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Traduction par Ed. Barbier.
C. Reinwald (p. 313-335).
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CHAPITRE XIV


San Carlos, Chiloé. — L’Osorno en éruption en même temps que l’Aconcagua et le Coseguina. — Excursion à Cucao. — Forêts impénétrables. — Valdivia. — Indiens. — Tremblement de terre. — Concepcion. — Grand tremblement de terre. — Rochers brisés. — Aspect des anciennes villes. — La mer devient noire et se met à bouillir. — Direction des vibrations. — Pierres tordues. — Grande vague. — Élévation permanente du sol. — Aire des phénomènes volcaniques. — Relation entre les forces éruptives et les forces élévatoires. — Cause des tremblements de terre. — Lente élévation des chaînes de montagnes.

Chiloé et Concepcion. — Grand tremblement de terre.


Le 15 janvier 1835, nous quittons le port de Low et, trois jours plus tard, nous jetons l’ancre pour la seconde fois dans la baie de San Carlos, dans l’île de Chiloé. Pendant la nuit du 19, le volcan d’Osorno se met en éruption. À minuit la sentinelle observe quelque chose qui ressemble à une grande étoile ; cette étoile augmente à chaque instant et, à trois heures du matin, nous assistons au spectacle le plus magnifique. À l’aide du télescope, nous voyons, au milieu de splendides flammes rouges, des objets noirs projetés incessamment en l’air, puis retomber. La lueur est suffisante pour illuminer la mer. Il semble d’ailleurs que les cratères de cette partie de la Cordillère laissent souvent échapper des masses de matières fondues. On m’a assuré que, pendant les éruptions du Corcovado, de grandes masses sont projetées à une immense hauteur en l’air, puis éclatent en revêtant les formes les plus fantastiques ; ces masses doivent être considérables, car on les aperçoit des hauteurs situées derrière San Carlos, qui se trouve à 93 milles (150 kilomètres) du Corcovado. Dans la matinée, le volcan reprend sa tranquillité.

J’ai été tout étonné d’apprendre plus tard que l’Aconcagua, au Chili, 480 milles (772 kilomètres) plus au nord, s’était mis en éruption pendant la même nuit ; et j’ai été plus étonné encore d’apprendre que la grande éruption du Coseguina (2 700 milles [4 344 kilomètres] au nord de l’Aconcagua), éruption accompagnée par un tremblement de terre qui se fit sentir dans un rayon de 1 000 milles, avait lieu six heures après. Cette coïncidence est d’autant plus remarquable que, depuis vingt-six ans, le Coseguina n’avait donné aucun signe d’activité, et qu’une éruption de l’Aconcagua est chose fort rare. Il est difficile de s’aventurer même à conjecturer si cette coïncidence est accidentelle ou s’il faut y voir la preuve de quelque communication souterraine. On ne manquerait pas de remarquer comme une coïncidence remarquable que le Vésuve, l’Etna et l’Hécla en Islande (qui sont relativement plus près les uns des autres que les volcans de l’Amérique du Sud dont je viens de parler) eussent une éruption pendant la même nuit ; mais c’est un fait encore plus remarquable dans l’Amérique du Sud, où les trois volcans font partie de la même chaîne de montagnes, où les vastes plaines qui bordent la côte orientale tout entière et où les coquillages récents, soulevés sur une longueur de plus de 2 000 milles (3 220 kilomètres) sur la côte occidentale, prouvent avec quelle égalité les forces élévatoires ont agi.

Le capitaine Fitz-Roy désirant avoir des données exactes sur quelques points de la côte occidentale de Chiloé, il est convenu que je me rendrai à Castro avec M. King et que de là nous traverserons l’île pour aller à la Capella de Cucao, située sur la côte occidentale. Nous nous procurons un guide et des chevaux et nous nous mettons en route le 22 au matin. À peine étions-nous partis, qu’une femme et deux enfants, faisant le même voyage, nous rejoignent. Dans ce pays, le seul à peu près de l’Amérique du Sud où l’on puisse voyager sans avoir besoin de porter des armes, on fait vite connaissance. Tout d’abord, collines et vallées se succèdent sans interruption ; mais, à mesure que nous approchons de Castro, le pays devient plus plat. La route en elle-même est fort curieuse ; elle consiste dans toute sa longueur, à l’exception de quelques parties bien espacées, en gros morceaux de bois, les uns fort larges et placés longitudinalement, les autres fort étroits et placés transversalement. En été, cette route n’est pas trop mauvaise ; mais en hiver, quand la pluie a rendu le bois glissant, voyager devient chose fort difficile. À cette époque de l’année règne un marécage des deux côtés de la route, qui souvent est elle-même recouverte par les eaux ; on est donc obligé de consolider les poutres longitudinales en les attachant à des poteaux enfoncés dans le sol de chaque côté de la route. Une chute de cheval devient donc chose fort dangereuse, car on risque fort de tomber sur les poteaux. Il est vrai que l’habitude de traverser ces routes a rendu les chevaux de Chiloé singulièrement actifs, et il est très-intéressant de voir avec quelle agilité, avec quelle sûreté de coup d’œil ils sautent d’une poutre sur une autre dans les endroits où elles ont été déplacées. De grands arbres forestiers, dont les troncs sont reliés par des plantes grimpantes, forment un véritable mur de chaque côté de la route. Quelquefois on aperçoit une longue étendue de cette avenue et elle présente alors un spectacle réellement curieux par son uniformité même : la ligne blanche formée par les poutres semble se rétrécir et finit par disparaître, cachée qu’elle est dans les sombres profondeurs de la forêt, ou bien elle se termine par un zigzag quand elle grimpe sur quelque colline.

Bien qu’il n’y ait en ligne directe que 12 lieues de San Carlos à Castro, la construction de cette route a dû être un travail fort pénible. On m’a affirmé que plusieurs personnes avaient autrefois perdu la vie en essayant de traverser la forêt. C’est un Indien qui, le premier, a réussi à accomplir ce voyage en s’ouvrant un passage la hache à la main ; il mit huit jours à se rendre à San-Carlos. Le gouvernement espagnol le récompensa par une concession de terres. Pendant l’été, beaucoup d’Indiens errent dans les forêts, principalement toutefois dans les parties les plus élevées de l’île, là où les bois ne sont pas tout à fait aussi épais ; ils vont à la recherche des bestiaux à demi sauvages, qui mangent les feuilles des roseaux et de certains arbres. Ce fut un de ces chasseurs qui découvrit par hasard, il y a quelques années, l’équipage d’un bâtiment anglais qui s’était perdu sur la côte occidentale ; les provisions commençaient à s’épuiser, et il est probable que, sans l’aide de cet homme, ils ne seraient jamais sortis de ces bois presque impénétrables ; un matelot mourut même de fatigue pendant la route. Les Indiens, pendant ces excursions, règlent leur marche d’après la position du soleil, de telle sorte que, si le temps est couvert, ils sont forcés de s’arrêter.

