Voyage des frères Lander aux Bouches du Niger ou Kouârâ

VOYAGE
DES FRÈRES LANDER
AUX BOUCHES DU NIGER OU KOUÂRÂ.

Il est des noms géographiques qui font fortune et grand bruit, qui acquièrent une sorte de vulgarité. Depuis un demi-siècle que l’Afrique intérieure est devenue un théâtre spécial d’explorations et de découvertes, les noms de Ten-Boktoue et de Niger ont eu le privilège d’exciter un prodigieux intérêt, tous deux réunis par une mutuelle corrélation qui faisait de l’un un moyen dès que l’autre était un but.

Maintenant qu’un Français est revenu parmi nous après avoir vu cette Ten-Boktoue tant vantée, et qu’il nous en a dit naïvement la mince importance et la médiocre étendue, la vogue de Ten-Boktoue s’est évanouie au milieu du désappointement des adeptes, auxquels les pompeux mensonges des voyageurs arabes avaient donné l’idée d’une ville immense et prépondérante, entrepôt central d’un grand et riche commerce.

Mais il reste du moins la question du Niger, question vaste et complexe, où s’offrent tour-à-tour à résoudre de nombreux problèmes relatifs à sa source, à la direction générale et aux diverses parties de son cours, enfin à son embouchure.

Long-temps on disputa sur la direction du courant ; à en croire les Arabes, ou naviguait d’orient en occident en s’abandonnant au fil de l’eau ; d’autres informations représentaient au contraire le fleuve comme coulant d’occident en orient ; et lorsque le major Houghton et surtout le célèbre Mungo-Park eurent fait connaître d’une manière plus précise que le Djaly-Bâ ou la grande rivière (nom du Niger chez les peuples mandings) s’écoulait en effet d’ouest en est, on s’appliqua encore à bâtir d’ingénieux systèmes pour concilier les deux versions contradictoires.

Les sources de ce fleuve furent long-temps aussi un problème géographique fort obscur, et jusqu’à Guillaume Delisle, toutes les cartes les faisaient identiques ou fort voisines de celles du Nil d’Égypte ; Delisle le premier, et d’Anville à son exemple, firent naître le Niger dans les mêmes montagnes où ils placèrent l’origine du Sénégal et de la Gambie ; Mungo-Park donna une nouvelle consistance à cette opinion ; et déjà Mollien, après avoir visité les sources de la Gambie et du Sénégal, avait indiqué avec justesse l’emplacement relatif de celle du Djaly-Bâ, lorsque le major Laing, après l’avoir aperçue à vingt milles de distance, put déterminer enfin sa position géonomique absolue.

Mais l’embouchure du Niger a donné matière à de bien plus nombreuses et plus ardues controverses ; car sans parler des systèmes qui, avant Delisle, faisaient écouler le grand fleuve dans l’Océan occidental, tantôt par le Sénégal et la Gambie, tantôt par le Rio-Grande et le Rio-Cestos, les Arabes voulaient et veulent encore de nos jours que le Nil des Nègres ou le Nil des Esclaves, comme ils l’appellent, allât à travers quelques lacs, ou même par des voies souterraines, rejoindre le Nil d’Égypte, et porter ainsi le tribut de ses eaux à la Méditerranée ; l’Hispano-Africain Alhhasân de Grenade, que nous appelons Jean-Léon, assurait que venant de Ten-Boktoue à Gény, et continuant à suivre le fleuve l’espace de cinq cents milles, dans le pays de Guinée, on débouquait dans l’Océan. Et pour nous borner aux hypothèses de la géographie contemporaine, Rennel conduisait le grand fleuve jusqu’à un vaste lac central dont les eaux étaient en partie perdues dans les sables, en partie absorbées par une évaporation puissante ; Maxwell et Mungo-Park le supposaient identique au Zaïre ou Couango, et la malheureuse expédition de Tuckey eut pour but de faire des reconnaissances à l’effet de s’en assurer ; Laing pensait qu’il se joignait au Lagos ; enfin l’Allemand Reichard avait émis l’opinion que le Niger arrivait dans le golfe de Benin par le Rio-Formoso et d’autres bras, formant un delta analogue à celui du Nil d’Égypte.

Cette dernière hypothèse, que les explorations de Clapperton, et surtout les informations recueillies par ce voyageur et par Richard Lander son domestique, avaient rendue extrêmement probable et presque certaine, a acquis aujourd’hui la sanction d’une vérification formelle : Richard Lander, retournant, avec son frère John, dans les contrées intérieures qu’il avait précédemment visitées avec Clapperton, est allé au-dessus de Yaoury, s’embarquer sur le Niger (désigné ici par les indigènes sous le nom de Kouârâ), et après une navigation de près de quatre mois sur ce fleuve, il est entré dans l’Océan par une embouchure voisine des terres basses si improprement décorées du nom de Cap-Formose.

