Voyage pittoresque dans le Brésil/Fascicule XIV

VOYAGE PITTORESQUE

DANS LE BRÉSIL.


----


MŒURS ET USAGES DES INDIENS.


Il ne faudrait pas qu’un Européen qui n’a visité du Brésil que les villes maritimes, qui ne connaît que les plus riches propriétaires, les employés ou le peuple des villes, s’arrogeât le droit de prononcer sur l’état du pays et sur ses habitans. Cependant cela n’arrive que trop souvent, et trop souvent aussi on rend des jugemens, on émet des vues qui sont également entachés d’inexactitude et de partialité. La seule chose qui puisse établir une opinion saine et digne d’attention, c’est une longue résidence dans l’intérieur du pays, c’est une fréquentation habituelle et familière de la partie de la population qui se voue à l’agriculture, je veux parler des colons. Sous ce rapport nous pourrons recommander l’excellent ouvrage de l’Anglais Koster à tous ceux qui veulent bien connaître l’état du Brésil : il a passé plusieurs années à la campagne dans la province de Pernambouco. Les bornes de notre ouvrage et le but que nous nous proposons, ne nous permettent pas de toucher ce point autrement que d’une manière générale.

On peut bien imaginer que le genre de vie, les mœurs, la position sociale du colon brésilien varient selon les divers degrés d’aisance dont il jouit. Mais le genre d’industrie dont il fait sa principale occupation, exerce sur lui une influence encore bien plus grande ; cette industrie est ordinairement ou l’éducation des bestiaux ou l’agriculture, et celle-ci a encore différentes branches. La condition du colon est modifiée aussi par le plus ou moins d’éloignement qui sépare ses domaines de la côte, des grandes villes et des routes fréquentées.

On peut regarder comme les plus considérés parmi les colons, les propriétaires des exploitations de sucre ; d’une part, parce que leurs plantations sont pour la plupart dans le voisinage de la côte, dans les contrées où la population est plus nombreuse, dans les lieux où la culture est le plus ancienne ; de l’autre, parce qu’elle exige une plus grande dépense en instrumens, en mobilier, en esclaves. Mais aussi on rencontre chez eux moins d’originalité, moins de simplicité de mœurs que chez les petits colons de l’intérieur, car la plupart d’entre eux passent leur vie dans les villes maritimes au milieu d’un luxe européen. Ordinairement on retire une triple utilité des terres d’une plantation de sucre. Il y a une grande forêt pour fournir à la consommation du bois, qui est toujours très-considérable ; une autre portion du domaine est destinée à la plantation proprement dite : une troisième division est particulièrement réservée à la culture des grains et d’arbres fruitiers de toute espèce, pour subvenir à l’entretien des habitans de la colonie. Enfin, outre ces trois sections il en existe une qui est spécialement affectée aux esclaves. Indépendamment de tout cela il reste presque toujours une vaste étendue de terres sans aucune culture ; car, lorsqu’elles sont fort grandes, il est très-peu de colons qui possèdent assez d’esclaves, ou qui soient assez riches en argent pour exploiter toute leur propriété. Par la même raison il arrive aussi que dans un domaine on crée de nouvelles plantations en abandonnant les anciennes, qui reprennent alors un aspect sauvage. Cela se fait surtout quand la terre commence à s’épuiser, quand elle ne fournit plus des produits aussi abondans qu’autrefois. Dans la suite, lorsque la population s’accroîtra, il faudra sans doute que le campagnard brésilien apprenne à ménager son terrain, et à lui rendre ses forces productives par des moyens artificiels.

