Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge, de Laos et autres parties centrales de l’Indo-Chine : relation extraite du journal et de la correspondance de l’auteur
Texte établi par Ferdinand de LanoyeL. Hachette (p. 26-31).
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IV

Le second roi. — Hiérarchie et corruption des grands. — Femmes et amazones du roi.

Comme, si ce n’était pas assez pour leur malheureux pays d’avoir à entretenir et à supporter un roi, une cour et un sérail royal aux innombrables rejetons, les Siamois possèdent la doublure de toutes ces institutions. Derrière le premier roi, il y en a un second, qui, lui aussi, a son palais, ses mandarins, son armée. On lui rend les honneurs souverains, et cependant il ne remplit qu’une charge purement honorifique. Il n’est que le premier sujet du véritable roi de Siam. La seule prérogative réelle à laquelle sa haute position lui donne droit est de s’asseoir dans un fauteuil au lieu de s’accroupir devant son collègue, dont il est comme l’ombre. Il a bien le droit de puiser dans le trésor royal chaque fois qu’il en a besoin ; mais sa demande doit cependant être préalablement revêtue du visa du premier roi, qui se garde bien de le refuser jamais. On a prétendu que cet alter ego du monarque commandait ordinairement les armées siamoises, mais c’est une allégation erronée, car dans les dernières guerres contre les Laotiens et les Annamites, les guerriers de Siam eurent d’abord pour chef un frère cadet du roi, revêtu des fonctions de kromlu-ang, et, après lui, un général indigène dont le nom m’est inconnu. C’est cette même erreur qui a donné naissance au bruit généralement répandu en France qu’il y a deux rois à Siam, celui de la paix et celui de la guerre. Le droit de faire la guerre ou de conclure la paix appartient au premier roi seulement. Les deux collègues couronnés sont en ce moment frères consanguins ; mais la médisance prétend que leur position difficile a considérablement refroidi entre eux l’affection fraternelle. En effet, le second roi ne se rend chez le premier que dans les occasions où il lui est impossible de faire autrement. Et comme il est l’héritier désigné du trône, il ne prend peut-être pas aussi grand intérêt à la santé de son frère que l’exigeraient les liens du sang. Tout ce que je sais du second roi, c’est que, non moins instruit que son frère, parlant admirablement l’anglais et le français, aimant l’Europe et sa civilisation, il possède à un bien plus haut degré que son aîné le sens pratique des choses, l’esprit d’organisation et les facultés administratives, et que, sentant fort bien sa supériorité sur ce point, plus que personne il gémit de là mauvaise direction des affaires. En définitive, cultivant les arts, les lettres, aimant les chevaux, et en élevant de fort beaux, il a les goûts et l’existence d’un grand et riche seigneur européen[1].

Le deuxième roi de Siam.
Le deuxième roi de Siam.

Entre les deux rois et le peuple, s’étagent douze ordres différents de princes, ni plus ni moins, plusieurs classes de ministres, cinq ou six de mandarins, puis, pour les quarante et une provinces du royaume, une série sans fin de gouverneurs et sous-gouverneurs, dont l’incapacité et les rapines dépassent tout ce qu’on peut imaginer en ce genre et semblent vouloir justifier le missionnaire Brugière, qui prétend que le mot siamois sarenival, que nous traduisons par celui de gouverner, signifie littéralement dévorer le peuple. Les fonctionnaires sont payés d’une manière insuffisante, mal contrôlés et jamais surveillés ; la conséquence est facile à saisir, ils sont tous concussionnaires ; le roi le sait et ferme les yeux, soit à cause du trop grand nombre de coupables qu’il faudrait punir, ou bien parce que de telles affaires ne valent pas la peine d’absorber un seul de ses instants. Les provinces sont des vaches à lait pour les gouverneurs, qui leur font rendre tout ce qu’elles, peuvent donner. Le menu peuple est divisé à Siam en esclaves, gens corvéables et gens payant le tribut. Que le tribut entre dans les coffres du roi, le reste lui importe peu. Les mandarins peuvent le prélever et le prélèvent plutôt trois fois qu’une. Les mandarins ont-ils besoin de faire bâtir une maison, la main-d’œuvre ne leur coûte rien : ils requièrent le peuple de la construire ; le rotin est là pour assurer l’activité du travail. Les provinces ; et la capitale fourniront les matériaux ; la maison du voisin même y pourvoira ; au besoin, on la démolira ; rien n’est plus facile. Un mandarin désire-t-il votre fille pour en faire l’ornement de son harem, ou votre fils pour en recruter la troupe de ses comédiens, il vous le fait savoir, et tout bon Siamois sait qu’entendre c’est obéir.