Donnons une esquisse rapide de la totalité des routes qu’ils ont parcourues.

Débarqués devant Badagh ou Badagry vers la fin de mars 1830, ils prirent, vers le nord-est, une route fort voisine de celle qu’avait suivie Clapperton à son dernier voyage. Quelques heures les conduisirent à Ouâou, dans le pays des Ayos ou peuples du Yarriba, nation puissante et vaste, qui s’étend jusqu’aux bords du Niger à cent lieues de distance ; ils traversèrent ensuite d’innombrables villages et un grand nombre de villes, dont quelques-unes étaient fort grandes : ils virent ainsi Jenna, Lâtou, Jadou, Tchotcho, Raou, Bâhou (l’ancienne capitale du pays), Namah, et Katangha, capitale actuelle du Yourriba. Après un repos de huit jours, ils revinrent sur leurs pas jusqu’à Atoupa, et reprirent ensuite vers le nord, pour traverser, au village de Moussa, la rivière du même nom, tributaire du Niger et limite commune du Yarriba et du Kayâma, province du Barghou ; ils eurent bientôt atteint la ville de Kayâma, qui en est le chef-lieu ; puis, traversant la rivière Oly, autre affluent du Niger, et dépassant les villes de Coubly et de Zali, ils arrivèrent à Boussâ, capitale du royaume de même nom, située non dans une île du Niger, mais sur la rive droite de ce fleuve et près du confluent de la petite rivière Ménai.

L’aspect du Kouârâ ne répondit point à leur attente : il n’était guère large en cet endroit que d’un jet de pierre, barré au milieu par des roches noires et rugueuses autour desquelles l’eau bouillonnait en tourbillons : c’est là qu’avait sombré, vingt-cinq ans auparavant, le shooner de S. M. B. le Djoliba, cette goëlette anglaise construite à Sansanding, sous la direction de Mungo-Park, et avec laquelle l’intrépide et malheureux voyageur fut englouti.

S’étant embarqués sur cette branche du Niger, les frères Lander remontèrent le fleuve jusqu’à Yâoury, grande ville, capitale d’un état du même nom, et située non loin d’une petite rivière qui afflue à celle de Coby, tributaire elle-même du Kouârà. Ils se remirent en route le 2 août pour redescendre le Niger, et revinrent ainsi à Boussâ, d’où ils allèrent rendre visite au roi de Ouzouâ.

Après avoir fait l’acquisition d’un canot pour effectuer leur retour à la côte en descendant le Niger, ils se mirent en route vers la fin de septembre, et passant les villes de Layâba et de Bedjaybo, ainsi qu’un grand nombre d’îles, ils mouillèrent, le 7 octobre, près de l’île de Sagòzi, en face de la grande ville de Rabba, dont les indigènes supputent la distance, à l’égard de Boussâ, à quatre journées par eau ou sept journées par terre. À quatre jours de navigation au-dessous de Rabba est située Egga, dernière ville du royaume de Noufy, auprès de laquelle le Niger reçoit la grande rivière de Koudounia, la même que Richard Lander avait, à son précédent voyage, déjà traversée lors de son excursion à Dunrora. Une journée de plus conduisit nos voyageurs dans la ville et l’état indépendant de Kakonda : là se termine un grand détour que le fleuve décrit vers l’est, à partir de Rabba. À une journée plus loin s’opère la jonction du Niger et du Tchâda, très grosse rivière qui vient, dit-on, du lac de Bornou, et qui offre avec cet empire un moyen de communication facile. La ville de Kotonkorafy est située au confluent, et celle de Fonda est à trois journées en remontant le Tchâda ; on vient du Bornou à Fonda en quinze à dix-sept ou dix-neuf jours suivant les uns, en vingt-neuf jours suivant quelques autres. Cette communication par eau est si formellement établie par toutes les informations recueillies dans les villes voisines riveraines du Niger, que l’on se trouve forcé, malgré l’opinion contraire de M. John Barrow, d’admettre l’identité du Tchâda, appelé aussi Schâry, avec la rivière Schâry vue par Denham auprès du lac Tchâd et dans le pays de Loggoun.

À une demi-journée au-dessous de la jonction des deux fleuves, ou trouve la grande ville commerçante de Bocquâ, et l’on n’est plus alors qu’à dix journées de navigation de la mer, certains disent même sept journées seulement, dans une direction générale du nord-est au sud-ouest. Passant ensuite Alta, Abbazacca et Damogou, les frères Lander arrivèrent près de Kerri, où ils furent attaqués et pillés par des canots de guerre et amenés prisonniers dans cette ville. Leurs armes, leurs marchandises, leur boussole et une partie de leurs journaux de route furent ainsi perdues. Cette dernière perte, la plus regrettable de toutes, n’a cependant point été sans remède ; car il s’est trouvé que, par un rare bonheur, la portion manquante du récit de chacun n’est point la même pour tous deux, et l’un des journaux a toujours pu suppléer les lacunes de l’autre.