Voici quels sont, en général, les bâtimens d’une exploitation à sucre : la maison d’habitation du propriétaire ou du surveillant, avec une petite écurie pour les chevaux de monture ; les huttes des Nègres, qui très-souvent sont rangées en deux lignes égales des deux côtés de la maison et forment une espèce de cour ; le moulin à sucre ; la sucrerie et la raffinerie (caza de purgar). Il est rare que tous ces établissemens soient réunis sous le même toit. Les grandes plantations ont la plupart une chapelle particulière ; mais toutes doivent avoir un lieu spécialement destiné au culte. Le bloc (cepo) où l’on attache les Nègres récalcitrans, est le plus souvent dans la sucrerie. Les plantations qui ont trente ou quarante esclaves et tout autant de chevaux et de bœufs, sont considérées comme importantes ; mais celles du premier rang ont au moins quatre-vingts Nègres. Il n’est pas besoin d’autant de bâtimens dans les plantations où l’on ne cultive que le manioc, le maïs, les fèves, le coton : les travaux y sont plus simples, et les produits, si l’on en excepte le coton, sont plus exigus. Le tout consiste en une maison d’habitation pour le colon et sa famille, en huttes pour les Nègres, en écuries et en un hangar (rancho), qui est destiné à préserver de la pluie toute sorte d’ustensiles et les récoltes, et à fournir un asile aux bêtes de somme et aux esclaves des voyageurs. Ajoutez encore un petit moulin pour le manioc, et vous aurez tout ce qui est nécessaire à l’établissement d’une pareille plantation. Les matériaux sont fournis par la forêt, au milieu de laquelle se trouvent la plupart de ces établissemens. Les bâtimens forment plusieurs cours, qui sont entièrement entourées de murs et où l’on place les bêtes à cornes et les moutons. Immédiatement autour de la maison on voit les jardins et les champs, qui alimentent de légumes et de fruits les personnes qui l’habitent. L’opération dont le but est de couper et de brûler la forêt pour y établir une plantation nouvelle, est appelée roçada ; la plantation elle-même s’appelle roça, le colon roçeiro. Le soin le plus important pour un roçeiro' doit être de saisir à propos le moment de l’année où il convient de brûler le bois et de préparer le sol du domaine, afin de ne pas laisser écouler le temps de semer et de planter. Une fois les terres préparées, il n’y a ordinairement presque rien à faire jusqu’à la récolte, si ce n’est toutefois de veiller à l’extirpation des mauvaises herbes. Le colon se réserve personnellement la surveillance à exercer sur les esclaves ; et comme ses domaines sont le plus souvent fort vastes, cette occupation suffit pour absorber une grande partie de la journée.

En général, rien n’est plus simple que le genre de vie d’un roçeiro, et rien ne saurait être plus faux que les idées qu’on se fait en Europe de l’oisiveté et de la sensualité d’un colon brésilien, idées qui toutes proviennent des rapports qu’on nous fait sur les Indes orientales et Surinam. S’il n’en jugeait que par l’intérieur de leur maison, par leurs vêtemens, par leur nourriture, un Européen aurait peine à croire que la plupart de ces colons sont aisés, et que beaucoup d’entre eux sont même riches. La maison d’un colon aisé n’a qu’un étage : les murailles sont en terre glaise, et quelquefois blanchies. Les fondations, qui s’élèvent à peu près de deux pieds au-dessus du sol, sont en blocs de granit non taillés. Le toit, recouvert de larges tuiles creuses, dépasse de huit à douze pas les murailles de l’édifice, et il est supporté par des colonnes de bois. Tout autour règne un balcon appelé varanda, ce qui rappelle les maisons des paysans de quelques cantons de la Suisse. La porte est un peu plus élevée que le sol, et on y arrive au moyen de quelques degrés. D’abord on entre dans une grande pièce, qui sert ordinairement de salle à manger pour tous les habitans de la maison. Derrière cette salle est la cuisine ; c’est la véritable demeure des esclaves domestiques, qui se réunissent autour d’un foyer fort bas. Deux chambres sont ordinairement placées à droite et à gauche du premier salon ; l’une appartient au maître de la maison, l’autre est ouverte à l’hospitalité. À côté de la cuisine et à l’angle de la maison il est une chambre destinée aux femmes, ayant sortie sur la varanda, qui forme ici un compartiment séparé. Il y a aussi une chapelle destinée au culte domestique, et le plus souvent elle est sur la varanda à l’autre angle de la maison. La cuisine communique avec le jardin par une porte de derrière et un escalier. Les portes et les volets sont fort grands et d’un bois fort lourd : il n’y a point de vitres. Les meubles ordinairement ne sont autre chose que de grands coffres, où l’on renferme les habits et les autres effets semblables : souvent on s’en sert comme de sièges et de bois de lit. Il y a aussi de grandes tables. C’est tout au plus si dans l’une des chambres latérales on trouve quelques meubles plus élégans, tels que miroirs, etc. Le plancher est, ainsi que les plafonds, revêtu de nattes de bambou : les esclaves de la maison les tressent ; on les enduit des couleurs les plus vives, et leur aspect est très-agréable.

Le vêtement des hommes consiste en une chemise de coton et en un pantalon de même étoffe. Le pied est nu, mais chaussé d’une sorte de grandes pantoufles (tamancas), qui sont quelquefois garnies d’éperons, pour être toujours prêt à monter à cheval ; car il est rare que le colon fasse à pied le plus court trajet. Dans l’intérieur de la maison les dames ne sont guère vêtues que d’une chemise de coton blanc, et s’il survient un étranger, elles s’enveloppent d’un gros shwal de coton.

