elle, sur le tissu des temps, comme la face de Jésus sur le linge de Véronique ; si Léon XIII ne levait pas, pour bénir et pour condamner, les deux doigts que saint Pierre a levés, il y a deux mille ans ; si l’Église, en un mot, n’était pas un bloc, dont toutes les parties, toutes les parcelles, toutes les molécules se tiennent ; qui semble être tombé du ciel, ainsi que d’énormes blocs sont tombés de la voûte de la basilique de Constantin, d’un coup et d’une pièce, sans qu’un grain du ciment s’en soit désagrégé. Par cette diplomatie des quadrupèdes, le saint-siège entendit montrer (et, qu’on le remarque bien, montrer en présence et au moyen du prince héritier de l’empire allemand) que sa résistance « aux faits accomplis contre lui » était la même qu’au premier jour. L’intention, peu à peu, fut d’autant mieux comprise que Léon XIII la souligna encore, lors de la visite que fit, à Rome, non plus le kronprinz Frédéric, mais l’empereur Guillaume II, en 1888.

Les sévérités redoublèrent. On n’accepta même plus que l’empereur déjeunât au palais Cafîarelli, chez son ambassadeur près le roi d’Italie, avant de se rendre au Vatican. Il déjeuna chez le ministre de Prusse près le saint-siège, au palais Capranica, à Sant’ Andrea della Valle. Les invités étaient : le cardinal Rampolla, secrétaire d’État du souverain pontife, le cardinal Hohenlohe, oncle de l’empereur, et d’autres dignitaires des cours pontificale et impériale. Guillaume II porta un toast à sa sainteté ; le cardinal Rampolla remercia par un toast à l’empereur. Après quoi, le cortège s’ébranla. L’empereur marchait en tête, avec M. de Schlœzer, dans une Victoria découverte à deux places, garnie de blanc, qu’on avait tout exprès envoyée de Berlin. Les chevaux, les harnais, les postillons et les piqueurs avaient été, eux aussi, amenés tout exprès. L’empereur portait l’uniforme blanc du régiment des gardes du corps, les grosses épaulettes, la culotte de peau de daim, le casque doré, surmonté de l’aigle prussienne. M. Crispi, sans avertir personne, avait fait occuper militairement les rues. Depuis le palais Capranica jusqu’à la Porte-de-Bronze, il y avait une double haie de troupes : la circulation était interdite et le resta pendant plusieurs heures. Le ministère prétendait se conformer de la sorte aux prescriptions de la loi des garanties, qui veut que les honneurs souverains soient rendus au pape et aux souverains qui vont faire visite à ce souverain. Mais pour que l’empereur ne s’y trompât point et vît bien que cette souveraineté du pape ne commençait qu’à la Porte-de-Bronze, — au-delà de cette porte, — les cercles anticléricaux avaient eu soin d’orner d’inscriptions le pont Saint-Ange, de tapisser le Borgo, et c’est à peine s’ils n’avaient pas pavoisé la colonnade.

L’entrée de Guillaume II au Vatican fut attristée par un fâcheux présage ; les journaux le notent aujourd’hui encore, après cinq ans passés. Ailleurs, on n’y eût pas pris garde ; en Italie, même au Vatican, on en éprouva du malaise. Comme l’empereur voulait donner la main à Léon XIII qui s’avançait à sa rencontre, embarrassé qu’il était du présent destiné au pape, il laissa choir son casque : accidente ! Léon XIII conduisit aussitôt Guillaume II dans son cabinet. Ils n’y étaient pas depuis dix minutes que le prince Henri de Prusse, frère de l’empereur, survint, en compagnie du comte Herbert de Bismarck. On sait le reste ; on sait comment le comte Herbert força la consigne et fit pénétrer de haute lutte le prince Henri dans le cabinet du pape, déclarant qu’un prince de Prusse ne doit jamais attendre. Obéissait-il réellement à une consigne reçue de son père, qui craignait « que l’empereur ne se laissât peut-être impressionner par les raisonnemens que le pape ne manquerait pas de lui tenir entre quatre yeux [13] ? » C’est possible. Mais, en tout cas, il y fallait plus de façons, et de meilleures. Guillaume II lui-même en fut choqué, et il paraît qu’il ne cacha pas son mécontentement. « Il est toujours déplorable, aurait-il dit à l’un de ses confidens, de mettre un homme grossier et brutal en contact avec un personnage d’esprit fin et délicat [14]. »

Ce qui est certain, c’est que, le lendemain, le comte Herbert de Bismarck dut retourner au Vatican pour y présenter des excuses, lesquelles, on le vit à l’air qu’il avait au sortir de l’audience, furent assez froidement accueillies. Ce qui est plus certain encore, c’est que la visite interrompue de Guillaume II laissa chez le pape et dans son entourage un souvenir si mauvais que rien n’a pu l’effacer. L’empereur, nerveux à l’extrême, ne fit que traverser les musées et la basilique ; puis il rentra tout droit au Quirinal, brûlant l’inutile étape du palais Capranica, où il était convenu qu’il quitterait ses équipages de gala.