Les malheureux voyageurs trouvèrent dans les musulmans de Kerri des protecteurs, qui soutinrent leur cause contre les pillards dont ils avaient été les victimes, et il fut résolu qu’on les conduirait jusque chez le roi d’Ibo, monarque puissant, résidant à trois jours de navigation au-dessous de Kerri.

Un peu avant d’y arriver, nos voyageurs traversèrent un grand lac dont ils n’apercevaient point la rive orientale ; trois grandes rivières ou branches du fleuve s’en échappaient l’une vers l’ouest, l’autre vers le sud-est ; la troisième, par laquelle on continua la route, coulait au sud-ouest. Déjà les frères Lander avaient vu des branches semblables effluer, près d’Abbazzacca vers le sud, et près de Kerri vers l’est-sud-est.

À Ibo, les gens de Bony et ceux de Brass se disputèrent l’avantage de conduire nos deux Anglais sur la côte, dans l’un ou l’autre de ces royaumes. Les gens de Brass l’emportèrent, et l’on se mit en route pour cette dernière destination, mais non sans qu’au préalable le chef de Brass n’eût payé au roi d’Ibo les présens exigés par celui-ci, et dont les deux frères avaient promis le remboursement prochain par le capitaine du premier navire anglais qu’on trouverait à la côte. Arrivés à Brass, John Lander y fut laissé en otage, et Richard fut conduit à un brick anglais mouillé à l’entrée de la Première rivière de Brass, plus connu sous le nom de rivière de Nun ; il y arriva le 18 novembre, mais l’infortuné voyageur n’eut point à se louer des procédés de son grossier compatriote, auquel il fut obligé d’offrir ses services et ceux de son frère comme matelots pour obtenir passage à son bord : ce ne fut qu’à grand’peine qu’il parvint à obtenir du chef de Brass la reddition de son frère, et le capitaine du brick ne voulut leur faire aucune avance pour les mettre à portée d’accomplir leurs promesses envers ce chef. Le but de leur mission était dès-lors rempli.

Après avoir passé la barre de la rivière avec beaucoup de difficulté, on se dirigea sur Fernan-do-Po ; les deux frères se rendirent ensuite à Rio-Janeiro, et de là dans leur patrie, où ils furent accueillis avec empressement, et honorablement récompensés de leurs fatigues.

Les résultats géographiques de leur voyage se trouvent résumés dans une carte peu étendue, du lieutenant de vaisseau Becher ; carte déjà connue par les publications anticipées des sociétés de géographie de Londres et de Paris. Elle n’est donnée par l’auteur que comme une simple esquisse, que des explorations nouvelles fourniront le moyen de rectifier. À ne point mentir, cette esquisse même est à corriger dès-à-présent en plusieurs points assez nombreux ; et tout en rendant au cartographe la justice qu’il mérite pour certaines améliorations de détail qu’il a apportées à l’ancien tracé de la carte de Clapperton, nous lui reprocherons d’avoir établi ses côtes sur des données fort arriérées et très-différentes de celles dont la science est redevable aux travaux de la marine anglaise, notamment aux observations du capitaine Purchass ; d’avoir construit son cours du Niger sans tenir compte de la variation magnétique jusqu’à Kerri, où la boussole fut perdue ; d’avoir négligé pareillement de corriger de la variation toute la route de Richard Lander entre Zegzeg et Dunrora ; d’avoir placé les villes de Jenna et de Tchotcho sans égard à leur position astronomiquement déterminée par Clapperton ; et mille autres imperfections dont il serait beaucoup trop long de donner ici le complet inventaire.

Si l’on réunit en un seul faisceau toutes les données partielles que la science a pu recueillir jusqu’à ce moment sur le cours si long-temps mystérieux du grand fleuve de l’Afrique intérieure occidentale, on le voit parcourir une étendue qui n’est pas moindre de huit cent cinquante lieues, recevant dans les pays qu’il traverse une foule de noms divers, dont la plupart sont appellatifs et désignent la Rivière ou la Grande-Rivière ; les plus répandus de ces noms sont ceux de Djaly-Bâ el de Kouârâ.