La nourriture du colon est tout aussi simple. On commence le repas, qui a lieu vers le soir, par servir de la farine de manioc avec des oranges, puis viennent des fèves noires avec du lard ou de la viande salée. Quelquefois on y ajoute une poule et du riz : le dessert consiste en fromage et en fruits. La boisson la plus ordinaire est l’eau. Cette frugalité est due à une tempérance naturelle, car lorsqu’on reçoit des étrangers, ou dans les grandes occasions, il ne manque ni de plats fins, ni de vins d’Europe, ni d’autres friandises. On en sert aux voyageurs lors même qu’ils ne sont pas connus du tout. Le maître de la maison leur tient compagnie, s’entretient avec eux, les engage à boire en portant leur santé, et quand ils se sont rassasiés, il s’assied à la même table avec sa famille pour y prendre son frugal ordinaire. Dans les plantations plus vastes, on fait, il est vrai, cuisine à part pour les esclaves ; mais là où ils sont moins nombreux, et surtout dans les plantations lointaines de l’intérieur du pays, les maîtres mangent patriarchalement à la même table qu’eux.

Les colons brésiliens, et surtout ceux qui jouissent de quelque considération, sont fort cérémonieux dans leur conduite envers les étrangers et dans leurs relations sociales ; ils ont beaucoup de la politesse bruyante et verbeuse des Portugais. Il est vrai que les offres de service dont ils accablent l’étranger, ne sont souvent que de vaines formules, surtout dans les pays où les visites sont très-fréquentes ; mais il y aurait beaucoup d’injustice à ne voir dans leur conduite que de la fausseté. Souvent ils tiennent beaucoup plus leurs promesses qu’on ne devrait s’y attendre d’après de pareilles exagérations.

Quoique le genre d’agriculture du Brésil exige de la part du maître peu de réflexion et peu de travail, et qu’il puisse par conséquent passer dans l’oisiveté la plus grande partie de son temps, il reçoit de la nature qui l’entoure, et de la solitude dans laquelle il vit, assez de dispositions au développement et à l’usage de toutes ses facultés corporelles, et de beaucoup de capacités intellectuelles et de qualités morales. Les dangers dont le menacent les animaux féroces ou des hommes pervers, soit lorsqu’il est dans sa demeure solitaire, soit lorsqu’il voyage ; la distance immense qui le sépare des lieux habités, où l’appellent ses affaires ou ses plaisirs, sont des circonstances qui le forcent à s’appliquer dès sa plus tendre enfance au maniement des armes, à la chasse, à l’équitation et à l’art de dompter les chevaux. Il ne faut donc pas s’étonner que les colons brésiliens soient pour la plupart des hommes résolus, habiles, vigoureux. En général, tel est l’état de la société et des relations civiles, surtout dans les contrées éloignées des principaux sièges du gouvernement, que l’homme isolé est souvent mis dans le cas de se faire droit, de se procurer satisfaction à lui-même, ou de repousser l’attaque dont il est l’objet. Dans ces occasions les esclaves dont il est entouré se chargent volontiers du soutien de sa cause. Il faut ajouter à ces périls l’influence de quelques familles dans certains districts, influence qui date souvent des premiers temps de la colonie, et qui a plus d’une fois paralysé l’action du gouvernement ; soit que quelques familles et leurs adhérens occupent toutes les places d’une province et fassent tourner à leur utilité particulière l’influence des lois ; soit qu’elles s’opposent à force ouverte à l’exécution de ces lois, parce qu’elles comptent sur leurs relations avec la cour ou avec les grands fonctionnaires, sur la lenteur des informations judiciaires et sur la coupable indulgence du gouvernement. Il est vrai que devant une administration plus sévère on voit de jour en jour s’évanouir ce système, qui a quelque rapport avec la féodalité du moyen âge, ou du moins avec la féodalité en décadence ou avec ses commencemens. Aujourd’hui encore on voit dans les provinces éloignées les qualités personnelles et les liaisons de la famille l’emporter de beaucoup sur la position sociale et les droits des fonctionnaires publics. Lorsque les gouverneurs des provinces, les capitâes mores des districts, etc., joignent à leur autorité légale un grand courage individuel, de la sagesse et de la droiture, il leur devient très-facile de faire exécuter et respecter les lois et les ordres du gouvernement ; mais quand ils manquent de ces qualités, la prééminence dans toutes les affaires revient très-souvent à un particulier qui les possède, et qui s’en sert pour gagner la multitude ; il s’en fait alors une clientèle sur laquelle il peut compter. Toute la question est de savoir si cet homme exercera son influence au profit du repos public, ou bien s’il en usera pour le troubler. Cet état de choses a fait naître une classe d’hommes à part, et ces hommes font profession de se faire droit à eux-mêmes dans toutes les occasions. De nombreux exemples nous apprennent que ces valentoês ont souvent commis pendant des années entières les plus grandes violences et les crimes les plus atroces, jusqu’à ce qu’enfin ils se fussent attiré la colère d’une famille influente, et que cette famille, pour obtenir satisfaction, invoquât la puissance des lois et la force publique : ou bien ces excès duraient jusqu’à ce qu’un particulier sût opposer la force de son caractère à leur audace. Dans un pays comme le Brésil, l’influence de la religion et celle du clergé doivent être grandes, et déjà elles ont produit les plus heureux effets, surtout à la campagne. Il serait même inutile de tenter sur les colons aucune espèce d’amélioration, soit morale, soit matérielle, sans le concours du clergé. Un séjour de quelque durée au Brésil, des liaisons plus particulières avec les colons et avec les ecclésiastiques de campagne, donneront à tout observateur non prévenu l’idée la plus favorable des qualités personnelles de ces derniers. La position sociale de ces prêtres est un trait des plus beaux et des plus caractéristiques de l’état moral des colons du Brésil : ils sont les conseillers, les amis des familles, les consolateurs, les protecteurs des opprimés, les conciliateurs des différends et des inimitiés. Partout on les reçoit avec confiance, partout on les honore. La conversation est le seul délassement de la vie des colons, et comme ils n’ont point de connaissances et que leur esprit est fort peu cultivé, ce sont les événemens que la journée a fait naître dans la famille, chez les voisins ou dans le district, qui font tous les frais de l’entretien. Au milieu d’un genre de vie si simple, ces sujets ont assez d’importance, et leur intérêt se trouve dans l’esprit naturel, dans la vivacité, dans le caractère des interlocuteurs. Il est rare que parmi les meubles d’une plantation il ne se trouve pas une mandoline : la musique et la danse viennent à leur tour égayer la vie domestique.

