Voyage et recherches en Égypte et en Nubie/10

LA NUBIE.




IBSAMBOUL. — LA SECONDE CATARACTE.




Nous avons dépassé l’Égypte, l’île de Philœ fuit derrière nous. Le Nil est tortueux et resserré, ses bords ont bien un air de Nubie Des montagnes noires percent des plaines de sable. Une poussière d’un jaune doré est disposée autour de ces rochers comme les champs de neige autour des cimes aigués des Alpes ; mais ici les champs de neige sont des champs de feu. Par leur teinte et leur chaleur, ils rappellent la Solfatare de Naples. Les villages nubiens sont presque imperceptibles. Quelques rares palmiers les désignent à peine à l’attention du voyageur ; on a un vif sentiment du désert, de l’inhabité. Sur les sommets, pas un brin de mousse ou de lichen ; la vie n’est pas si complètement absente des hauteurs les plus solitaires des Alpes. Là, quelque végétation arrive, un papillon ou un oiseau s’égare sur l’aile des vents. Ici, rien de pareil ; l’aile des vents ne porte que la mort ; il n’y a de vivant que la lumière.

Déboud.

À Déboud est un petit temple de l’époque des Ptolémées et auquel on a travaillé sous Auguste et Tibère. Nous retrouvons et nous retrouverons encore plus d’une fois cette alliance, qu’on n’eût pas soupçonnée avant Champollion et qui frappe encore plus en Nubie qu’en Égypte, entre l’architecture des Pharaons et les souvenirs de l’histoire romaine. Ce n’est pas là tout l’enseignement des hiéroglyphes à Déboud non-seulement ils nous montrent, comme ailleurs, des noms connus de l’histoire, mais à cet intérêt, auquel nous sommes accoutumés, s’en joint un plus nouveau. La lecture des hiéroglyphes nous révèle l’existence d’un roi dont l’histoire n’a pas conservé la mémoire. Il s’appelait Atharramon, et vivait probablement sous les premiers Ptolémées. Ce nom n’avait jamais été écrit avec d’autres caractères que les caractères hiéroglyphiques avant d’être écrit en caractères français dans la correspondance de Champollion.

En revenant du temple, nous avons contemplé un tableau vraiment nubien Un petit garçon noir et nu sautait en frappant de sa lance son bouclier de peau d’hippopotame, un autre en brandissant un long glaive ; un vieux Nubien, à mine d’anthropophage de la mer du Sud, les regardait bondir ; quelques jeunes filles battaient des mains avec une gaieté sauvage. La couleur locale et l’étrangeté des costumes ne manquaient pas à la scène. Le vêtement des jeunes Nubiennes avait juste trois doigts de hauteur ; ce vêtement est un collier ; mais si les modes de Nubie diffèrent autant des modes parisiennes, il est des susceptibilités féminines qui sont les mêmes en tout pays. Une de ces dames court-vêtues s’est indignée de ce qu’un de nos matelots l’a appelée, selon l’usage égyptien, ma mère.

À peine avions-nous repris notre navigation sur le Nil, que nous avons vu le rivage se couvrir de femmes qui couraient çà et là en poussant des cris et comme éperdues. On nous dit qu’un crocodile vient d’enlever un enfant, hélas ! peut-être un de ces petits nubiens qui, tout à l’heure, sautaient si gaiement sur le rivage.

La Nubie me semble à la fois plus sombre et plus riante que l’Égypte. Ce qui est cultivé est très vert. La zone de culture qui s’étend des deux côtés du Nil se resserre extrêmement : au-delà, le désert s’étend d’un côté jusqu’à l’Indus, de l’autre jusqu’au Sahara ; mais cette zone, si étroite, est admirablement féconde. Sur les terrains que le Nil vient d’abandonner, l’orge est encore verte ; celle qu’on a semée sur les pentes que le fleuve a quittées depuis plus long-temps jaunit déjà ; un peu plus haut, l’orge est mûre ; tandis qu’on sème, on recueille.

Nos Arabes chantent en réjouissance de la guérison de M. Durand, qui a été malade. L’un d’eux récite une mélopée, les autres répètent salam, salam (santé). Voilà le chœur de la tragédie antique ; il est bien dans la nature.

Aujourd’hui, 3 féfrier, le thermomètre marque, à l’ombre, 30 degrés centigrades. Le ciel est blanc au lieu d’être rouge comme en Égypte. La chaleur est étouffante, nous allons tâcher de dormir au coassement des grenouilles et au sifflement des serpens.


Gartach.

Nous avons erré dans les carrières de Gartach ; elles sont curieuses par la quantité d’inscriptions grecques tracées sur les parois des rochers. Les noms propres qui figurent dans ces inscriptions sont ou grecs, ou latins, ou évidemment égyptiens d’origine. Quelques-uns de ceux-ci sont rares et insolites, comme Pamechemis, Petetais, Petermonthos. La plupart de ces inscriptions renferment un hommage rendu à une divinité par un personnage accompagné de divers membres de sa famille. L’un de ces personnages a deux noms, un nom égyptien, Pamès, et un nom grec, Drakôn. Il est remarquable qu’il y ait plus de ces hommages écrits en grec qu’en égyptien populaire (démotique). Tous ceux qui savaient un peu de grec mettaient leur vanité à l’écrire.


Beit-Oually.

Ce lieu offre un des plus remarquables monumens de la Nubie. C’est un speos (temple taillé dans l’intérieur du roc) de médiocre grandeur, avec un corridor à ciel ouvert qui conduit à l’entrée ; sur les parois de ce corridor, une suite de bas-reliefs du plus grand intérêt montrent le grand Ramsès[1] triomphant de ses ennemis. Les scènes ordinaires de sièges et de combats sont diversifiées par quelques détails qui ont particulièrement attiré mon attention. Ramsès, représenté avec une taille gigantesque, saisit par les cheveux un guerrier géant aussi, quoique moins grand, dont la tête dépasse la forteresse que son corps semble remplir, tandis qu’un fils de Ramsès attaque la porte une hache à la main ; sur le rempart, une scène animée représente des guerriers qui parlementent, des femmes qui supplient, un prêtre qui s’avance au-devant du conquérant, l’encensoir à la main, tandis qu’un défenseur désespéré se précipite des remparts, et qu’une mère tient son enfant suspendu dans les airs pour le précipiter aussi ou pour attendrir le vainqueur. Ailleurs, dans une déroute, un nègre blessé revient vers sa demeure, appuyé sur deux de ses compagnons ; sa femme et son enfant s’avancent à sa rencontre avec des gestes de douleur. Ces détails montrent que ces peintures guerrières ne sont pas toutes jetées dans un moule uniforme, et offrent des épisodes pleins de vie et de réalité ; mais, ce qui est surtout digne d’attention, ce sont les tributs apportés au Pharaon vainqueur par le peuple qu’il a soumis. Parmi ces tributs, on remarque l’or en anneaux, qui remplaçait la monnaie dans l’antique Égypte, comme, chez les anciens peuples du Nord, la poudre d’or renfermée dans des sacs, et différens animaux parmi lesquels on reconnaît la girafe, le singe, l’autruche et le guépard. La nature des objets présentés au vainqueur par les populations vaincues montre qu’il s’agit ici de victoires remportées sur les habitans des régions situées au midi de l’Égypte, sur les Éthiopiens, et les traits des vaincus, qui sont évidemment des nègres, achèvent la démonstration. Cet usage de placer des animaux dans les pompes triomphales se retrouve, en Assyrie, sur un obélisque nouvellement découvert à Nimroud. En Égypte, les Ptolémées marchèrent, à cet égard, sur les pas des Pharaons, comme le prouve la description de la pompe triomphale que Ptolémée-Philadelphe montra aux Alexandrins et où figurait une girafe, au rapport d’Athénée.


Kalabché.

Non loin du monument peu considérable, mais classique, de Beit-Oually, s’élèvent les ruines colossales et comparativement modernes de Kalabché. Presque tout ce qui subsiste de Kalabché date des Ptolémées ou des empereurs ; mais c’est le plus magnifique reste de cet âge récent. Si l’on n’était averti par les inscriptions hiéroglyphiques et par le style des bas-reliefs, on pourrait se croire chez les vieux Pharaons. Plusieurs cours encombrées d’immenses ruines, d’énormes colonnes encore debout, un grandiose qui rappelle celui de Thèbes, feraient supposer qu’on a devant les yeux un monument des plus belles époques de l’art égyptien et non de l’époque gréco-romaine. Kalabché a un faux air de Karnac. Les peintures, étant moins anciennes, ont mieux conservé leur fraîcheur. Les signes dont les murs sont couverts brillent des couleurs les plus vives : le bleu, le vert, le rouge, y resplendissent au soleil de Nubie avec un éclat incomparable. Il y a ici d’intéressantes études à faire sur la mythologie égyptienne, telle qu’elle était devenue en s’éloignant de sa simplicité antique, en multipliant les personnages divins sans changer l’idée religieuse que ces personnages représentent. Le système religieux des Égyptiens se compose partout d’un petit nombre d’élémens qui, avec le temps, vont se diversifiant à l’infini. Peu de types et beaucoup de variantes : c’est la loi de la mythologie aussi bien que de l’écriture égyptienne.


Dandour.

Nous avons dépassé le tropique ; c’est un événement pour un voyageur. En Nubie, bien plus qu’en Égypte, les monumens égyptiens se pressent sur les bords du Nil. À Dandour est un petit temple purement romain, et dont cependant les sculpture ont un certain mérite. Il nous arrête quelques heures[2], puis nous remontons sur le Nil. Nous regardons long-temps Canopus ; c’est une étoile presque égale en éclat à Sirius, et qu’on ne voit point en France. Nous sommes sous un ciel étranger, nous saluons des astres nouveaux.

… Nova sidera norunt.


Girchè-Hassan.

Nous avons vu Girchè-Hassan à la lueur de notre machallah : on appelle ainsi une grille placée à l’extrémité d’un bâton, et dans laquelle on fait brûler un bois résineux. Cette espèce de fanal jette une vive lumière. Après l’avoir bien allumé, nous nous sommes acheminés vers le monument. C’est le premier exemple de ces temples-grottes creusés dans les montagnes et décorés de cariatides sculptées dans le roc, dont Ibsamboul offre un modèle magnifique. À la lueur du machallah, tout nous a semblé plein de majesté. Aujourd’hui, la clarté du soleil fait paraître les cariatides lourdes et écrasées. À Dandour, nous avons vu de bonnes sculptures d’une époque de décadence ; aujourd’hui, nous avons sous les yeux de mauvaises sculptures d’une bonne époque. Dans l’intérieur sont de nombreux enfoncemens, et, dans chacun de ces enfoncemens, trois ou quatre statues. Le roi figure toujours au milieu d’un groupe d’images divines. Ces statues mutilées, subitement illuminées par la flamme agitée et pétillante du machallah, avaient un aspect extraordinaire. La foule noire qui nous suivait nous représentait le peuple égyptien tel qu’il se pressait autrefois à l’entrée de cette grotte sacrée, et nous étions les prêtres qui le retenaient à distance sur le seuil du temple.

