Voyage du Condottière/XVII

Édouard Cornély & Cie (p. 103-108).


xvii

LA COUPABLE MANTOUE




Tout était mort, ce matin-là, dans la coupable ville. Mais le cadavre de Mantoue avait de longs frémissements ; et deux heures après midi, il se mit à grouiller avec violence.

C’était un jour de grève, par une chaleur accablante. Et tantôt Mantoue gardait le silence du désert ; tantôt elle retentissait d’une foule criante. Ville qui pourrit, et qui pue la mort ; mais bien plus encore le péché, sinon le crime. Elle a l’odeur de la mauvaise conscience. J’y ai vu le soleil d’aplomb et la pluie de midi, puis le soir sanglant. Ainsi, le ciel fut à l’image des passions, dans cette cité souffrante. On arrive sur les marais. On est pris dans le marais ; et l’on sent partout le marécage. La poussière même est fangeuse. Le pavé bave. On croit, en frappant fort du pied, que le pas doit s’enfoncer dans la vase. Et quand le soleil a dardé plus d’une heure, toute la boue se dessèche en poudre implacable. Il pleut de la poussière, comme il a plu, d’abord, de l’eau.

Ennui et cruauté, c’est l’air de Mantoue. Ce visage morose, comme celui de qui a son secret et ne veut pas qu’on l’épie, porte une empreinte de fausseté. Or, la fausseté a la ruine cruelle. Tout est faux, dans ce repaire : faux comme la mauvaise eau. Les palais sont les temples du faux goût ; et les églises, de faux palais ouverts à la prière. Le marbre est du stuc ; la pierre, du plâtre ; le bronze, de la brique moisie. L’infâme Jules Romain a corrompu cette ville : tout y semble être de lui. Jusque dans l’agonie et le délabrement, les bâtisses du vieux temps sauvent l’honneur de Mantoue : farouches et méchants, les palais gothiques des Bonnacolsi ont gardé du caractère : ces vieilles briques s’écaillent, mais elles respirent encore l’énergie de vouloir et de vivre.

Le coucher du soleil, au milieu des vapeurs rougeoyantes, fut d’une tristesse terrible, et une admirable horreur ouvrit la porte des ténèbres. Je la peindrai plus tard ; mais d’abord je veux dire un mot du fléau qui dévore Mantoue. Au crépuscule, les moustiques se sont levés comme une armée, une invasion irrésistible, sortant des murs, des arbres, des arcades, des piliers, du sol, des toits, en haut, en bas, de toutes parts. La horde innombrable se ruait, sûre de vaincre, sonnant la charge, la pompe droite, infaillible à torturer. Ils sont atroces, à devenir fou. On ne sait où fuir, où mettre ses mains, son visage, sa peau : ils piquent de la lance, à travers les gants et le linge. Ils collent à la nuque ; ils enfoncent le dard au cou, à la cheville, au pli du genou ; ils pompent sur la veine et sur l’artère. Ils savent l’anatomie. Ils ont la ruse de l’enfer. Une nuit d’été à Mantoue est un affreux supplice. Pas un Mantouan n’y échappe. Cette ville doit vivre dans une lamentable insomnie. Voilà pourquoi, le matin, l’on voit tant de visages défaits, bouffis, enflés de boutons : une pâleur livide, tigrée de pustules.

L’implacable claquette des grenouilles scande tous les temps de la veille peineuse. Une formidable clameur s’empare du silence. Les trois marais, les fossés, les joncs, élèvent les chœurs coassants de la symphonie barbare. Et tantôt ils alternent, tantôt ils poussent l’unisson. Ils beuglent : c’est le peuple de la raine vache et des raines taureaux. L’aboîment de la vase ne lâche plus le ciel nocturne. La clangueur est si large, si haute, si constante qu’à la longue elle déferle comme une cascade. De sa chute gutturale elle bat les berges de l’ombre. Elle tombe en marteau sur les frissons du sommeil ; et Mantoue tout entière est écrasée sur cette enclume de vacarme.

On ne dort pas la nuit, à Mantoue ; et le jour, on y bâille. Les maisons même se grattent ; les façades s’écaillent ; la chair calcaire se délite. Les églises s’affaissent et se liquéfient ; les palais vont en miettes. Saint-André est étayé sur des béquilles, et sa façade fétide, parodie de l’antique, médite de s’écrouler. Les salles, à l’intérieur des palais, sont des boîtes à momies. Tout y est en poussière. Au palais du Té, la pourriture de l’esprit achève la dissolution de la matière et l’explique : Giulio Pipi, dit Jules Romain pour qu’on en rie, porte à mes yeux tous les péchés de Mantoue, princes et peuple. Il n’a pensé, il n’a vécu que pour l’effet. C’est le royaume de la dérision, où règne un perpétuel mensonge. La fausse grandeur, la fausse matière, le faux travail, il n’est pas une fausseté où ce Bandinelli de la peinture ne soit passé maître. On touche enfin du doigt ce qui reste du virtuose le plus redoutable. S’il peint des chevaux, il les juche, au-dessus des portes : comme des chiens savants dressés sur des bouteilles, ils posent des quatre fers sur les chambranles. Une autre salle grouille de géants injurieux, colosses hauts de cinq mètres, qui outragent le bon sens sur les murailles où ils étalent leurs chairs rouges, où ils tordent les câbles de leurs muscles. Une salle encore est toute faite de miroirs, et l’on ne peut y rester sans horreur et sans honte, pour peu qu’on ait le sens du mystère fatal qui dort sous l’eau réfléchissante des glaces. Les nus que ce peintre infâme prodigue font dégoût à la luxure même : ce ne sont que des ivrognes au teint de betterave, des corps rougis par l’herpès, par l’exanthème et toutes les maladies de la peau : le poète qui inspire ce Pipi est Fracastor, et ne saurait être que lui.