Il ne manquait plus que de boire « à la capitale intangible ; » ce qui fut fait. En faveur de ce brindisi, de ce coup des adieux, on pardonna beaucoup à Guillaume II, dans la famille du roi Humbert. Mais, quelque indulgence qu’on y mît, il restait encore à lui pardonner. N’avait-il pas piqué des deux, à la revue, et pris le pas, de cinq ou six longueurs de cheval, sur le maître de la maison ? Le cheval était peut-être trop jeune, mais l’étiquette veut que, pour ces représentations souveraines, on ne mène avec soi que des bêtes bien dressées. N’avait-il pas, en outre, exprimé, sur le défilé, une opinion peu flatteuse : « Votre flotte, bon ; mais votre armée, n’en parlons pas ? » La foule, qui ne l’avait vu que de loin, une foule méridionale, vive, expansive, prompte à manifester, avait trouvé bien fier, bien roide, d’une tout autre race, ce blond héros des Niebelungen, impassible sous son haut cimier. Le Romain, bon enfant, sentait le mur entre cet empereur et lui, et même entre cet empereur et son roi.

Vêtu de ses plus beaux atours, heureux de chômer une semaine et de fêter, d’allumer des feux de joie, d’écouter des musiques, orgueilleux aussi de ce que « ce grand puissant de la terre, » comme disait Minghetti, sans peur du pléonasme, se fût dérangé pour lui ; suivant la théâtrale procession du syndic et des assesseurs, promenés en style Louis XIV, avec des laquais à perruques, grisé du spectacle, grisé de soleil, de mouvement, de bruit, grisé de lui-même, un peuple entier attendait l’empereur à son arrivée. Guillaume II repartit, un matin, dans le silence des rues désertes. Aux dures paroles qui étaient tombées de sa bouche, on n’avait répliqué que par des « paroles veloutées, » — le mot est du grand Frédéric, — car le velours est une étoffe d’origine et de fabrication italienne. Mais le résultat laissait à désirer. Le Vatican, soucieux des formes presque autant que de la substance, était blessé dans l’âme du mépris de toutes formes ; le Quirinal, en comptable forcé d’y regarder de près, comparait le doit et l’avoir et se demandait si les dépenses ne l’emportaient pas sur le bénéfice net.


IV

Bien que le roi et la reine eussent, dans l’intervalle, goûté l’hospitalité de Potsdam, bien que ce fût toujours l’alliance, toujours l’union italo-allemande, la lune de miel avait été légèrement troublée : l’Italie avait invité aux fêtes de Gênes, en leur donnant une place d’honneur, des voisins qui ne plaisaient pas ; la triple alliance en sortait plutôt affaiblie, du moins pour ceux qui ne la voient que du dehors.

Le 22 avril 1893 ramenait le vingt-cinquième anniversaire du mariage d’Humbert, prince royal d’Italie, avec sa cousine Marguerite. Ils avaient eu d’abord la généreuse pensée de dédier aux pauvres leurs noces d’argent, et cette pensée généreuse, il est bien permis de le dire, était en même temps une pensée très politique : une communauté de fortune s’y affirmait entre souverains et sujets ; la nation croyait vivre avec la dynastie, qui semblait vivre pour la nation. Le roi et la reine célébreraient leurs noces d’argent à leur manière : par une fondation de charité. Pour eux, ils ne voulaient ni pompes, ni cadeaux.

Subitement, tout change : l’empereur s’annonce. Pourvu qu’il vienne simplement, bourgeoisement, en ami ! Le roi l’en prie entre les lignes du télégramme qu’il lui adresse : « Marguerite et moi, nous nous réjouissons de te revoir, toi et ta femme. » Le prince Ruspoli, syndic ou maire de Rome, ne se réjouit pas moins que le roi et la reine, d’une joie qui n’est pas sans mélange. L’empereur aux noces d’argent, l’empereur et l’impératrice, bonne nouvelle, mais pas de crédit au budget, peu de fonds en caisse ; où s’en vont les promesses d’économie ? Humbert et Guillaume correspondent ; point de ministres interposés. Que se passe-t-il ? Comment Guillaume II vient-il ? comme ami ou comme empereur ? Il n’y a pas de diplomates dans le secret : on l’ignore. On sait seulement, par des ouvriers trop bavards, qu’on bouleverse intérieurement toute une aile du Quirinal, qu’on y abat et qu’on y refait des cloisons, qu’on a acheté, à Paris, pour l’appartement de l’impératrice, un millier de mètres d’une tenture rare ; maçons, menuisiers et tapissiers travaillent.

Sous les fenêtres mêmes du palais, de l’autre côté de la rue, les terrassiers font rage et remuent des montagnes. Il y avait là un couvent inoffensif, mais qui masquait la vue, comme le moulin de Sans-Souci, et qui, moins efficacement défendu, fut rasé, pour l’empereur, en 1888. Sur l’emplacement qu’il occupait, on devait dessiner un jardin ; on avait même posé les grilles et semé le gazon. Puis, l’empereur parti, on avait laissé le gazon devenir de l’herbe folle ou disparaître, si bien que le jardin projeté s’était métamorphosé en un terrain vague. Il fallait lui faire la toilette, pour que Guillaume ne le vît pas, en 1893, moins avancé qu’en 1888. La ville elle-même, quoiqu’elle eût justement en ce mois, au dire des archéologues, deux mille six cent quarante-huit ans, se sentait en veine de coquetterie et, toute au plaisir jusqu’au lendemain, bénissait le jeune César, à l’intention duquel des architectes se disposaient à la débarrasser de la poussière des siècles et à la farder de badigeon.