Nous sommes revenus escorté par la population. Elle était un peu plus nombreuse et un peu plus bruyante que nous n’aurions voulu. Sa manière de demander le bakchich ressemblait assez à une menace. Les gestes animés, les visages noirs et vivement éclairés par une flamme que le vent faisait tourbillonner, donnaient à notre entourage un aspect peu aimable. L’impatience commençait à nous gagner. Un de nos Arabes a ôté, au plus vif d’entre nous, un bâton qui, en se levant sur un de ces moricauds, aurait pu causer de fâcheuses représailles. Grace à cette précaution, nous sommes arrivés sans encombre à notre barque. Une fois rentrés dans notre forteresse, nous avons hissé le pont-levis, c’est-à-dire la planche qui établissait une communication entre la terre et nous, et nous avons parlementé. Les Nubiens ont crié et gesticulé long-temps pour obtenir plus que nous ne voulions leur donner ; mais nous avons tenu bon, et ils ont fini par nous laisser dormir. C’est la première fois que nous avons pu concevoir quelque appréhension de violence, et nous n’avons même pas été menacés sérieusement.


Dakké.

Voilà encore un monument de plusieurs époques. Je néglige ce qui date des Ptolémées et des Césars, et je m’attache aux inscriptions qui se rapportent à un roi d’Éthiopie, nommé Ergamène, dont parle Diodore de Sicile.

Cet Ergamène m’intéresse. J’aime ce roi éthiopien, contemporain des premiers Ptolémées, et qui, sans doute éclairé par la philosophie grecque[3], osa se soulever contre le sacerdoce égyptien ; ce roi qui, sommé par les prêtres d’avoir à mourir pour leur complaire, refusa de leur obéir et les extermina. Une particularité me préoccupe, et, si j’ose dire ainsi, m’intrigue vivement. Ergamène est figuré rendant hommage à un personnage dont la figure est accompagnée d’un cartouche dans lequel on lit : la grande maison ou la maison du grand. Quel est ce personnage qui, dans d’autres tableaux, rend lui-même hommage à diverses divinités ? Je ne puis expliquer ce double rôle qu’en voyant là un Ptolémée (et, d’après l’époque où vivait Ergamène, probablement Ptolémée-Philadelphe), dont la suzeraineté sur ce roi nubien, inconnue à l’histoire semble attestée par ce monument.

Tandis que j’étais occupé à copier les hiéroglyphes qui accompagnent la figure du roi Ergamène, le vent, ce soir assez violent, s’engouffrait dans une ouverture placée au-dessous de l’inscription, et plusieurs bouffées sont venues me frapper dans le ventre. J’y ai senti comme le coup d’un projectile et une vive douleur. J’ai continué quelque temps de copier, mais il a fallu me retirer ; il me semble que je suis blessé aux entrailles. Je me souviendrai du roi Ergamène.

Il y a eu une espèce d’orage cette nuit. Je me lève tard ; je suis las et souffrant. Mes yeux, qui errent languissamment sur de grands plateaux de sable blanc, d’où sortent des montagnes pittoresquement groupées en pyramide, sont réjouis par une scène gracieuse du désert. Un chef bédouin, coiffé d’un turban magnifique, trotte à quelque distance sur un dromadaire blanc[4], tandis que ses jeunes fils et des esclaves suivent sur des dromadaires plus petits. Cavaliers et montures ne ressemblent pas plus aux fellahs et aux chameaux des caravanes qu’un écuyer habile sur un cheval de luxe ne ressemble à un paysan sur un cheval de trait.

Maraka

Les ruines de Maraka sont peu considérables ; mais elles méritent d’être vues à cause d’un bas-relief très singulier, et que je ne me souviens pas d’avoir vu décrit nul part. Il offre une curieuse association de la religion égyptienne et de la mythologie gréco-romaine. Jupiter, avec le pallium et le sceptre, s’y montre en regard de l’Ammon égyptien, le fouet à la main et deux grandes plumes sur la tête. La troisième personne de la triade est une divinité féminine qui n’a rien d’égyptien Ainsi l’Égypte n’est représentée que par un des trois personnages divins. On voit là une alliance et comme un compromis entre les deux religions, qui transporte vivement à l’époque où elles se sont rencontrées sur cette terre lointaine, et fait assister, pour ainsi dire, à la fusion de leurs élémens.


Essebouah

Essebouah veut dire en arabe les lions. Le nom de ce lieu vient des lions de pierre qui formaient ici une avenue en avant du temple, et qui gisent encore sur le sable et dans le sable. On dirait un troupeau de lions qui se noie ; les uns dominent le déluge dans lequel les autres s’engloutissent. Le temple est entièrement enfoui dans le sable ; on ne voit que le pylône et un portique soutenu par huit colosses-pilliers qui représentent le grand Ramsès. Un bas-relief montre ses quatorze filles avec leurs noms ; parmi elles est sans doute celle dont j’ai été assez heureux pour découvrir le portrait dans le musée de Marseille, mais je ne puis la reconnaître parmi ses sœurs. Tandis que je regarde curieusement mes princesses égyptiennes, de petits moineaux noirs et blancs chantent gaiement, perchés sur les colosses. Ceux-ci sont en partie renversés ; ils semblent avoir succombé à un effort violent. L’un a la tête en bas et les jambes en l’air ; l’autre est couché sur la face. On dirait des titans foudroyés.

Comme nos deux compagnons de l’autre barque ont quitté les ruines plus tôt que M. Durand et moi, nos Arabes en ont conclu qu’ils n’avaient pas trouvé leurs ancêtres. Nous, qui sommes restés plus long-temps, nous avons trouvé nos ancêtres. Voilà des gens qui me croient d’assez bonne famille, descendant des Ramsès, pas davantage. J’espère qu’ils auront à l’avenir quelque respect pour moi.

À propos des lions d’Essebouah, placés ainsi sur deux lignes et formant une avenue de pierre aux abords du palais de Ramsès, je dirai un mot sur le rôle des lions dans l’architecture des Égyptiens et de quelques autres peuples. On va voir que le choix de cet animal avait sa raison dans le système hiéroglyphique. Le lion ou la tête de lion est un hiéroglyphe qui exprime la vigilance[5], parce que, disait-on, cet animal dort les yeux ouverts ; selon moi, c’est pour ce motif que des lions sont souvent placés à l’entrée ou aux abords des monumens égyptiens. À Dakké, deux lions sont sculptés des deux côtés d’une porte qui conduisait probablement dans le trésor. Ces lions sont des hiéroglyphes sculptés figurant l’idée de la vigilance qui garde le seuil. Au Muséum britannique, on est entré dans l’idée égyptienne en plaça deux lions à l’entrée de la galerie appelée le Salon égyptien. Ce n’est pas seulement en Égypte qu’on voit les lions placés comme les gardiens des portes. Dans l’Inde, deux lions sont accroupis à l’entrée des souterrains d’Ellora. En Chine, deux lions se tiennent devant le petit temple de Macao. En Assyrie, M. Layard a vu deux lions à l’entrée d’un monument qu’il a découvert. Enfin, en Grèce, deux lions gardent la célèbre porte de Mycène. Deux lions étaient placés devant une des portes d’Ancyre, et, si l’on vient jusqu’au moyen-âge, on trouve des lions au portail des églises[6]. N’est-ce pas là, dans l’architecture de différens peuples, une tradition aveuglément transmise de ce sens symbolique de vigilance figuré par le lion, et qui s’accorde avec le sens littéral de l’hiéroglyphe ?


Amada

Le petit temple d’Amada est un de ceux qui offrent le modèle le plus achevé de l’architecture et de la sculpture égyptiennes à l’époque où ces arts ont atteints leur dernière perfection, à l’époque des Thoutmosis, sous la dix-huitième dynastie, quelque dix-sept cents ans avant l’ère chrétienne et deux cents ans avant Moïse. J’ai dit que le XVIIIe siècle (avant Jésus-Christ) était l’âge de Périclès pour l’Égypte. Rien de plus fini que les bas-reliefs peints et les hiéroglyphes qui couvrent les murs du temple d’Amada. Les moindres détails sont rendus avec une finesse exquise, on dirait parfois les vignettes délicatement enluminées d’un missel[7]. Malheureusement le temple est en partie ensablé ; la base des murs est cachée. Il en est ainsi à Ombos et dans beaucoup d’autres lieux. L’opération du déblaiement serait extrêmement facile et très peu coûteuse. Cette fouille, faite à coup fûr, rendrait à la lumière des pans de muraille qui sont à la fois des tableaux et des manuscrits.

Un des objets d’étude les plus intéressans que présentent les monumens égyptiens, ce sont les surcharges. On nomme ainsi l’opération par laquelle on a substitué un personnage ou une inscription à un autre personnage ou à une autre inscription. Quelquefois la figure ou l’hiéroglyphe effacés ont laissé une trace suffisante pour être reconnus, quelquefois ils ont disparu entièrement. Ce sont des palimpsestes monumentaux sous lesquels il est souvent impossible de reconnaître le texte primitif ; mais le fait seul de la substitution opérée est un fait curieux et qui jette l’esprit dans le champ des conjectures. Ainsi on se demande pourquoi l’hiéroglyphe du dieu Seth, qui figure dans le nom du roi Sethos, père du grand Ramsès, a été effacé presque toujours des cartouches de ce roi. En voyant ce nom Seth devenir celui du mauvais principe dans les derniers temps de l’égyptianisme, on s’explique jusqu’à un certain point comment le dieu qui le portait a pu être, à une époque antérieure et dans des circonstances que nous ignorons, dégradé, pour ainsi dire, persécuté, aboli par le culte et les prêtres d’un dieu rival. Ce simple fait de l’effacement de la syllabe divine qui forme le nom du roi Sethos nous révèle donc une révolution religieuse survenue après l’intronisation de la dix-neuvième dynastie. Divers monumens de Thèbes offrent des exemples de pareilles substitutions, mais aucun n’est plus curieux que ceux que présente le petit temple Nubien d’Amada. Partout, dans ce temple, le nom du roi Amenophis (Amen-otf), dont les deux premières syllabes sont formées par le nom du dieu Ammon, a remplacé un nom plus ancien qui a disparu. Partout aussi le nom et la figure d’Ammon remplacent le nom et la figure d’un autre dieu. La substitution est manifeste ; de plus, on remarque que la figure nouvelle et les hiéroglyphes du nom nouveau sont beaucoup plus grossiers que le reste des figures et des hiéroglyphes. Comment expliquer ce singulier phénomène ? Probablement ici encore une révolution religieuse s’est accomplie. Le dieu Ammon a remplacé un dieu condamné, le culte vainqueur a voulu faire disparaître le nom et l’image de ce dieu proscrit, et cette persécution du nom divin détrôné s’est étendue, chose remarquable, jusqu’au nom du roi Aménophis, auquel il fournissait ses deux premières syllabes. Ces simples changemens attestent une révolution religieuse qui a soulevé probablement bien des passions, bien des luttes acharnées, et aujourd’hui nulle trace ne subsisterait de ce grand événement qui a agité un âge antique, si la découverte de Champollion ne nous en révélait le souvenir dans quelques hiéroglyphes effacés.