Au sujet des caprices qui naissent comme des miasmes des profondeurs insondables où croupissent, côte, à côte, l’esclavage et l’arbitraire absolu, on m’a conté que Phra-Somdeteh lui-même, ce roi si débonnaire, ayant appris, il y a quelques armées, que le roi de Cambodge, son vassal, avait une fille d’une grande beauté, la lui fit demander, et sur le refus de ce dernier, il garda en otage les fils de son voisin, venus par hasard à Bangkok. Or, le roi de Siam n’a pas moins de six cents femmes ; qu’avait-il besoin d’une six cent unième ? Il est vrai que, dans le nombre, une seule a droit au titre de reine. Pour ce sujet encore, nous ne pouvons mieux faire que de recourir à Mgr Pallegoix : il n’est pas de meilleure autorité.

«.... Ce n’est pas la coutume que le roi demande pour reine une princesse d’une nation étrangère ; mais il choisit une princesse du royaume qui, le plus souvent, est sa proche parente, ou bien une princesse des États qui lui sont tributaires. Le palais de la reine est attenant à celui du roi ; il consiste en plusieurs grands bâtiments élégants et bien ornés. Ce Palais a une gouvernante, dame âgée et qui a la confiance du roi. C’est elle qui est chargée de tout ce qui concerne la maison de la reine ; au moyen d’une centaine de dames qui sont sous ses ordres, elle exerce une surveillance exacte sur la reine elle-même et sur les concubines du roi, qui sont des Princesses de diverses nations ou des filles de grands mandarins que leurs pères ont offertes au prince ; elle commande en outre environ deux mille femmes ou jeunes filles employées au service du palais. La gouvernante de la maison de la reine est encore chargée de veiller sur les filles du roi et sur toutes les princesses, qui sont comme cloîtrées et ne peuvent jamais se marier. Toute cette troupe de femmes passent leur vie dans la triple enceinte de murs où elles sont enfermées, et ne peuvent sortir que rarement pour aller faire quelques achats ou pour aller porter des offrandes aux pagodes. Toutes, depuis la reine jusqu’aux portières, reçoivent leur solde du roi, qui les entretient, du reste, avec beaucoup de luxe et de générosité. On dit que, dans la troisième enceinte, se trouve un jardin délicieux et fort curieux ; c’est un vaste enclos qui contient en miniature tout ce que l’on trouve en grand dans le monde. Là, il y a des montagnes factices, des bois, des rivières, un lac avec des îlots et des rochers, des petits vaisseaux, des barques, un bazar ou marché tenu par les femmes du palais, des pagodes, des pavillons, des belvédères, des statues, et surtout des arbres à fleurs et à fruits apportés des pays étrangers. Pendant la nuit, ce jardin est illuminé par des lanternes et des lustres ; c’est là que les dames du sérail prennent leur bain et se livrent à toutes sortes de divertissements pour se consoler d’être séquestrées du monde. »

Princesse de Siam dans son intérieur.
Princesse de Siam dans son intérieur.

Des portraits photographiés de quelques habitantes de ce gynécée étant aujourd’hui parvenus en Europe, nous devons nous empresser de déclarer qu’ils ont été exécutés sous les yeux du roi, quand ils ne l’ont pas été de sa propre main ; car Sa Majesté, qui ne doit rien ignorer, prétend que l’art des Niepce et des Daguerre n’a point de secrets pour elle. Quant aux sentinelles qui veillent le plus fréquemment autour du palais, elles appartiennent au bataillon des amazones, qu’à l’exemple de ses collègues le nizam d’Hyderabad et le roi de Dahomey, Phra-Somdetch-Mongkut a recruté parmi les plus belles filles de son peuple. Les femmes-hommes, comme on les appelle ici, forment incontestablement le corps militaire le mieux tenu de l’armée siamoise ; mais à les voir évoluer fièrement, avec leur béret écossais, leur jupe de tartan, le sabre au côté, le pistolet à la ceinture, arc et carquois sur l’épaule, on les prendrait volontiers pour des échappées du corps de ballet de l’Académie impériale de musique.

  1. Ce prince est mort depuis la première publication de ce récit. Nous ignorons s’il a été remplacé dans ses fonctions honorifiques.