Il fait un temps admirable ; un grand nombre d’arbres chargés de fleurs parfument l’air ; c’est à peine cependant si cela suffit pour dissiper l’effet que vous cause la triste humidité de ces forêts. En outre, les nombreux troncs d’arbres morts, debout comme autant de squelettes, donnent toujours à ces forêts vierges un caractère de solennité qu’on ne retrouve pas dans les forêts des pays civilisés depuis longtemps. Peu après le coucher du soleil, nous bivouaquons pour la nuit. La femme qui nous accompagne est en somme assez jolie ; elle appartient à une des familles les plus respectables de Castro, ce qui ne l’empêche pas de monter à cheval comme un homme ; elle n’a d’ailleurs ni bas ni souliers. Je suis tout surpris de son manque de dignité. Son père l’accompagne et ils ont des provisions ; malgré cela ils nous regardent manger avec un tel air d’envie, que nous finissons par nourrir tous nos compagnons de route. Pas un seul nuage au ciel pendant la nuit ; aussi pouvons-nous jouir de l’admirable spectacle que produisent les étoiles innombrables qui illuminent les profondeurs de la forêt.

23 janvier. — Nous nous levons de bonne heure, et, à deux heures, nous arrivons dans la jolie petite ville de Castro. Le vieux gouverneur était mort depuis notre dernière visite et un Chilien avait pris sa place. Nous étions porteurs d’une lettre d’introduction pour don Pedro, qui se montra fort bon, fort aimable, fort hospitalier, et beaucoup plus désintéressé qu’on ne l’est d’ordinaire de ce côté du continent. Le lendemain, don Pedro nous procure des chevaux et s’offre à nous accompagner lui-même. Nous nous dirigeons vers le sud, en suivant presque constamment la côte ; nous traversons plusieurs hameaux, dans chacun d’eux nous remarquons une grande église construite en bois et ressemblant exactement à une grange. Arrivés à Vilipilli, don Pedro demande au commandant de nous procurer un guide pour nous conduire à Cucao. Le commandant est un vieillard ; il s’offre cependant à nous servir lui-même de guide ; mais ce n’est qu’après de longs pourparlers, car il a peine à comprendre que deux Anglais aient réellement l’intention d’aller visiter un endroit aussi retiré que l’est Cucao. Les deux plus grands aristocrates du pays nous accompagnent donc, et il est facile de le voir par la conduite des Indiens envers eux. À Chonchi, nous tournons le dos à la côte pour nous enfoncer dans les terres ; nous suivons des sentiers à peine tracés, traversant tantôt de magnifiques forêts, tantôt de jolis endroits cultivés où abondent le blé et la pomme de terre. Ce pays boisé, accidenté, me rappelle les parties les plus sauvages de l’Angleterre, ce qui n’est pas sans me causer une certaine émotion. À Vilinco, situé sur les bords du lac de Cucao, il n’y a que quelques champs en culture ; ce village paraît habité exclusivement par des Indiens. Le lac a 12 milles de longueur et s’étend de l’est à l’ouest. En raison de circonstances locales, la brise de mer souffle très-régulièrement pendant la journée et le calme le plus complet règne pendant la nuit ; cette régularité a donné lieu aux exagérations les plus incroyables, car, à entendre les descriptions qu’on nous avait faites de ce phénomène à San Carlos, nous nous attendions à un véritable prodige.

La route qui conduit à Cucao est si mauvaise, que nous nous décidons à nous embarquer dans une periagua. Le commandant ordonne à six Indiens de se préparer à nous transporter de l’autre côté du lac sans daigner leur dire si on les payera pour leur dérangement. La periagua est une embarcation fort primitive et fort étrange, mais l’équipage est plus étrange encore ; je doute que six petits hommes plus laids se soient jamais trouvés réunis dans un même bateau. Je me hâte d’ajouter qu’ils rament très-bien et avec beaucoup d’ardeur. Le chef d’équipage babille constamment en indien ; il ne s’interrompt que pour pousser des cris étranges qui ressemblent beaucoup à ceux que pousse un gardeur de cochons qui veut faire marcher ces animaux devant lui. Nous partons avec une légère brise contre nous, ce qui ne nous empêche pas d’arriver avant la nuit à la Capella de Cucao. Des deux côtés du lac, la foret règne sans aucune interruption. On avait embarqué une vache avec nous. Faire entrer un si gros animal dans un si petit bateau semble à première vue constituer une grande difficulté, que les Indiens surmontent, il faut l’avouer, en une minute. Ils amènent la vache au bord du bateau, puis ils lui placent sous le ventre deux rames dont les extrémités vont s’appuyer sur le bord ; à l’aide de ces leviers, ils renversent la pauvre bête, la tête en bas et les jambes en l’air, dans le canot, où ils l’attachent avec des cordes. À Cucao nous trouvons une hutte non habitée ; c’est la résidence du padre quand il vient rendre visite à cette capella ; nous nous emparons de cette habitation, nous allumons du feu, nous faisons cuire notre souper et nous nous trouvons tout à fait à l’aise.

Le district de Cucao est le seul point habité de toute la côte occidentale de Chiloé. Il contient environ trente ou quarante familles indiennes, éparses sur 4 ou 5 milles de la côte. Ces familles se trouvent absolument séparées du reste de l’île, aussi font-elles fort peu de commerce ; elles vendent toutefois un peu d’huile de phoque. Ces Indiens fabriquent leurs propres vêtements et sont assez bien habillés ; ils ont des aliments en abondance, et cependant ils ne paraissent pas satisfaits ; ils sont aussi humbles qu’il est possible de l’être. Ces sentiments proviennent en grande partie, je crois, de la dureté et de la brutalité des autorités locales. Nos compagnons, fort polis pour nous, traitaient les Indiens en esclaves plutôt qu’en hommes libres. Ils leur ordonnaient d’apporter des provisions et de nous livrer leurs chevaux sans daigner leur dire ce qu’on leur payerait ou même si on les payerait du tout. Restés seuls un matin avec ces pauvres gens, nous nous en fîmes bientôt des amis en leur donnant des cigares et du maté. Ils se partagèrent fort également un petit morceau de sucre et tous y goûtèrent avec la plus grande curiosité. Puis les Indiens nous exposèrent leurs nombreux sujets de plainte, finissant toujours par nous dire : « C’est parce que nous sommes de pauvres Indiens ignorants que l’on nous traite ainsi ; cela n’arrivait pas quand nous avions un roi. »

Le lendemain, après déjeuner, nous allons visiter Punta Huantamó, situé quelques milles plus au nord. La route longe une plage fort large, sur laquelle, malgré une si longue succession de beaux jours, la mer se brise avec furie. On me dit que, pendant une grande tempête, le mugissement de la mer s’entend pendant la nuit jusqu’à Castro, à 21 milles marins de distance, à travers un pays montagneux et boisé. Nous avons quelque difficulté à atteindre le point que nous voulons visiter, tant les chemins sont mauvais ; en effet, dès que le sentier se trouve ombragé par les arbres, il se transforme en un véritable marécage. Punta Huantamó est un magnifique amoncellement de rochers, recouverts d’une plante alliée, je crois, à la Bromélia, et que les habitants appellent Chepones. Nous nous écorchons horriblement les mains en circulant sur ces rochers, ce qui ne m’empêche pas de rire beaucoup du soin que prend notre guide indien de relever autant que possible son pantalon ; il pense sans doute que son vêtement est plus délicat que sa peau. Cette plante porte un fruit qui ressemble à un artichaut et qui contient un grand nombre de graines pulpeuses, fort estimées ici pour leur goût sucré et agréable. Au port de Low, les habitants se servent de ce fruit pour en faire du chichi ou du cidre ; tant il est vrai, comme le fait remarquer Humboldt, que presque partout l’homme trouve le moyen de préparer des boissons avec des végétaux. Je crois, cependant, que les sauvages de la Terre de Feu et de l’Australie n’en sont pas encore arrivés à ce degré de civilisation.