Derr

Derr est la capitale de la basse Nubie. Quelle capitale ! on n’y trouve qu’une seule maison un peu respectable : c’est le palais de l’aga. En nous y rendant, nous trouvâmes sur notre chemin des femmes nubiennes, mais non dans le costume léger des villageoises dont j’ai parlé plus haut. Les citadines étaient, au contraire, enveloppées de longues robes flottantes ; elles ne voilaient pas très exactement leurs visages et on pouvait reconnaître que leurs cheveux étaient nattés comme on le voit sur les monumens égyptiens. Nous rencontrâmes aussi quelques tombes, à l’extrémité desquelles étaient placés un vase grossier, quelquefois de petits cailloux, j’ignore dans quelle intention. La salle d’audience de l’aga ressemblait beaucoup à une grange ; lui-même paraissait assez grossier. Cependant l’Europe l’intéressait, et il nous demanda des nouvelles du roi Louis-Philippe. J’eus à Derr une autre preuve des progrès de la civilisation en Nubie ; quoique le service régulier des postes s’arrête à la frontière égyptienne, je confiai aux soins de l’aga de Derr une lettre pour Paris, où elle est arrivée sans encombre et sans retard considérable. À Derr, comme dans le reste de la Nubie, on ne sait pas faire le pain ; en revanche, on sait faire arriver une lettre à Paris.

La civilisation n’a pas encore aboli, chez les Nubiens, la coutume mahométane de s’engager par des vœux imprudens. Nous eûmes une occasion curieuse de nous en convaincre. Nous avions pris, en quittant l’Égypte, un pilote nubien, pour remonter le Nil depuis la première cataracte jusqu’à la seconde. Dans cet intervalle, le lit du fleuve, hérissé de rochers, rend la navigation difficile ; il faut être guidé par un homme du pays à travers des écueils d’où le pilote égyptien ne saurait vous tirer. Celui-ci reste donc oisif sur sa barque, ou règne le nouveau venu. Dans cette situation, une querelle était survenue entre les deux pilotes au sujet de quelques feuilles de légumes destinées à leur souper, et le résultat de cette querelle avait été un vœu solennel, fait par le pilote nubien, de renvoyer ses deux femmes, ou de ne pas rester sur la même barque que le pilote égyptien Soliman me fit part de cet événement d’un air consterné en ajoutant : C’est très grave, expression doctrinaire qui me parut singulière dans la bouche d’un Arabe. Je ne compris pas d’abord toute la gravité de la situation. Je ne pouvais admettre que le pilote que nous avions loué pour nous conduire à la seconde cataracte et nous ramener à la première, sous prétexte d’un vœu, se permît de nous abandonner à une direction qui ne nous donnait point de garantie. Je ne voyais pas ce que ses femmes avaient à faire là dedans. Soliman m’expliqua qu’on ne pouvait revenir sur un vœu, et me peignit le malheur de ces pauvres femmes et de leurs enfans. Je commençai à juger la chose plus sérieuse qu’elle ne m’avait semblé l’être d’abord, et il fut décidé qu’on soumettrait la difficulté à l’aga. On se rend chez lui, le cas lui est soumis, il écoule gravement et répond : « Cet homme a eu tort de s’engager ainsi, mais je ne puis exiger de lui qu’il rompe son vœu ; tout ce que je puis faire pour vous, c’est d’ordonner qu’on lui applique cinq cents coups de bâton. » Nous nous gardâmes de profiter, comme on peut croire, de la proposition obligeante de l’aga. En quittant l’autorité civile, nous rencontrâmes l’autorité religieuse, le muphti en personne. On lui exposa le fait ; même réponse, sauf l’offre des coups de bâton : « Il a eu tort de s’engager par ce vœu, maison ne peut revenir sur un vœu. » Et nous voilà : de retour vers notre barque, ne sachant comment faire pour avoir un pilote sans mettre dans la rue deux familles. Nous ne pouvions céder à cette fantaisie qu’avait eue le Nubien de sacrifier notre sécurité à un mouvement d’humeur contre son camarade, et nous lui déclarâmes qu’il resterait sur notre barque. Je n’ai jamais vu sur une figure humaine une consternation pareille à celle de notre pauvre pilote ; il se résignait, mais comme on se résigne à la mort. Pour lui rendre la vie et ne pas troubler son bonheur domestique, nous le fîmes passer sur la barque de nos amis, où était aussi un pilote Nubien qu’ils voulurent bien nous prêter. Grace à cet ingénieux échange, le malheureux père de famille ne fut point forcé de manquer à son vœu, et tout fut arrangé. Ses femmes et ses enfans ne se doutaient pas du danger qu’ils couraient pendant ce temps-là.

On voit que la puissance du vœu subsiste en Orient depuis le temps de Jephté. Cette coutume n’a jamais cessé d’y régner. La veille de la bataille d’Ana-Sanka, le sultan Baber jura, s’il était vainqueur, de renoncer au vin et de laisser croître sa barbe.

Le temple de Derr a été creusé dans le roc comme ceux d’Ibsamboul et de même par ordre de Ramsès-le-Grand. Il offre un curieux exemple de cette assimilation du roi et du dieu, qui est un trait caractéristique de la religion et de la société égyptiennes. Au fond du sanctuaire, Ramsès est assis, lui quatrième, avec les dieux Phta, Ammon et Phré. Ce qui est plus singulier, c’est que, sur les murs du temple, on lit également le nom de Ramsès à côté de la figure qui reçoit et à côté de la figure qui accomplit l’hommage religieux. Étrange apothéose, dans laquelle le Pharaon est à la fois le prêtre et l’objet d’un même culte !

On voit par là à quel point le monarque était identifié avec la divinité. C’est par la même raison que le nom du souverain des hommes était le même que celui du souverain des dieux[8], que l’épervier et l’urœus étaient à la fois les symboles hiéroglyphiques de la divinité et de la royauté. Ce sont diverses expressions de l’identité de l’idée divine et de l’idée royale chez les Égyptiens, identité qui ne se traduisit jamais d’une manière plus frappante que par la représentation du Pharaon Ramsès, tour à tour assis parmi les dieux et combattant parmi les hommes, enfin comme roi s’adorant comme dieu.


Ibrim.

Notre ascension dans les grottes d’Ibrim a été singulière. Ces grottes sont taillées dans le roc à quelques mètres au-dessus du Nil. Les eaux étant basses, les grottes se trouvaient plus élevées. On n’y arrive que par des échelles appliquées contre le rocher. De jour, rien n’est plus facile ; mais, n’ayant pu atteindre Ibrim qu’à la nuit et impatiens de visiter les grottes, nous fîmes notre ascension à dix heures du soir et notre visite aux flambeaux. Ces quatre grottes, ouvertes dans le rocher comme des tiroirs, sont, les unes du temps des Aménophis, les autres du temps des Ramsès. On y voit représentés, ou les offrandes faites aux dieux par le Pharaon, ou les hommages adressés à celui-ci par des princes nubiens ses vassaux.

Ibrim fut la limite où s’arrêtaient les populations nubiennes vers le nord, et que ne dépassèrent pas les dominateurs grecs et romains. Plus bas, entre Ibrim et la frontière d’Égypte, le pays fut envahi et ravagé par les Blemmies. Au Ve siècle, un roi chrétien d’Abyssinie, Silco, vint les combattre, ainsi que le prouve une longue et curieuse inscription grecque, dans laquelle ce roi célèbre ses conquêtes dans un style pompeux, dont quelques formules semblent empruntées aux anciens Pharaons. Sur la hauteur sont les ruines de la ville moderne d’Ibrim, détruite en 1810 par les mamelouks qui se retiraient à Dongola, après le massacre du Caire. Nous avons erré parmi les débris de cette ville, où se montrent quelques vestiges du culte chrétien. La place d’une église est indiquée par des chapiteaux renversés et ornés d’une croix.

Pendant que nous parcourions ces ruinés de différens âges, le ciel s’est couvert d’un voile grisâtre. On eût dit un effet de brume, mais les brumes, dans ce pays, sont des brumes de sable. Une teinte blanchâtre s’est répandue sur le désert qui était à nos pieds et sur les eaux ternes du Nil. En même temps, un vent violent s’était élevé. C’était le souffle étouffant du chamsin. Le ciel est resté gris et poudreux pendant plusieurs jours. La nuit, nous avons eu une véritable tempête. Le Nil secouait notre barque avec tant de violence, que plusieurs fois nous avons cru qu’elle allait se briser contre le rivage. Le matin, la violence des secousses l’avait à demi enfouie dans le sable. Il a fallu d’assez longs efforts pour la remettre à flot.


Korosko.

Le Nil fait, en cet endroit, un tel détour, il revient si complètement sur lui-même, qu’en arrivant ici nous avions le soleil couchant à notre gauche, au lieu de l’avoir à notre droite. Nous tournions momentanément la face vers le nord, et nous aurions pu croire que nous revenions au Caire.

Korosko est un point assez important. Le Nil décrivant ici une grande courbe vers l’ouest, les voyageurs qui se rendent dans la haute Nubie, et qui n’ont rien à voir sur ses bords, s’en éloignent et abrégent leur route en traversant le désert. À ce sujet, Sliman nous a raconté un fait qui montre comment le gouvernement du vice-roi est aimé et obéi. Des voyageurs européens vinrent, il y a quelque temps, à Korosko, munis de firmans du pacha et accompagnes de gens à lui Ils avaient besoin d’un certain nombre de chameaux pour traverser le désert. Rien n’eût été plus facile pour eux sans la protection spéciale du pacha ; mais les firmans et les gens de sa hautesse qui accompagnaient les voyageurs firent croire qu’ils appartenaient au gouvernement, et, comme le gouvernement ne paie pas, tous les chameaux du pays disparurent et furent emmenés à trente lieues dans le désert. Il fallut attendre long-temps pour que, l’erreur étant reconnue, les chameaux fussent ramenés ; ce qui arriva dès qu’on fut bien convaincu qu’on avait affaire à des étrangers, à des infidèles : touchante confiance du peuple égyptien dans l’administration de son pays.

