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Traduction par Ed. Barbier.
C. Reinwald (p. 515-539).


CHAPITRE XXI


Magnifique aspect de l’île Maurice. — Montagnes cratéréiformes. — Indous. — Sainte-Hélène. — Histoire des changements de la végétation de cette île. — Causes de l’extinction des coquillages terrestres. — Île de l’Ascension. — Variations chez les rats importés. — Bombes volcaniques. — Couches d’infusoires. — Bahia. — Brésil. — Splendeur des paysages tropicaux. — Pernambouc. — Singulier récif. — Esclavage. — Retour en Angleterre. — Coup d’œil sur notre voyage.

De l’île Maurice en Angleterre.

29 avril 1830. — Dans la matinée, nous doublons l’extrémité septentrionale de l’île Maurice ou île de France. De ce point, l’aspect de l’île ne dément pas l’idée qu’on s’en est faite quand on a lu les nombreuses descriptions de son magnifique paysage. Au premier plan, la belle plaine des Pamplemousses, couverte çà et là de maisons et colorée en vert brillant par d’immenses champs de cannes à sucre. L’éclat de cette verdure est d’autant plus remarquable, que le vert ordinairement n’est beau qu’à une très-courte distance. Vers le centre de l’île, un groupe de montagnes boisées borne cette plaine si bien cultivée. Le sommet de ces montagnes, comme il arrive si souvent dans les anciennes roches volcaniques, est déchiqueté en pointes aiguës. Des masses de nuages blancs recouvrent ces aiguilles, dans le but, dirait-on, d’offrir un contraste agréable au voyageur. L’île entière, avec ses montagnes centrales et la plaine qui s’étend jusqu’au bord de la mer, a une élégance parfaite ; le paysage est harmonieux au plus haut degré, si je puis employer cette expression.

Je passe la plus grande partie du lendemain à me promener dans la ville et à rendre visite à différentes personnes. La ville est très-grande ; elle contient, dit-on, 20 000 habitants ; les rues sont propres et régulières. Bien que l’île appartienne depuis tant d’années à l’Angleterre, le caractère français y règne toujours. Les résidents anglais emploient le français pour parler à leurs domestiques. Toutes les boutiques sont françaises ; on pourrait même dire, je crois, que Calais et Boulogne sont devenus beaucoup plus anglais que l’île Maurice. Il y a ici un joli petit théâtre où on joue fort bien l’opéra. Ce n’est pas sans quelque surprise que nous voyons de grandes boutiques de libraires aux rayons bien garnis. La musique et la lecture nous indiquent que nous nous rapprochons du vieux monde, car l’Australie et l’Amérique sont des mondes nouveaux dans toute la force du terme.

Un des spectacles les plus intéressants qu’offre la ville de Port-Louis, c’est de voir des hommes de toutes les races circuler dans les rues. On amène ici les Indiens condamnés à la transportation ; il y en a actuellement huit cents, employés à différents travaux publics. Avant de voir ces gens, je ne me figurais pas que les habitants de l’Inde aient un aspect aussi imposant ; ils ont la peau extrêmement foncée ; beaucoup de vieillards portent de grandes moustaches et toute leur barbe est aussi blanche que la neige. Cette barbe, ajoutée au feu de leur physionomie, leur donne l’aspect le plus noble. Le plus grand nombre d’entre eux a été transporté à la suite de meurtres ou d’autres crimes ; d’autres pour des causes qu’on peut à peine considérer comme une infraction à la morale : pour n’avoir pas, par exemple, obéi aux lois anglaises en raison de motifs superstitieux. Ces hommes, ordinairement fort tranquilles, se conduisent très-bien ; leur conduite, leur propreté, leur fidèle observation de leur étrange religion, tout concourt à en faire une classe toute différente de celle de nos misérables convicts de la Nouvelle-Galles du Sud.

1er mai, dimanche. — Je vais faire une promenade sur le bord de la mer, au nord de la ville. De ce côté, la plaine n’est pas cultivée ; elle consiste en un champ de laves noires recouvertes de graminées grossières et de buissons. Les arbres qui composent ces derniers sont presque tous des mimosées. On peut dire que le paysage a un caractère intermédiaire entre celui des Galapagos et celui de Taïti ; mais je crains bien que cette description n’apprenne pas grand’chose à personne. C’est en somme un pays fort agréable, mais qui n’a ni les charmes de Taïti, ni la grandeur du Brésil. Le lendemain, je fais l’ascension de la Pouce, montagne ainsi appelée parce qu’elle est surmontée d’un rocher qui ressemble à un pouce ; elle s’élève derrière la ville, et atteint une altitude de 2 600 pieds. Le centre de l’île consiste en un grand plateau entouré de vieilles montagnes basaltiques en ruines, dont les couches s’inclinent vers la mer. Le plateau central, formé de coulées de lave comparativement récentes, est ovale ; son axe le plus court a 13 milles géographiques de longueur. Les montagnes qui le bordent à l’extérieur appartiennent à cette classe que l’on appelle des cratères d’élévation ; on suppose qu’ils n’ont pas été formés comme les cratères ordinaires, mais qu’ils sont le résultat d’un soulèvement soudain et considérable. Il me paraît y avoir des objections insurmontables à cette explication ; d’autre part, je ne suis guère plus disposé à croire que, dans ce cas et dans quelques autres, ces montagnes cratéréiformes marginales ne soient que la base d’immenses volcans dont les sommets ont été emportés ou ont disparu dans les abîmes souterrains.

De cette position élevée, on aperçoit toute l’île. Le pays paraît bien cultivé, divisé qu’il est en champs et en fermes ; on m’a affirmé cependant qu’une moitié seulement de l’île est cultivée ; s’il en est ainsi, et que l’on considère quel est déjà le chiffre des exportations de sucre, cette île, quand elle sera plus peuplée, aura une valeur incalculable. Depuis que l’Angleterre en a pris possession, l’exportation du sucre a augmenté, dit-on, dans la proportion de 1 à 75. Une des grandes raisons de cette prospérité est l’excellent état des routes. Dans l’île Bourbon, qui est toute voisine, et qui appartient à la France, les routes sont encore dans le même état misérable qu’elles l’étaient ici lors de notre prise de possession. Bien que cette prospérité ait dû considérablement profiter aux résidents français, je dois dire que le gouvernement anglais est loin d’être populaire.

3 mai. — Dans la soirée, le capitaine Lloyd, inspecteur général des ponts et chaussées, qui a étudié avec tant de soin l’isthme de Panama, nous invite, M. Stokes et moi, à aller visiter sa maison de campagne, située sur le bord des plaines Wilheim, à environ 6 milles de la ville. Nous restons deux jours dans cette habitation délicieuse ; l’air y est toujours frais, située qu’elle est à près de 800 pieds au-dessus du niveau de la mer ; je fais plusieurs promenades charmantes. Tout auprès se trouve un grand ravin, creusé à une profondeur d’environ 500 pieds dans les coulées de lave qui proviennent du plateau central.

5 mai. — Le capitaine Lloyd nous conduit à la rivière Noire, située à quelques milles plus au sud, afin que je puisse examiner quelques rocs de corail soulevés. Nous traversons des jardins charmants, de beaux champs de canne à sucre qui poussent au milieu d’immenses blocs de lave. Des mimosées bordent les routes, et près de la plupart des maisons se trouvent des avenues de manguiers, Rien de pittoresque comme le contraste des collines escarpées et des champs cultivés ; à chaque instant on est tenté de s’écrier : Comme je serais heureux de passer ma vie ici ! Le capitaine Lloyd possède un éléphant, il le met à notre disposition pour que nous puissions faire un voyage à la mode indienne. Le fait qui me surprend le plus, c’est que cet animal ne fasse aucun bruit en marchant. Cet éléphant est le seul qui se trouve actuellement dans l’île, mais on dit qu’on va en faire venir d’autres.