Au nord de Punta Huantamó, la côte devient de plus en plus sauvage ; elle est, en outre, bordée d’une quantité de récifs sur lesquels la mer se brise éternellement. Nous désirions, s’il était possible, revenir à pied à San Carlos en suivant cette côte ; mais les Indiens eux-mêmes nous affirment que la route est impraticable. Ils ajoutent qu’on va quelquefois directement de Cucao à San Carlos à travers les bois, mais jamais par la côte. Dans ces expéditions, les Indiens ne portent avec eux que du blé grillé et ne mangent que deux fois par jour.

26 janvier. — Nous nous réembarquons sur la periagua et traversons le lac, puis nous remontons à cheval. Les habitants de Chiloé mettent à profit cette semaine de beau temps extraordinaire pour brûler leurs forêts ; on ne voit de toutes parts que des nuages de fumée. Mais, bien qu’ils aient grand soin de mettre le feu à la forêt de plusieurs côtés à la fois, ils ne peuvent parvenir à provoquer un grand incendie. Nous dînons avec notre ami le commandant et n’arrivons à Castro qu’à la nuit close. Le lendemain matin, nous partons de bonne heure. Après une étape assez longue, nous arrivons au sommet d’une colline d’où, spectacle fort rare dans ce pays, la vue s’étend sur la forêt. Au-dessus de l’horizon des arbres s’élève, dans toute sa beauté, le volcan de Corcovado, et un volcan à sommet plat un peu plus au nord ; c’est à peine si nous pouvons distinguer un autre pic de la grande chaîne. Jamais le souvenir de cet admirable spectacle ne s’effacera de ma mémoire. Nous passons la nuit en plein air et le lendemain matin nous arrivons à San Carlos. Il était temps, car le soir même la pluie se met à tomber à torrents.

4 février. — Nous mettons à la voile. Pendant la dernière semaine de notre séjour à Chiloé, j’avais fait quelques courtes excursions. Entre autres, j’avais été examiner une couche considérable de coquillages, appartenant à des espèces encore existantes, située à une hauteur de 350 pieds au-dessus du niveau de la mer ; des arbres immenses poussent maintenant au milieu de ces coquillages. Un autre jour je me rends à Punta Huechucucuy. J’avais pour guide un homme qui connaissait beaucoup trop bien le pays ; nous ne pouvions traverser un ruisseau, une crique ou une langue de terre sans qu’il me donnât avec force détails le nom indien de l’endroit. De même qu’à la Terre de Feu, le langage des Indiens semble admirablement s’adapter à désigner les caractères les plus intimes du paysage. Nous sommes tous enchantés de dire adieu à Chiloé ; ce serait cependant une île charmante, si des pluies continuelles n’y engendraient autant de tristesse. Il y a aussi quelque chose de fort attrayant dans la simplicité et l’humble politesse de ses pauvres habitants.

Nous longeons la côte nous dirigeant vers le nord ; mais il fait si vilain temps, que nous n’arrivons à Valdivia que dans la soirée du 8. Le lendemain matin, un canot nous conduit à la ville, située à environ 10 milles (16 kilomètres) du port. En remontant le fleuve nous apercevons de temps en temps quelques huttes et quelques champs cultivés qui rompent un peu la monotonie de la forêt ; de temps en temps aussi nous rencontrons un canot portant une famille indienne. La ville, située dans une plaine au bord du fleuve, est si complètement enveloppée par un bois de pommiers, que les rues ne sont guère que des sentiers dans un verger. Je n’ai jamais vu de pays où le pommier réussisse aussi bien que dans cette partie humide de l’Amérique méridionale ; sur le bord des routes on voit une foule de ces arbres, qui évidemment se sont semés eux-mêmes. Les habitants de Chiloé ont un moyen bien commode pour se faire un verger. À l’extrémité inférieure de presque toutes les branches se trouve une partie conique brune et ridée ; cette partie est toujours prête à se changer en racine, comme on peut le voir quelquefois quand un peu de boue a été accidentellement projetée sur l’arbre. On choisit, au commencement du printemps, une branche grosse à peu près comme la cuisse d’un homme ; on la coupe juste au-dessus d’un groupe de ces points, on enlève toutes les autres pousses, puis on l’enterre à une profondeur de 2 pieds à peu près dans le sol. Pendant l’été suivant, cette racine produit de longues tiges qui, quelquefois même, portent des fruits. On m’en a montré une qui avait produit vingt-trois pommes ; mais c’est là un fait extraordinaire. Au bout de trois ans, cette racine est devenue un bel arbre chargé de fruits, comme j’ai pu le voir moi-même. Un vieillard, habitant près de Valdivia, médisait : « Necesidad es la madre del invencion », et me le prouvait en me disant tout ce qu’il faisait avec ses pommes. Après en avoir fait du cidre et même du vin, il distillait la pulpe pour se procurer une eau-de-vie blanche ayant un excellent goût ; en employant un autre procédé, il obtenait de la mélasse, ou du miel, comme il l’appelait. Ses enfants et ses cochons, pendant la saison, ne sortaient jamais de son verger, car ils y trouvaient abondamment de quoi se nourrir.

11 février. — Je pars, accompagné d’un guide, pour faire une courte excursion pendant laquelle je ne parviens pas à apprendre grand chose sur la géologie du pays ou sur ses habitants. Il n’y a pas beaucoup de terrains cultivés près de Valdivia ; après avoir traversé une rivière située à la distance de quelques milles, nous entrons dans la forêt et nous ne rencontrons qu’une misérable hutte avant d’atteindre l’endroit où nous devons passer la unit. La petite différence de latitude, 150 milles (249 kilomètres), est suffisante pour donner à la forêt un aspect tout nouveau, quand on la compare aux forêts de Chiloè. Cela provient d’une proportion différente des espèces d’arbres. Les arbres toujours verts ne paraissent pas être tout à fait aussi nombreux, aussi le feuillage paraît-il moins sombre. De même qu’à Chiloé, les joncs s’entrelacent autour des parties inférieures des arbres ; mais on remarque ici une autre espèce de jonc, qui ressemble au bambou du Brésil et qui atteint environ 20 pieds de hauteur ; ce bambou pousse par groupes et orne d’une façon charmante les rives de quelques ruisseaux. Les Indiens se servent de cette plante pour fabriquer leurs chusos ou longues lances. La hutte où nous devions passer la nuit est si sale que je préfère coucher en plein air ; la première nuit à passer dehors pendant ces expéditions est ordinairement fort désagréable, parce que l’on n’est pas habitué au bourdonnement et à la morsure des mouches. Le lendemain matin, il n’y avait certainement pas sur mes jambes un espace grand comme une pièce de 1 franc qui ne fût couvert de morsures.

