Voyage du Condottière/Introduction

Édouard Cornély & Cie (p. 1-7).
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LE CONDOTTIÈRE



L e voyageur est encore ce qui importe le plus dans un voyage.

Quoi qu’on pense, tant vaut l’homme, tant vaut l’objet. Car enfin qu’est-ce que l’objet, sans l’homme ? Voir n’est point commun. La vision est la conquête de la vie. On voit toujours, plus ou moins, comme on est. Le monde est plein d’aveugles aux yeux ouverts sous une taie ; en tout spectacle, c’est leur cornée qu’ils contemplent, et leur taie grise qu’ils saisissent.

Les idées ne sont rien, si l’on n’y trouve une peinture des sentiments, et les médailles que toutes les sensations ont frappées dans un homme.


Comme tout ce qui compte dans la vie, un beau voyage est une œuvre d’art : une création. De la plus humble à la plus haute, la création porte témoignage d’un créateur. Les pays ne sont que ce qu’il est. Ils varient avec ceux qui les parcourent. Il n’est de véritable connaissance que dans une œuvre d’art. Toute l’histoire est sujette au doute. La vérité des historiens est une erreur infaillible. Qui voyage pour prouver des idées, ne fait point d’autre preuve que d’être sans vie, et sans vertu à la susciter.

Un homme voyage pour sentir et pour vivre. À mesure qu’il voit du pays, c’est lui-même qui vaut mieux la peine d’être vu. Il se fait chaque jour plus riche de tout ce qu’il découvre. Voilà pourquoi le voyage est si beau, quand on l’a derrière soi : il n’est plus, et l’on demeure ! C’est le moment où il se dépouille. Le souvenir le décante de toute médiocrité. Et le voyageur, penché sur sa toison d’or, oublie toutes les ruses de la route, tous les ennuis et peut-être même qu’il a épousé Médée.

Je ferai donc le portrait de Jan-Félix Caërdal, le Condottière, dont c’est ici le voyage. Je dirai quel était ce chevalier errant, que je vis partir de Bretagne pour conquérir l’Italie. Car désormais, dans un monde en proie à la cohue et à la plèbe, la plus haute conquête est l’œuvre d’art.

Caërdal a trente-trois ans. Les années d’océan et de brume donnent de l’espace à l’âme. C’est un homme qui a toujours été en passion. Et c’est par là qu’on l’a si peu compris.

Parce qu’il était en passion, soit qu’il aimât une créature mortelle, soit qu’il fût tout entier à une forme de l’art ou de la vie, il a paru toujours absent de l’ordre commun, sans règle, ou un tyran pour autrui. Mais, au contraire il n’eût pas entrepris sur le droit des autres, s’ils ne s’étaient pas mêlés hargneusement de jeter leurs limites à la traverse de son droit, à lui. Il ne séparait pas la pensée de l’action. On agit comme on peut, et selon les armes que le siècle nous prête. Pour ce Breton, un livre n’a jamais été qu’une tragédie qu’il a dû vivre. Et toute la nature est entrée dans sa mélancolie. Or, quel acte, en sa jeunesse, ou quel drame de sa saison plus mûre, lui parut jamais digne d’un regard, qui ne l’était pas d’être élevé à la beauté d’une œuvre ? C’est la raison qui le rend si sévère aux livres et aux hommes, et pourquoi il aime si fortement ceux qu’il a choisis. Il n’a rien aimé moins que lui. Il n’a vécu que pour l’action : c’est vivre pour la poésie. Caërdal a coutume de dire que l’art poétique est la loi de tout homme vraiment né pour ne pas mourir : c’est l’art de créer, et de se faire objet à soi-même, dans le bel ordre des puissances. La nature est création, et maîtresse éternelle d’œuvre. Tel il était, ce Caërdal, tel il sera : dévoré par le besoin du règne, qui est le libre jeu de l’ardeur créatrice. Artiste enfin, dans un temps où personne ne l’est, et puisqu’il n’est plus d’autre moyen de dominer sur le chaos, où s’avilit l’action.

Avec une soif immortelle de l’objet, là est la véritable aspiration au calme. La force qui a trouvé le lieu de son désir, se possède enfin elle-même. Et dût-elle s’y consumer, son feu brûle dans la sérénité. Il est lumière, ce feu qui cherche le lieu pur. Caërdal disait que la plus haute passion réside dans le calme. Qu’il est ardu, le chemin qui mène à ce sommet ! Peu y touchent. Mais c’est la vie d’un héros, que d’y conduire ses pas et ses chutes, et de ne jamais renoncer à y atteindre. Sur la route en lacets aux flancs de la vertigineuse montagne, quel profond regard descend sur le désordre des circonstances, sur les précipices de la laideur et l’avalanche des événements !

Caërdal est pâle, et la peau mate. Il a les cheveux noirs et lisses comme un Celte. Ses grandes dents sont d’un fauve, saines et blanches ; il broie les os ; et carnassier de nature, il s’est longtemps interdit de goûter à la viande ; il finira peut-être par s’en passer. Le jeûne lui plaît. Il ne mange qu’une fois le jour ; et il a vécu d’un repas toutes les trente heures, quand il était pauvre. Il dort peu, et n’aime pas le sommeil. Il a le goût du vin, et s’y connaît. À tout, il préfère le bon vin et le pain blanc. Il peut se priver à l’infini ; mais il est l’homme le plus difficile sur la qualité et la fraîcheur des mets.