Devant la gare, à Piazza Termini, afin que le coup d’œil de l’arrivée fût plus gai, on s’ingéniait à masquer, derrière des échafaudages, les pilastres et les murs, demeurés dans le même état qu’il y a cinq ans ; on revernissait les lions de la fontaine, lesquels, s’il faut s’en rapporter au Diritto, « coûtent plus cher pour leur entretien que s’ils mangeaient de bons biftecks ; » on plantait partout des candélabres et des mâts, pour y poser des lampes électriques. Le journal populaire, le Petit Journal de Rome, le Messaggero, faisait écho à son confrère ; il demandait que l’empereur allemand a fût nommé assesseur honoraire de l’édilité et du plan régulateur de Rome, » puisque pour lui se faisaient des miracles d’activité qui ne se seraient jamais faits sans lui.

Maintenant, on était fixé sur le voyage de Guillaume II : il serait accompagné de quatre-vingts personnes. Les noces d’argent perdaient leur caractère intime, leur caractère italien ; elles devenaient européennes. L’empereur d’Autriche ne venait pas, mais il envoyait l’archiduc Rénier ; le grand-duc Wladimir, frère du tsar, venait ; la reine douairière de Portugal, Maria-Pia, fille de Victor-Emmanuel, et le duc d’Oporto y viendraient ; le prince régnant de Monténégro, le prince héritier de Grèce, d’autres encore seraient là. Les puissances accréditeraient des ambassadeurs extraordinaires, comme pour le jubilé pontifical. Et c’était, en effet, un autre jubilé, le jubilé royal, et dans la même ville, dans Rome même.

La vanité des peuples ne calcule pas. Fêtes, fêtes et fêtes ! Sous tant de fêtes, on découvrait un grand intérêt politique, qu’il plaisait de rêver à la fois dynastique et national. Toute l’Italie se couvrait d’affiches ; les compagnies de chemins de fer consentaient un rabais de 70 pour 100 sur le prix des places : il fallait n’avoir pas cinquanta lire devant soi pour ne pas courir à Rome, — et il est si pénible d’avouer qu’on ne les a pas ! Les chemins de fer italiens ne sont pas accoutumés à de pareilles recettes : ce serait par centaines de mille que les curieux ont afflué [15]. Il est vrai que bon nombre d’entre eux ont dû avoir la gratuité complète, car il paraît que plusieurs villes ont été, pour la circonstance, dégarnies, au profit de Rome, de gardes de la sûreté et de carabiniers.

Pourquoi ce déploiement de sbires ? N’avait-on pas déjà la police romaine, les agens allemands qui suivent l’empereur et les Autrichiens spécialement chargés de surveiller les irrédentistes ? Qu’y avait-il à craindre ? N’avait-on pas arrêté, par précaution, les anarchistes et socialistes réputés dangereux ; quarante, une nuit, soixante, l’autre, environ deux cents au total ? Mais les méchantes langues assurent que la police réprime les manifestations, — et les organise, au besoin. L’Italie est le pays de l’enthousiasme spontané et de l’enthousiasme sans épithète. Les sociétés de tout genre y sont si nombreuses : cercles politiques et littéraires, associations ouvrières, provinciales, de quartiers, orphéons, vétérans, compagnons de Garibaldi, condamnés libérés des prisons pontificales, reduci delle patrie battaglie ! Bannières, oriflammes, fanfares ! Sans parler des municipalités rurales de l’Agro romano, ravies de figurer dans un tel apparat. On n’imagine pas à quel point tous et chacun ont rivalisé de zèle, ni combien ni comment ont été stimulés les retardataires ou les récalcitrans [16].

A la Spezzia, par exemple, on a inauguré un nouveau genre de socialisme municipal. La Giunta a loué à Gênes des lampions et des drapeaux qu’elle a distribués aux habitans, au prorata des portes et des fenêtres. Et, de même que, pour la revue, on a mobilisé une douzaine de mille hommes, que l’on a exercés pendant près d’un mois, tirant le canon pour y habituer les chevaux, de même, pour la réception de l’empereur, on a mobilisé fonctionnaires, sociétés, conseils municipaux, écoles et asiles. Après quelques répétitions, rendues aisées par un sens artistique réel, l’interprétation devait être excellente, et Guillaume II pouvait paraître.

Il a paru. A l’heure dite, chose faite pour surprendre les voyageurs à 70 pour 100 de rabais qui avaient subi, en moyenne, une demi-journée de retard et qu’on avait débarqués sans façon à la station du Transtévère, — qu’ils s’en tirent comme ils pourront, — le convoi impérial est entré en gare. Dès le matin, la via Nazionale, la place des Thermes, la via Venti-Settembre, étaient noires de monde, grouillantes et bruyantes. Ce n’étaient que régimens allant prendre leur poste ; infanterie, cavalerie, artillerie. Il est impossible que le comique soit absent des affaires humaines. Un de ces régimens défilait aux accens d’un air, populaire dans les Romagnes, vers 1848, et dont on nous saura gré de reproduire deux ou trois couplets qui se traduisent d’eux-mêmes :

Colla pancia dei Tedeschi
Dei tamburri vogliam far,
Colle gambe dei Tedeschi
Dei cavicchi vogliam far.
Fuoco contro fuoco !
S’ha da vincere o morir, etc. [17].