Laing a déterminé le gisement de la source principale par une latitude de 9° 25′ nord, et une longitude de 12° 5′ à l’ouest du méridien de Paris ; elle surgit au pied du mont Loma, sur les limites du Kouranko, du Kissi et du Sangara ; les informations des indigènes lui attribuent une direction vers le nord, puis vers l’est, ce qui s’accorde sans difficulté avec la position de la ville de Couroussa, où Caillié l’a traversé pour la première fois et l’a suivi pendant une quinzaine de milles ; puis le cours est inconnu jusqu’à Ramakou. Mais à partir de ce point jusqu’à Silla, deux petites journées au-dessus de Gény, Mungo-Park en a donné le relèvement ; et depuis Gény la navigation de Caillié fournit un tracé continu jusqu’à Ten-Boktoue. De là jusqu’à Yâoury, sur un espace de plus de trois cents lieues, le cours du fleuve est-il absolument inconnu ? C’est l’opinion commune ; mais nous la venons démentir en faisant remarquer que les positions approchées de Ghourouma et de Ghaou peuvent être déterminées par un réseau de triangles dont les itinéraires connus fournissent les élémens, et qui s’appuient sur la côte. Clapperton nous indique en outre un point à quatre journées au sud-ouest de Sackaloue, où s’opère la jonction du Kouârama au Niger. De Yâoury à l’Océan, la navigation des frères Lander termine la série de nos connaissances acquises sur le Niger.

En comparant l’esquisse de M. Becher aux plus récentes des cartes que nous possédions déjà, on reconnaît, dès le premier coup-d’œil, que l’exploration des deux voyageurs anglais ne procure aux cartographes que quelques détails nouveaux, mais aucune grande innovation bien tranchée.

Quoi qu’il en soit, le voyage des frères Lander, bien qu’offrant un résultat prévu, n’en a pas moins tout l’attrait d’un voyage de découvertes ; car si le point géographique qu’ils ont définitivement tranché ne causait guère plus de doutes à l’esprit des hommes spéciaux, que déjà toutes les cartes nouvelles donnassent le tracé approximatif des bouches du Niger, et qu’il eût même été possible d’inscrire les noms de quelques-uns des lieux riverains traversés plus tard par les deux frères, il faut toutefois se hâter de proclamer que ce n’est point à de pures questions cartographiques qu’est borné l’intérêt d’une exploration de ce genre, et qu’en première ligne il faut placer les pays et les peuples.

Ceux que les deux voyageurs ont visités depuis Yâoury jusqu’à la mer, étaient entièrement inconnus ; leur récit a donc à cet égard tout l’attrait de la nouveauté. Un talent d’observation qui a manqué à leurs devanciers pour les régions déjà parcourues, donne en même temps à la première partie de leur relation un intérêt réel.

Nous en allons donner quelques échantillons qui nous ont été communiqués par le traducteur de la Relation des frères Lander, dont l’original, encore inédit, doit paraître prochainement à Londres, et sera presque aussitôt suivi de la publication, à Paris, de la version française déjà préparée par madame Louise Sw.-Belloc.

* A…
MARCHE DE OUAOU À BEDJY.

(Jeudi, 1er avril). Un violent ouragan mêlé de tonnerre, que l’on appelle tornado sur la côte, a éclaté cet après-midi, et nous a confinés dans la pire chambre de la pire des huttes, jusqu’à ce qu’il se fût apaisé et que le temps fût redevenu beau. À trois heures nous sommes partis, salués de sifflets, de gémissemens, d’acclamations, par une multitude de gens de tout sexe et de tout âge, depuis l’enfant jusqu’au vieillard : toute cette foule nous suivait marchant sur nos talons, et remplissant l’air de leurs rires et de leurs railleries. Jamais baladin n’excita dans une ville d’Angleterre, aux fêtes de la Pentecôte, plus de rumeur et de bruit que nous, en quittant Wow ce soir-là. Mais c’était jour de foire et de folies, et la licence était de saison. À peine avions-nous fait une douzaine de pas hors de l’enceinte de la ville que nous fûmes assaillis par une formidable averse, qui, en un moment, nous trempa jusqu’aux os. Le ravin, ou espèce de creux dans lequel nous marchions, nommé à tort un sentier, fut bientôt le lit d’un ruisseau rapide, et il nous fallut poursuivre ayant de l’eau jusqu’aux genoux. Nous traversâmes ainsi une forêt de l’aspect le plus mélancolique, et atteignîmes le village de Sagbou, à environ huit milles de Wow. Nos vêtemens étaient à tordre, et le temps continuant à être mauvais, il s’écoula quelques minutes avant que personne se présentât pour nous inviter à entrer. À la fin le chef vint nous souhaiter la bien-venue dans ses états, et nous introduisit dans un appartement étroit et long, où nous nous sommes établis pour la nuit.

C’est une chambre bâtie en terre, ayant deux ouvertures pour laisser pénétrer l’air et la lumière. De turbulentes chèvres occupaient un des bouts, pendant que nous prenions possession de l’autre. Pascoe et sa femme couchent sur des nattes à nos pieds, et un gros Roger-Bontemps, muni d’une cruche d’ale, appartenant au chef, les sépare des chèvres. Le reste de nos gens n’a pas où dormir. Les murailles de notre chambre à coucher sont ornées de chapelets d’os desséchés que le vent fait bruire les uns contre les autres, de charmes écrits ou fétiches, de peaux de moutons, d’arcs et de flèches. Notre repos n’a pas été à beaucoup près aussi complet que nous l’eussions désiré, grâce aux essaims de mosquites et de fourmis noires qui n’ont cessé de nous piquer jusqu’au matin.