D’ailleurs, les pierres ont aussi la maladie. Les fresques sont rongées par la teigne. La pelade n’a rien laissé de Mantegna, au château des Gonzague. Les restes de couleur sur les plafonds sont les affections secrètes du plâtre et de la brique. La lèpre rongeante a mutilé les statues : l’une a perdu son bras, l’autre ses mains ; celle-ci a le genou érodé ; la voisine souffre d’un ulcère au sein ; à celle-là tombe un doigt, ou un os, ou le nez.

Quelques longues voies bien pavées, où l’on glisse, trompent sur le tas des rues désertes, sales, étroites, qu’elles doivent cacher. Une tripaille de ruelles torses remplit le ventre de Mantoue. Et les entrailles, farcies de vermine, crèvent au milieu de la cité morte, entre le Rio et l’église Saint-André, sur deux places que parcourt une rue recourbée comme une crosse : elle pousse les chenilles de ses arcades jusqu’à la cathédrale ; et ce double forum résonne de paroles. Tout le mouvement de la ville tient dans cet espace. Au delà, le vide et la torpeur. Dans les maisons humides et délabrées, on soupçonne des débauches tristes ; et derrière les murs décrépits, qui s’inclinent, des stupres sans joie, des opprobres amers et compliqués.

Mantoue est tortueuse et morne. De la Darse au Château, que ce quartier est vieux, vieux ! Mais il n’est que vieux, et rien ne parle au désir de la beauté. Méchantes et déchues, des tours poussent entre les toits, des tours épaisses, des tours sombres, pareilles à d’énormes chicots cariés. À l’une, comme un panier, une cage de fer est pendue : on y cherche le supplicié, ou les têtes coupées, comme aux portes fécales des villes chinoises. Non pas une fourmilière, mais les arcades, les longs passages voûtés de place en place, les couloirs puants, étouffants, obscurs, les briques évidées, les chéneaux penchants, les corniches branlantes, Mantoue est un trou à rats, une garenne à rongeurs.

Je vois un hideux boyau de rue, un cul de sac, vers le pont qui sépare les lacs. Certes, c’est la rue aux poisons ; une odeur écœurante sort des portes en soupirail de hutte ; deux masures flairent la boue de si près, qu’elles y vont choir ; et les fenêtres louchent, d’un œil sinistre. Deux hommes maigres sortent de chez eux avec précaution ; ils ont la prunelle mobile et le profil effrayé des rats. Ils vont au-devant d’étranges croque-morts en bicorne et en culottes, qui portent un cercueil ouvert : il est trop court pour le cadavre, s’ils ne l’y ont plié en deux ; mais quoi ? ont-ils saigné le cochon ? la cuve est pleine de sang rose et pâle, où mousse encore l’écume. J’odore le liquide en passant : il ne sent que le raisin. C’est du vin. À Mantoue, le cortège de Silène est funèbre.

La place du château est un oratoire d’odieuse rêverie. La poussière des murs pleut sur la poussière du sol. Elle est bordée d’arcades vulgaires ; d’affreuses colonnes et d’affreux piliers portent un étage affreux. La place est un désert. Le soleil est solide : on dirait que la lumière est chargée d’atomes terreux. On a la langue sèche de traverser seulement cette misère dormante, et l’on se secoue, comme si l’on se sentait la peau poudreuse. Il faut fuir cette cadavéreuse cour. Et fuir aussi le port aride, où je me suis assis. Un sépulcre de vase, cette darse creusée entre digue et sable. Trois chalands à sec et quatre péniches ; deux ou trois bélandres, des voiles trouées ; et sous le dur soleil, les quais vides, le port vide, les maisons muettes. Là, j’ai pensé vomir devant une flaque d’ordure, ruche immonde de mouches bleues. Et toujours le dôme, par là-dessus, et ces spatules, les gros ongles en deuil aux doigts carrés des tours.

La coupable Mantoue se décompose. Je lève en vain les yeux sur les vieux palais de la place Sordello, où les créneaux font belle fleur contre le ciel, au front des façades gothiques. C’est trop peu d’une fleur. Une bordure d’iris ne peut sauver de la fièvre cette capitale de la croupissure. Elle a la paix sinistre du péché, qui se recueille. Elle est punie de submersion ; mais pour quel crime, je ne sais. Mantoue est la Ravenne de la Renaissance.