Sur le quai, le roi, la reine, les membres de la famille royale, les ministres, les délégations des grands corps de l’État guettaient. L’accès des salles avait été rigoureusement interdit. Seuls, les journalistes avaient pu pénétrer, en montrant cravate blanche, et entre deux rangs de gendarmes. Tout de suite, on a fait les présentations. Et, par l’itinéraire convenu, on s’est rendu au Quirinal. Un quart d’heure après, à Monte-Cavallo, au pied des chevaux de Phidias et de Praxitèle, éclatait la première ovation, la plus faible. Les autres sont allées crescendo. Pour la première fois, l’empereur a salué, du balcon. L’étincelle a jailli. Les têtes se sont montées, les mouchoirs se sont agités : on a chanté, on a crié tout ce qui se peut chanter ou crier, et il n’y a plus eu qu’une majesté dans la Rome royale : la majesté de l’hôte auguste du roi, de l’empereur allemand. Les noces d’argent ont été reléguées à l’arrière-plan. D’autres princes, y a-t-il d’autres princes ? L’archiduc Rénier ? Un Autrichien, un vrai Tedesco. Le grand-duc Wladimir ? Un Russe. — Ave, Cœsar, imperator !

On eût juré que tout le sang de Rome s’était transfusé dans ses veines et que le cœur de la ville éternelle, ce cœur qui bat depuis deux mille six cent quarante-huit ans, réglait son rythme sur les battemens de son cœur. Que faisait l’empereur ? Qui recevait-il ? Où allait-il ? Quel uniforme portait-il, celui de hussard ou celui de cuirassier, le kolback ou le casque ? Durant la semaine impériale, personne ne s’est souvenu que la reine d’Angleterre était à Florence et qu’elle ne venait pas à Rome. Les bals succédaient aux dîners, les excursions aux garden-parties, le tournoi à la revue. Les palais des grands patriciens, à l’ordinaire fermés comme des tombes, ont ouvert leurs portes sculptées et ornées de clous d’une livre. Le rayonnant et triomphant empereur a levé la pierre de ces sépulcres. Les Doria, les ducs de Sermoneta et de Ceri, se sont disputé l’honneur d’abriter une de ses heures. Ses éperons ont sonné sur les dalles de marbre et sur les marches des escaliers qu’ont balayés de leur traîne les soutanes des papes. Précédé de Suisses empanachés, escorté de gentilshommes qui portaient des flambeaux et de valets en costumes anciens, dans un murmure de soie et de brocart, sous les plafonds de cèdre à caissons, chefs-d’œuvre d’artistes inconnus, il a passé chez les Caëtani, et le buste de Boniface VIII a regardé avec étonnement le César germanique à qui ses petits-neveux rendaient hommage. En vain, par une fantaisie bizarre, dans les représentations d’Ernani, les chanteurs ont substitué le nom d’Humbert au nom de Charlemagne : à Rome, pendant ces derniers jours, Charlemagne, ce n’était pas le roi.

Le dimanche, l’empereur a repris, comme il l’avait pris en 1888, le chemin de la légation de Prusse près le saint-siège. A la table de M. de Bulow, successeur de M. de Schlœzer, il s’est assis entre le cardinal Mocenni et le cardinal Ledochowski. Qu’en pense, à Friedrichsruhe, le prince Bismarck ? Qu’en a pensé M. de Lucanus, à Rome même ? Le cardinal secrétaire d’État, malade, s’était excusé. De quoi Guillaume II et le substitut de la secrétairerie ont-ils pu s’entretenir ? De chasse peut-être, car le cardinal Mocenni est un chasseur infatigable. Peut-être de cet étrange diplomatie des quadrupèdes, à laquelle le saint-siège est obligé de recourir. Le déjeuner fini, les décorations données, l’impératrice est venue rejoindre son époux ; les carrosses allemands étaient prêts ; on s’est dirigé vers le Vatican.

C’était bien un train de gala ; coureurs, postillons, écuyers et heiduques ; toute la suite de l’empereur, toute celle de l’impératrice : le général von Hahnke, chef du cabinet militaire, ancien précepteur de Guillaume II et commandant de Potsdam, le conseiller intime von Lucanus, chef du cabinet civil de l’empereur, le baron Marschall von Bieberstein, ministre des affaires étrangères, — il remplace à Berlin, et à Rome, le comte Herbert de Bismarck, — le comte Eulenbourg, grand-maréchal de la cour et de la maison royale de Prusse, frère du président du conseil prussien, autrefois chef de l’office héraldique et grand-maître des cérémonies, le baron von den Bibran, brillant officier de marine, auquel on attribue la réorganisation de la flotte allemande, le général von Plessen, chef du quartier-général de sa majesté, colonel du 1er régiment de la garde à pied, de ce régiment qui porte encore les bonnets typiques et les buffleteries pittoresques du règne de Frédéric II.