12 février. — Nous continuons notre route à travers l’épaisse forêt ; de temps en temps nous rencontrons un Indien à cheval ou une troupe de belles mules apportant des planches et du blé des plaines situées plus au sud. Dans l’après-midi, nous atteignons le sommet d’une colline d’où l’on a une vue admirable sur les Llanos. La vue de ces immenses plaines devient un véritable soulagement quand, depuis si longtemps, on est resté enseveli, pour ainsi dire, dans une forêt perpétuelle, dont l’aspect finit par devenir monotone. Cette côte occidentale me rappelle agréablement les immenses plaines de la Patagonie, et, cependant, avec le véritable esprit de contradiction qui est en nous, je ne peux oublier la sublimité du silence de la forêt. Les Llanos forment la partie la plus fertile et la plus peuplée de ce pays, car ils possèdent l’immense avantage d’être presque entièrement dépourvus d’arbres. Avant de quitter la forêt, nous traversons quelques petites prairies où ne se trouvent qu’un arbre ou deux, comme dans les parcs anglais ; j’ai souvent remarqué avec surprise que, dans les districts boisés et ondulés, les arbres ne croissent pas dans les parties plates. Un de nos chevaux étant épuisé de fatigue, je me décide à m’arrêter à la mission de Cudico, d’autant que j’ai une lettre pour le père qui y réside. Cudico est un district intermédiaire entre la forêt et les Llanos. On y voit un assez grand nombre de cottages avec des champs de blé et de pommes de terre, appartenant presque tous à des Indiens. Les tribus dépendant de Valdivia sont « reducidos y cristianos. » Les Indiens habitant plus au nord, vers Arauco et Impérial, sont encore très-sauvages et ne sont pas convertis au christianisme ; ils n’en ont pas moins beaucoup de relations avec les Espagnols. Le padre me dit que les Indiens chrétiens n’aiment pas beaucoup à venir à la messe, mais qu’en somme ils ont beaucoup de respect pour la religion. On éprouve la plus grande difficulté à leur faire observer les cérémonies du mariage. Les Indiens sauvages prennent autant de femmes qu’ils peuvent en nourrir, et un cacique en a souvent plus de dix ; quand on entre chez lui, on devine aisément le nombre de ses femmes au nombre de huttes séparées. Chaque femme demeure à tour de rôle une semaine avec le cacique ; mais toutes travaillent pour lui, lui font des ponchos, etc. Être la femme d’un cacique constitue un honneur que recherchent beaucoup les femmes indiennes.

Dans toutes ces tribus, les hommes portent un grossier poncho en laine ; au sud de Valdivia, ils portent des pantalons courts, et, au nord de cette ville, un jupon qui ressemble au Chilipa des Gauchos. Tous enferment leurs longs cheveux dans un filet, mais ne portent aucune autre coiffure. Ces Indiens ont une taille assez élevée ; ils ont les pommettes saillantes, et, par l’ensemble de leur extérieur, ressemblent à la grande famille américaine à laquelle d’ailleurs ils appartiennent ; mais leur physionomie me semble différer quelque peu de celle de toutes les tribus que j’avais vues jusque-là. Ordinairement sérieuse et austère, pleine de caractère, elle indique une honnête rudesse ou une féroce détermination. Leurs longs cheveux noirs, leurs traits graves et bien définis, leur teint brun, me rappelaient les vieux portraits de Jacques Ier. Ici, on ne trouve plus cette humble politesse si commune à Chiloé. Quelques-uns vous adressent un « mari-mari » (bonjour) fort brusque ; mais le plus grand nombre ne semblent guère disposés à vous saluer. Cette indépendance est sans doute la conséquence de leurs longues guerres avec les Espagnols et des nombreuses victoires que seuls, de tous les peuples de l’Amérique, ils ont su remporter sur les Européens.

Je passai une soirée fort agréable à causer avec le padre. C’est un excellent homme, fort hospitalier ; il vient de Santiago et est parvenu à s’entourer de quelque confort. Il a reçu une certaine éducation, et, ce qui lui pèse le plus, c’est le manque absolu de société. Quelle triste chose doit être la vie de cet homme qui n’a pas grand zèle religieux et qui n’a ni occupation ni but ! Le lendemain, en retournant à Valdivia, nous rencontrons sept Indiens fort sauvages ; quelques-uns d’entre eux sont des caciques qui viennent de recevoir du gouvernement chilien le salaire annuel, récompense de leur fidélité. Ce sont de beaux hommes, mais quelles figures sombres ! Ils vont à la suite les uns des autres ; un vieux cacique ouvre la marche et me semble le plus ivre d’eux tous à en juger par son excessive gravité et par sa face injectée de sang. Peu auparavant, deux Indiens nous avaient rejoints ; ils viennent de fort loin et se rendent à Valdivia pour un procès. L’un d’eux est fort vieux, fort jovial ; mais, à voir sa face toute ridée et entièrement dépourvue de barbe, on le prendrait plutôt pour une femme que pour un homme. Je leur donne assez souvent des cigares ; ils les reçoivent avec plaisir, mais c’est à peine s’ils condescendent à me remercier. Un Indien de Chiloé, au contraire, aurait soulevé son chapeau et aurait répété son éternel « Dios le page ! » Notre voyage devient fort ennuyeux, et à cause du mauvais état des routes, et à cause des nombreux troncs d’arbres qui barrent le chemin, et par-dessus lesquels il faut sauter ou dont il faut faire le tour. Nous couchons en route ; le lendemain matin nous arrivons à Valdivia et je regagne notre vaisseau.

Quelques jours après, je traverse la baie en compagnie de quelques officiers et nous débarquons près du fort Niebla. Les édifices sont presque en ruines et tous les affûts sont pourris. M. Wickham dit au commandant que si l’on tirait un seul coup de canon, ces affûts tomberaient en morceaux. « Oh ! non, monsieur, répond le pauvre homme tout fier de ses canons, ils résisteraient certainement à deux décharges ! » Les Espagnols avaient sans doute l’intention de rendre cette place imprenable. On voit encore, au beau milieu de la cour, une petite montagne de mortier qui est devenu aussi dur que le roc sur lequel il est placé. On a apporté ce mortier du Chili ; il y en avait pour 7000 dollars. La révolution ayant éclaté, on oublia de l’employer à quoi que ce soit ; il reste là, véritable emblème de la grandeur passée de l’Espagne.

Je voulais me rendre à une petite maison située à environ 1 mille et demi ; mais mon guide me dit qu’il est impossible de traverser le bois en droite ligne. Il m’offre cependant de me conduire en me faisant suivre le chemin le plus court, les sentiers que suivent les bestiaux ; j’accepte, mais il ne nous faut pas moins de trois heures pour arriver à notre but ! Le métier de cet homme est de rechercher les bestiaux qui peuvent s’égarer ; il doit donc bien connaître ces bois, cependant il me raconte que tout récemment il s’est égaré et est resté deux jours sans manger. Ces faits ne donnent qu’une faible idée de l’impossibilité absolue qu’il y a à pénétrer dans les forêts de ces pays. Je me faisais souvent cette question : Combien de temps un arbre tombé met-il à se pourrir de façon à ce qu’il n’en reste plus trace ? Mon guide me montre un arbre qu’une troupe de royalistes en fuite a coupé il y a quatorze ans ; à prendre cet arbre comme critérium, je crois qu’un tronc d’arbre ayant 1 pied et demi de diamètre serait en trente ans transformé en un petit monceau de terre.