Je gravis une berge escarpée qui dominait le fleuve, et j’allai regarder l’entrée du grand désert, qui commence à Korosko. Le soleil se couchait sur des montagnes noires et empourprait quelques palmiers. Les chameaux d’une caravane étaient au repos parmi des tentes. Des esclaves, amenés par des marchands, étaient accroupis sous les arbres, prenant leur repas du soir. Je n’eus pas l’avantage, ainsi que mon savant ami M. Lenormant, de trouver dans un marchand d’esclaves un compagnon d’études, un Dabot, comme il s’appelait, en souvenir de ce pensionnat célèbre ou il avait fait ses classes. Ce personnage singulier, avant de se livrer à son trafic, avait exercé un métier bizarre. Le serment par la barbe étant obligatoire en justice dans les pays mahométans, et les populations au sein desquelles il vivait étant peu fournies de cet ornement, le pauvre diable de renégat, qui était mieux pourvu, louait sa barbe à ceux qui voulaient jurer par elle. Singulier fermage ! Je ne rencontrai pas un si curieux personnage parmi les marchands d’esclaves de Korosko ; mais je remarquai une très jeune fille noire, qui me parut d’une grande beauté : elle était dans la simplicité du costume Nubien, dont se scandalisait, il y a cinq siècles, le voyageur arabe Ibn-Batuta.

On sait que l’esclavage est fort doux en Orient. Les mœurs, qui, encore aujourd’hui ont quelque chose de patriarcal, font de l’esclave comme un membre de la famille ; elles l’y introduisent souvent tout-à-fait en lui permettant d’épouser une fille de son maître. Sa condition n’a rien d’humiliant, et ne le condamne point à une infériorité perpétuelle. Dans les pays musulmans, il est assez fréquent de commencer par être esclave pour devenir ministre. C’est quelquefois le contraire dans les pays chrétiens.

Malgré cette bénignité de l’esclavage, oriental, ce n’en est pas moins une œuvre pie pour un musulman d’affranchir un esclave. Soliman témoignait un grand mépris pour le trafic de ces marchands, et me disait que ceux qui s’y livrent se croient obligés de s’en racheter par des aumônes. D’ailleurs, on ne doit pas oublier que, si la condition de l’esclave est supportable dans la maison de son maître, il faut, pour y arriver, qu’il soit arraché à sa famille, à sa patrie, et subisse souvent de la part de ses ravisseurs les plus affreux traitemens. Il faut lire les récits de chasse aux nègres[9] qu’a donnés M. Léon de Laborde. Après avoir connu ces horreurs, on désirera, sans l’espérer, de voir le pacha d’Égypte suivre l’exemple donné par le bey de Tunis, le premier abolitioniste musulman.


Ibsamboul.

Nous approchons enfin d’Ibsamboul. Ses temples souterrains sont la merveille de la Nubie, ainsi que les palais et les tombeaux, de Thèbes sont la merveille de l’Égypte. On voit d’abord les têtes des colosses sortir du sable comme des rochers : l’une d’elles, aperçue du fleuve, me semble la statue entière d’un géant mutilé. Un vent impétueux comme notre désir nous pousse. Les colosses se dessinent, grandissent. Avant d’arriver aux temples, une figure assise dans une niche nous apparaît tout à coup comme un personnage vivant qui habiterait l’intérieur de la montagne et nous regarderait passer. Enfin, nous nous arrêtons dans le lieu singulier où nous attendaient ces monumens extraordinaires. Deux rochers d’une grande hauteur plongent dans le Nil leurs parois à pic ; entre eux est un champ de sable incliné vers le fleuve. C’est dans ces rochers qu’ont été creusés les deux temples ou grottes magnifiques d’Ibsamboul. Dans le premier rocher qu’on rencontre est taillé ce qu’on appelle le petit temple ; des deux côtés de la porte, on a sculpté dans le roc six colosses debout, effigies du grand Ramsès et de sa femme, la reine Nofreari. Ce sont des enfans en comparaison des colosses du grand temple, et cependant le pied de la reine, je lui en demande pardon, est égal à cinq des miens.

Pendant plusieurs jours, je vais habiter dans le sein de la montagne avec les colosses. De ce lieu étrange, on ne peut aller nulle part. C’est une espèce d’île étroite, bornée d’un côté par le fleuve, de l’autre par une pente abrupte, d’où se précipite comme une immense cataracte de sable. De ce côté, il n’y a pas d’horizon ; comme lorsqu’on est au pied d’un mur, il faut lever la tête pour apercevoir le ciel. Si l’on regarde vers le Nil, on découvre au milieu du fleuve un grand banc de sable blanc qui n’est habité que par des crocodiles. Par-delà, sur l’autre rive, une ligne de verdure s’étend au pied d’un rempart de montagnes brunes. Du reste, on n’aperçoit aucun vestige d’habitation humaine ; il n’y a même à Ibsamboul d’autre végétation que quelques broussailles. Serré entre le fleuve, dont les flots ont la couleur jaunâtre du désert, et le courant de sable qui s’écoule incessamment dans le Nil, on est entre deux fleuves et deux déserts.

Nous commençons par le moins grand de ces monumens ; je ne puis me résoudre à l’appeler le petit temple. Entre les six colosses qui décorent les deux côtés de la porte sont des contre-forts sculptés dans le roc aussi bien que les statues, et sur lesquels on a gravé les plus beaux et les plus grands hiéroglyphes qui existent. Il en est qui ont deux pieds de long et six pouces de profondeur. Un de nos matelots nubiens a débuté par grimper à une vingtaine de pieds, en se servant de ces lettres gigantesques comme d’échelons.

Nous allons nous mettre sérieusement à l’étude. M. Durand a déjà jeté son dévolu sur quelques figures dont il saura rendre le sentiment exquis et le charme étrange ; moi j’ai à parcourir toutes les murailles couvertes d’hiéroglyphes des deux temples, c’est-à-dire toutes les pages de ces deux volumes d’un très grand format, d’une impression assez ancienne et d’une fort belle conservation. Nous avons commencé par une revue générale faite aux lumières. Je viens de voir les deux temples éclairés par nos machallahs. Je n’ai voulu me laisser arrêter par la séduction et la curiosité d’aucun détail pour être tout entier à l’effet des tableaux étincelant sous les vives lueurs du bois résineux. La lumière mobile qu’on promène sur les bas-reliefs peints fait ressortir avec une grande puissance les figures de ces étonnans bas-reliefs, les têtes d’épervier, de bélier, de chacal, de tous ces animaux sacrés dont les Égyptiens savaient reproduire l’aspect, le port, le caractère spécifique, avec une fidélité qui charme le naturaliste, tout en leur laissant cependant je ne sais quel caractère étrange et divin. Cette clarté fait resplendir la grande figure de Ramsès s’élançant d’une enjambée héroïque sur le corps du guerrier qu’il va immoler tandis qu’il foule du talon un autre ennemi, — l’immense élan de ses coursiers, les énergiques et sombres images des vaincus ; enfin elle fait apparaître, dans toute la grace de leur pose et de leur expression, ces figures de reine d’une simplicité et d’une bizarrerie si élégantes, et qui ont un air tout ensemble si primitif et si comme il faut. Cependant cette lumière échoue contre les colosses, surtout contre les quatre colosses assis dans le sable à la porte du grand temple. Toute lumière est trop faible pour les éclairer et part de trop bas pour les atteindre. Il faut que le soleil vienne dorer leurs têtes et créer sur leurs lèvres grandioses comme un majestueux sourire, ou que la lune donne à leurs fronts une sublime pâleur.

J’ai employé six journées à faire, tantôt à la clarté du soleil se glissant sous la terre, tantôt en m’aidant d’une bougie, le tour des trois salles du petit temple et des seize salles du grand. Je n’ai laissé passer aucune figure et aucun hiéroglyphe sans les considérer avec attention. J’ai épelé presque tous les mots de ce livre monumental, et j’ai eu le bonheur de comprendre une très grande partie du précieux texte qu’il contient. Du reste, il est des pages hiéroglyphiques plus difficiles à lire. Je ne sais comment Rosellini a trouvé celles d’Ibsamboul d’une difficulté remarquable. Ici les inscriptions sont, en général, courtes et claires, d’une bonne époque et d’un bon style. L’égyptologue est heureux quand il a affaire à des textes tels que ceux-ci, qui ne contiennent ni les interminables et indéchiffrables prières qui tapissent les tombeaux des Pharaons à Thèbes, ni surtout les textes hiéroglyphiques de la décadence, les signes rares, recherchés, compliqués à dessein de l’époque grecque ou romaine. Le public ne voudra pas croire, mais les initiés savent qu’à la première vue il est facile de dire si une inscription hiéroglyphique est du temps des Pharaons ou du temps des Ptolémées. On le reconnaît à la physionomie générale, au choix des signes employés, et, pour dire la chose telle qu’elle est, au style…, comme on distingue tout d’abord un vers d’Homère d’un vers de Lycophron.

Le plus grand nombre des observations que j’ai faites, pendant ces six jours, trouveront leur place dans un travail d’un autre genre. Je me borne aujourd’hui à indiquer ce qui caractérise chacun des deux temples d’Ibsamhoul, la disposition qui leur est propre, la pensée dans laquelle ils ont été conçus, ce qu’on pourrait appeler le sens de ces monumens. Quant au petit temple, Champollion a très bien montré qu’il était consacré à la déesse Athor. Cette divinité, dans laquelle les Grecs ont voulu retrouver leur Aphrodite, n’a rien du caractère riant de la fille des mers. Par ses attributs et sa coiffure, elle est entièrement semblable à Isis. Comme Isis, elle est mère d’Horus, et souvent il serait impossible de distinguer ces deux déesses, si l’on n’était éclairé sur ce point par la légende hiéroglyphique ; Dans la religion égyptienne, plus que dans aucune autre peut-être, divers types mythologiques se laissent ainsi ramener à un seul. Je crois donc qu’il y a là un travail de réduction à opérer. J’espère pouvoir, grace à ces identités divines, beaucoup simplifier le panthéon, en apparence si multiple et si confus, de la vieille Égypte. Ce qui achève de prouver que ce temple était à la déesse Athor, c’est qu’Athor, comme Isis et comme Io, qui fut probablement une forme grecque d’Isis, était représentée avec une tête de génisse, et qu’on découvre les débris d’une tête semblable dans la niche du sanctuaire.