Il est laid. Pourtant, son crâne est beau ; mais l’air de son visage est trop ancien : il n’est pas de son temps ; et comme il surprend, il déplaît. Il est celui à qui lui-même désespère le plus de jamais plaire. Il a les traits d’une bête sourcilleuse et nocturne. Souvent, on l’appelle la chouette ou le hibou. Toute sa vie est dans ses yeux. S’il touche au grand âge, il fera un beau vieillard. Rien en lui qui n’ait son contraire : il a la main forte et fine : il est peuple par la paume, et prince par les doigts.

Il a le pas beaucoup plus long que sa taille ne le comporte. Son allure est ardente. Tout en lui parle d’une force presque cruelle. Même s’il prie, on le trouve impérieux. Et quand il marche humblement, à l’écart, effaçant ses coudes, on le juge orgueilleux. Il ne baisse jamais la tête. Il ferme souvent les yeux.

Quoique l’homme le plus vif, on remarque en lui une sorte d’hésitation : on dirait qu’il manque de rapidité. La puissance, chez lui, va avec un peu de retard : une certaine lenteur qui précède le bond. Toutes ses actions sont, en effet, d’un rythme vaste. L’amplitude fait croire à la lenteur.

Il a été dans chaque moment de la vie, comme s’il avait dû toujours durer. On dirait que cet homme croit tenir l’éternité. Quand il perd l’illusion de la durée, son désespoir ne connaît plus de bornes. De là que toutes ses émotions sont si intenses. Elles sont uniques et totales au moment où elles sont, et il est total en chacune. Voilà encore où la lenteur s’accorde avec la puissance : les musiciens le savent.

Il a de la femme, si homme qu’il soit. Parfois les douces fureurs de la femelle se hérissent en lui. Il est plein de mystère. Il cache dans le silence un repaire de crimes et de violences inexpiables : il les a murés ; il ne les a pas vaincus.

Bourreau d’argent, incapable d’en jamais gagner, prodiguant ce qu’il en a, le perdant même, et s’en passant, quand il n’en a pas, jusqu’au prodige ; épris pourtant de tout ce qui pare la terre ; amateur de toute séduction ; avide surtout de donner, y prenant un plaisir que personne n’a pu savourer davantage ; l’homme enfin le plus capable de se priver, sans aucun goût pour la privation. Toujours pauvre, et parfois mendiant, si l’on pouvait l’être sans mendier. Parce qu’il est né pour ne jamais faire le moindre gain, il joue à la loterie son dernier écu : on croirait qu’il veut le perdre. Caërdal ne sait pas de plus digne moyen ni plus juste de faire fortune.

Il n’a jamais senti par raison, qui est le propre de l’homme moderne. Sujet à la colère, comme un fiévreux à la fièvre, il y tient presque toujours la bride : mais s’il rend les rênes, sa colère éclatant en extrême fureur, il se regarde faire. C’est un homme qui a toujours assisté, comme un témoin scrupuleux, aux excès de sa vie.

Il en a dit, avec un sens profond, que plus il allait au spectacle de ses passions, moins il pouvait résister aux tragédies quelles trament. Les passions se lèvent en moi, dit-il, comme les lames de fond.

Il paraît étranger partout, et ne l’est pas, pourtant. Il a dû s’y faire, à sa vive souffrance. Autour de lui, il crée la solitude. Il ne s’épargne pas lui-même : parfois, Caërdal isole Caërdal.

Combien de fois ne l’a-t-il pas remarqué, pour sa plus grande peine ? Partout où il est, il fait contre lui, et lui seul, l’union des volontés les plus diverses et des pensées contraires.

Et de même, quand il sort, le soir, on s’écarte de lui. On le craint, sans le connaître. Dans la rue, on a l’air de le redouter. Et les gens, pour se rassurer, se liguant aussitôt, cherchent en lui le ridicule où s’attacher, avec bassesse : car l’animal à deux pieds, qui porte le front en haut, veut rire d’abord de celui qui le trouble.

On l’a cru anarchiste ; et il est la hiérarchie faite homme. Mais il est vrai qu’il ne se place pas au pied de l’échelle. Et s’il est toute hiérarchie, c’est qu’il est près de la nature.

Avec un amour de la création, que rien n’égale, il passe pour avide de détruire : c’est qu’il pénètre. Il peut aimer même ce qu’il n’estime pas. Tel est le prix de la variété du monde, à ses yeux, qu’il voudrait sauver jusqu’à ce qu’il déteste. Il a l’horreur de toutes les idoles, et la passion de tous les dieux. Ainsi il a paru dur et sévère, quand il était le plus absent de soi.

Nourri des Grecs et des Anciens, de la Bible et des chants populaires, je ne dirai point quels étaient ses dieux. On les verra bien.

Avant tout, il a été musicien : la musique est la femme dans le poète, la nature en amour. Pour Caërdal, la mort c’est la fin du chant. Il n’a jamais été un instant qu’un chant ne retentît dans son âme. La musique est aussi l’action du rêve.

Il n’est jamais entré dans une cathédrale, sans prendre part à la messe. Il n’a jamais eu une pensée pour la politique, sans frémir de ne pas tenir l’empire. Il a toujours été partagé entre la passion des héros et celle des saints. C’est pourquoi il était artiste. À son sens, une noble vie doit se vouer à la création, et finir par la sainteté. On ne se détache de soi qu’en s’immolant. Il faut vivre pour son Dieu et mourir à soi-même.

Tel était cet homme, qui n’avait pas moins faim d’amour que de puissance. Ou plutôt, pour qui la plus haute puissance n’a jamais été que la possession et l’exercice du plus bel amour.

Voilà comment Caërdal s’est croisé pour servir l’art véritable et la cause de la grande action, vrai Condottière de la beauté.