Les cardinaux et les monsignori les avaient devancés. Le service d’honneur était fait par les gendarmes pontificaux et par la garde palatine, braves soldats bourgeois dont Guillaume II, beau connaisseur, a pu sourire, mais dont la fidélité n’est pas sans mérite, après vingt-trois ans écoulés. Sous la marquise, s’étaient rangés les titulaires de quelques-unes des vénérables charges pontificales, le grand-maître du saint-hospice, le secrétaire de la congrégation du cérémonial ; deux pas plus loin, sur le palier où, rayé de rouge, de noir et de jaune, tourne, comme automatiquement, un garde-suisse, la hallebarde à l’épaule, d’autres se sont joints au groupe des souverains et de leurs suites : le majordome, Mgr della Volpe, classique figure de prélat, profil allongé, qui fait invinciblement songer à son nom, della Volpe, le renard ; avec lui, l’aumônier, le sacriste, le marquis Sacchetti, fourrier-major, le marquis Serlupi, grand-écuyer, le prince Massimo, grand-maître des postes pontificales, seize camériers ecclésiastiques et laïques. Et sur le dernier palier, avant la salle Clémentine, seize autres camériers et le maître de chambre, l’introducteur des rois, Mgr Cagiano de Azevedo. Le saint-père était venu jusqu’à l’antichambre secrète ; il a tendu la main aux souverains, disant à l’empereur : Je suis heureux de voir votre majesté, puis à l’impératrice : Et votre majesté. — C’est tout ce qu’on sait sûrement de l’entretien du pape et de l’empereur.

On sait que trois fauteuils égaux avaient été placés sous un baldaquin, dans la salle jaune, que Léon XIII s’est assis dans le fauteuil du milieu, que l’empereur était à sa droite et l’impératrice à sa gauche, que l’impératrice est sortie au bout de cinq minutes, et que personne n’est entré, comme en 1888. A tout événement, un garde-noble, le sabre nu, défendait la porte. Ce qui s’est dit derrière cette porte, personne ne le sait et ne le saura probablement jamais. Toutes les hypothèses étant permises, risquons la nôtre.

L’empereur a commencé par faire part au pape de ses essais pour endiguer ou détourner le courant socialiste, ce courant qui menace d’emporter les États et qui est une des vagues, la plus furieuse, la plus redoutable, de a la marée montante de la démocratie, » ce qui l’a conduit à parler au saint-père, — avec des périphrases, — de l’attitude du pape envers la République française, un des deux ou trois objets de sa visite.

Un secret à trois n’est jamais bien gardé. Le bruit courait à Rome, dans les cercles amis de la triple alliance, que Guillaume II porterait, comme monarque, à Léon XIII la protestation des monarchies ; qu’il serait respectueux, mais ferme et que, déchirant, s’il le fallait, les voiles, il montrerait au pape le spectre de la guerre : guerre sainte pour les dynasties, qui n’avaient plus que cette chance de salut et se trouvaient mises, grâce un peu aux complaisances du Vatican, dans la nécessité de vaincre ou de mourir. Il présenterait au pape, liées en un faisceau qu’on ne pouvait rompre, les quatre idées de socialisme et de démocratie, de république et de révolution. C’était là le péril pour les trônes et pour les nations, pour l’Église et pour l’Europe. En face de ce péril, les monarchies se devaient à elles-mêmes et devaient au monde de ne pas capituler sans combattre, mais il fallait qu’on leur en donnât les moyens, et l’empereur passait ainsi au second objet de sa visite.

Le centre allemand se refusait en partie à voter les nouveaux crédits militaires : que ferait le pape pour le déterminer ? Refuserait-il à l’empereur d’intervenir pour vaincre les hésitations ? Ne dirait-il pas à M. Lieber, aux catholiques bavarois, prêts à se séparer de M. de Huene, le mot décisif qu’il n’avait pas craint de dire, presque du haut de la chaire, aux catholiques français ?

Guillaume II a été pressant, éloquent ; quand il a eu fini, il a regardé Léon XIII, interrogeant des yeux ce pâle visage, ce front pâle, et voici, je suppose, ce qu’a répondu le vieillard non armé, vêtu de blanc, quel vecchio inerme, vestito di bianco :

« Sire, je l’ai dit il y a bien des années, lorsque j’étais évêque de Pérouse ; on ne peut pas, en vérité, ne pas s’émouvoir « de cette haine et de cette jalousie qui s’accroissent chaque jour davantage, qui envahissent l’âme de quiconque est petit et dépourvu de biens matériels contre quiconque est riche. » Je ne l’ignore pas et j’ai peur de « ces rugissemens de tigre. » C’est parce que j’en ai peur que j’ai écrit mon encyclique : De conditione opificum. Si la question sociale peut être résolue, elle le sera par les vertus que l’Église ne cesse de prêcher aux hommes, par un mutuel amour, un mutuel respect, des habitudes de justice et de charité.

« Vous dites : la guerre, sire, et moi, je dis la paix : la paix dans chaque nation et la paix entre les nations. Vous me reprochez ce que j’ai fait pour la République française, mais là encore je n’ai fait que prêcher l’amour, le respect, la justice et la charité : je n’ai fait que prêcher la paix. Je n’ai pas exalté les formes démocratiques au détriment des monarchies. J’ai dit que le devoir était d’obéir aux gouvernemens établis ; à la république, si c’est elle ; au roi, s’il y a un roi. Je n’ai pas dit aux sujets d’un prince : renversez le prince et proclamez la république. J’ai dit aux Français : Vous êtes frères : aidez-vous, aimez-vous en frères.