(Vendredi, 2 avril). Entre six et sept heures nous avons continué notre route à travers les bois et de larges pièces de terre vagues et découvertes, et à onze heures du matin environ, nous sommes arrivés au bord d’une gorge profonde, plus romantique, plus sauvage qu’on ne peut s’imaginer. Elle est enclose et abritée de tous côtés par des arbres d’une hauteur et d’une dimension surprenantes, qui la cachent sous d’épaisses ombres. C’est un lieu tel que l’imagination pourrait créer pour en faire la demeure des génies et des fées, tant il est grave, mélancolique et mystérieux ; il n’y manque que les ruines de quelque vieux château démantelé, ou une roche avec une caverne creusée au-dessous pour en faire le site le plus admirable, ou plutôt il n’y manque rien ; car il a un genre de beauté qui lui est propre, et nous y vîmes un spectacle merveilleux. C’était une innombrable quantité de papillons, voltigeant autour de nous comme un essaim d’abeilles : sans nul doute ils avaient choisi ce lieu de refuge contre la fureur des élémens. Ils étaient variés des plus brillantes teintes, des plus riches couleurs. Les ailes de quelques-uns étaient d’un vert d’émeraude bordées et tachetées d’or. D’autres étaient d’azur et d’argent, celles-ci de pourpre et d’or fondus délicieusement ensemble ; celles-là semblaient taillées dans un épais velours noir couvert de dentelles : c’était un luxe de féerie. Pour passer des insectes aux hommes, notre suite formait un groupe à-la-fois sauvage et imposant ; à les voir descendre les sentiers tortueux de la gorge avec leurs costumes grotesques, les armes, les paquets, leur teint noir, leurs physionomies farouches, on eût dit une troupe de bandits en marche pour quelque expédition barbare.

Indépendamment de nos hommes, nous avions engagé vingt des esclaves d’Adouly pour porter nos bagages. Les fardeaux de tout genre sont invariablement portés sur la tête par le peuple de Yarriba et les naturels des autres contrées de l’Afrique, car il n’y a point de bêtes de somme dans le pays. Arrivés au fond de la gorge, nous y trouvâmes une longue et dangereuse fondrière, remplie d’eau fétide et de débris de végétaux en putréfaction. Elle coupait notre sentier, et de toute nécessité il fallait la traverser. Quelques bonnes âmes avaient jeté des branches d’arbres dans le marais pour aider les voyageurs, de sorte que nos hommes s’étant munis de longues perches, et s’en servant en guise de canne, parvinrent non sans peine et sans difficulté à franchir cet obstacle avec nos bagages. Il y eut même moins d’accidens que la nature du terrein ne nous en avait fait craindre. Pour ma part, je passai sur le dos d’un grand et robuste nègre d’une force surprenante. Il me porta sur ses larges épaules sans paraître éprouver aucune fatigue, à travers le marais et l’eau, marchant tout le temps sur des branches d’arbres pas plus grosses que la jambe d’un homme, et que la vase rendait glissantes. Bien qu’il ne le cédât pas en vitesse à ses compagnons, et qu’il n’eût pas un moment ralenti le pas, il ne me déposa de l’autre côté qu’après vingt minutes de marche, le marécage ayant, autant que nous en pûmes juger, un bon quart de mille de longueur. Nous nous rendîmes ensuite à un petit village appelé Basha, d’où sans nous arrêter, nous continuâmes notre voyage, traversant vers quatre heures de l’après-midi un autre village un peu plus grand, qu’on nomme Soatou. Là nous nous sentîmes tellement épuisés par la fatigue et le manque de nourriture, que nous fûmes forcés de nous asseoir et de prendre un peu de repos.

Jeunes gens nus et chefs tatoués, tous admirent nos costumes, nos teints, nos gestes. Mais c’est bien la race la plus discourtoise, la plus rustique, et ils nous ont tellement harassés par leur grossièreté et leurs habitudes mendiantes, que nous nous sommes trouvés heureux de nous en débarrasser en décampant. Ayant traversé deux autres marécages de la même manière que le premier, nous étions si complètement épuisés, qu’il n’y a pas eu moyen de pousser plus loin. Nous avions marché tout le jour, dans un misérable sentier épineux, tantôt en plein soleil, tantôt nous frayant une route à travers les bois et les broussailles. Il est maintenant six heures du soir. Nos gens sont allés à la ville voisine chercher les chevaux qu’Adouly nous avait promis hier, et mon frère et moi reposons sous un bouquet d’arbres près d’une flaque d’eau stagnante, où des femmes se baignent en jetant sur nous de longs regards de côté. C’est un endroit bas, marécageux, malsain, et très-probablement nous serons obligés de coucher sur l’herbe cette nuit : qu’y faire ? Le village, il est vrai, n’est qu’à quelques milles en avant, mais nous sommes hors d’état de faire un pas de plus.