Une particularité remarquable distingue ce temple d’Athor de tous les autres temples égyptiens ; il a été, je ne dirai pas bâti, mais creusé par Ramsès et sa femme, la reine Nofreari, dans une pensée de tendresse conjugale, que les hiéroglyphes traduisent d’une manière gracieuse. La grande inscription tracée sur les contre-forts extérieurs, et dont notre Nubien se servait l’autre jour comme il eût fait d’une échelle, cette inscription, placée à l’extérieur du temple, avertit d’abord que « le fils du soleil a construit ce monument pour sa royale épouse. » En revanche, dans la dédicace gravée sur l’architrave, dans l’intérieur du temple, à la suite de la légende ordinaire de Ramsès, vainqueur des peuples, seigneur des seigneurs, etc., on lit cette ligne, dont les hiéroglyphes nous révèlent la tendresse de la reine pour Ramsès : « Sa royale épouse, qui l’aime, la grande mère Nofreari, a construit cette demeure dans la grotte de la pureté. » Les deux époux, par une tendre association de pensée, se sont donc unis pour la création du temple souterrain qu’ils se dédient mutuellement. Tout porte l’empreinte de ce sentiment d’harmonie et de communauté conjugale. À l’intérieur, on ne voit pas, comme dans le grand temps, des représentations de batailles et de triomphes. Seulement, des deux côtés de la porte, le Pharaon est représenté offrant aux dieux un ennemi qu’il a saisi par les cheveux, tandis qu’il lève sa hache victorieuse sur ce représentant d’une race vaincue ; la reine est présente et semble participer à l’offrande et à la gloire de son époux. Sauf ces deux tableaux, qui sont là comme le signalement et, pour ainsi dire, la signature du conquérant, on ne voit point de sujet pareil représenté sur les murs du petit temple d’lbsamboul. Ce ne sont que scènes religieuses dans lesquelles figurent alternativement et parallèlement le roi Ramsès et la reine Nofreari.

Aux deux côtés de chacun des six piliers à tête de vache, soutenant la montagne qui sert de toit à la plus grande salle, sont placées en regard l’une de l’autre, et avec une égalité parfaite, la légende du roi et la légende de la reine ; la reine figure même plus souvent que Ramsès sur les faces de ces piliers, et, si un singulier empiétement de la royauté sur la religion a placé dans le sanctuaire Ramsès divinisé, Nofreari est debout derrière le monarque pour prendre, elle aussi, sa part de cette apothéose. Enfin sur les premiers piliers, remplaçant la déesse IsIs et la déesse Athor, dont les noms se lisent dans la dédicace de ces piliers et dont elle porte les insignes, Nofreari semble s’identifier avec la divinité. Elle se montre donc en toute chose presque l’égale de l’époux, qui semble avoir mis un soin attentif, et que j’oserai appeler délicat, à multiplier, sous différens aspects et en divers costumes, la figure de celle que la légende dictée par Ramsès appelle la royale épouse qu’il aime, ce qui est assez gracieux et assez galant pour des hiéroglyphes, du reste, la reine est charmante, et le spectateur ne se lasse pas plus de retrouver partout son image que le Pharaon ne s’est lassé de la reproduire. Quelques autres détails de la décoration du temple expriment l’idée de l’égalité conjugale, idée en général si étrangère à l’antique Orient, mais qui ne le fut point à l’Égypte. Ainsi, sur un des piliers du temple, le dieu Chons est représenté tenant à la main le signe de la vie divine, deux fois répété sans doute pour donner à entendre que le dieu destinait le bienfait de la vie céleste aux deux époux. Sur un autre pilier, Thot (Hermès), celui qui compte les années des règnes sur les dents dont son sceptre est crénelé, tient à la main deux de ces sceptres, dont les entailles figurent les années que les dieux accordent aux rois. Les deux sceptres ne sont pas d’une égale grandeur, et ils ne devaient pas l’être : les destinées les mieux unies ne finissent pas le même jour ; mais rien n’indique auquel des deux époux la plus longue vie est réservée.

Telle est, selon moi, l’idée ou plutôt le sentiment qui a présidé à la dédicace de ce temple et lui donne une physionomie à part. C’est ce sentiment conjugal, accompagné d’une courtoisie imposante, que Racine a prêté à Assuérus, lorsque, sortant de sa majesté presque divine, il touche Esther éperdue de son sceptre d’or et lui dit : Ma sœur !

Entre le petit temple et le grand est, comme je l’ai dit, un fleuve de sable qui, glissant sur un escarpement, coule sans cesse vers le Nil. On ne peut tenter de cheminer sur cette nappe toujours mobile, et c’est en enfonçant jusqu’à mi-jambe dans le sable qu’on arrive au grand temple, creusé aussi dans le roc. Les colosses assis, auprès desquels ceux du petit temple ne méritent guère ce nom, sont adossés à la montagne, dans laquelle ils ont été taillés, et dont ils ne sont pas détachés. Ces colosses sont des portraits gigantesques de Ramsès-le-Grand. Chacun des géans émerge de plus en plus du sable accumulé autour d’eux à mesure qu’on se rapproche du rivage. Cet aspect est d’une majesté extraordinaire. On est en face de ces grandes figures, entre le Nil roulant au fond de son lit abrupt et les rochers noirs qui se dressent au-dessus du sable jaune. C’est une sorte de tête à tête étrange dans la plus profonde solitude. La halte qu’on fait sur le Nil, à Ibsamboul, est une halte au désert.

Si l’on entre dans le grand temple en pénétrant au sein de la montagne où il est creusé, on voit d’abord devant soi une pente rapide formée par le torrent de sable qui s’est engouffré là silencieusement pendant des siècles. On descend cette pente, et, dans le demi-jour qui tombe par la porte d’entrée comme par un soupirail, on aperçoit huit colosses-piliers qui ont été intérieure de la montagne dont ils faisaient partie, et que maintenant ils soutiennent sur leur tête. Ils offrent encore l’image toujours reproduite de Ramsès. On retrouve ici le profil particulier, la courbure du nez et l’expression de douceur qui le caractérisent, car ces colosses sont des portraits s’il en fut.

On a dit que les sculpteurs égyptiens représentaient toujours le même type, sans tenir compte de l’individu représenté. Les savans qui ont soutenu cette thèse n’avaient pas comparé l’admirable statue du grand Ramsès qui est au musée de Turin, le colosse de Memphis et ceux d’Ibsamboul ; ils auraient vu que toutes ces statues se ressemblent parfaitement et ne ressemblent aux statues d’aucun autre Pharaon Pour moi, si de fortune j’apercevais un de ces jours l’antique Ramsès errant dans ces grottes ténébreuses ou l’imagination s’attend sans cesse à le rencontrer, je le reconnaîtrais sur-le-champ.

Ramsès est représenté sous les traits de l’Osiris infernal, car tout homme mort est uni à Osiris, transformé en Osiris, et dans les légender funéraires s’appelle Osiris. Les innombrables statuettes qu’on trouve dans les tombeaux, portraits obscurs des bourgeois égyptiens, ont les insignes d’Osiris, comme le grand Ramsès. Cette sorte d’apothéose funèbre était pour tous. Les huit images de Ramsès qui sont là debout devant moi ont toutes les traits bien marqués du conquérant. Le noir des yeux et des sourcils les fait paraître vivantes, en même temps que leurs bras croisés sur la poitrine et toute leur attitude expriment le recueillement. Cette expression d’un recueillement qui dure depuis plus de trois mille ans, cette silencieuse immobilité des statues séculaires qui portent les montagnes en priant, ce roi, qui est à la lettre le pilier du temple, tout cela plonge dans une émotion religieuse. Je considère une à une les peintures qui décorent les trois grandes salles et les seize salles plus petites du temple, ces peintures encore si fraîches, qu’elles font dire aux Arabes : « Il semble que les ouvriers n’ont pas encore eu le temps de se laver les mains depuis qu’ils ont terminé leur travail. » Je m’enfonce, je m’oublie dans ces demeures souterraines, je vais des grandes salles aux petites chambres latérales. J’admire partout le majestueux style de l’époque du grand roi ; je contemple les colossales cariatides ; je marche au milieu de cette allée de géans je me tais comme eux ; j’écoute leur silence solennel, et puis j’en viens à me figurer qu’ils l’ont rompu quand ils étaient séparés du jour et de l’air, ensevelis dans la profondeur de la montagne. Qu’ont-ils pu se dire durant les siècles de cette longue nuit ?

Je sors, je retourne vers leurs frères, auprès desquels ils me semblent petits. Une des têtes a roulé dans le sable et gît aux pieds du roi décapité par le temps ; une autre toute blanche, vue de loin, semble la tête d’un fantôme gigantesque ; la troisième est un peu mutilée, mais il en est une parfaitement conservée, et qui, vue de profil, est d’une grande beauté, — oui, beauté. — Dans les contours de cette masse admirable, dans ce fragment de montagne taillée qui, d’un peu loin, se confond avec les autres rochers entassés autour de lui, il y a, je l’affirme, il y a de la grace.

Si la disposition du petit temple a été inspirée par une pensée commune de tendresse conjugale, autre est la pensée qui domine le grand temple d’Ibsamboul. Ici point de partage, ici l’image de Ramsès est partout reproduite ; il est assis à la porte, debout dans l’intérieur du temple ; dans le sanctuaire, il siége parmi les dieux ; les parois de la grande salle sont couvertes de peintures qui représentent ses batailles et ses triomphes[10].

Les autres salles le montrent en adoration devant les dieux. À peine si l’on retrouve ici l’image de la reine sur deux piliers de la première salle. Ses images taillées dans le roc à l’extérieur, bien que deux fois plus grandes que nature, n’atteignent pas en hauteur la moitié de la jambe de son époux. Ramsès ne l’a pas oubliée ; mais on voit qu’elle tient ici peu de place, c’est lui qui remplit tout.

Ce temple est consacré à deux grands dieux de la religion égyptienne, Ammon et Horus. À chacun des deux appartient, pour ainsi dire, un côté du temple : Ammon à la droite, et Horus la gauche[11].

Cette disposition du grand temple d’Ibsamboul, qui détermine sa destination religieuse, n’avait pas, je crois, été remarquée. Elle montre, à l’époque des anciens Pharaons, une distribution analogue à celle quoffre le temple d’Ombos, qui appartient à l’âgeé des Ptolémées. On se souvient que, dans ce dernier temple, Horus occupe la gauche, et Sevec, le dieu crocodile, la droite de l’édifice. Cette particularité, signalée comme unique à Ombos, n’est donc point une fantaisie architecturale des temps de décadence ; c’était la reproduction d’un type ancien. Ombos, sous ce rapport, n’était qu’une imitation et une contrefaçon d’Ibsamboul.