20 février. — Jour mémorable dans les annales de Valdivia, car on a ressenti aujourd’hui le plus violent tremblement de terre qui de mémoire d’homme se soit produit ici. Je me trouvais sur la côte, et je m’étais couché à l’ombre dans le bois pour me reposer un peu. Le tremblement de terre commença soudainement et dura deux minutes. Mais le temps nous parut beaucoup plus long, à mon compagnon et à moi. Le tremblement du sol était très-sensible. Les ondulations nous parurent venir de l’est ; d’autres personnes soutinrent qu’elles venaient du sud-ouest ; ceci prouve combien il est parfois difficile de déterminer la direction des vibrations. On n’éprouvait aucune difficulté à se tenir debout ; mais le mouvement me donna presque le mal de mer : il ressemblait en effet beaucoup au mouvement d’un vaisseau au milieu de lames fort courtes, ou, mieux encore, on aurait dit patiner sur de la glace trop faible qui ploie sous le poids du corps.

Un tremblement de terre bouleverse en un instant les idées les plus arrêtées ; la terre, l’emblème même de la solidité, a tremblé sous nos pieds comme une croûte fort mince placée sur un fluide ; un espace d’une seconde a suffi pour éveiller dans l’esprit un étrange sentiment d’insécurité que des heures de réflexion n’auraient pu produire. Le vent, au moment du choc, agitait les arbres de la forêt ; aussi je ne fis que sentir la terre trembler sous mes pieds sans observer aucun autre effet. Le capitaine Fitz-Roy et quelques officiers se trouvaient alors dans la ville ; là l’effet fut beaucoup plus frappant, car, bien que les maisons construites en bois n’aient pas été renversées, elles n’en furent pas moins violemment ébranlées. Tous les habitants, saisis d’une folle terreur, se précipitèrent dans les rues. Ce sont ces spectacles qui créent chez tous ceux qui ont vu aussi bien que ressenti leurs effets cette indicible horreur des tremblements de terre. Dans la forêt, le phénomène est fort intéressant, mais il ne cause aucune terreur. Le choc affecta curieusement la mer. Le grand choc eut lieu au moment de la marée basse ; une vieille femme qui se trouvait sur la plage me dit que l’eau vint très-vite à la côte, mais sans former de grandes vagues, et s’éleva rapidement jusqu’au niveau des grandes marées, puis reprit son niveau aussi rapidement ; la ligne de sable mouillé me confirma le dire de la vieille femme. Ce même mouvement rapide, mais tranquille, de la marée se produisit il y a quelques années à Chiloé, pendant un léger tremblement de terre, et causa une grande alarme. Dans le courant de la soirée il y eut plusieurs petits chocs qui produisirent dans le port les courants les plus compliqués, dont quelques-uns étaient assez violents.


4 mars. — Nous entrons dans le port de Concepcion. Pendant que le vaisseau cherche un endroit bien abrité, je débarque sur l’île de Quiriquina. L’intendant de cette propriété vient bien vite me trouver pour m’annoncer la terrible nouvelle du tremblement de terre du 20 février ; il me dit qu’ « il n’y a plus une seule maison debout ni à Concepcion ni à Talcahuano (le port) ; que soixante-dix villages ont été détruits ; et qu’une vague immense a presque enlevé les ruines de Talcahuano. J’ai les preuves de cette dernière partie de ses dires ; la côte entière est jonchée de poutres et de meubles, tout comme si un millier de vaisseaux étaient venus se briser là. Outre les chaises, les tables, les casiers, etc., on voit les toits de plusieurs cottages qui ont été transportés presque tout entiers. Les magasins de Talcahuano ont partagé le sort commun et on voit aussi sur la côte d’immenses balles de coton, d’yerba et d’autres marchandises. Pendant ma promenade autour de l’île je remarque que de nombreux fragments de rochers, qui, à en juger par les productions marines qui y adhèrent encore, devaient récemment se trouver à d’assez grandes profondeurs, ont été jetés très-haut sur la côte ; je mesure un de ces blocs, qui a 6 pieds de longueur, 3 pieds de largeur et 2 pieds d’épaisseur.

L’effroyable puissance du tremblement de terre avait d’ailleurs laissé sur l’île elle-même autant de traces que la grande vague en avait laissé sur la côte. Dans bien des endroits on voyait de profondes fissures dans la direction du nord au sud, causées sans doute par l’ébranlement des côtés parallèles et escarpés de cette île étroite. Près de la falaise, quelques-unes de ces fissures avaient 1 mètre de largeur. Des masses énormes étaient déjà tombées sur la plage, et les habitants croyaient qu’au commencement de la saison des pluies il se produirait encore de nombreux glissements de terrain. L’effet de la vibration sur les ardoises dures qui forment la base de l’île était encore plus curieux : les parties superficielles de quelques-uns de ces rochers avaient été brisées en mille morceaux, tout comme si on avait fait jouer une mine. Cet effet, que des fractures toutes récentes et des déplacements considérables prouvaient admirablement, doit se produire uniquement à la surface, autrement il n’y aurait pas un seul bloc de rocher dans le Chili tout entier ; cela est d’autant plus probable que l’on sait que la surface d’un corps vibrant éprouve des effets différents de ceux qui affectent le centre de ce corps. C’est peut-être pour la même raison que les tremblements de terre ne causent pas dans les mines profondes autant de troubles qu’on pourrait le penser. Je crois que ce tremblement de terre a suffi à lui tout seul à réduire l’île de Quiriquina dans une proportion plus grande que ne le pourrait faire l’action ordinaire de la mer et du temps pendant un siècle entier.

Le lendemain je débarque à Talcahuano et je me rends ensuite à Concepcion. Ces deux villes présentent le spectacle le plus terrible, mais en même temps le plus intéressant qu’il m’ait jamais été donné de contempler ; cependant ce spectacle devait impressionner encore bien plus quiconque avait connu ces villes avant la catastrophe, car, pour un étranger, les ruines étaient si complètement entremêlées qu’on ne pouvait se faire aucune idée de ce qu’étaient ces villes auparavant ; à peine pouvait-on croire que ces amoncellements de débris avaient servi d’habitations. Le tremblement de terre commença à onze heures et demie du matin. S’il s’était produit au milieu de la nuit, le plus grand nombre des habitants, qui, dans cette province seule, se montent à plusieurs milliers, aurait péri. Il n’y eut, en somme, qu’une centaine de victimes, grâce à la coutume invariable que l’on a de s’élancer au dehors des maisons dès que l’on sent le sol trembler. À Concepcion, chaque rangée de maisons, chaque maison isolée, formait un amas de ruines bien distinct ; à Talcahuano, au contraire, la vague qui avait suivi le tremblement de terre et qui avait inondé la ville n’avait plus laissé en se retirant qu’un amas confus de briques, de tuiles et de poutres et çà et là un mur encore debout. Grâce à cette circonstance, Concepcion offrait, bien qu’absolument détruit, un spectacle plus terrible et plus pittoresque, si je puis m’exprimer ainsi. Le premier choc fut très-soudain ; le mayor-domo de Quiriquina me raconta que le premier indice qu’il en ait reçu fut de se trouver roulant à terre, lui et le cheval qu’il montait. Il se releva et fut de nouveau renversé. Il me dit aussi que des vaches qui se trouvaient sur les endroits escarpés de la côte furent précipitées dans la mer. La grande vague enleva beaucoup de bestiaux ; sur une île basse, située près de l’entrée de la baie, soixante-dix animaux furent noyés. On croyait généralement que ce tremblement de terre était le plus terrible qui se soit jamais produit au Chili ; mais, comme ces chocs si terribles n’arrivent qu’à de fort longs intervalles, il est difficile d’en arriver à cette conclusion ; un choc plus terrible n’aurait pas fait d’ailleurs grande différence, car la ruine était aussi complète qu’elle pouvait l’être. De nombreux petits chocs suivirent le premier ; on en compta plus de trois cents en douze jours.