(Samedi, 3 avril). Nous avions fait du feu avec du bois mort et des feuilles sèches, et nous étions préparés à passer la nuit sous la voûte des arbres, étant déjà tous étendus de notre long sur l’herbe, quand nous avons été agréablement surpris par l’arrivée de quatre de nos gens, apportant des hamacs du village voisin ; car, bien que dormir en plein air, ayant le ciel pour dais, pour rideaux un bois sombre, et tout ce qui s’ensuit, puisse être, en description, la plus charmante chose du monde, rien n’est plus désagréable en réalité. Les fourmis, les vers noirâtres, les chenilles qui rampent sur votre visage, ont bientôt dissipé les rêveries les plus délicieuses. Les hamacs ont donc été très bien accueillis, et c’est avec un doux sentiment de reconnaissance et de voluptueux bien-être, que nous nous sommes sentis enlevés dedans. Quel plaisir, après un long jour de marche, que d’être transporté ainsi à dos d’homme, de voir les perroquets et autres oiseaux graves, à physionomie solennelle, vous regarder passer perchés sur les plus hautes branches, tandis qu’il vous semble que les arbres eux-mêmes vacillent et dansent au-dessus de vos têtes, alors qu’étendus à votre aise, vous admirez la belle lune et toute la brillante armée des cieux !

Après avoir fait huit ou dix milles de cette douce façon, nous sommes entrés dans la grande et populeuse cité de Bidjie, où le capitaine Pearce et le docteur Morrison tombèrent malades lors de la dernière expédition. À un quart de mille de la ville, nous avons rencontré un homme muni d’une corne de vache. Il soufflait dedans avec vigueur, et, secondé par le trompette qui nous avait suivis depuis Soatou, il nous régala d’une symphonie qui surpassait toutes celles qui nous avaient assourdis jusqu’alors. Deux hommes, portant des ombrelles de soie de couleurs variées, suivaient le musicien de Bidjie ; et, ainsi honorés et escortés, nous fûmes déposés, au milieu d’une masse de peuple, dans le centre de la ville.

NAVIGATION SUR LE NIGER, DE BOUSSA À YAOURY.

(Jeudi, 24 Juin). Dans le courant de la matinée, nous nous sommes dirigés vers le bord de la rivière, qui n’est éloigné des habitations que de vingt à trente pas, pour aller encourager, presser les ouvriers du canot ; promesses, menaces, rien n’y a fait : on ne peut ni les amadouer ni les intimider. « Ils ne s’exténueraient pas », disaient-ils froidement, « pour toutes les richesses que nous pourrions avoir ! » Il fallut donc les laisser là et prendre patience. La branche du Niger qui coule à Kagogie peut avoir un mille de large ; mais de nombreux bancs de sable élèvent tellement le fond, que partout, à l’exception d’un seul canal étroit, un enfant passerait facilement à gué. Mungo-Park avait choisi une branche où l’eau est plus profonde, la navigation plus sûre, bien qu’elle l’ait conduit à des dangers non moins grands.

Nos chevaux ont traversé la rivière et gagné l’autre bord ; de là on les mènera par terre à Yaoury, car les canots du pays sont trop frêles pour les porter. Ces canots sont forts longs, mais façonnés de la manière la plus grossière et la plus négligée ; à défaut peut-être d’arbres de dimension suffisante, on les construit avec deux blocs de bois liés par une grosse corde ; et la suture est mastiquée dehors et dedans avec force paille, pour empêcher l’eau de pénétrer, mais tout cela est arrangé de telle sorte, qu’il n’y a pas un canot dans le pays qui ne fasse eau. Enfin, vers midi, les ouvriers avaient fini : on transporta sur-le-champ nos bagages à bord ; et nous et nos gens étions embarqués et lancés sur le fleuve entre midi et une heure. Ce bras se dirige presque de l’est à l’ouest, et nous descendîmes le courant pour gagner la branche principale, dont le lit est plus profond. Nous y arrivâmes bientôt et vîmes couler le Niger du nord au sud, traversant de riches et fertiles contrées qui semblaient s’embellir encore à mesure que nous avancions. Nous filions rapidement dans un canal qui, large d’abord d’un demi mille, allait s’agrandissant graduellement de plus de moitié ; de beaux arbres à touffus ombrages, à formes pyramidales, paraient les deux rives, leur donnant l’aspect d’un immense parc ; des blés presque mûrs ondoyaient sur le bord des eaux. De demi-heure en demi-heure apparaissaient de longs villages ouverts ; des troupeaux de bétail tachetés paissaient et se reposaient à la fraîcheur de l’ombre. Pendant plusieurs milles, l’aspect du fleuve n’était pas moins enchanteur que celui de ses bords, uni comme un lac ; il portait d’innombrables canots chargés de moutons et de chèvres, et dirigés par des femmes qui, avec leurs longues pagaies, aidaient au mouvement d’un courant presque imperceptible ; d’agiles hirondelles et nombre d’oiseaux aquatiques divers se jouaient sur la surface polie et brillante, où se miraient quantité de jolies petites îles.