9 mai. — Nous quittons Port-Louis, nous faisons escale au cap de Bonne-Espérance, et, le 8 juillet, nous arrivons en vue de Sainte-Hélène. Cette île, dont on a si souvent décrit l’aspect désagréable, s’élève abruptement de l’Océan comme un immense château noir. Près de la ville, comme si on avait voulu compléter la défense naturelle, des forts et des canons remplissent tous les interstices des rochers. La ville s’élève dans une vallée plate et étroite ; les maisons ont une assez bonne apparence, et çà et là on trouve quelques arbres. Quand on approche du port, on voit un château irrégulier, perché sur le sommet d’une haute colline, entourée de quelques pins qui se détachent vigoureusement sur l’azur du ciel.

Le lendemain, je parviens à me loger à une très-petite distance du tombeau de Napoléon[1]. C’est une excellente situation centrale d’où je peux faire des excursions dans toutes les directions. Pendant les quatre jours que je reste ici, je consacre tous mes instants à visiter l’île entière, afin d’étudier son histoire géologique. La maison que j’habite est située à une altitude d’environ 2000 pieds. Il y fait froid, il y vente presque constamment, il tombe de fréquentes averses, et, de temps en temps, on se trouve enveloppé de nuages fort épais.

Auprès de la côte, la lave est tout à fait nue ; dans les parties centrales les plus élevées, les roches feldspathiques ont, par leur décomposition, produit un sol crayeux, qui affecte des couleurs brillantes partout où il n’est pas recouvert par la végétation. À cette époque de l’année, le sol, arrosé par des averses constantes, se recouvre de pâturages admirablement verts, qui se fanent et disparaissent à mesure que l’on descend. Il est fort surprenant de trouver une végétation ayant un caractère véritablement anglais par 16 degrés de latitude et à la petite altitude de 1 500 pieds. Des plantations irrégulières de pins écossais couronnent les collines, dont les flancs sont recouverts de buissons de bruyère portant de brillantes fleurs jaunes. On trouve de nombreux saules pleureurs sur le bord des ruisseaux, et les haies sont formées de cassis qui produisent leurs fruits bien connus. On s’explique d’ailleurs facilement le caractère anglais de la végétation quand on pense qu’il y a maintenant dans l’île sept cent quarante-six espèces de plantes, dont cinquante-deux seulement sont des espèces indigènes, et dont presque toutes les autres ont été importées d’Angleterre. Beaucoup de ces plantes anglaises paraissent pousser mieux que dans leur pays natal ; on peut faire la même remarque pour des plantes importées d’Australie. Les espèces importées ont dû détruire quelques espèces indigènes, car c’est seulement dans les vallées les plus élevées et les plus solitaires que domine aujourd’hui la flore indigène.

Des cottages nombreux, des petites maisons blanches, les unes enterrées au fond des plus profondes vallées, d’autres perchées sur la crête des plus hautes collines, donnent au paysage un caractère essentiellement anglais. On a quelques échappées de vues très-intéressantes, quand on se trouve, par exemple, auprès de l’habitation de Sir W. Doveton ; on aperçoit de là un pic hardi appelé le Lot, qui s’élève au-dessus d’une sombre forêt de pins, et auquel les montagnes rouges de la côte méridionale servent de repoussoir. Si on se place sur un point élevé et qu’on examine l’île, la première chose qui vous frappe, est le nombre des routes et des forts ; les travaux publics semblent hors de toute proportion avec l’étendue ou la valeur de l’île, si on oublie son caractère de prison. Il s’y trouve si peu de terre cultivable, qu’on éprouve quelque surprise à ce que cinq mille personnes puissent vivre dans cette île. Les classes inférieures, ou esclaves émancipés, sont, je crois, extrêmement pauvres ; on se plaint du manque de travail. La pauvreté a augmenté à cause du départ d’un très-grand nombre de fonctionnaires, et de l’émigration de presque tous les gens riches, dès que la Compagnie des Indes orientales a eu abandonné cette île. Les classes pauvres se nourrissent principalement de riz et d’un peu de viande salée ; or, comme aucun de ces articles n’est le produit de l’île, il faut les acheter en argent, et les salaires sont si minimes qu’il y a beaucoup de souffrances. Aujourd’hui que la liberté est complète, droit que les habitants estiment à sa juste valeur, il est probable que la population va augmenter ; s’il en est ainsi, que deviendra cette petite île de Sainte-Hélène ?

Mon guide, homme assez âgé, avait été dans sa jeunesse gardeur de chèvres ; il connaît admirablement les moindres recoins des rochers. Appartenant à une race croisée bien des fois, et bien qu’ayant une peau fort bronzée, il n’a pas l’expression désagréable du mulâtre. Il est très-poli, très-tranquille, caractère qui semble distinguer la plupart des habitants de cette île. Ce n’est pas sans une étrange sensation que j’entendais cet homme, presque blanc, habillé de façon convenable, me parler avec indifférence du temps où il était esclave. Il porte mon dîner et une corne remplie d’eau, ce qui est indispensable, car on ne trouve que de l’eau saumâtre dans les vallées inférieures, et je fais chaque jour avec lui de longues promenades.

Au-dessous du plateau central, élevé et couvert de verdure, les vallées sont absolument sauvages, arides et inhabitées. Le géologue trouve là des scènes du plus haut intérêt, car elles indiquent des changements successifs et des troubles extraordinaires. Selon moi, Sainte-Hélène a existé comme île depuis une période très-ancienne ; on retrouve encore cependant quelques preuves du soulèvement des terres. Je crois que les pics élevés du centre de l’île font partie d’un immense cratère dont le côté méridional a été entièrement balayé par la mer ; il y a, en outre, un mur extérieur de roches noires basaltiques, ressemblant aux montagnes de l’île Maurice, plus anciennes que les coulées centrales volcaniques. Sur les parties les plus élevées de l’île on trouve en nombre considérable, enfoui dans le sol, un coquillage qu’on a longtemps regardé comme une espèce marine. C’est un Cochlogena, coquillage terrestre d’une forme toute particulière[2]. J’ai trouvé six autres espèces de coquillages, et dans un autre endroit une huitième espèce. Fait remarquable, on ne trouve plus ces coquillages vivants. Leur extinction provient probablement de la destruction des forêts, qui a eu lieu au commencement du siècle dernier, ce qui leur a fait perdre et leurs aliments et leurs abris.