« Vous venez me demander des armes, à moi qui ne dois pas savoir ce que c’est que des armes. Voyez ; je n’ai que la croix du Christ et le bâton du pasteur. Sire, j’ai peur aussi de votre majesté. J’ai peur des apprêts belliqueux auxquels vous ne vous lassez pas de travailler, des soldats, des canons, de toutes ces matières inflammables que vous, et les autres princes, accumulez et d’où se propagera l’effroyable incendie qui mettra, sur la terre, l’humanité en deuil et affligera, dans les cieux, le père commun des hommes. Vous venez me demander des ordres pour que les catholiques secondent vos desseins ; je ne puis, comme chef des catholiques, que vous adresser ma prière et, comme vicaire du Dieu de paix, que vous faire entendre un avertissement. Je mets dans votre main cette main qui bénit le monde : prenez-y la paix, sire, et répandez-la. »

Mais la porte du salon était close, le garde-noble veillait au seuil, et ce n’est, répétons-le, qu’une hypothèse que nous ajoutons à toutes celles que l’on a faites. Pourquoi serait-elle la moins vraisemblable ? L’empereur était très ému quand il a pris congé du pape, et le pape était souriant. Dans ce cabinet, où, face à face, étaient seules « les deux moitiés de Dieu, » s’étaient-elles livré un duel sans témoins ? Alors, la crosse avait vaincu l’épée, et le crucifix, — soutenu à propos par une fine dague florentine, — la longue et forte rapière germanique.


V

C’est, en réalité, sur cette visite de Guillaume II à Léon XIII que se sont terminées les fêtes des noces d’argent. On a pu ensuite promener l’empereur, lui faire voir dans un tournoi l’histoire incarnée et vivante de la maison de Savoie, d’Humbert Blanche-Main à Victor-Amédée, lui montrer des troupes choisies, le mener à Naples, dans le carillon clair des grelots et le galop effréné des attelages qui descendent la rue de Tolède ; on a pu faire, pour lui, danser la tarentelle et chanter le Funiculi ou Santa-Lucia, lui faire sillonner en tous sens le plus beau golfe que les mers aient creusé, et stopper pour qu’il prenne un croquis de cette Capri, vers laquelle ces mêmes flots, dans ce même azur et sous ce même regard des choses, ont si souvent, jadis, porté d’autres Césars. On a pu déterrer pour lui un coin, encore enseveli, de Pompéi, intact depuis la catastrophe, lui faire toucher une amphore grecque, recouverte de lave et remplie de cendre ; on a pu lui donner en spectacle, pour le distraire, ce peuple napolitain, bouffon qui n’a pas de rival, né d’un croisement hasardeux sur la grande route des races, fils d’on ne sait qui et père de Polichinelle : enfin, le roi Humbert a pu l’emmener à la Spezzia et le serrer dans ses bras devant un canon de 120 tonnes. Il a dit — au tournoi : « C’est curieux ; » à la revue : « C’est bien ; » à Naples : « Que c’est beau ! » ou « Que c’est drôle ! » à Pompéi : « C’est intéressant ; » à la Spezzia : « C’est formidable. » — Mais, au fond, rien ne l’a tiré de sa rêverie, et la persistante vision qu’il a remportée en Allemagne, c’est celle de ce palais misérablement gardé et de ce vieillard vêtu de blanc, qui ne parle aux princes et aux peuples que de leurs devoirs.

Et maintenant que la dernière girandole est éteinte sur le Corso, tâchons de dresser le bilan politique des fêtes de Rome. Elles peuvent être, elles doivent être considérées sous divers aspects : du point de vue italien et du point de vue allemand, du point de vue dynastique et du point de vue international.

Du point de vue italien :

1° A l’intérieur, la force de la monarchie y est apparue comme réelle. Quoique le peuple ait été laissé un peu à l’écart, qu’il n’ait eu qu’une faible part à toutes ces solennités, qu’il ne les ait admirées que contenu par un cordon de troupes, qu’on ait élevé partout des barrières et posé partout des tourniquets payans, inabordables à ses faibles ressources, il a prouvé qu’il faisait corps avec les classes plus privilégiées, avec son roi et celle qui est, pour lui, la grâce même de la patrie, la « Marguerite des Marguerites. » Mais cette force de la monarchie ne sort pas, de la visite impériale, augmentée autant qu’on y comptait, parce que l’empereur a été, durant son séjour, comme le sommet sur qui se sont fixés tous les yeux, que le roi et la reine se sont presque effacés dans son ombre ; quant au prince de Naples, que le tournoi devait mettre en évidence, il a passé inaperçu.

2° En ce qui concerne la triple alliance, elle sort des noces d’argent, maintenue, elle aussi, mais non renforcée. Elle n’est pas, même apparemment, devenue la quadruple alliance. On eût dit que la reine d’Angleterre n’était pas, en ce moment, à Florence. Rome n’a vu ni elle ni aucun de ses ministres. L’empereur ne s’est pas arrêté chez sa grand’mère, qui semble l’avoir évité [18]. A tout peser dans la balance très sensible de l’impression et du sentiment, la ligue de l’Europe centrale paraîtrait plutôt diminuée : l’attitude décidée du grand-duc Wladimir a lait opportunément contrepoids, et il n’est pas possible que l’archiduc Renier ne se souvienne pas de l’accueil glacial que les Italiens lui ont fait, accueil qui ne l’a pas dû surprendre, d’ailleurs, après les mesures énergiques prises par François-Joseph, au cours de la quinzaine précédente, contre les menées irrédentistes à Trieste et dans le Trentin.