La chaleur nous incommoda beaucoup jusqu’aux approches du soir ; de grands bancs de sable, et des bas-fonds nombreux, attirèrent alors notre attention. Un peu après huit heures, nous abordâmes sur la rive orientale, près d’un petit village : notre tente fut dressée sur un terrein où le blé sortait de terre, et n’ayant rien à manger, il fallut nous coucher sans souper.

(Vendredi, 25 juin). Une chaîne de montagnes à l’est, escarpées et romantiques, a frappé nos yeux à notre réveil. Cette chaîne prend le nom d’Engarskie du pays où elle est située. Autrefois royaume indépendant, cette contrée n’est plus maintenant qu’une province d’Yaourie. Un peu avant sept heures, on dégagea le canot de la plage sablonneuse sur laquelle on l’avait amarré pour la nuit, et il fut poussé dans un étroit canal, entre la rive et un large banc de sable ; ce détroit nous conduisit dans le grand courant du Niger, et nous pûmes jouir encore de son ravissant aspect.

Nous n’avions pas parcouru plus de quelques centaines de toises, quand la rivière commença à s’élargir graduellement, et aussi loin que notre vue pouvait atteindre : il y avait plus de deux milles de distance d’un bord à l’autre : c’était tout-à-fait comme un vaste canal artificiel, les bords à pic encaissant les eaux comme de petites murailles, au-delà desquelles se montrait la végétation. L’eau, très basse dans quelques endroits, dans d’autres était assez profonde pour porter une frégate. On ne peut rien imaginer de plus pittoresque que les sites que nous avons parcourus pendant les deux premières heures ; les deux rives étaient littéralement couvertes de hameaux et de villages ; des arbres immenses pliaient sous le poids de feuillages touffus dont la sombre couleur, reposant les yeux de l’éclat des rayons du soleil, contrastait avec la chatoyante verdure des collines et des plaines. Mais tout-à-coup ce fut un changement de scène complet ; à cette rive unie de terreau, d’argile et de sable, succédèrent des rochers noirs, rugueux, et ce large miroir qui réfléchissait les cieux, fut divisé en mille petits canaux par d’immenses bancs de sable.

Vers onze heures, d’épaisses nuées accourant de l’ouest prédisaient un prochain orage ; nos bateliers firent tous leurs efforts pour atteindre un village ou quelque abri, avant que la tempête fondît sur nous ; mais leurs peines furent perdues : en peu de minutes, un ouragan mêlé de tonnerre et d’éclairs tourbillonna autour de nous, et la pluie tomba à torrens. L’obscurité était telle, qu’on ne distinguait rien clairement à la distance de quelques toises ; en un moment nous fûmes percés jusqu’aux os, et notre canot menaçait de sombrer, lorsque nous nous trouvâmes en face d’un petit village de pêcheurs situé sur une île à fleur d’eau. Sautant à terre aussi vite que possible, nous courûmes, sans souliers, sans chapeau, dans la première cabane qui s’offrit ; notre invasion inattendue effraya une pauvre femme, qui se sauva en nous voyant entrer. Jetant nos habits trempés, ôtant la marmite de poisson qui cuisait sur des cendres chaudes, nous nous pressâmes d’entasser sur ce reste de feu tout le bois sec que nous pûmes découvrir. Alors seulement nous nous sommes aperçus que nous n’avions pas beaucoup à nous applaudir de notre asile : à moitié habillés, nous nous élançâmes dehors afin d’atteindre une autre case que nous avions entrevue à peu de distance ; mais il n’y avait rien à gagner, l’une valait l’autre, et nous précipitant de nouveau à travers les torrens de pluie, nous sommes retournés à notre premier gîte, décidés à en subir tous les inconvéniens ; peu après, nos gens, trempés, glacés de froid, sont venus nous rejoindre ; il y avait quelque chose de si plaisant dans leurs haillons pendans, leurs mines contristées, que malgré leur détresse et la nôtre, nous sommes partis d’éclats de rire en les apercevant. Pendant ce temps, notre hôtesse et son mari, accompagnés de quelques villageois, ont repris assez de résolution pour nous rendre visite, et ils ont apporté du bois et quelques provisions, ce qui nous a permis d’allumer deux grands feux ; la tempête s’apaisait, le terrein s’est assez vite séché, mais il nous a fallu dormir dans nos vêtemens mouillés. Mon frère et moi avons veillé la plus grande partie de la nuit : il était impossible de dormir, non-seulement à cause des myriades de mosquites, mais à cause aussi des soupirs et des ronflemens de nos hommes, des aboiemens et des hurlemens des chiens, du bruit d’un enragé tambour qui battait sans relâche dans le village adjacent, et des rugissemens effrayans d’un lion qui a rôdé autour de nous presque jusqu’au jour.