La monotonie de cette existence n’est guère interrompue que par les fêtes d’Église ; elles ont d’autant plus d’importance qu’elles sont une occasion de réunion pour tous les colons de la contrée ; ils y viennent terminer leurs affaires et en négocier de nouvelles. Rien n’est plus animé que le dimanche dans un aldea ou dans une petite bourgade qui possède l’image révérée d’un saint. Les familles de colons y arrivent de toutes parts. Les hommes viennent à cheval, les dames également à cheval ou dans des litières que portent des mulets ou des esclaves. Les grandes fêtes de l’Église sont célébrées avec beaucoup d’appareil : il y a des feux d’artifice, des danses et des spectacles, qui rappellent beaucoup les premiers essais mimiques, et dans lesquels les grossières plaisanteries des acteurs satisfont pleinement les spectateurs. Dans ces occasions on n’épargne point les liqueurs spiritueuses : toutefois, si les assistans ne se contiennent pas toujours dans les bornes de la tempérance, les excès et les violences qu’une pareille conduite amène chez la plupart des nations de l’Europe, sont infiniment plus rares. L’ivresse est beaucoup plus fréquente, ses conséquences se présentent beaucoup plus souvent chez les esclaves et davantage encore chez les Indiens, pourvu qu’ils trouvent l’occasion de prendre part à ces fêtes, ce qui est d’autant plus aisé qu’on y exerce l’hospitalité la plus étendue ; car les frais de la fête sont supportés à tour de rôle, tantôt par un, tantôt par plusieurs des plus riches colons. C’est l’ecclésiastique du lieu qui les désigne, et ils tiennent ce choix à grand honneur.

Pour faire goûter les bienfaits de l’Église aux plantations les plus lointaines et les plus solitaires, ainsi qu’aux esclaves qui les habitent, il est des prêtres qui à certaines époques de l’année parcourent le pays avec un petit autel, qu’ils placent devant eux sur leur cheval ou sur leur mulet. Au moyen d’une légère rétribution, ils disent la messe dans les maisons des colons et des pâtres. Il y a une autre espèce de prêtres errans, qui ne sont pas néanmoins des plus considérés ; ce sont des hermites, qui bâtissent une cabane dans un endroit sauvage quelconque, pour y exposer à la vénération des croyans une relique qu’ils sont parvenus à se procurer. Si les pèlerins ne viennent pas, ils parcourent le pays, et quoiqu’ils reçoivent en l’honneur de leur saint des aumônes considérables, ils ne paraissent pas se fier entièrement à sa protection, et se munissent le plus souvent de moyens de défense très-matériels. Lorsqu’un de ces dignes frères monte un bon cheval ou un mulet, et que, sa cassette de reliques sous le bras, il paraît armé d’un fusil, de pistolets et d’un large couteau de chasse, cet extérieur n’est pas précisément très-propre à inspirer la piété à ceux qui le rencontrent : la peur et la défiance sont plus naturelles en cette occasion, et ces sentimens, très-opposés à celui de la piété, pourraient n’être pas toujours dénués de fondement.