Le général Beatson, en écrivant l’histoire de l’île, consacre un chapitre très-curieux aux changements qu’ont subis les plaines élevées de Longwood et de Deadwood. Ces deux plaines, dit-on, étaient autrefois recouvertes de forêts qui portaient le nom de Grandes Forêts. En 1710 il y avait encore beaucoup d’arbres ; mais en 1724 les vieux arbres étaient presque tous tombés, et tous les jeunes arbres avaient été tués par les chèvres et les cochons que l’on avait laissé errer de toutes parts. S’il faut en croire les documents officiels, la forêt a été presque tout à coup remplacée, quelques années plus tard, par des herbages grossiers qui se sont emparé de presque toute la surface[3]. Le général Beatson ajoute que cette plaine est aujourd’hui couverte par de beaux pâturages, les plus beaux de l’île. On estime à 2 800 acres au moins la superficie qui était autrefois couverte par la forêt ; on ne trouve plus aujourd’hui un seul arbre dans tout cet espace. On dit aussi qu’en 1709 il y avait une grande quantité d’arbres morts dans la baie Sandy ; cet endroit est aujourd’hui si aride, qu’il m’a fallu voir un document officiel pour que je puisse croire que des arbres y eussent jamais poussé. En résumé, il semble prouvé que les chèvres et les cochons ont détruit tous les jeunes arbres à mesure qu’ils poussaient, et que les vieux arbres, qui étaient à l’abri de leurs attaques, disparurent les uns après les autres. Les chèvres ont été introduites dans l’île en 1502 ; quatre-vingt-six ans plus tard, à l’époque de Cavendish, elles étaient devenues extrêmement nombreuses. Plus d’un siècle après, en 1731, alors que le mal était complet et irrémédiable, on fit détruire tous les animaux vagabonds. Il est fort intéressant de voir que l’arrivée des animaux à Sainte-Hélène, en 1501, n’a pas modifié l’aspect de l’île ; ce changement ne s’est effectué qu’après une période de deux cent vingt ans, car les chèvres ont été introduites en 1502, et c’est en 1724 que l’on s’aperçut que les vieux arbres étaient presque tous tombés. Il est certain que ce grand changement de végétation a non-seulement affecté les coquillages terrestres en causant l’extinction de huit espèces, mais a affecté aussi une multitude d’insectes.

Sainte-Hélène excite notre curiosité en ce que, située si loin de tout continent, au milieu d’un grand océan, elle possède une flore unique. Les huit coquillages terrestres, bien qu’éteints aujourd’hui, et une Succinea vivante sont des espèces particulières qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Toutefois, M. Cuming m’informe qu’une Hélix anglaise y est aujourd’hui commune ; il est plus que probable que ses œufs ont été apportés en même temps qu’une des nombreuses plantes qu’on a introduites dans l’île. M. Cuming a trouvé sur la côte seize espèces de coquillages marins, dont sept, pense-t-il, sont particulières à cette île. Les oiseaux et les insectes[4] sont naturellement en fort petit nombre ; je crois même que tous les oiseaux ont été introduits récemment. On trouve une assez grande quantité de perdrix et de faisans ; l’île est bien trop anglaise pour que les lois sur la chasse n’y aient pas été appliquées dans toute leur rigueur. On m’a dit même qu’on avait fait à ces lois un sacrifice plus grand qu’aucun de ceux qu’on ait faits en Angleterre. Les pauvres gens avaient autrefois l’habitude de brûler une plante qui pousse sur le bord de la mer ; ils emportaient la soude qu’ils en tiraient ; or on a publié une ordonnance défendant de toucher à ces plantes, en donnant pour seule raison que les perdrix, si on les détruisait, ne trouveraient plus où faire leurs nids !

Dans mes promenades, je passe plus d’une fois sur les plaines gazonnées, bordées par de profondes vallées, où se trouve Longwood. Vue à une courte distance, cette habitation ressemble à la maison de campagne d’un homme aisé. Devant la maison, quelques champs cultivés ; par derrière, une colline formée de rochers colorés appelée le Mât, et la masse noire déchiquetée de la Grange. En somme, la vue est triste et peu intéressante. Les vents impétueux qui règnent sur ce plateau m’ont beaucoup fait souffrir pendant mes promenades. J’ai remarqué un jour une circonstance curieuse : je me tenais sur le bord d’un plateau terminé par un grand précipice ayant environ 1 000 pieds de profondeur ; je vis, à la distance de quelques mètres, des oiseaux luttant contre un vent très-fort, alors que l’air était parfaitement calme à l’endroit où je me trouvais. Je m’approchai jusqu’au bord même du précipice, dont la muraille semblait arrêter le courant d’air, j’étendis la main, et je sentis immédiatement la force du vent. Une barrière invisible, ayant à peine 2 mètres de largeur, séparait un air parfaitement calme d’un vent très-violent.

Mes promenades au milieu des rochers et des montagnes de Sainte-Hélène m’avaient causé tant de plaisir, que ce fut presque avec un sentiment de regret que, le 14, je redescendis à la ville. Avant midi j’étais à bord, et le Beagle mettait à la voile.

Le 19 juillet nous atteignons l’Ascension ; ceux qui ont vu une île volcanique, située sous un ciel de feu, pourront immédiatement se figurer ce que c’est que l’Ascension. Ils se représenteront des collines coniques, rouge vif, aux sommets ordinairement tronqués et qui s’élèvent séparément d’un plateau de lave noire et rugueuse. Une montagne principale, située au centre de l’île, semble la mère de tous les cônes plus petits. On l’appelle la colline Verte ; elle a reçu ce nom en raison d’un peu de verdure qui la recouvre, mais qu’on aperçoit à peine, pendant cette saison de l’année, du port où nous avons jeté l’ancre. Pour compléter cette scène désolée, les rochers noirs qui forment la côte sont incessamment recouverts par une mer toujours agitée.

La colonie est située sur la côte ; elle consiste on plusieurs maisons et en casernes placées irrégulièrement, mais bâties en pierre blanche. Les seuls habitants sont des troupes de marine et quelques nègres mis en liberté à la suite de la capture de négriers ; ces nègres reçoivent une pension du gouvernement. Il n’y a pas un seul particulier dans l’île. La plupart des soldats paraissent contents de leur sort ; ils pensent qu’il vaut mieux faire leur congé de vingt et un ans à terre, quelle que soit d’ailleurs cette terre, que dans un vaisseau, et j’avoue que je partage absolument leur opinion.

Le lendemain je fais l’ascension du mont Vert, qui a 2840 pieds de hauteur ; de là je traverse l’île pour me rendre à la côte située sous le vent. Une bonne route carrossable conduit de l’établissement de la côte aux maisons, aux jardins et aux champs, situés près du sommet de la montagne centrale. Sur le bord de la route on trouve des citernes remplies de fort bonne eau où les voyageurs peuvent se désaltérer. Dans toutes les parties de l’île, on a aménagé les sources de façon à ce qu’il ne se perde pas une seule goutte d’eau ; on peut, en somme, comparer l’île entière à un grand vaisseau tenu dans l’ordre le plus parfait. Je ne pouvais m’empêcher, tout en admirant le talent qu’on a dépensé pour obtenir de tels résultats avec de tels moyens, de regretter en même temps que tout cela soit inutile. M. Lesson a fait remarquer avec beaucoup de justesse que la nation anglaise seule a pu penser à faire de l’Ascension un endroit producteur ; tout autre peuple en aurait tout simplement fait une forteresse au milieu de l’Océan.

Rien ne pousse auprès de la côte ; plus loin, à l’intérieur, on rencontre de temps en temps un plant de ricin et quelques sauterelles, ces véritables amies du désert. Sur le plateau central on trouve çà et là un peu d’herbe ; en somme, on se croirait dans les parties les plus pauvres des montagnes du pays de Galles. Mais, quelque maigres que puissent paraître ces pâturages, ils n’en suffisent pas moins pour nourrir environ six cents moutons, beaucoup de chèvres, quelques vaches et quelques chevaux. En fait d’animaux indigènes, on trouve une quantité considérable de rats et de crabes terrestres. On peut douter que le rat soit réellement indigène ; M. Waterhouse en a décrit deux variétés : l’une, noire, ayant une belle fourrure brillante, vit sur le plateau central ; l’autre, brune, moins brillante, ayant des poils plus longs, habite le village près de la côte. Ces deux variétés sont un tiers plus petites que le rat noir commun (Mus Ratus) ; elles diffèrent, en outre, du rat commun et par la couleur et par le caractère de leur fourrure, mais il n’y a pas d’autre différence essentielle. Je suis disposé à croire que ces rats, comme la souris ordinaire, qui est aussi devenue sauvage, ont été importés et que, comme aux îles Galapagos, ils ont varié en raison des effets des nouvelles conditions auxquelles ils ont été exposés ; en conséquence, la variété qui se trouve au sommet de l’île diffère de celle qui se trouve sur la côte. Il n’y a pas d’oiseaux indigènes dans cette île ; cependant la poule de Guinée, qui a été importée des îles du Cap-Vert, est fort commune et, comme les volailles ordinaires, est aussi redevenue sauvage. Des chats qui avaient été anciennement importés pour détruire les rats et les souris, se sont multipliés à tel point, qu’ils causent de grands dommages. Il n’y a pas un seul arbre dans l’île et, sous ce rapport, comme sous beaucoup d’autres, elle est de beaucoup inférieure à Sainte-Hélène.