Après avoir vu Concepcion, j’avoue qu’il m’est difficile de comprendre comment le plus grand nombre des habitants échappa à la catastrophe. Dans bien des endroits les maisons tombèrent en dehors, formant ainsi au milieu des rues des monticules de briques et de décombres. M. Rouse, consul anglais, nous raconta qu’il était en train de déjeuner quand la première vibration l’avertit qu’il était temps de s’élancer au dehors. À peine était-il arrivé au milieu de sa cour que l’un des côtés de sa maison s’écroula ; il conserva néanmoins assez de sang-froid pour se rappeler que, s’il pouvait grimper sur la partie qui venait de tomber, il n’aurait plus rien à craindre. Le mouvement du sol était si violent qu’il ne pouvait se tenir debout ; il se mit donc à ramper à quatre pattes et parvint au sommet des ruines juste au moment où s’écroulait le reste de sa maison. Aveuglé et étouffé par la poussière qui obscurcissait l’air, il parvint cependant à gagner la rue. Les chocs se succédant à des intervalles de quelques minutes, personne n’osait s’approcher des ruines ; on ne savait donc pas si son ami ou son parent le plus cher ne périssait pas en cet instant faute d’un peu d’aide. Ceux qui avaient pu sauver quelque chose étaient obligés de veiller continuellement, car les voleurs se mettaient de la partie, se frappant la poitrine d’une main en criant : « Misericordia ! » à chaque petit choc, et de l’autre tâchant de s’emparer de tout ce qu’ils voyaient. Les toits en chaume s’écroulèrent sur les feux allumés et les flammes se firent jour de toutes parts. Des centaines de gens se savaient entièrement ruinés et il restait à bien peu d’entre eux de quoi se procurer des aliments pour la journée.

Un seul tremblement de terre suffit pour détruire la prospérité d’un pays. Si les forces souterraines de l’Angleterre, aujourd’hui inertes, recommençaient à exercer leur puissance, comme elles l’ont fait assurément pendant des époques géologiques actuellement fort éloignées de nous, quels changements ne se produiraient pas dans le pays tout entier ! Que deviendraient les hautes maisons, les cités populeuses, les grandes manufactures, les splendides édifices publics et privés ? Si quelque grand tremblement de terre se produisait au milieu de la nuit, quel horrible carnage ! La banqueroute serait immédiate ; tous les papiers, tous les documents, tous les comptes disparaîtraient en un instant. Le gouvernement ne pouvant plus ni percevoir les impôts ni affirmer son autorité, la violence et la rapine domineraient tout. La famine se déclarerait dans toutes les grandes villes ; la peste et la mort suivraient bientôt.

Quelques instants après le choc, on vit, à une distance de 3 ou 4 milles, une vague énorme s’avancer au milieu de la baie. Aucune trace d’écume sur cette vague, qui paraissait inoffensive, mais qui, le long de la côte, renversait les maisons et déracinait les arbres en s’avançant avec une force irrésistible. Arrivée au fond de la baie, elle se brisa en vagues écumeuses qui s’élevèrent à une hauteur verticale de 23 pieds au-dessus des plus hautes marées. La force de ces vagues devait être énorme, car, dans la forteresse, elles transportèrent à une distance de 13 pieds un canon et son affût pesant 4 tonnes. Un schooner fut transporté à 200 mètres de la côte et s’échoua au milieu des ruines. Deux autres vagues se produisirent et, en se retirant, emportèrent une immense quantité de débris. Dans une partie de la baie, un bâtiment fut transporté sur la côte, puis emmené à nouveau, puis rejeté sur la côte, puis enfin remis à flot par la dernière vague. Dans une autre partie de la baie, deux grands bâtiments, à l’ancre l’un auprès de l’autre, se mirent à tournoyer de telle façon que les câbles de leurs ancres s’enroulèrent l’un autour de l’autre, et, bien qu’il y eût 36 pieds d’eau, ils se trouvèrent tout à coup à sec sur le sol pendant quelques minutes. La grande vague, d’ailleurs, s’approcha assez lentement, car les habitants de Talcahuano eurent le temps de se réfugier sur des collines derrière la ville. D’autre part, des marins s’empressèrent de monter en canot et de faire force de rames vers la vague, espérant la surmonter s’ils arrivaient à elle avant qu’elle se brisât, ce à quoi ils réussirent ; une vieille femme, de son côté, monta en canot avec un petit garçon de quatre ou cinq ans ; mais, n’ayant personne pour ramer, elle resta près du quai ; le bateau fut jeté contre une ancre et coupé en deux, la vieille femme se noya et, quelques heures après, on retrouva au milieu des débris le gamin qui avait échappé sain et sauf. Au moment de notre visite, on voyait encore, au milieu des ruines, des étangs d’eau salée ; des enfants, se faisant des bateaux avec des tables ou des chaises, s’amusaient à voguer et paraissaient aussi joyeux que leurs parents étaient misérables. Mais j’avoue avoir vu, avec une grande satisfaction, que tous les habitants paraissaient plus actifs et plus heureux qu’on n’aurait pu s’y attendre après une aussi terrible catastrophe. On a remarqué, avec quelque degré de vérité, que, la destruction étant universelle, personne ne se trouvait plus humilié que son voisin, personne ne pouvait accuser ses amis de froideur, deux causes qui ajoutent toujours une vive douleur à la perte de la richesse. M. Rouse et un grand nombre de gens qu’il eut la bonté de prendre sous sa protection, passèrent la première semaine dans un jardin, campés sous des pommiers. Tout d’abord on fut aussi joyeux que pendant une partie de plaisir, mais il survint de fortes pluies qui firent beaucoup souffrir ces malheureux sans asile.

Le capitaine Fitz-Roy constate, dans son excellente relation de ce tremblement de terre, qu’on vit dans la baie deux éruptions : l’une ressemblant à une colonne de fumée, l’autre ressemblant au jet d’eau d’une immense baleine. Partout aussi l’eau semblait en ébullition, elle devint noire et laissa échapper des vapeurs sulfureuses fort désagréables. On observa également ces derniers phénomènes pendant le tremblement de terre de 1822. dans la baie de Valparaiso. On peut les expliquer par l’agitation de la boue qui forme le fond de la mer, boue qui contient des matières organiques en décomposition. J’ai remarqué, pendant un jour fort calme, dans la baie de Callao, que le câble du vaisseau, en frottant sur le fond, produisait une ligne de bulles de gaz. Les classes inférieures, à Talcahuano, étaient persuadées que le tremblement de terre provenait de ce que des vieilles femmes indiennes, qui avaient subi quelque outrage deux ans auparavant, avaient fermé le volcan de Antuco. Cette explication, toute ridicule qu’elle puisse être, n’en est pas moins curieuse ; elle prouve, en effet, que l’expérience a enseigné à ces ignorants qu’il existe un rapport entre la cessation des phénomènes volcaniques et le tremblement du sol. Au point où cesse leur perception de la cause et de l’effet, ils invoquent le secours de la magie pour expliquer la fermeture de la soupape volcanique. Cette croyance est d’autant plus singulière dans le cas actuel que, d’après le capitaine Fitz-Roy, il y a tout lieu de croire que l’Antuco n’avait pas cessé d’être en activité.