(Samedi, 26 juin). Une soirée fraîche et une nuit sereine avaient succédé à la tempête d’hier. Ce matin, en quittant le village, nous avons été suivis par quelques habitans ; et, quand, à sept heures, le canot a été poussé au large, ils nous ont salués d’un bruyant cri d’adieu. Ces gens sont inoffensifs et bons, mais sales sur leurs personnes ; et leurs usages sont bizarres ; leur langage diffère de celui de Boussa.

L’île où nous avions couché la nuit dernière était à peine dépassée, et nous venions d’entrer dans la grande branche du fleuve, quand nous le vîmes de nouveau divisé en canaux étroits par des terres basses couvertes de hautes herbes marécageuses, et tout son cours était obstrué de bancs de sable et de rocs dangereux, dont l’aspect était tout-à-fait décourageant. Nous prîmes le courant le plus large ; mais bientôt il nous fallut descendre à terre, pour alléger le canot, qu’après de grands efforts on parvint à faire passer par-dessus un barrage de rochers et à remettre à flot. De fait, pendant la plus grande partie de la matinée, notre canot a continuellement heurté contre des rocs et des bancs de sable cachés sous les eaux, mais sans qu’il en résultât de dommage apparent ; le plus grand inconvénient qui s’en soit suivi, c’est la fatigue de sortir de la barque et d’y rentrer toutes les fois que cela devenait nécessaire : aussi est-ce avec un plaisir infini que nous avons pris terre, vers deux heures après-midi, sur la rive gauche de la rivière ; car nous étions épuisés par nos manœuvres du matin, et enchantés d’en avoir fini.

À peu de distance du bord, le pays était tout parsemé de groupes de huttes, dont l’ensemble est appelé le village de Soulou : nous établîmes nos quartiers dans une large case près du lieu du débarquement.

Le vieux chef du village nous a accompagnés, quand nous avons quitté notre hutte pour nous embarquer, et il a recommandé au roi du canot d’être particulièrement soigneux de ses passagers. « Soigneux ! » reprit l’homme, « je vous en réponds, ne sais-je pas que des hommes blancs, c’est pis qu’une cargaison d’œufs, et qu’il faut prendre autant de précautions pour eux. » Peu après nous supplions ce même homme d’être un peu plus vif et actif dans ses manœuvres, car dans sa nonchalance, il nous laissait dépasser par tous les bateaux. « Les rois, répliqua-t-il gravement, les rois ne voyagent pas en courant comme le commun des hommes : je prétends vous mener comme des rois. »

On nous avait tellement fait peur d’un des passages du fleuve, que nos gens mirent pied à terre et suivirent long-temps les rives, jusqu’à ce que, le danger passé, nous les reprissions à bord. Le péril n’avait pas été exagéré, et l’aspect du fleuve n’est ici guères moins effrayant qu’à Boussa : à notre arrivée à ce passage formidable, nous avons découvert un mur de rochers noirs qui barraient en travers le courant, ne laissant qu’une étroite ouverture où les eaux se précipitent avec fureur, tourbillonnent, entraînant tout ce qu’elles rencontrent ; nos bateliers, aidés de bon nombre des naturels placés sur les rocs, de chaque côté de l’unique canal, et jusque dans l’eau à l’arrière du canot, l’ont levé à force de bras et transporté dans la partie calme et tranquille des eaux. La dernière difficulté que nous opposaient les roches et les bancs de sable était maintenant surmontée. Peu après, nous dépassâmes les îles après lesquelles il n’y a plus, assure-t-on, un seul endroit dangereux dans le Niger : c’est ici qu’il se déploie dans toute sa majesté : pas un roc, pas un banc de sable ne tachent ses larges eaux, ses rives reprennent leurs plus riants aspects ; et en ce moment une forte et rafraîchissante brise, qui avait soufflé tout le matin, donnait aux flots le mouvement de ceux d’une mer mollement agitée. Dans la matinée, nous avons côtoyé deux charmans îlots couverts de verdure et de fleurs, qui, à peu de distance, ressemblaient aux fabuleux jardins des Hespérides. Je ne crois pas qu’il y ait sur terre un lieu plus ravissant.