Une de mes excursions me conduisit vers l’extrémité sud-ouest de l’île. Il faisait très-beau et très-chaud et je vis alors l’île non pas dans toute sa beauté, mais dans toute sa nudité et dans toute sa laideur. Les coulées de lave sont rugueuses à un point qu’il est difficile d’expliquer géologiquement. Les espaces qui les séparent disparaissent sous des couches de pierre ponce, de cendres et de tufs volcaniques. À notre arrivée, et pendant que de la mer nous apercevions cette partie de l’île, je ne pouvais me rendre compte de ce qu’étaient les taches blanches que je voyais de toutes parts ; j’eus alors l’explication de ce fait : ce sont des oiseaux de mer qui dorment si pleins de confiance, qu’un homme peut aller se promener au milieu d’eux en plein jour et en attraper autant qu’il veut. Ces oiseaux sont les seules créatures vivantes que j’aie vues pendant toute la journée. Sur le bord de la mer, bien que le vent fût très-faible, les lames se brisaient avec fureur sur les laves.

La géologie de cette île est intéressante sous bien des rapports. J’ai remarqué dans bien des endroits des bombes volcaniques, c’est-à-dire des masses de laves projetées en l’air à l’état fluide et qui ont en conséquence pris une forme sphérique. Leur forme extérieure et, dans bien des cas, leur structure intérieure prouvent, de la façon la plus curieuse, qu’elles ont tourné sur elles-mêmes pendant leur voyage aérien. Le dessin ci-dessous représente la structure intérieure d’une de ces bombes. La partie centrale est grossièrement cellulaire. La grandeur des cellules décroît vers l’extérieur ; on trouve alors une espèce de coquille en pierre compacte, ayant environ un tiers de pouce d’épaisseur, recouverte à son tour d’une croûte de lave cellulaire. On ne peut douter que la croûte extérieure s’est rapidement refroidie pour se solidifier dans l’état où nous la voyons aujourd’hui ; et, secondement, que la lave encore fluide à l’intérieur a été refoulée, par la force centrifuge engendrée par la révolution de la boule, vers cette enveloppe extérieure, et a ainsi produit la couche de pierre solide ; enfin, que la force centrifuge, en diminuant la pression à l’intérieur de la bombe, a permis aux vapeurs d’écarter les parcelles de laves et de produire la masse cellulaire que nous remarquons aujourd’hui.

Une colline formée d’une série de vieilles roches volcaniques, colline qu’on a à tort considérée comme le cratère d’un volcan, est remarquable en ce sens, que son sommet large, légèrement creusé et circulaire, a été rempli par bien des couches successives de

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cendres et de scories fines. Ces couches, en forme de soucoupe, s’étendent jusqu’au bord et forment des anneaux parfaits de différentes couleurs, donnant au sommet une apparence véritablement fantastique ; un de ces anneaux, assez épais et tout blanc, ressemble à un champ de course autour duquel des chevaux auraient longtemps couru ; aussi a-t-on donné à cette colline le nom de manège du Diable. J’ai apporté des spécimens de l’une de ces couches tufacées de couleur rose et, fait fort extraordinaire, le professeur Ehrenberg [5] trouve qu’elle est presque entièrement composée de matières qui ont été organisées ; il y retrouve des infusoires d’eau douce à la carapace siliceuse et vingt-cinq espèces différentes de tissus siliceux de plantes, principalement de graminées. En raison de l’absence de toute matière charbonneuse, le professeur Ehrenberg croit que ces corps organiques ont subi l’action des feux volcaniques, et ont été rejetés en l’état où nous les voyons aujourd’hui. L’aspect des couches m’a porté à croire qu’elles ont été déposées sous l’eau, bien qu’on raison de l’extrême sécheresse du climat j’aie été forcé d’imaginer que des torrents de pluie avaient probablement accompagné quelque grande éruption et qu’un lac temporaire s’était ainsi formé, dans lequel les cendres se sont déposées. Peut-être aurait-on lieu de croire aujourd’hui que le lac n’était pas temporaire. Quoi qu’il en soit, nous pouvons être certains qu’à quelque période antérieure le climat et les productions de l’Ascension ont été tout différents de ce qu’ils sont à présent. Où, en effet, pouvons-nous trouver, à la surface de la terre, un endroit où il serait impossible de découvrir les traces de ces changements perpétuels auxquels la croûte terrestre a été soumise ?

En quittant l’Ascension nous mettons à la voile pour Bahia, sur la côte du Brésil, afin de compléter nos observations chronométriques autour du monde. Nous y arrivons le 1er août et nous y restons quatre jours, pendant lesquels je fais de longues promenades. Je suis heureux de voir que ce n’est pas seulement le sentiment de la nouveauté qui m’a fait admirer la nature tropicale. Or les éléments de cette nature sont si simples, qu’il est réellement utile de les mentionner comme preuve des circonstances insignifiantes qui, réunies, forment ce qu’on peut appeler le beau dans toute la force du terme.

On peut dire que ce pays est une plaine ayant environ 300 pieds d’altitude, entrecoupée de toutes parts de vallées à fond plat. Cette conformation est remarquable dans un pays granitique, mais elle est presque universelle dans toutes les couches plus tendres qui composent ordinairement les plaines. La surface entière est couverte de plusieurs espèces d’arbres magnifiques ; çà et là des champs cultivés, au milieu desquels s’élèvent des maisons, des couvents et des chapelles. Il est bon de se rappeler que, sous les tropiques, le luxe brillant de la nature ne disparaît pas, même dans le voisinage des grandes villes ; en effet, les travaux artificiels de l’homme disparaissent sous la puissante végétation des haies. Aussi y a-t-il fort peu d’endroits où le sol, rouge brillant, vienne former un contraste avec le revêtement vert universel. De cette plaine on aperçoit soit l’Océan, soit la grande baie entourée d’arbres qui plongent leurs rameaux dans la mer, et où on voit de nombreux bâtiments et des canots couverts de voiles blanches. Si on en excepte ces endroits, l’horizon est très-borné ; on n’a guère que quelques échappées sur les vallées. Les maisons et surtout les églises ont une architecture singulière et assez fantastique. Elles sont toutes blanchies à la chaux, de telle sorte que, quand elles sont éclairées par le soleil brillant du jour, ou qu’on les voit se détacher sur l’azur du ciel, on dirait plutôt des palais féeriques que des édifices réels.