Cet art singulier, qui consiste à creuser des édifices dans le roc, à y tailler des statues qu’on n’en détache point entièrement, qui continuent à faire partie de la montagne, dont elles soutiennent le poids, ou aux flancs de laquelle elles sont adossées ; cet art, dont les produits gigantesques se confondent, pour ainsi dire, avec les œuvres de la nature, n’est point, comme on l’a dit dans l’ignorance ou l’on était de l’antiquité des monumens égyptiens avant de savoir lire leur date dans leurs hiéroglyphes ; cet art n’est point le premier âge de l’architecture s’essayant d’abord à imiter et à agrandir les grottes naturelles avant d’élever des monumens sur le sol à la face du ciel. En effet, les temples d’Ibsamboul ne sont pas le début de l’architecture égyptienne. Creusés sous la dix-neuvième dynastie, au temps de la plus grande splendeur de l’empire des Pharaons, ils sont contemporains des merveilles de Thèbes. Ils n’offrent point l’origine de l’art égyptien, mais sa perfection, et, chose remarquable, cette perfection est souterraine.

Quant à la sculpture colossale, c’est la gloire du peuple égyptien ; nul peuple peut-être ne l’a surpassé à cet égard. Nous ne pouvons apprécier que par ouï-dire ou d’après quelques débris ce que les Grecs avaient produit en ce genre, et qui ne forme qu’une exception dans l’art tel qu’ils le concevaient, plein de sobriété et de mesure. À la Grèce les œuvres régulières, les dimensions qui ne dépassent point la nature ; à l’Orient les œuvres gigantesques et l’immense donnant le sentiment de l’infini. Les géans de Ninive ont un autre caractère. Bien que le convenu s’y montre encore, la réalité y est plus accusée ; mais le style est moins idéal et moins grand.

Cette singulière apothéose, qui consiste à représenter les Pharaons adorant eux-mêmes leur propre effigie placée parmi les dieux, est encore plus frappante à Ibsamboul qu’à Derr, où je l’ai déjà rencontrée. Dans la seconde salle du grand temple d’Ibsamboul, à gauche de la porte, on voit, comme à Derr, Ramsès adoré par Ramsès. Ici le personnage humain, placé au rang des dieux pour y être l’objet de ses propres adorations a été introduit après coup parmi eux. On reconnaît encore parfaitement les jambes de l’ancienne figure assise qui a été déplacée par celle de Ramsès assis. Le dieu occupait primitivement la place que le Pharaon occupe maintenant. On a refoulé le dieu pour donner place à l’image de l’illustre conquérant, afin qu’il fût lui-même l’objet de son propre hommage. J’aime à penser que cette altération profane n’a pas eu lieu du vivant de Ramsès ; mais la consécration même de la mort et de la gloire n’empêche pas qu’il ne soit bien extraordinaire de voir intercalé dans la triade sacrée le roi même par qui elle est adorée.

Ce fait bizarre tient à un fait plus général, l’assimilation des Pharaons à la divinité. L’idée de l’identité du roi et du dieu s’exprimait encore autrement. Dans les inscriptions votives, des noms royaux sont mêlés aux noms divins qu’invoque le suppliant ; quelquefois même des noms royaux sont seuls invoqués. Dans les inscriptions funèbres, des prières sont adressées aux dieux par l’intermédiaire ou l’intercession des rois, qui font alors un peu l’office des saints de la religion chrétienne. Quelquefois même ce sont des dieux dont l’hommage s’adresse aux rois.

Tous ces faits extraordinaires s’accordent pour montrer ce qu’était la royauté dans l’ancienne Égypte. J’aurai occasion d’examiner un jour plus en détail si l’on a eu raison de considérer une royauté qui se présente ainsi associée à la puissance divine comme subordonnée aux prêtres et leur docile instrument. J’espère prouver que, sur ce point comme au sujet des castes, le lieu commun le plus répété peut n’en être pas plus vrai pour cela, et que les monumens figurés, ainsi que les inscriptions hiéroglyphiques, nous forcent à réviser ou au moins à expliquer les assertions des écrivains de l’antiquité.

Les hiéroglyphes d’Ibsamboul étant en général d’une grande dimension, sculptés et peints avec une extrême finesse et dans le plus minutieux détail, ce lieu et très convenable pour l’étude de ces caractères. Ce qui, dans l’écriture ordinaire, semble n’offrir qu’un signe arbitraire et insignifiant, se montre ici comme un objet reconnaissable et déterminé entre le simple trait des signes usuels et les riches développemens des signes monumentaux, il y a la même différence qu’entre les mots maigres et contractés des langues dérivées et les mots amples et abondante des langues primitives. Grace à cette richesse d’exécution, on peut ici remonter par les yeux à cette étymologie de forme qui est aux hiéroglyphes ce que l’étymologie des sons est aux mots.

Une étude aussi très curieuse est celle de la couleur des hiéroglyphes. Cette couleur, sans être absolument constante, l’est cependant assez pour qu’on puisse établir quelque règle à cet égard, ce qu’on n’a point, que je sache, songé encore à faire. Ainsi j’ai remarqué que les hiéroglyphes qui représentent une partie du corps sont rouges ; tels sont les bras, les jambes, etc. En effet, la couleur des Égyptiens figurés sur les monumens est rougeâtre. Le rouge est la couleur du coeur, réceptacle du sang, organe que la préparation des momies avait fait connaître. Le rouge, couleur du feu, est attribué à tout ce qui brûle. Les parfums sont représentés rouges dans l’encensoir. Ici la couleur est un véritable hiéroglyphe. Elle caractérise l’objet comme le ferait un adjectif dans une autre langue. Parfums rouges, cela veut dire parfums brûlans.

Le noir est la couleur des hiéroglyphes qui désignent l’Égypte, la terre noire d’Égypte, qui est, en effet, très noire et mérite son ancien nom, Khemi (la noire). Si le signe des pays égyptiens est noir, tandis que celui qui accompagne les noms des pays étrangers est rouge, c’est que l’Égypte est une contrée fertile, formée d’un noir limon, et que les régions qui l’entourent sont couvertes d’un sable brûlant. L’hiéroglyphe de l’eau est bleu. En effet, dans un pays on il n’y a pas de nuages, toutes les fois qu’elle est pure, l’eau réfléchit un ciel azuré. Le jaune est la couleur naturelle des signes qui se rapportent à la lumière. Cette couleur est quelquefois remplacée, dans ce cas, par le rouge ; ce qui se conçoit quand on a vu les teintes rougeâtres d’un ciel d’Égypte. Une fois j’ai trouvé que l’hiéroglyphe-soleil était blanc, au lieu d’être jaune ; or, la blancheur de la lumière m’avait souvent frappé dans les ciels de Nubie.

La couleur, comme la forme, peut servir à indiquer l’étymologie figurée de cette langue visible des hiéroglyphes qui parle aux yeux. Les exemples de ces explications du sens d’un signe par sa couleur seraient difficiles à saisir sans le secours de figures reproduisant ces couleurs. Je ne fais qu’indiquer ici les principaux élémens d’un travail spécial sur cet objet, parce que la plupart de ces élémens, je les ai trouvés dans les salles souterraines d’lbsamboul.

Avant de dire adieu à ce lieu extraordinaire, je suis allé de bonne heure faire mes dernières dévotions aux gigantesques figures du grand temple. Comme j’arrivais à l’entrée, j’ai vu le soleil levant projeter, par cet étroit soupirail, un rayon horizontal dans le cœur de la montagne, atteindre le sanctuaire et éclairer un moment le front des statues mutilées qui siégent dans les ténèbres Cette rencontre inattendue m’a frappé ; il m’a semblé que je ne sais quoi de religieux s’accomplissait. Puis la réflexion m’a montré, dans ce hasard apparent, une combinaison de la pensée sacerdotale. Je me suis souvenu d’avoir lu dans les Oracles de Fontenelle que, selon Rufin, on avait pratiqué dans le temple de Sérapis une petite fenêtre par où entrait, à un certain jour, un rayon de soleil qui allait tomber sur la bouche du dieu.


Sur le Nil, avant la dernière cataracte.

Nous atteindrons aujourd’hui notre dernière station. Le vent nous traite bien, comme on traite bien des gens qui demain n’auront plus besoin de nos services. Il est agréable de marcher rapidement vers le terme du voyage, au moment où nous en sommes si proches. Faire lentement les derniers pas serait insupportable ; ce qui reste de chemin après lbsamboul est presque de trop, et a besoin d’être expédié rapidement pour ne pas ressembler tout-à-fait à un post-scriptum superflu.

Je jouis délicieusement pour la dernière fois du charme de la navigation à la voile. Ce charme va cesser bientôt la grande voile va être repliée, la petite voile réservée seule, et servir assez rarement. La rame va les remplacer, la rame qui fatigue, si on sent l’effort des rameurs, et impatiente, si, ce qui est plus ordinaire, on sent dans leurs mouvemens languissans la paresse de leurs bras. Le vent est une force invisible et presque mystérieuse ; il vient d’en haut. Quand il est favorable, il semble un don du ciel, un souffle des bons génies. La rame est un instrument matériel baigné de la sueur humaine ; le rameur fait toujours un peu penser au galérien.

À tous égards, je sens que la période poétique de notre navigation finit aujourd’hui. Depuis deux mois, chaque jour, presque chaque moment, ont été marqués par les impressions les plus vives, les plus agréables. Tout était nouveau, imprévu, c’était la lune de miel du voyage. Maintenant nous allons revoir ; nous verrons mieux sans doute, mais peut-être avec moins d’enthousiasme. Les inconvéniens du climat commencent à se faire sentir ; les précautions à prendre, complètement négligées jusqu’ici, ne peuvent plus l’être impunément. Nous allons entrer dans une période de prudence, de raison, d’étude approfondie. Sans doute, elle aura aussi son intérêt, intérêt plus sérieux peut-être ; mais dans les voyages comme dans les affections, comme dans la vie, il y a une première fleur qui, une fois cueillie, ne renaît plus : autre chose est de monter le fleuve ou de le redescendre.


Ouadi-Halfa.