3° Pour ce qui est de « la question romaine, » encore que les gazettes officieuses professent que le concours de tant de princes l’a, en fait, résolue et que la démonstration est acquise de la parfaite liberté dont jouit le saint-siège à Rome et de la coexistence paisible des deux pouvoirs, la conclusion qui s’impose à tout esprit non prévenu, c’est qu’elle demeure en l’état. En effet, l’empereur est allé au Vatican, le grand-duc Wladimir, le prince de Monténégro, le prince héritier de Grèce y sont allés, et si les autres se sont abstenus, c’est que le pape avait déclaré qu’il ne recevrait pas de princes catholiques, venus à Rome pour les noces d’argent. Le dissidio, le différend serait même devenu plus aigu, à en juger par le ton des polémiques qui n’ont jamais été aussi violentes.

4° Le prince de Naples est, assure-t-on, ou va être fiancé à la princesse Féodora de Schleswig-Holstein, sœur de l’impératrice Augusta-Victoria et belle-sœur de l’empereur [19]. Mais les difficultés n’en seront pas aplanies, au contraire, car la princesse est protestante, et de deux choses l’une : ou elle le restera, ou elle se fera catholique. Le statut ne porte pas expressément que la reine doit être catholique, mais son article 1er proclame, en dépit des restrictions ou des explications postérieures (notamment de la loi du 19 juin 1848), que a la religion catholique, apostolique et romaine est la religion de l’État. » — Or il se peut que les souverains italiens aient appris tous « les chemins, qui, de Rome, conduisent au pays de Luther ; » l’Italie telle qu’elle est, faite et forgée par l’Église catholique, ne les connaîtra pas de sitôt. Si, d’autre part, la princesse change de religion, l’Italie est le pays où, par la tyrannie des préjugés, on le lui pardonnera le moins.

Du point de vue allemand :

1° Ce mariage consoliderait l’alliance avec l’Italie et en ferait non plus seulement une métaphore, mais, dans la plénitude de l’expression, un pacte de famille. Il éterniserait l’alliance, mais faut-il dire la double ou la triple alliance ? Tu, felix Austria, nube. L’Autriche, qui ne marie plus, ne se méfiera-t-elle pas ? Ne se croira-t-elle pas exposée à faire, dans un temps plus ou moins rapproché, les frais de la dot ? Le mieux qu’on puisse espérer d’elle, c’est qu’à cette union elle assiste sans déplaisir.

Il est probable que, l’empereur une fois rentré en Allemagne, le pape continuera avec prudence, mais avec décision, la politique qu’il a inaugurée. Et cela est probable, entre autres raisons, parce qu’il s’est si loyalement, si franchement engagé que l’on ne comprendrait pas un brusque changement de direction. L’Église catholique évolue, pour ce qui touche aux affaires du siècle, mais sagement, lentement, et il y a de la suite jusque dans ses évolutions. Une raison meilleure encore pour que le pape persévère dans sa politique, c’est qu’elle est la plus chrétienne que le saint-siège puisse adopter.

S’il a refusé ou non d’intervenir auprès du centre allemand, en faveur des crédits demandés, c’est une question secondaire. Il est probable, néanmoins, qu’il aura décliné l’invitation de l’empereur. L’expérience de 1887 n’était pas très encourageante, et si l’on voit tout ce qu’il pourrait perdre à intervenir, on ne voit pas ce qu’il y pourrait gagner. Prussiens et Bavarois, M. de Huene et M. Lieber [20] sont catholiques au même titre : il ne saurait, dans le cas présent, plaire aux uns sans froisser les autres. Loin d’empêcher la scission du centre, qui lui serait fort préjudiciable, il l’accentuerait et l’envenimerait. C’est un acte de conséquence qui exige réflexion, et le temps manque pour les négociations.

Qu’on crée ou qu’on ne crée pas une nonciature à Berlin, c’est également une question secondaire : la créer n’implique pas un changement de politique. La Prusse a une légation à Rome, le pape a un nonce à Munich et l’Empire compte, — M. de Bismarck le rappelait, — 14 millions de catholiques, aujourd’hui plus de 18 millions. Quant à la retraite, annoncée certainement trop tôt, au congé temporaire du cardinal secrétaire d’État, ce serait un événement fâcheux, si ce congé devait se prolonger, fâcheux surtout pour Léon XIII qu’il priverait de son plus intelligent et de son plus dévoué serviteur [21].

Ainsi, sous quelque aspect qu’on l’envisage, la situation reste ce qu’elle était. Le court séjour de l’empereur à Lucerne n’introduit aucun élément nouveau. A l’horizon, une tête d’orage, un point noir : la misère. Il ne faut pas se laisser prendre à cette joie factice d’un jour : l’Italie qui s’amuse n’est qu’une façade, un décor de théâtre. N’appuyez pas, ne crevez pas la toile. Tout le Midi est dans les larmes. La sécheresse lui a déjà enlevé un demi milliard ; la menue monnaie a disparu ; pour l’or, il y a longtemps qu’il est mythologique. Les coupures de papier font prime : les banques chancellent ou sont en réparation. La Sicile, la Sardaigne, les Fouilles sont infestées de brigandage : « Que de pauvres, eût gémi le saint, s’en vont tout nus à vau la ville et n’ont pas de quoi se couvrir ! » Pour les noces d’argent comme pour le carnaval, on a porté les matelas au mont-de-piété, et ce ne sont pas 500,000 francs qui les rachèteront, qui guériront des plaies aussi profondes. Le roi a reçu, à l’occasion de son jubilé, 22,000 demandes de secours. Comme son cœur a dû saigner ! On a même imploré la pitié de l’hôte impérial, de Guillaume II, qui a charge du peuple, lui aussi.