Comme dans presque toutes les villes espagnoles, les rues de la ville de Concepcion se croisent à angle droit ; les unes se dirigent du sud-ouest à l’ouest, les autres du nord-ouest au nord. Les murs des maisons situées dans les rues allant du sud-ouest à l’ouest résistèrent certainement mieux au choc que les maisons situées dans les autres ; la plupart des masses de briques s’écroulèrent dans la direction du nord-est. Ces deux circonstances semblent confirmer l’impression générale que les ondulations venaient du sud-ouest, direction dans laquelle on entendit aussi des bruits souterrains. Il est évident que des murs construits dans la direction du nord-est et du sud-ouest et ayant, par conséquent, leurs extrémités aux points d’où provenaient les vibrations avaient plus de chance de résister au choc que les murs construits dans la direction du nord-ouest et du sud-est, car ceux-ci perdaient en un instant leur position perpendiculaire sur toute leur longueur. En effet, les ondulations venant du sud-ouest devaient former des vagues dans la direction du nord-ouest et du sud-est, vagues passant sous les fondations. On peut se rendre compte de ce phénomène en plaçant des volumes debout sur un tapis, puis en imitant les ondulations d’un tremblement de terre comme l’a suggéré Michell ; on verra que ces volumes tombent plus ou moins facilement, selon que leur direction coïncide plus ou moins avec la ligne des vagues. Les fissures qui s’ouvrirent dans le sol s’étendaient presque toutes dans la direction du sud-est au nord-ouest et correspondaient par conséquent aux lignes d’ondulation. Un fait devient fort intéressant si l’on a présentes à l’esprit toutes ces circonstances qui indiquent si clairement le sud-ouest comme le principal foyer de l’agitation, c’est que l’île de Santa-Maria, située dans cette direction, fut, pendant le soulèvement général du sol, soulevée près de trois fois autant que tout autre point de la côte.

La cathédrale offrait un excellent exemple de la résistance différente présentée par les murs, selon qu’ils sont construits dans telle ou telle direction. Le côté tourné vers le nord-est ne présentait qu’un immense amas de ruines au milieu desquelles on voyait des portes et des poutres qui avaient l’air de flotter sur un océan en fureur. Quelques blocs de maçonnerie ayant d’immenses dimensions avaient roulé fort loin sur la place, comme des fragments de rochers au pied d’une haute montagne. Les murs de côté, s’étendant dans la direction du sud-ouest et du nord-est, bien que considérablement endommagés, étaient restés debout ; mais d’immenses contre-forts, bâtis à angle droit avec ces murs, et par conséquent parallèles à ceux qui s’étaient écroulés, avaient été renversés après avoir été coupés aussi net qu’ils auraient pu l’être avec un ciseau. Le choc avait, en outre, donné une position diagonale à quelques ornements carrés placés sur quelques-uns de ces murs. On a observé des phénomènes analogues après des tremblements de terre à Valparaiso, en Calabre, et dans quelques autres endroits, et même sur des temples grecs fort anciens[1]. Ces déplacements semblent tout d’abord indiquer un mouvement de vortex sur les points ainsi affectés ; mais cette explication est fort peu probable. Ne pourrait-on pas les attribuer à la tendance qu’aurait chaque pierre à se placer dans une certaine position relativement aux lignes de vibration, tout comme des épingles se placent dans certaines positions sur une feuille de papier que l’on agite ? En règle générale, les portes ou les croisées voûtées résistent mieux que toute autre espèce de construction. Néanmoins un pauvre vieillard boiteux, qui avait l’habitude de se traîner sous une porte voûtée chaque fois qu’un petit choc se produisait, fut cette fois écrasé sous les ruines.

Je n’essayerai pas de faire la description de l’aspect que présentait Concepcion, car je sens qu’il me serait impossible d’exprimer ce que je ressentis en voyant cette masse de ruines. Quelques officiers avaient visité cette ville avant moi et tout ce qu’ils avaient pu me dire ne m’avait en rien préparé à ce que je vis. Il y a quelque chose de navrant et d’humiliant tout à la fois à voir des ouvrages qui ont coûté tant de travail et de temps à l’homme, renversés ainsi en une minute ; cependant on n’éprouve presque pas de compassion pour les habitants, tant est grande la surprise de voir accompli en un instant ce qu’on est accoutumé à attribuer à une longue série de siècles. À mon avis, nous n’avions pas, depuis notre départ d’Angleterre, contemplé encore spectacle aussi profondément intéressant.

Pendant presque tous les grands tremblements de terre, les eaux des mers voisines ont été considérablement agitées. Cette agitation semble généralement, selon ce qui s’est passé à Concepcion, affecter deux formes différentes. D’abord, au moment même du choc, l’eau s’élève considérablement sur la côte, mais le mouvement est lent, et elle se retire tout aussi lentement ; puis, quelque temps après, la mer entière se retire de la côte, et revient en vagues ayant une force effrayante. Le premier mouvement semble être une conséquence immédiate du tremblement de terre, qui affecte différemment un fluide et un solide, de telle sorte que leur niveau respectif se trouve quelque peu modifié ; mais le second phénomène est de beaucoup le plus important. Pendant la plupart des tremblements de terre, surtout pendant ceux qui se produisent sur la côte occidentale de l’Amérique, il est certain que les eaux ont commencé d’abord par se retirer entièrement. Quelques auteurs ont essayé d’expliquer ce fait en supposant que l’eau conserve son niveau tandis que la terre oscille de bas en haut ; mais l’eau, près de la côte, même sur une côte escarpée, participerait certainement au mouvement du fond ; en outre, comme l’a fait remarquer M. Lyell, des mouvements analogues de la mer se sont produits dans des îles fort éloignées de la ligne principale d’agitation, à l’île de Juan Fernandez, par exemple, pendant le tremblement de terre qui nous occupe, à l’île Madère pendant le fameux tremblement de terre de Lisbonne. Je présume (mais ce sujet est fort obscur) qu’une vague, quelle que soit la façon dont elle se forme, commence par attirer l’eau qui couvre la côte sur laquelle elle va venir se briser ; j’ai observé ce fait pour les petites vagues formées par les roues des bateaux à vapeur. Fait remarquable, tandis que Talcahuano et Callao (près de Lima), situés tous deux au fond d’immenses baies fort peu profondes, ont eu beaucoup à souffrir des grandes vagues pendant tous les tremblements de terre importants, Valparaiso, situé au bord d’une mer fort profonde, n’a jamais eu à souffrir par cette cause, bien qu’il ait ressenti les chocs les plus violents. L’intervalle qui existe entre le tremblement de terre et l’arrivée de la grande vague, intervalle d’une demi-heure quelquefois, le fait que des îles fort éloignées sont affectées de la même façon que les côtes qui se trouvent près du foyer de l’agitation, me font supposer que la vague se forme au large. Or, puisque cela arrive ordinairement, la cause doit être générale. Je suppose que la grande vague doit se former à l’endroit où les eaux moins agitées de l’océan profond rejoignent les eaux de la côte qui ont participé au mouvement de la terre ; il semble aussi que la vague soit plus ou moins considérable selon l’étendue d’eau peu profonde qui a été agitée en même temps que le fond sur lequel elle repose.