Tels sont les éléments du paysage, mais il serait inutile d’essayer de peindre l’effet général. De savants naturalistes ont essayé de dépeindre ces paysages du tropique en nommant une multitude d’objets et en indiquant quelques traits caractéristiques de chacun d’eux. C’est là un système qui peut donner quelques idées définies à un voyageur qui a vu ; mais comment s’imaginer l’aspect d’une plante dans le sol qui l’a vue naître, quand on ne l’a vue que dans une serre ? Qui donc, après avoir vu quelque plante de choix dans une serre, peut s’imaginer ce qu’elle est quand elle atteint la dimension d’un arbre fruitier ou qu’elle forme des bosquets impénétrables ? Qui pourrait, après avoir vu dans la collection d’un entomologiste de magnifiques papillons exotiques, de singulières cicadées, associer à ces objets sans vie la musique incessante que produisent ces derniers, le vol lent et paresseux des premiers ? Or ce sont là les spectacles que l’on voit tous les jours sous les tropiques. C’est au moment où le soleil a atteint sa plus grande hauteur qu’il faut considérer ce spectacle ; alors le magnifique feuillage du manguier projette une ombre épaisse sur le sol, tandis que les branches supérieures resplendissent du vert le plus brillant sous les rayons d’un soleil de feu. Dans les zones tempérées le cas est tout différent ; la végétation n’a pas des couleurs si foncées ni si riches, aussi les rayons du soleil couchant, teintés de rouge, de pourpre ou de jaune brillant, sont ceux qui ajoutent le plus aux beautés du paysage.

Combien de fois n’ai-je pas désiré trouver des termes capables d’exprimer ce que je ressentais quand je me promenais à l’ombre de ces magnifiques forêts ! Toutes les épithètes sont trop faibles pour donner à ceux qui n’ont pas vu les régions intertropicales la sensation des jouissances que l’on éprouve. J’ai déjà dit qu’il est impossible de se faire une idée de ce qu’est la végétation des tropiques en voyant les plantes enfermées dans une serre ; il faut cependant que j’insiste sur ce point, le paysage tout entier est une immense serre luxuriante créée par la nature elle-même, mais dont l’homme a pris possession et qu’il a embellie de jolies maisons et de magnifiques jardins. Tous les admirateurs de la nature n’ont-ils pas désiré avec ardeur voir le paysage d’une autre planète ? Eh bien ! on peut dire en toute vérité que l’Européen peut trouver, à quelque distance de sa patrie, toutes les splendeurs d’un autre monde. Pendant ma dernière promenade, je tâchai de m’enivrer pour ainsi dire de toutes ces beautés, j’essayai de fixer dans mon esprit une impression qui, je le savais, devait un jour s’effacer. On se rappelle parfaitement la forme de l’oranger, du cocotier, du palmier, du manguier, du bananier, de la fougère arborescente, mais les mille beautés qui font de tous ces arbres un tableau délicieux doivent s’effacer tôt ou tard. Cependant, comme une histoire qu’on a entendue pendant son enfance, elles laissent en vous une impression semblable à celle que laisserait un songe traversé de figures indistinctes, mais admirables.

6 août. — Nous prenons la mer dans l’après-midi avec l’intention de nous rendre directement aux îles du Cap-Vert. Des vents contraires nous retiennent et, le 19, nous entrons à Pernambouc, grande ville située sur la côte du Brésil par 8 degrés de latitude sud. Nous jetons l’ancre en dehors de la barre, mais peu de temps après un pilote vient à bord et nous conduit dans le port intérieur ; là nous sommes tout près de la ville.

Pernambouc est construit sur quelques bancs de sable étroits et peu élevés, séparés les uns des autres par des canaux d’eau salée peu profonds. Les trois parties dont se compose la ville sont reliées les unes aux autres par deux ponts très-longs, bâtis sur pilotis. Cette ville est dégoûtante, les rues sont étroites, mal pavées, encombrées d’immondices, les maisons sont hautes et tristes. La saison des pluies venait à peine de finir, aussi tout le pays environnant, très-peu élevé au-dessus du niveau de la mer, était-il entièrement couvert d’eau ; je ne pus donc faire aucune promenade. La plaine marécageuse sur laquelle est construit Pernambouc est entourée, à la distance de quelques milles, par un demi-cercle de collines peu élevées, extrême bordure d’un plateau qui s’élève à environ 200 pieds au-dessus du niveau de la mer. La vieille ville d’Olenda se trouve située à une des extrémités de cette chaîne. Un jour je prends un canot et je me rends dans cette ville, qui, en raison de sa situation, est plus propre et plus agréable que Pernambouc. Je dois rapporter ici un fait qui se présente pour la première fois depuis près de cinq ans que je suis en voyage, c’est-à-dire que je trouve des gens peu aimables et peu polis ; on me refuse de la façon la plus grossière, dans deux maisons différentes, la permission de traverser des jardins pour me rendre à une colline non cultivée afin de voir le pays ; c’est avec grande peine que j’obtiens cette permission dans une troisième maison. Je suis heureux que cela me soit arrivé au Brésil ; je n’aime pas ce pays, parce que c’est une terre où règne l’esclavage. Un Espagnol aurait été honteux de refuser une semblable demande et de se conduire aussi impoliment envers un étranger. Le canal qui conduit à Olenda est bordé de chaque côté de palétuviers qui croissent sur les bancs de boue et qui forment une espèce de forêt en miniature. Le vert brillant de ces arbres me rappelle toujours les herbes si vertes des cimetières ; ces dernières rappellent la mort, les autres indiquent trop souvent, hélas ! la mort qui va nous surprendre.

L’objet le plus curieux que j’aie vu dans ce voisinage est le récif qui forme le port. Je ne crois pas qu’il y ait dans le monde entier une autre formation naturelle qui ait un aspect aussi artificiel. Ce récif s’étend sur une longueur de plusieurs milles en ligne absolument droite, à peu de distance de la côte. Sa largeur varie entre 30 et 60 mètres, son sommet est plat et uni, il est formé de grès fort dur, dans lequel il est à peine possible de distinguer les couches. À la marée haute les vagues se brisent sur ce récif ; à la marée basse, le sommet est à sec et on pourrait le prendre pour un brise-lames élevé par des cyclopes. Sur cette côte les courants tendent à rejeter les sables sur la terre et c’est sur des sables ainsi rapportés qu’est construite la ville de Pernambouc. Un long dépôt de cette nature semble s’être consolidé anciennement par l’adjonction de matières calcaires ; soulevées graduellement plus tard, les parties friables semblent avoir été enlevées par les vagues et le noyau solide est resté tel que nous le voyons aujourd’hui. Bien que les eaux de l’Atlantique, chargées de détritus, viennent se briser nuit et jour contre le flanc escarpé de ce mur de pierre, les plus vieux pilotes ne peuvent remarquer aucun changement dans son aspect. Cette durée est un des faits les plus curieux de son histoire ; elle est due à un revêtement fort dur de matières calcaires n’ayant que quelques pouces d’épaisseur et entièrement formées par la croissance et la mort successives de petits tubes de Serpules, d’Anatifes et de Nullipores. Ces Nullipores, qui sont des plantes marines dures et très-simplement organisées, jouent un rôle analogue et tout aussi important pour protéger les surfaces supérieures des récifs de coraux sur lesquels viennent se briser les lames quand les vrais coraux ont été tués par suite de leur exposition à l’air et au soleil. Ces êtres insignifiants et surtout les Serpules ont rendu de grands services aux habitants de Pernambouc. Sans leur intervention en effet, il y a longtemps que ce récif de grès aurait été détruit, et sans le récif il n’y aurait pas de port.

