Voyage de Marco Polo/Livre 2/Chapitre 15

XV
Du premier jour de l’an, jour solennel parmi les Tartares.


Le premier jour de février est le commencement de l’année des Tartares. Ils le célèbrent avec beaucoup de solennité, en quelque endroit qu’ils soient ; et tant hommes que femmes s’habillent ce jour-là de blanc, appelant cette fête à cause de cela la fête des blancs : car ils croient que l’habit blanc est d’un bon présage. C’est pourquoi ils s’habillent le premier jour de l’an de cette couleur, espérant que cela leur portera bonheur tout le reste de l’année ; les gouverneurs des villes et les commandants des provinces, pour marque de leur soumission, envoient ce jour-là des présents à l’empereur : à savoir de l’or, de l’argent, des bijoux, des perles, des étoffes précieuses et des chevaux blancs ; d’où il arrive quelquefois que le roi ce jour-là reçoit cent mille chevaux blancs ; les Tartares se font aussi des présents les uns aux autres au commencement de l’année ; et ils croient que cela est d’un bon présage pour eux pendant le reste de l’année. Enfin ce jour-là on mène à la cour tous les éléphants du roi, qui sont au nombre de cinq mille, couverts de tapis sur lesquels sont peintes les figures de divers animaux tant célestes que terrestres, et portant sur leur dos des coffrets remplis de vases d’or et d’argent, qui servent à la célébration de cette fête magnifique des blancs. On amène aussi beaucoup de chameaux, couverts de très belles étoffes, et qui sont chargés de toutes les provisions nécessaires pour un si grand régal. Dès que le jour des blancs commence à paraître, tous les ducs, les barons, les officiers, les médecins, les astrologues, les commandants des provinces et des armées, et tous les officiers de l’empereur se rendent à la cour. Et comme cette place ne peut pas les contenir tous, à cause de la foule du peuple, ils se rendent dans les cours voisines. Chacun étant en ordre suivant sa dignité et le rang de sa charge, un de la troupe se lève au milieu de la multitude et crie à haute voix : « Inclinez-vous et adorez ! » Cela étant dit, tout le monde se met promptement à genoux ; et, mettant le front contre terre, ils font comme s’ils adoraient Dieu, ce qu’ils font par quatre fois. Cela étant achevé, chacun va à son rang à l’autel, qui est posé dans la cour sur une très belle table peinte en rouge, et sur laquelle est écrit le nom du Grand Khan, et ayant pris un fort bel encensoir, ils brûlent diverses sortes de parfums sur l’autel et sur la table à l’honneur du Grand Khan, et ensuite ils retournent à leur place. Cet encensement étant fini, chacun offre les présents dont nous avons parlé ci-dessus. Toutes les cérémonies étant achevées, on dresse les tables, et l’on sert un magnifique festin, où tout le monde se réjouit tant qu’il veut. Après le repas, les musiciens et les farceurs paraissent, qui achèvent de mettre les assistants en bonne humeur. Dans ces sortes de fêtes l’on amène au roi un lion apprivoisé, qui se couche à ses pieds, doux comme un petit chien qui reconnaît son maître.