Parmi les poésies inspirées par la circonstance, il en est de terribles dans leur concision. Si la sécheresse ne ruinait que les récoltes, mais c’est encore pour le trésor des États une année de grande sécheresse, et le songe de Pharaon en prévoyait sept. Atteindrons-nous la septième sans accident ? C’est le poignant et angoissant problème. Ne précipitera-t-on pas la course aux abîmes, comme ces machines américaines, qui tentent de franchir à toute vitesse les ponts vermoulus ?

On est bien contraint de l’avouer, s’il y a une logique au monde, de l’excès des armemens naîtra nécessairement la guerre. Et cependant, ne désespérons pas. Aux fêtes de Rome, ainsi qu’il est d’usage, on a, entre souverains, échangé de petits présens. Le roi a donné à l’empereur, pour le régiment des hussards hessois, un groupe qui représente un officier de lanciers italiens rendant le salut à un officier allemand. L’empereur a donné au roi une statuette qui figure l’Italie, avec cette devise sur le socle : « Toujours en avant, la Savoie ! Sempre avanti, Savoja ! » Le pape n’a donné que des bouquets de roses. Duquel de ces présens royaux sera-t-il fait largesse à l’Europe ? Du bronze ou des fleurs, de la guerre ou de la paix ? Si c’est des roses, nous le saurons quand viendra l’été. Se sono rose, fioriranno.


Charles Benoist.


  1. G. Rothan, l’Allemagne et l’Italie, 1870-1871, II, l’Italie, introd., p. 8.
  2. Luigi Chiala, Pagine di storia contemporanea, dal 1858 al 1892. — Fascicolo 1° : Dal convegno di Piombières al congresso di Berlino, p. 155.
  3. E. Tavallini, la Vita e i tempi di Giovanni Lama. Torino, Roux et Cie, 1887, t. II, p. 447.
  4. Discours de la couronne, pour l’ouverture de la 3e session de la XIe législature, 15 novembre 1873.
  5. Discours de M. Miceli, 24 novembre 1873, sur le budget des affaires étrangères pour 1874.
  6. Luigi Chiala, ouvrage cité, p. 189.
  7. En français dans l’original.
  8. Vieni a veder la tua Roma che piagne
    Vedova, sola, e di e notte chiama :
    Cesare mio, perchè non mi accompagne ? (Purgatorio, VI.)
  9. O Alberto Tedesco, che abbandoni
    Costei ch’ è fatta indomita e selvaggia,
    E’ dovresti inforcar li suoi arcioni…( Purgatorio, VI.)
  10. Qualunque ruba quella, o quella schianta,
    Con bestemmia di fatto offende Dio,
    Che solo all’ uso suo la creò santa… (Purgatorio, XXXIII.)
  11. Discours du marquis Maurigi à la chambre des députés, 24 novembre 1876.
  12. Discours de la couronne, 6 mars 1873 : « L’Italie a eu une confirmation de ses bonnes relations internationales dans la visite de l’empereur d’Autriche-Hongrie et de l’empereur d’Allemagne. J’ai été extrêmement heureux de les avoir pour hôtes. Milan et Venise se sont montrées les dignes interprètes du sentiment de la nation. Dans ces démonstrations de cordiale amitié entre les souverains, il y avait le gage de la sympathie durable entre les peuples. »
  13. Voyez la Voce della verità du mardi 25 avril 1893.
  14. La Voce della verita cite le texte allemand de la phrase attribuée à Guillaume II : Einen groben und brutalen Mann mit einer fein und zartfühlenden Persönlichkeit in Berührung zu bringen.
  15. Une soixantaine de mille seulement, d’après les chiffres des Compagnies.
  16. La note suivante en donnera une idée : « M. R.., délégué municipal du quartier du Borgo, est en train de parcourir les différens magasins de la cité Léonine pour recueillir des offrandes destinées à fêter les noces d’argent des souverains d’Italie. » La plupart des négocians n’osent pas refuser cette contribution, dans la crainte d’une contravention, car ceux qui ne veulent pas se soumettre à cette requête sont inscrits sur un registre portant l’indication officielle S. P. Q. R. (Le Moniteur de Rome.)
    Il convient de remarquer que cet entrefilet est extrait d’un organe hostile. Mais il y a on il y aurait eu autre chose, d’après un autre organe catholique, — de Modène, celui-là :
    « Dans un bureau d’intendance du royaume, qui n’est pas celui de Modène, mais qui n’en est pas éloigné, un employé, touchant sa solde, s’est vu retenir 2 francs. Comme il s’informait du motif, il lui a été répondu que la catégorie à laquelle il appartenait était taxée justement à 2 francs pour concours à la souscription, etc. » (La Voce della verità.)
  17. Osservatore romano.
  18. Le départ de la reine Victoria a été, tout à coup, avancé de plusieurs jours.
  19. Jusqu’à présent, la nouvelle de ce mariage n’a pas été officiellement confirmée.
  20. Tout eût été à perdre, puisque huit ou dix catholiques seulement ont suivi M. de Huene, que le projet du gouvernement et le compromis ont été successivement repoussés et que le Reichstag a été dissous.
  21. Ces deux nouvelles, non plus, ne sont pas confirmées.