Les ruines égyptiennes qui existent encore sur la rive gauche du Nil, en face de Ouadi-Halfa, sont peu considérables. Il vaut mieux les étudier dans Champollion que sur place. Il les a vues mieux conservées et moins enfouies qu’elles ne sont aujourd’hui. Au reste, elles appartiennent à l’âge brillant de Thoutmosis, et à cet égard méritent tous les respects. Ce qui en faisait le principal intérêt, c’étaient deux statues, dont l’une est à Florence et l’autre à Paris. La première porte une inscription importante, car elle contient les noms des différens peuples soumis par un roi bien plus ancien que les Thoutmosis, par cet Osortasen Ier, qui fit élever à Héliopolis, vers l’autre extrémité de son empire, les deux obélisques, dont un seul est encore debout, et un obélisque dans le Fayoum. On lit le nom d’un des successeurs immédiats d’Osortasen dans l’Égypte moyenne, sur les parois des tombes de Beni-Hassan. Cet Osortasen et sa dynastie ont donc régné sur toute l’Égypte et sur une partie de la Nubie, et tout cela, selon Champollion et Rosellini, à une époque ou les pasteurs avaient conquis et possédaient l’Égypte. Rien ne saurait expliquer, dans cette hypothèse maintenant abandonnée par la science, la simultanéité de la domination des pasteurs et de la puissance si étendue des Osortasen. On ne peut donc plus, comme les deux savans cités plus haut, faire les Osortasen contemporains des pasteurs ; on est obligé, avec tous les égyptologues récens qui ont traité ces questions, MM. de Bunsen, Lepsius, de Rougé, Lesueur, de les rejeter vers l’époque de l’ancien empire, avant l’irruption des barbares. Placer Osortasen au temps des pasteurs, c’est comme si l’on plaçait le règne d’Adrien sous Attila.


Seconde cataracte.

Ne pouvant aller aujourd’hui à Florence ou à Paris compléter nos études sur les antiquités absentes de Ouadi-Halfa, nous avons dit adieu aux antiquités, et nous nous sommes dirigés vers la seconde cataracte et vers le rocher d’Abousir, d’où l’on en saisit tout l’ensemble, et qui est la dernière étape du voyage ordinaire d’Égypte et de Nubie. Entre les ruines de Ouadi-Halfa et le rocher d’Abousir, on parcourt deux lieues du désert, en suivant le bord du Nil. Dans cet intervalle, on n’aperçoit aucune trace d’habitation, sauf une espèce de tour sur une colline, et plus bas une petite église ruinée ou nous sommes entrés. M. Durand y a trouvé des peintures chrétiennes en assez mauvais état, mais offrant quelques particularités remarquables.

Du point où s’élève la chapelle abandonnée, on domine l’ouverture de la cataracte. En cet endroit, on n’entendait pas encore son bruit, et, le Nil étant fort bas, elle méritait encore moins son nom qu’à l’ordinaire ; mais la fine verdure des arbrisseaux qui croissent au milieu des rochers noirs était d’un effet charmant. Ces rochers noirs s’élevant au-dessus de l’onde presque tarie me rappelaient les animaux de bronze des bassins de Versailles, quand les eaux ne jouent pas. Je demande pardon à ceux que scandaliserait ce souvenir de Versailles auprès de la seconde cataracte ; mais que diront-ils si je leur confesse qu’un instant auparavant, parlant de Paris avec un de mes compagnons de voyage, je me suis surpris à dire : Ici.

En approchant d’Abousir, la cataracte commence à gronder, et, quand on arrive au sommet du rocher, on la voit se développer dans toute son étendue. C’est un très beau et très singulier spectacle que cette multitude d’îlots abrupts entre lesquels les mille bras du Nil bouillonnent. La couleur noire et le poli des rochers leur donnent l’apparence du basalte[12]. Au delà du tropique, je pouvais penser aux basaltes du nord, aux Orcades, au Pavé des Géans ; mais le soleil se couchant sur des sables me ramenait au désert. Ce soleil était le plus lointain que je devais saluer dans ce voyage, et probablement dans tout le reste de ma vie. Au sud, j’enfonçai mon regard le plus loin qu’il m’était possible vers les grandes montagnes qui, de ce côté, s’élèvent presque indiscernables à l’horizon ; je me retournai vers le nord, et je fis avec une certaine émotion mon premier pas vers la France.

Avant de faire, ce pas solennel, je parcourus des yeux les noms qu’ont gravés sur le rocher d’Abousir les voyageurs de tous les pays. J’eus le plaisir d’y trouver le nom d’un ami ; de M. Lenormant, compagnon de Champollion, et, qui m’a précédé dans le voyage d’Égypte comme dans les études hiéroglyphiques. Ce nom, me rappelait doublement la patrie ; il me représentait, au milieu de la Nubie, les deux mondes entre lesquels ma vie parisienne se partage, le monde des sciences et le monde de l’amitié, l’Académie des Inscriptions et l’Abbaye-aux-Bois. Il fallait, avant de partir, boire à la cataracte. Je m’avançai de pierre en pierre jusqu’à ce que, me penchant, je pusse me désaltérer au courant le plus rapide. En quittant cette posture assez gênante, je me trouvai tout naturellement à genoux ; je ne me relevai qu’après y être resté quelques momens, remerciant Dieu de m’avoir conduit jusque-là et lui demandant avec confiance de me ramener auprès de mes amis.

Il y eut aussi des réflexions douloureuses parmi ces pensées d’espoir, et des souvenirs tristes et sacrés qui se mêlèrent à ces perspectives de retour ! Je crus que c’était piété de les exprimer. Cette considération me fera pardonner par les lecteurs qui ont bien voulu me suivre dans mes courses, et dont je vais me séparer bientôt, les derniers vers dont je les importunerai.

Je touche au but du long pèlerinage ;
De mon retour c’est le commencement,
Et je me sens, au terme du voyage,
Bien loin, plus près, dans le même moment.

Je me sens loin, car grande est la distance
Entre ces bords et tout ce qui m’est cher ;
Mais à présent je marche vers la France,
Et chaque jour viendra m’en rapprocher.

Quand d’Abousir je gravis la colline
Qui montre à l’œil un si vaste horizon,
Et sur le Nil pend comme une ruine,
Là d’un ami je retrouvai le nom.

Soudain j’ai cru retrouver ceux que j’aime,
Ceux que le ciel m’a laissés ici-bas ;
Pour un instant, j’ai cru retrouver même
Ceux qu’au retour je ne reverrai pas.

Il me semblait que ma famille entière
Vivait ailleurs que dans mon souvenir ;
Il me semblait que vers toi, pauvre père,
Comme autrefois, je devais revenir.

Ainsi de loin on rêve la présence
De qui ne peut être à nos vœux rendu.

C’est le retour plus triste que l’absence
Qui fait sentir tout ce qu’on a perdu.

Il fait sentir tout ce qui reste encore.
O mes amis ! pardonnez, près de vous
Je vaincrai mieux le regret qui dévore.
Oui, pardonnez, le retour sera doux.


J’ajouterai seulement quelques lignes au récit qu’on vient de lire et qui a présenté mes impressions et mes recherches jour par jour, dans l’ordre où se sont succédé les unes et les autres. Le retour fut entremêlé de travaux repris avec ardeur entre des intervalles de santé souvent assez longs et des rechutes successives qui amenèrent enfin une maladie grave. Heureusement j’eus le temps de voir tout ce que je voulais voir, d’accomplir tout ce que je devais faire. Je passai, encore une quinzaine de jours parmi les ruines de Thèbes, étudiant en détail ce qu’à mon premier passage j’avais embrassé dans l’ensemble. Tous les jours, monté sur mon âne et emportant avec moi une bouteille d’eau de gomme et un peu de riz, j’allais, à travers cette vaste plaine de Thèbes, d’un monument à un autre monument, c’est-à-dire d’un quartier de l’ancienne ville à l’autre. Pendant les premiers jours, je me crus tout-à-fait rétabli, mais la continuité de la fatigue dissipa bientôt ce mieux passager. La prudence alors eût conseillé le repos ; mais comment rester sur sa barque, tandis qu’à deux pas étaient Luxor et Karnac ? Quand le péril arrêta-t-il la passion ? La passion me soutint jusqu’au dernier jour ; mais, en disant adieu à Thèbes, je me mis au lit, heureux, de trouver un lit et un asile, grace à la manière dont on voyage sur le Nil, en emportant sa maison. Dès ce moment, je fus condamné à un repos absolu. Je n’en sortis que deux fois pour aller visiter les curieuses grottes d’El-Tell et les tombeaux de Beni-Hassan. Je ne pouvais renoncer à voir les premières, car elles contiennent des peintures d’un style tout particulier, d’un dessin beaucoup plus libre, plus vivant, plus expressif que le dessin égyptien ne l’est ordinairement. Les personnages qui s’inclinent devant le roi ont un air humble et obséquieux qui touche à la caricature, et ces grottes sont celles ou figurent des rois à poitrines de femmes adorant le soleil sous la forme d’un disque dont les rayons sont terminés par des mains. Je tenais extrêmement à visiter les grottes d’El-Tell, aucune description, aucun dessin même ne pouvant remplacer ici la vue immédiate des momens. En conséquence, bien bardé de cataplasmes, on me hissa sur un âne et je traversai ainsi la plaine poudreuse qui sépare les grottes du fleuve. À Beni-Hassan, il ne se trouvait point d’âne pour faire le trajet. Comme j’étais hors d’état de me tenir long-temps sur mes jambes, on m’assujettit sur une chaise, et les Arabes me portèrent à tour de rôle. Mon triste état paraissait les toucher assez.

Pendant ce retour de Nubie au Caire, ma patience fut cruellement mise à l’épreuve. Par un hasard bien contraire, le vent du nord soufflait avec tant de violence, que le courant n’était pas assez fort pour lutter contre lui, bien que notre barque fût dépouillée de toutes ses voiles. Il était dur de ne pouvoir suivre la pente du fleuve. Huit jours s’écoulèrent ainsi, pendant lesquels nous fîmes à peine quelques lieues. Je me souviens de ces longues journées que je passais si tristement à voir la barque mise en travers et, laissée à elle-même, dériver d’un bord à l’autre, et à regarder pendant douze heures le même palmier, et cela au moment où je n’avais plus qu’un désir, celui du retour ; quand il ne me restait plus qu’à descendre le Nil, il me fallait remonter le vent. Cet obstacle inattendu semblait un ensorcellement. À tout événement j’ajoutai aux vers qu’on a lus plus haut une variante pour le cas ou je ne reviendrais pas :

Oui, mes amis, le retour serait doux,
Oui, je voudrais aimer et vivre encore,
Mais c’en est fait, ce ciel que j’aimais me dévore.
Plaignez-moi, mes amis, car je meurs loin de vous.