Les facendas de criaz ou les pâturages sur les collines dépouillées de forêts des hautes régions de l’intérieur, méritent qu’on en fasse une mention particulière. Les plus remarquables sont ceux des provinces de San Paulo et de Minas Geraes. Ceux qui appartiennent à un même propriétaire ont souvent une étendue de plusieurs legoas, et souvent aussi le nombre du bétail, soit en chevaux, soit en bêtes à cornes, s’élève à plusieurs milliers. Cependant il est rare que les grands propriétaires de troupeaux habitent ces facendas ; ils en abandonnent le soin à un fermier, qui partage avec eux les produits dans une proportion donnée. Ce genre d’industrie est très-lucratif, le propriétaire ne pouvant connaître au juste ses affaires. La garde des troupeaux est l’affaire d’un pâtre supérieur (vaqueiro) et de plusieurs valets (piâes) : néanmoins ils sont tous libres. On se sert fort peu d’esclaves dans ces contrées, et on ne les emploie qu’aux petits ouvrages domestiques.

La vie de ces vaqueiros est encore plus retirée, plus grossière que celle des roçeiros ou colons proprement dits. Leurs fonctions exigent beaucoup de courage et d’habileté, tant pour saisir et dompter les chevaux sauvages, que pour les soins à donner aux bêtes à cornes, si toutefois il peut être ici question de soins. Les troupeaux errent librement, et ce n’est que dans certaines saisons de l’année que les piâes à cheval les réunissent dans des lieux entourés de clôture (rodeio). Une fois renfermés, on recherche les taureaux de deux ans, et on les châtre ; on marque d’un fer chaud ceux d’un an, pour leur imprimer la marque du propriétaire ; enfin on prend, pour les tuer, ceux qui sont âgés de plusieurs années. On observe dans cette dernière opération une méthode qui prouve beaucoup d’habileté. Le berger à cheval poursuit l’animal, et quand il l’a une fois atteint, il tâche de lui jeter un fort lacet autour des jambes pour le renverser, ou bien il le terrasse d’un coup de perche et lui noue ensuite les pieds. Les fonctions du berger consistent de plus à visiter tous les jours les différens pâturages, pour empêcher le bétail de se perdre, et pour le protéger contre les animaux féroces, et surtout contre les loups, qui sont fort nombreux dans les campos. Cette inspection, vu la grande étendue des pâturages, ne peut se faire qu’à cheval, car le pâtre a très-souvent quinze ou vingt legoas à parcourir en un jour. Il y a près de la fazenda un pâturage entouré d’une haie (corral) ; on y tient toujours un certain nombre de bêtes apprivoisées, et principalement de vaches, dont le lait fournit un fromage qui dans ces contrées est un article de commerce fort important.

L’éducation des chevaux n’exige pas plus de soins que celle des bêtes à cornes, mais elle demande tout autant de fatigue et d’habileté. Ordinairement les chevaux courent ça et là par troupes de vingt à trente. Pour les approcher, les marquer ou les vendre, les piâes, à certaines époques, poursuivent ces troupes, les unes après les autres, et les font entrer dans une enceinte. Là on prend avec des lacets les chevaux qui ont l’âge requis ; on se sert de pinces pour les tenir par les oreilles ou les lèvres ; on leur met un caveçon, et tout aussitôt le piâo s’élance sur leur dos ; puis on lâche le cheval ainsi monté : alors il s’élance à la course, et par les sauts les plus vigoureux il cherche à se débarrasser de son cavalier, jusqu’à ce qu’épuisé de fatigues et de coups de fouet, il commence à obéir à la bride. Le lendemain on renouvelle le même traitement, et en très-peu de jours le cheval est dressé. Dans chaque fazenda il y a quelques ânes de bonne qualité pour la propagation des mulets ; à quel effet on tient toujours un certain nombre de jumens à proximité de l’habitation et dans un pâturage séparé.


FAMILLE DE PLANTEURS


FAMILLE DE PLANTEUR
Allant à l’Église


DANSE LANDU.


REPOS D’UNE CARAVANNE.


CARAVANNE DE MARCHANDS
Allant à Tijucca.