Le 19 août, nous quittons définitivement les côtes du Brésil, je remercie Dieu de n’avoir plus à visiter un pays à esclaves. Aujourd’hui encore, quand j’entends un cri dans le lointain, cela me rappelle qu’en passant auprès d’une maison de Pernambouc, j’entendis des gémissements ; l’idée me frappa immédiatement, et ce n’était que trop vrai, que l’on était en train de torturer un pauvre esclave, mais je comprenais en même temps qu’il m’était impossible d’intervenir. À Rio de Janeiro, je demeurais en face de la maison d’une vieille dame qui possédait des vis pour écraser les doigts de ses esclaves femmes. J’ai habité une maison où un jeune mulâtre était à chaque instant insulté, persécuté, battu, avec une rage qu’on n’emploierait pas contre l’animal le plus infime. Un jour j’ai vu un petit garçon, âgé de six ou sept ans, recevoir, avant que j’aie pu m’interposer, trois coups de manche de fouet sur la tête, parce qu’il m’avait présenté un verre qui n’était pas propre ; le père assistait à cette véritable torture, il baissait la tête sans oser rien dire. Or ces cruautés se passaient dans une colonie espagnole où, affirme-t-on, les esclaves sont mieux traités qu’ils ne le sont par les Portugais, par les Anglais ou par les autres nations européennes. J’ai vu à Rio de Janeiro un nègre, dans la force de l’âge, ne pas oser lever le bras pour détourner le coup qu’il croyait dirigé contre sa face. J’ai vu un homme, type de la bienveillance aux yeux du monde, sur le point de séparer pour toujours des hommes, des femmes et des enfants qui formaient des familles nombreuses. Je ne ferai même pas allusion aux atrocités dont j’ai entendu parler et qui n’étaient, hélas ! que trop vraies ; je n’aurais même pas cité les faits que je viens de rapporter, si je n’avais vu bien des gens qui, trompés par la gaieté naturelle du nègre, parlent de l’esclavage comme d’un mal supportable. Ces gens-là n’ont ordinairement visité que les habitations des hautes classes, où les esclaves domestiques sont ordinairement bien traités ; ils n’ont pas eu comme moi l’occasion de vivre au milieu des classes inférieures. Ces gens-là, en outre, s’adressent ordinairement aux esclaves pour savoir quelle est leur condition, mais ils semblent oublier que bien insensé serait l’esclave qui ne penserait pas que sa réponse arrivera tôt ou tard aux oreilles de son maître.

On soutient, il est vrai, que l’intérêt suffit à empêcher des cruautés excessives. Or, je le demande, l’intérêt a-t-il jamais protégé nos animaux domestiques, qui, bien moins que des esclaves dégradés, ont l’occasion de provoquer la fureur de leurs maîtres ? C’est là un argument contre lequel l’illustre Humboldt a protesté avec énergie. On a souvent essayé aussi d’excuser l’esclavage en comparant la condition des esclaves à celle de nos pauvres paysans. Grande est certainement notre faute, si la misère de nos pauvres découle non pas des lois naturelles, mais de nos institutions ; mais je ne peux guère comprendre quel rapport cela a avec l’esclavage ; prétend-on excuser dans un pays, par exemple, l’emploi d’instruments disposés de façon à écraser le pouce des esclaves, parce que, dans un autre pays, des homme sont sujets à de terribles maladies ? Ceux qui excusent le propriétaire d’esclaves et qui restent froids devant la position de l’esclave semblent ne s’être jamais mis à la place de ce dernier ; quel terrible avenir, sans l’espoir du moindre changement ! Figurez-vous quelle serait votre vie, si vous aviez toujours présente à l’esprit cette pensée, que votre femme et vos enfants — ces êtres que les lois naturelles rendent chers même à l’esclave — vont vous être enlevés et vendus, comme des bêtes de somme, au plus fort enchérisseur ! Or ce sont des hommes qui professent un grand amour pour leur prochain, qui croient en Dieu, qui répètent tous les jours que sa volonté soit faite sur la terre, ce sont ces hommes qui excusent, que dis-je ? qui accomplissent ces actes ! Mon sang bout quand je pense que nous autres Anglais, que nos descendants américains, que nous tous enfin qui nous vantons si fort de nos libertés, nous nous sommes rendus coupables d’actes semblables ! Mais j’ai tout au moins cette consolation de penser que nous avons fait, pour expier nos crimes, un sacrifice plus grand que jamais nation ait fait encore.

Le 31 août, nous jetons l’ancre pour la seconde fois à Porto-Praya,

dans l’archipel du Cap-Vert ; de là nous nous rendons aux Açores, où nous restons six jours. Le 2 octobre, nous saluons les côtes d’Angleterre ; à Falmouth, je quitte le Beagle, après avoir passé près de cinq ans à bord de ce charmant petit vaisseau.

Notre voyage est terminé ; il ne me reste plus qu’à jeter un rapide coup d’œil sur les avantages et les désavantages, sur les fatigues et les jouissances de notre navigation autour du monde. Si on me demandait mon avis avant d’entreprendre un long voyage, ma réponse dépendrait entièrement du goût qu’aurait le voyageur pour telle ou telle science, et des avantages qu’il pourrait trouver au point de vue de ses études. Sans doute, on éprouve une vive satisfaction à contempler des pays si divers, à passer en revue, pour ainsi dire, les différentes races humaines, mais cette satisfaction est loin de compenser les fatigues. Il faut donc que l’on ait un but, que ce but soit une étude à compléter, une vérité à dévoiler, que ce but, en un mot, vous soutienne et vous encourage.

Il est évident, en effet, que l’on fait d’abord des pertes nombreuses : on se trouve séparé de tous ses amis ; on quitte les lieux où vous rattachent tant et de si chers souvenirs. L’espoir du retour vous soutient, il est vrai, dans une certaine mesure ; car si la vie est un songe, comme le disent les poëtes, je suis certain que les visions du voyage sont celles qui, de toutes, aident à traverser le plus rapidement une longue nuit. D’autres privations, que l’on ne ressent pas tout d’abord, laissent bientôt un vide extrême autour de vous : c’est le manque d’une chambre à soi, où l’on puisse se reposer et se recueillir ; c’est le sentiment d’une hâte perpétuelle ; c’est la privation de certains petits conforts, l’absence de la famille, le manque absolu de la musique et des autres plaisirs qui frappent l’imagination. Il va sans dire qu’en parlant de choses aussi insignifiantes je suppose qu’on est déjà habitué aux ennuis réels de la vie de marin et qu’on ne redoute plus rien, sauf les accidents inhérents à la navigation. Pendant ces soixante dernières années, les voyages lointains sont devenus, il est vrai, bien plus faciles. À l’époque de Cook, un homme qui quittait son foyer pour entreprendre de pareilles expéditions s’exposait aux privations les plus dures. Aujourd’hui, on peut faire le tour du monde dans un yacht où l’on trouve tous les conforts. Outre les progrès accomplis dans la construction des navires, outre les progrès des ressources navales, toutes les côtes occidentales de l’Amérique sont bien connues, et l’Australie est devenue un pays civilisé. Quelle différence entre un naufrage dans le Pacifique, aujourd’hui et à l’époque de Cook ! Depuis les voyages de ce dernier, un hémisphère entier est entré dans la voie de la civilisation.