L’effet le plus remarquable, il serait probablement plus correct de dire la cause de ce tremblement de terre, fut l’élévation permanente du sol. Les terres, tout autour de la baie de Concepcion, se soulevèrent de 2 ou 3 pieds ; mais il est bon de remarquer que, la grande vague ayant effacé tout point de repère de l’ancienne ligne des marées sur la côte, je ne pus me procurer d’autre preuve de cette élévation que le témoignage unanime des habitants, qui m’assurèrent qu’un petit rocher, actuellement visible, était auparavant recouvert d’eau. À l’île S. Maria, à environ 30 milles de distance, le soulèvement fut plus considérable encore ; le capitaine Fitz-Roy trouva, sur une partie de la côte de cette île, des bancs de moules en putréfaction adhérant encore au rocher, à 10 pieds au-dessus de l’élévation des plus grandes marées ; or les habitants avaient auparavant l’habitude de plonger à la marée basse pour se procurer ces coquillages. Le soulèvement de cette région offre un intérêt tout particulier, et parce qu’elle a été le théâtre d’un fort grand nombre d’autres violents tremblements de terre, et à cause de la grande quantité de coquillages marins répandus sur le sol à une hauteur de 600 pieds certainement et je crois même de 1000 pieds. À Valparaiso, comme je l’ai déjà fait remarquer, on trouve des coquillages semblables à une hauteur de 1300 pieds ; il paraît certain que cette grande élévation est le résultat de petits soulèvements successifs, tels que celui qui a accompagné ou qui a causé le tremblement de terre de cette année, et aussi d’un soulèvement insensible et fort lent qui se produit certainement sur quelques parties de cette côte.

Le grand tremblement de terre du 20 ébranla si violemment l’île de Juan Fernandez, située à 360 milles (576 kilomètres) au nord-est, que les arbres se heurtèrent et qu’un volcan se mit en éruption sous l’eau tout près de la côte. Ces faits sont d’autant plus remarquables que, pendant le tremblement de terre de 1731, cette île fut agitée plus violemment que tout autre endroit situé à la même distance de Concepcion, ce qui semble indiquer une communication souterraine entre ces deux points. Chiloé, à environ 340 milles (545 kilomètres) au sud de Conception, semble avoir été plus violemment agité que le district intermédiaire de Valdivia, où le volcan de Villarica ne donna aucun signe d’éruption, tandis qu’une éruption violente se produisait à l’instant du choc dans deux volcans de la Cordillère en face de Chiloé. Ces deux volcans, ainsi que quelques autres du voisinage, restèrent longtemps en éruption, et, dix mois plus tard, ils donnèrent encore des signes d’activité à la suite d’un nouveau tremblement de terre à Concepcion. Des hommes occupés à couper du bois près de la base de l’un de ces volcans ne ressentirent pas le tremblement de terre du 20 février 1833, bien que toute la contrée environnante fût alors violemment ébranlée. En cet endroit, une éruption se produisit donc au lieu et place d’un tremblement de terre, ce qui serait arrivé à Concepcion si, ainsi que le pensaient les bonnes gens de cette ville, des sorcières n’avaient bouché le volcan d’Antuco. Deux ans et demi plus tard, Valdivia et Chiloé furent de nouveau plus violemment ébranlés qu’ils ne l’avaient été le 20 février 1833, et une île dans l’archipel Chonos fut alors soulevée de plus de 8 pieds d’une façon permanente. Pour donner une idée plus correcte de l’importance de ces phénomènes, je vais supposer, comme je l’ai fait pour les glaciers, qu’ils se produisent à des endroits relativement correspondants en Europe. Dans ce cas, le sol aurait violemment tremblé dans tout l’espace compris entre la mer du Nord et la mer Méditerranée ; au même instant, une grande partie de la côte orientale de l’Angleterre et quelques îles adjacentes auraient été soulevées ; — de violentes éruptions se seraient produites dans une chaîne de volcans sur les côtes de la Hollande, une autre éruption aurait eu lieu au fond de la mer près de l’extrémité septentrionale de l’Irlande ; — et enfin les antiques volcans de l’Auvergne, du Cantal et du mont d’Or auraient vomi d’immenses colonnes de fumée, et cela pendant fort longtemps. Deux ans et demi plus tard, un autre tremblement de terre aurait désolé la France, depuis le centre de ce pays jusqu’à la Manche, et une île aurait été soulevée dans la Méditerranée.

L’espace d’où des matières volcaniques firent éruption le 20 février 1835 a 720 milles (1 150 kilomètres) dans une direction et 400 milles (640 kilomètres) dans une autre direction à angle droit avec la première. Aussi existe-t-il probablement là un lac de lave souterrain ayant une superficie presque double de celle de la mer Noire. La relation intime et complexe tout à la fois des forces d’éruption et de soulèvement pendant ces phénomènes, nous prouve que les forces qui soulèvent les continents par degrés sont identiques à celles qui font sortir des matières volcaniques par certains orifices. Je crois, pour bien des raisons, que les fréquents tremblements de terre sur cette ligne de côtes proviennent du déchirement des couches, conséquence nécessaire de la tension de la terre au moment des soulèvements et de leur injection par des roches à l’état liquide. Ces déchirements et ces injections répétés assez souvent (et nous savons que les tremblements de terre affectent fort souvent les mêmes superficies de la même façon) finiraient par produire une chaîne de collines ; — l’île linéaire de Sainte-Marie, qui a été soulevée trois fois aussi haut que le pays environnant, semble soumise à cette cause. Je crois que l’axe solide d’une montagne ne diffère par la formation d’une colline volcanique qu’en ce que les roches en fusion ont été injectées à plusieurs reprises dans la première, au lieu d’avoir été rejetées comme dans la seconde. Je crois, en outre, qu’on ne peut expliquer la formation des grandes chaînes de montagnes telles que la Cordillère, où les couches recouvrant l’axe injecté de roches plutoniennes ont été relevées dans bien des directions parallèles, qu’en supposant que la roche formant l’axe a été injectée à bien des reprises différentes et après des intervalles suffisamment longs pour que les parties supérieures, jouant le rôle de coins, aient eu le temps de se refroidir et de se solidifier. En effet, si les couches avaient été repoussées d’un seul coup dans leur position actuelle, c’est-à-dire redressées presque verticalement, les entrailles mêmes de la terre auraient fait éruption, et, au lieu d’axes abrupts de roches solidifiées sous une immense pression, des torrents de lave se seraient écoulés dans tous les endroits où se sont produits ces soulèvements[2].



  1. M. Arago, l’institut, 1839, p. 337. Voir aussi Miers, Chile, vol. I, p. 392, et Lyell, Principles of Geology, chap. xv, liv. II.
  2. Voir les Geological Transactions, vol. V, pour le récit complet des phénomènes volcaniques qui ont accompagné le tremblement de terre du 20 février 1835, et pour les conclusions qu’il y a lieu d’en tirer.