Ma variante faite, et m’étant mis en règle dans toutes les hypothèses, je tâchai de prendre patience en lisant un dictionnaire arabe. Ma seule inquiétude était de manquer le bateau à vapeur du Caire à Alexandrie, qui ne part qu’une fois par mois, et, soupçonnant peut-être à tort Soliman d’être d’intelligence avec les matelots pour prolonger la navigation, je lui dis avec fermeté que j’entendais être tel jour au Caire. Je fus, en effet, au Caire le jour que j’avais indiqué, tout juste la veille du départ du bateau à vapeur pour Alexandrie. Au Caire, je reçus les conseils de deux médecins éminens. Malheureusement pour moi, ces conseils étaient absolument contradictoires. Prenez du calomel, disait l’un ; surtout ne prenez pas de calomel, disait l’autre. Il était difficile d’obéir à ces deux hommes si distingués, dont chacun était fait pour m’inspirer une égale confiance. Une fois au Caire, je me croyais presque arrivé, je n’étais plus qu’à six cents lieues de Paris, et j’entrais dans la série des communications régulières. Les deux journées que je passai sur le bateau à vapeur qui me portait à Alexandrie me semblèrent délicieuses. Je venais de retrouver la civilisation et presque la patrie. Je goûtai dans la cabine du bateau tout le charme d’un salon de Paris, au milieu d’une aimable famille française qui revenait de Bourbon. Moi, j’avais vécu quatre mois sur le Nil et parmi les ruines. Malade depuis plusieurs semaines, on peut juger du plaisir que je prenais à la conversation de mes compatriotes ; mais, à Alexandrie, je me trouvai plus las ; il me fut impossible de me lever. Enfin, je m’embarquai pour la France ; la mer m’ayant extrêmement fatigué, je fus forcé de m’arrêter à Malte, ou je fis ma quarantaine. Par hasard, je me retrouvai dans cette même chambre du fort Manuel, ou, trois ans auparavant, j’avais passé quatorze jours si agréables avec Mérimée, travaillant le jour en présence d’une mer et d’un ciel admirables, et le soir recevant de notre savant compagnon de voyage, M. de Witte, des leçons d’archéologie que Mérimée payait régulièrement par une caricature. Le contraste de ce temps heureux avec ma situation présente était bien triste. Ma faiblesse augmenta rapidement, et en même temps augmentait la nécessité d’une privation absolue de nourriture. Il me fallut renoncer à l’eau de riz comme à un aliment trop substantiel, et vivre uniquement d’eau de gomme, ce qui est un régime peu fortifiant. J’en fus bientôt venu à une débilité telle qu’il fut impossible, pendant mon séjour à la quarantaine, de me conduire jusqu’à une fenêtre de ma chambre qui donnait sur la mer, et d’où, pendant mon premier séjour, j’aimais à la regarder. Toutes les fois que je tentai de gagner cette fenêtre, porté dans un fauteuil, je fus près de m’évanouir, et il fallut y renoncer. Dans cet état, je fus parfaitement soigné par M. Durand et M. d’Artigue ; dans le premier, je trouvai un excellent médecin, dans le second une admirable sœur de charité. Quant aux médecins italiens du lazaret, c’était la partie comique du drame. Chaque matin l’un d’eux paraissait sur le seuil de la porte, et à dix pieds de distance, me criait : Montrez votre langue, puis m’adressait quelques questions, toujours les mêmes, et me prescrivait des drogues dans lesquelles je n’avais pas plus de confiance que dans celui qui les ordonnait. Je les faisais acheter scrupuleusement, pour ne point mécontenter ces personnages, qui auraient pu me déclarer suspect de maladie contagieuse, mais j’avais grand soin, eux partis, de jeter les remèdes à la mer.

Enfin, le terme de la quarantaine arriva. On me mit dans une chaise a porteurs, et, à la grande surprise de mes amis comme à la mienne, je vins à bout de traverser la ville de Malte sans perdre connaissance. Tandis que mon flacon sous le nez, je m’appliquais à résister au vertige et à l’étourdissement de ma pauvre tête, et que toute mon attention et toute ma force de volonté se concentraient sur l’effort que je faisais pour ne point m’évanouir, je fus au moment de rire en voyant un grand jeune homme s’approcher de la chaise à porteurs, et, s’adressant a ce moribond qui avait l’air d’un cadavre, lui demander l’aumône, c’est-à-dire m’inviter à ouvrir la portière pour lui donner un sou. Cette persistance de l’habitude et cet instinct opiniâtre de mendicité me semblaient caractéristiques. Enfin, j’arrivai à l’hôtel de France, dont le maître se montra très attentif pour moi, et où les attentions aimables de lord et de lady Hamilton, les soins de mes deux fidèles compagnons de voyage et d’un autre ami, le docteur Darnel, m’aidèrent à supporter ma triste condition. Bientôt je partis seul sur un bateau à vapeur anglais, qui se rendait directement à Marseille sans toucher la cote d’Italie, et, sur ce sol étranger, j’eus encore à me louer du capitaine et du médecin du Polyphemus. Enfin, je vis le rivage de la patrie, mais mon pied ne le toucha point ; — j’avais entièrement perdu l’usage des jambes. On me porta dans la voiture qui devait me conduire à l’hôtel d’Orient. Dans ce comfortable hôtel, je me trouvai entre les mains paternelles du docteur Cauvier, cet homme, l’un des plus spirituels et des meilleurs que j’aie rencontrés, sous les auspices duquel j’ai fait à l’Athénée de Marseille mes débuts dans l’enseignement, et qui a tendrement soigné mon père dans sa dernière maladie. Grace à la science du docteur, j’eus au bout de quelques jours l’indicible bonheur de faire mon premier pas. Je pus bientôt me traîner au bord de la mer, appuyé sur le bras de quelques amis. Qu’on me permette enfin de dire comment la patrie me fut tout-à-fait rendue. Un jour, dans ce même hôtel, je vis arriver M. de Chateaubriand, qui revenait de Venise, son dernier voyage. C’était retrouver ce que la France possédait de plus glorieux, c’était, par lui-même et par tout ce qu’il me représentait, un retour soudain aux plus chères habitudes de ma vie. Quelle surprise ! quelle émotion ! Hélas ! ce souvenir est bien douloureux, aujourd’hui que j’ai accompagné vers un autre rivage celui qui m’accueillait sortant presque de la tombe, revenant de si loin vers mes amis et mon pays.

Au bout d’un mois, je pus m’embarquer, remonter le Rhône, et, après m’être arrêté quelques jours à Lyon, dans ma ville natale, parmi d’excellens parens, j’arrivai enfin à Paris, après avoir fait, de la seconde cataracte à Orléans, presque tout le voyage par eau, à savoir, sur le Nil, sur la Méditerranée, sur la Rhône, sur la Saône, sur la Loire, et n’avoir fait par terre qu’une trentaine de lieues environ, de Mâcon à Digouin.

Ma plaie d’Égypte fut lente à guérir. La prolongation de cette maladie a retardé la publication de mes travaux sur l’Égypte, et c’est pour cela que je l’ai rappelée. J’ai eu le droit de parler de mon zèle, parce qu’il est l’excuse dece retard dont il a été la cause. Récemment encore un retour foudroyant a interrompu cette narration, que je termine aujourd’hui. Je suis toujours sous le coup d’une menace ; mais ni en Égypte dans mes plus tristes instans de souffrance et d’isolement, ni depuis mon retour, au milieu des rechutes, je ne me suis repenti d’un voyage que ma santé a payé un peu cher, et, quand je devrais souffrir encore des suites de mon entreprise, je n’y aurais pas regret, car j’ai vu l’Égypte, j’ai vu Thèbes et Ibsamboul.


JEAN-JACQUES AMPERE.

  1. C’est lui et non son père, comme le croyait Champollion (lettres, p. 156 et suivantes), trompé par une variante dans le prénom de Ramsès-le-Grand, qui lui avait fait compter un Ramsès de plus que n’en offrent les monumens.
  2. Je remarque que les dieux ont ici les cheveux nattés à la manière des Nubiens de nos jours. On leur a donné le costume du pays.
  3. La physionomie grecque de son nom peut faire penser qu’il était Grec d’origine.
  4. Les dromadaires d’Égypte sont des chameaux qui n’ont qu’une bosse comme les autres ; ils ne s’en distinguent que par une bosse comme les autres ; ils ne s’en distinguent que par une tournure plus fine et plus élégante.
  5. Le lion paraît avoir été, dans l’ancienne Égypte, un animal domestique attaché à la garde des Pharaons. Ramsès-le-Grand est représenté accompagné de son lion ; Méhémet Ali, le Pharaon moderne, avait aussi son lion apprivoisé.
  6. Sur les sceaux des rois d’Angleterre on voit, jusqu’au XVe siècle, deux lions des deux côtés du trône. C’est que l’usage s’était établi au moyen âge de rendre la justice à la porte des églises entre les lions, inter leones. Ainsi un nouveau sens symbolique, né d’un usage moderne, avait remplacé la signification antique qu’avait dans la langue hiéroglyphique le signe du lion.
  7. J’apprends que ces merveilles de l’art égyptien ont été indignement mutilées. Une partie de la surface du mur a été sciée dans la grande salle du temple. Puisse, à défaut d’autre châtiment, la honte due à cet acte odieux en atteindre l’auteur !
  8. Ammon-ra, Ammon-Soleil, nom du dieu ; Pharaon (Phra), le soleil, nom du roi.
  9. Le journal de la Société géographique de France annonçait pour le mois de septembre 1845 une grande expédition de ce genre composée de 6,000 hommes et accompagnée d’un médecin européen. À ce sujet, un abolitioniste s’écriait avec une bien juste indignation : « Est-ce pour cela que le pacha d’Égypte vient de recevoir le grand cordon de la Légion d’Honneur ? »
  10. Tantôt il est représenté sur son char, dispersant, poursuivant, foulant aux pieds ses ennemis, comme on le voit représenté sur le mur de Karnac, tantôt forçant une ville, comme à Beit-Oually. On a trouvé des sujets semblables à Nimroud.
  11. C’est ainsi que sont placées leurs statues dans le sanctuaire. Dans les deux salles qui le précèdent, la barque terminée à l’avant par la tête de bélier d’Ammon et portée solennellement par des prêtres se voit sur la paroi droite, et la barque à tête d’épervier d’Horus se voit sur la paroi gauche. Dans la grande salle, deux dédicaces se lisent sur l’architrave que soutiennent les colosses. La dédicace de droite est en l’honneur d’Ammon, celle de gauche en l’honneur d’Horus. Enfin, l’inscription en magnifiques hiéroglyphes gravée sur le rocher au-dessus des quatre colosses extérieurs contient le nom d’Ammon dans la moitié qui répond à la droite, et le nom d’Horus dans la moitié qui répond à la gauche du sanctuaire.
  12. Ce sont, suivant M. Caillaud, des rochers d’amphibole et de feldspath.