Si l’on est sujet au mal de mer, que l’on y regarde à deux fois avant d’entreprendre un long voyage. Ce n’est pas là une maladie dont on puisse se débarrasser en quelques jours ; j’en parle par expérience. Si, au contraire, on aime la mer, si on s’intéresse à la manœuvre, on a certes de quoi s’occuper, mais il n’en faut pas moins se rappeler combien peu de temps on passe dans le port comparativement aux longs jours passés sur mer. Et que sont, après tout, les beautés si vantées de l’immense Océan ? L’Océan, c’est une solitude fatigante, un désert d’eau, comme l’appellent les Arabes. Sans doute ce désert offre quelques spectacles admirables. Rien de beau, par exemple, comme un magnifique clair de lune, alors que d’innombrables étoiles brillent au ciel, et que les douces effluves des vents alizés gonflent les blanches voiles du vaisseau ; puis le calme parfait, alors que la mer est polie comme un miroir, que tout est tranquille, et que c’est à peine si un souffle agite de loin en loin les voiles qui pendent inutiles contre les mâts. Il est beau aussi d’assister au commencement d’une tempête, alors que le vent soulève les vagues en véritables montagnes ; mais, dois-je le dire ? je m’étais figuré quelque chose de plus grandiose, de plus terrible. Une tempête vue de la côte, où les arbres tordus par le vent, où les oiseaux luttant avec peine, où les ombres profondes, où les éclats de lumière, où le bruit des torrents, indiquent la lutte des éléments, présente certainement un bien plus beau spectacle. En mer, les albatros et les pétrels semblent parfaitement à leur aise ; l’eau s’élève et s’abaisse comme si elle remplissait sa tâche accoutumée ; seuls le vaisseau et ses habitants semblent être l’objet de la fureur des éléments. Sans doute le spectacle est tout différent quand on le contemple du haut d’une côte sauvage, mais il vous cause certainement alors une impression bien plus profonde.

Tournons actuellement les yeux vers les côtés les plus agréables du tableau. Le plaisir que nous a causé l’aspect général des différents pays que nous avons visités a été sans contredit la source la plus constante et la plus vive de nos jouissances. Il est plus que probable que la beauté pittoresque de bien des parties de l’Europe excède de beaucoup tout ce que nous avons vu. Mais on éprouve un plaisir toujours nouveau à comparer les caractères de différents pays, sentiment qui, dans une certaine mesure, diffère de l’admiration que l’on éprouve pour la simple beauté. Ce sentiment dépend principalement de la connaissance que l’on peut avoir des parties individuelles de chaque paysage, si je peux m’exprimer ainsi. Je suis, quant à moi, très-disposé à croire qu’une personne assez savante musicienne pour saisir chaque note, saisit mieux l’ensemble, à condition toutefois qu’elle possède un goût parfait ; de même, quiconque peut remarquer en détail toutes les parties d’un beau paysage est plus à même de saisir l’ensemble. Aussi un voyageur doit-il être botaniste, car, dans tous les paysages, les plantes forment, après tout, le plus bel ornement. Des groupes de roches nues, affectant même les formes les plus sauvages, offrent pendant quelques instants un spectacle sublime, mais ce spectacle a le défaut de devenir bientôt monotone. Revêtez ces rochers de couleurs splendides, comme au Chili septentrional, et le spectacle deviendra fantastique ; couvrez-les de végétation, vous obtenez un tableau admirable.

Quand je dis que le paysage de bien des parties de l’Europe est probablement plus pittoresque que tout ce que nous avons vu, j’en excepte, bien entendu, les zones intertropicales. Ce sont là paysages que l’on ne peut comparer ; mais j’ai déjà essayé d’indiquer fort souvent quelle est la grandeur de ces régions. La force, la vivacité des impressions dépend, la plupart du temps, des idées préconçues. Je puis ajouter que j’ai puisé mes idées dans la narration personnelle de Humboldt, dont les descriptions surpassent de beaucoup en mérite tout ce que j’ai lu. Cependant, malgré les illusions que j’avais cru me faire, je n’ai pas éprouvé le moindre désappointement quand j’ai débarqué au Brésil.

Parmi les scènes qui ont fait une profonde impression sur mon esprit, aucune n’est plus sublime que l’aspect des forêts vierges qui ne portent pas encore la trace du passage de l’homme ; que ce soient, d’ailleurs, les forêts du Brésil, où domine la vie dans toute son exubérance ; que ce soient celles de la Terre de Feu, où la mort règne en souveraine. Ce sont là deux véritables temples remplis de toutes les splendides productions du dieu nature. Personne, je crois, ne peut pénétrer dans ces vastes solitudes sans ressentir une vive émotion et sans comprendre qu’il y a chez l’homme quelque chose de plus que la vie animale. Quand j’évoque les souvenirs du passé, les plaines de la Patagonie se présentent fréquemment à ma mémoire, et cependant tous les voyageurs sont d’accord pour affirmer qu’elles sont de misérables déserts. On ne peut guère leur attribuer que des caractères négatifs ; on n’y trouve, en effet, ni habitations, ni eau, ni arbres, ni montagnes ; à peine y rencontre-t-on quelques arbustes rabougris. Pourquoi donc ces déserts — et je ne suis pas le seul qui ait éprouvé ce sentiment — ont-ils fait sur moi une si profonde impression ? Pourquoi les Pampas, encore plus plats, mais plus verts, plus fertiles et qui tout au moins sont utiles à l’homme, ne m’ont-ils pas produit une impression semblable ? Je ne veux pas essayer d’analyser ces sentiments, mais ils doivent provenir en partie du libre essor donné à l’imagination. Les plaines de la Patagonie sont illimitées ; c’est à peine si on peut les traverser, aussi sont-elles inconnues ; elles paraissent être depuis des siècles dans leur état actuel et il semble qu’elles doivent subsister pour toujours sans que le moindre changement s’accomplisse à leur surface. Si, comme le supposaient les anciens, la terre était plate et entourée d’une ceinture d’eau ou de déserts, véritables fournaises qu’il serait impossible de traverser, qui n’éprouverait une sensation profonde, mais mal définie, au bord de ces limites imposées aux connaissances humaines ?

me reste à signaler, au point de vue du pittoresque, le panorama qui se déroule aux pieds du voyageur parvenu au sommet d’une haute montagne. À certains égards, le tableau n’est certainement pas beau, mais le souvenir que l’on en emporte dure longtemps. Quand, parvenu, par exemple, au sommet de la plus haute crête de la Cordillère, on regarde autour de soi, on reste stupéfait, débarrassé que l’on est de la vue des détails, des dimensions colossales des masses qui vous entourent.

En fait d’êtres animés, rien ne cause peut-être autant d’étonnement que la vue du sauvage, c’est-à-dire de l’homme à l’état le plus infime. L’esprit se reporte vers le passé et on se demande si nos premiers ancêtres ressemblaient à ces hommes, à ces hommes dont les signes et la physionomie nous sont moins intelligibles que ceux des animaux domestiques ; à ces hommes qui ne possèdent pas l’instinct de ces animaux et qui cependant ne semblent pas avoir en partage la raison humaine, ou tout au moins les arts qui en découlent. Je ne crois pas qu’il soit possible de décrire la différence qui existe entre le sauvage et l’homme civilisé. On peut dire cependant que c’est à peu près celle qu’il y a entre l’animal sauvage et l’animal domestique. Une grande partie de l’intérêt que l’on éprouve en voyant un sauvage est ce sentiment qui vous pousse à désirer voir le lion dans son désert, le tigre déchirant sa proie dans la jungle, ou le rhinocéros errant dans les plaines sauvages de l’Afrique.

On peut aussi compter au nombre des scènes magnifiques qu’il nous a été donné de contempler, la croix du Sud, le nuage de Magellan et les autres constellations de l’hémisphère austral — les glaciers s’avançant jusqu’à la mer et quelquefois la surplombant — les îles de corail construites par des coraux vivants — les volcans en activité — les effets stupéfiants d’un tremblement de terre. Ces derniers phénomènes ont peut-être pour moi un intérêt tout particulier, en ce sens qu’ils sont intimement reliés à la structure géologique du globe. Cependant le tremblement de terre doit être pour tout le monde un événement qui produit la plus profonde impression. On s’est habitué depuis l’enfance à considérer la terre comme le type de la solidité et elle se met à osciller sous nos pieds comme le ferait une croûte fort mince. En voyant les plus solides, les plus magnifiques ouvrages de l’homme renversés en un instant, qui ne sentirait la petitesse de cette prétendue puissance dont nous sommes si fiers ?

On dit que l’amour de la chasse est une passion inhérente à l’homme, la dernière trace d’un instinct puissant. S’il en est ainsi, je suis sûr que le plaisir de vivre en plein air, avec le ciel pour toiture et le sol pour table, fait partie de ce même instinct ; c’est le sauvage revenu à ses habitudes natives. Je pense toujours à mes excursions en bateau, à mes voyages à travers des pays inhabités, avec un bonheur que n’aurait produit aucune scène civilisée. Je ne doute pas que tous les voyageurs ne se rappellent avec un immense plaisir les sensations qu’ils ont éprouvées, quand ils se sont trouvés au milieu d’un pays où l’homme civilisé n’a que rarement ou jamais pénétré.

Un long voyage offre, en outre, bien des sujets de satisfaction d’une nature plus raisonnable. La carte du monde cesse d’être une vaine image pour le voyageur ; elle devient un tableau couvert des figures les plus animées et les plus variées. Chaque partie de cette carte revêt, en outre, les dimensions qui lui appartiennent ; on ne regarde plus les continents comme de petites îles et les îles comme de simples points, alors que beaucoup d’entre elles sont réellement plus grandes que bien des royaumes de l’Europe. L’Afrique, l’Amérique septentrionale ou l’Amérique méridionale, voilà des noms sonores et que l’on prononce facilement ; mais ce n’est qu’après avoir navigué pendant des semaines entières le long de leurs côtes que l’on arrive à bien comprendre quels immenses espaces ces noms impliquent sur notre globe.

Quand on considère l’état actuel de l’hémisphère austral, on ne peut qu’avoir le plus grand espoir relativement à ses progrès futurs. On ne saurait, je crois, trouver dans l’histoire aucun parallèle aux progrès de la civilisation dans l’hémisphère austral, progrès qui ont suivi l’introduction du christianisme. Le fait est d’autant plus remarquable que, il y a soixante ans à peine, un homme dont on ne peut mettre en doute l’excellent jugement, le capitaine Cook, ne prévoyait aucun changement semblable. Et, cependant, ces progrès ont été accomplis par l’esprit philanthropique de la nation anglaise.

L’Australie, dans le même hémisphère, devient un grand centre de civilisation, et, dans peu de temps sans contredit, elle deviendra la reine de cet hémisphère. Un Anglais ne peut visiter ces lointaines colonies sans ressentir un vif orgueil et une profonde satisfaction. Hisser où que ce soit le drapeau anglais, c’est être assuré d’attirer en cet endroit la prospérité, la richesse et la civilisation.

En résumé, il me semble que rien ne peut être plus profitable pour un jeune naturaliste qu’un voyage dans les pays lointains. Il aiguise, tout en la satisfaisant en partie, cette ardeur, ce besoin de savoir qui, selon sir J. Herschel, entraîne tous les hommes. La nouveauté des objets, la possibilité du succès, communiquent au jeune savant une nouvelle activité. En outre, comme un grand nombre de faits isolés perdent bientôt tout intérêt, il se met à comparer et arrive à généraliser. D’autre part, il faut bien le dire, comme le voyageur séjourne bien peu de temps dans chaque endroit, ses descriptions ne peuvent comporter des observations détaillées. Il s’ensuit, et cela m’a souvent coûté cher, que l’on est toujours disposé à remplacer les connaissances qui vous font défaut par des hypothèses peu fondées.

Mais ce voyage m’a causé des joies si profondes, que je n’hésite pas à recommander à tous les naturalistes, bien qu’ils ne puissent espérer trouver des compagnons aussi aimables que les miens, de courir toutes les chances et d’entreprendre des voyages par terre, s’il est possible, ou sinon de longues traversées. On peut être certain, sauf dans des cas extrêmement rares, de ne pas avoir de bien grandes difficultés à surmonter et de ne pas courir de bien grands dangers. Ces voyages enseignent la patience et font disparaître toute trace d’égoïsme ; ils apprennent à agir par soi-même et à s’accommoder de tout ; ils donnent, en un mot, les qualités qui distinguent les marins. Les voyages enseignent bien un peu aussi la méfiance, mais on découvre en même temps combien il y a de gens à l’excellent cœur, toujours prêts à vous rendre service, bien qu’on ne les ait jamais vus ou qu’on ne doive jamais les revoir.




  1. Après les volumes qui ont été écrits à ce sujet, il est presque dangereux de parler même du tombeau. Un voyageur moderne donne en douze vers, à cette pauvre petite île, les épithètes suivantes : Tombeau, Pyramide, Cimetière, Sépulcre, Catacombes, Sarcophage, Minaret et Mausolée !
  2. Il est à remarquer que les nombreux spécimens de ce coquillage trouvés par moi en un endroit diffèrent, comme variété distincte, d’autres spécimens trouvés dans un autre endroit.
  3. Beatson, Santa-Helena, Introduction, p. 4.
  4. Parmi ces quelques insectes, j’ai été fort surpris de trouver un petit Aphodius (nov. spec.) et un Oryctes, qui se trouvent en nombre considérable sous la bouse. Quand on a découvert l’île, il ne s’y trouvait certainement aucun quadrupède, excepté peut-être une souris ; il est donc fort difficile de savoir si ces insectes ont été depuis importés par accident, ou, s’ils sont indigènes, de quoi ils se nourrissaient anciennement. Sur les bords de la Plata, où, en raison du grand nombre des bestiaux et des chevaux, les belles plaines de gazon sont couvertes d’engrais, on cherche en vain les nombreuses espèces d’insectes se nourrissant d’excréments qui se trouvent si abondamment en Europe. Je n’ai observé qu’un Oryctes (les insectes de ce genre, en Europe, se nourrissent ordinairement de matières végétales en décomposition) et deux espèces de Phanœus. Sur le côté opposé de la Cordillère, à Chiloé, on trouve en grande quantité une autre espèce de Phanœus qui recouvre de terre les excréments des bestiaux. Il y a raison de croire que ce genre de Phanœus, avant l’introduction des bestiaux, se nourrissait des excréments de l’homme. En Europe, les insectes qui se nourrissent des matières qui ont déjà contribué à soutenir la vie d’autres animaux plus grands sont en si grand nombre, qu’il y a certainement plus de cent espèces différentes. Cette considération, le fait qu’une si grande quantité d’alimentation de cette sorte se perd sur les plaines de la Plata, m’ont fait penser que l’homme avait brisé là cette chaîne qui relie tant d’animaux les uns aux autres dans leur pays natal. Cependant, à la Terre de Van-Diémen, j’ai trouvé dans la bouse des vaches un grand nombre d’individus appartenant à quatre espèces d’Onthophagus, deux espèces d’Aphodius et une espèce d’un troisième genre ; cependant les vaches n’ont été introduites dans ce pays que depuis trente-trois ans. Avant cette époque, le kangourou et quelques autres petits animaux étaient les seuls quadrupèdes de l’île ; or la qualité des excréments de ces animaux est toute différente de la qualité des excréments des animaux introduits par l’homme. En Angleterre, le plus grand nombre des insectes stercovores ont des appétits distincts, si je puis m’exprimer ainsi, c’est-à-dire qu’ils ne se nourrissent pas indifféremment des excréments de tous les animaux. Par conséquent, le changement d’habitudes qui s’est produit à la Nouvelle-Zélande est très-remarquable. Le révérend F.-W. Hope, qui, je l’espère, voudra bien me permettre de l’appeler mon maître en entomologie, m’a donné le nom des insectes dont je viens de parler.
  5. Monats. der König. Akad. d. wiis. zu Berlin. Avril 1845.