Voyage aux Mexique/01

Première livraison
Le Tour du mondeVolume 5 (p. 241-256).
Première livraison

Le naufrage de la Belle. — Dessin de Stock d’après M. Vigneaux.


VOYAGE AU MEXIQUE,

PAR M. E. VIGNEAUX.
1854-1855. — TEXTE INÉDIT.




AVANT-PROPOS.

Le 26 mai 1854, à la pointe du jour, une chaloupe pontée, portant le nom de la Belle, qu’elle méritait bien par l’élégance de sa coupe et la légèreté de son gréément, débouchait de la rade de San Francisco, la proue tournée vers le sud. Jaugeant dix tonneaux, manœuvrée par sept marins de nationalités diverses, elle portait en outre trois Français qui, seuls, avaient le secret de sa destination. L’un de ces derniers, armateur et propriétaire de la petite embarcation, avait été poussé de bonne heure, en dépit de sa naissance aristocratique, dans les rangs de ces esprits aventureux, qui abondent aux époques de transition ; pionniers insouciants de l’idée, enfants perdus du progrès, enivrés surtout de leurs propres rêves, et soutenus jusqu’à la mort par la conviction que rien n’est impossible là où tout est à refaire.

Or l’incurie de l’administration mexicaine, trop fidèle héritière des vieux errements espagnols, et les incursions des sauvages ayant fait table rase de la civilisation et presque de tous les liens sociaux dans l’État de la Sonora, le comte de Raousset-Boulbon, car c’est de lui qu’il s’agit, allait rejoindre dans cette contrée quatre cents Français enrôlés un mois auparavant par les autorités mexicaines, persuadé qu’avec l’appui de cette poignée d’hommes il pourrait réorganiser la Sonora et peut-être, par cette belle province, régénérer le Mexique tout entier. Le comte avait associé à ses plans un docteur de la Faculté de Paris, comme médecin, et, en qualité de secrétaire, un jeune homme d’une famille honorable de Bordeaux, M. Vigneaux, auteur de la relation que nous offrons aux lecteurs du Tour du Monde.

Dès ses débuts, la navigation de la Belle fut comme un pronostic de la fatale destinée qui attendait l’expédition. Pluies, brouillards, grains, grosse mer et tempêtes, aucune épreuve ne fut épargnée à la frêle embarcation pendant qu’elle longeait les côtes dangereuses et mal connues de la basse Californie. Ce ne fut qu’après avoir failli se perdre vingt fois sur les rochers qui entourent le mouillage de San Benito et après être restée échouée douze jours sur les brisants de la baie d’Alméjas, qu’elle put enfin doubler le cap Palmo, extrémité méridionale de la péninsule californienne, et pénétrer dans la mer Vermeille où nous n’avons plus qu’à suivre M. Vigneaux.

Arrivée à San Benito, côte de la basse Californie. — Dessin de E. de Bérard.




Les Tetas de cabra. — Aspect de la côte morienne. — Guaymas. — En prison. — Le Colabozo. — La caserne. — Soldats mexicains.

Le 25 mai, nous jetâmes enfin l’ancre sur la côte de la Sonora, dans une anse bien abritée du Morro Colorado (le Morne-Rouge), promontoire à falaises menaçantes, situé à quelque vingt lieues au nord de Guaymas. Deux grandes murailles de roches noires, dont le pied sombrait verticalement dans les flots endormis, nous enserraient ; au-dessous de nous, à travers plusieurs brasses d’une eau limpide, nous distinguions parfaitement un fond de roches métalliques et moussues, de madrépores et de coraux. Devant nous s’étendait une plage de gravier et de coquilles assez roide, mais très-accessible ; au delà régnait un petit plateau auquel venait aboutir, des flancs de la montagne aride et calcinée, une gorge profonde encombrée d’une végétation tropicale : c’était le lit d’un cours d’eau desséché.

Les brisants de San Benito. — Dessin de E. de Bérard.

La tempête nous avait poussés dans ces parages éloignés ; elle nous y retint deux jours. Nous passâmes ce temps au milieu des rochers, dans une eau claire et dormante, occupés à tendre des lignes aux poissons, à poursuivre dans les anfractuosités du roc d’énormes langoustes, à jouir à la fois et du plaisir du bain et des splendeurs d’un paysage sous-marin, aussi riche et plus grandiose que celui du bassin de San Benito.

La Belle au mouillage de San Benito. — Dessin de E. de Bérard d’après M. Vigneaux.

L’intention de M. de Raousset n’était point de se rendre directement à Guaymas, mais d’aller chercher dans le voisinage un mouillage discret ; de là un émissaire devait se rendre mystérieusement à la ville, afin de s’assurer de la présence et des dispositions des enrôlés français ; c’était à moi qu’incombait cette mission.

Rien de plus navrant que la côte montagneuse que nous longeons jusqu’à la baie de los Algodones, profonde échancrure au milieu de laquelle s’élève un groupe d’îlots du même nom. En face de nous se dessinent les Tetas de Cabra, deux mamelons jumeaux auxquels leur conformation bizarre a valu ce nom très-mérité de Mamelles de chèvre ; ils sont un des points marquants de l’atterrage de Guaymas. La chaîne du littoral s’abaisse graduellement vers le fond de la baie et se détourne brusquement devant un plateau bas qui isole las Tetas.

Non loin de ces hauteurs, à l’abri des rochers de la punta Tordilla, nous trouvâmes le gîte sûr que nous cherchions ; quelques lieues nous séparaient à peine de Guaymas, et je fis mes dispositions pour m’y rendre immédiatement, en compagnie du docteur. Il était quatre heures de l’après-midi environ.

Le plateau que nous traversâmes nous remit en mémoire celui de la presqu’île californienne ; le lit encaissé d’une rivière absente dans lequel nous nous engageâmes nous écarta de notre route et nous conduisit, après deux heures de marche, dans une plaine rocailleuse d’un aspect désolatif, déserte comme tout le pays que nous avions parcouru déjà, maigrement parée de pieds de mesquite, de cactus cylindriques ou candélabres et de maguey sauvage, qui, se faisant repoussoir les uns aux autres, servaient à faire valoir d’autant mieux la navrante étendue du paysage sans en rompre la monotonie.

La boussole dont nous étions munis nous disant clairement que nous étions dévoyés, force fut de rebrousser chemin. Un sentier, que nous n’avions pas aperçu d’abord, nous fit franchir les collines basses, mais accores, placées à l’orient du ravin, et nous descendîmes, à la chute du jour, dans une plaine que bordait la mer à notre droite ; le sentier se dirigeait vers la plage en serpentant à travers un triste chaparral émacié par la sécheresse, et ne rappelant à l’esprit, par ses teintes poudreuses, aucune idée de végétation.

Nous marchâmes tant qu’une clarté suffisante nous permit de reconnaître le sentier sur cette terre durcie jusqu’à la sonorité, où le pied de l’homme ne marquait pas. La nuit nous arrêta enfin au bord de la mer, au pied d’un mamelon pierreux, bizarrement posé là comme les ruines d’une pyramide, en face de la petite île Chapatona. Mourants de fatigue et de soif, nous songeâmes à prendre du repos, et nous nous étendîmes sur le sable de la rive, seul endroit où nous pensions être en sûreté du côté des reptiles. Nous nous étions dépouillés de nos vêtements de laine pour nous en faire une couche, et, malgré la légèreté de notre costume, nous n’éprouvâmes pas un seul instant, même au point du jour, cette sensation de fraîcheur qui accompagne dans nos climats les nuits les plus chaudes, et dont nous avions souffert même à l’île Santa Margarita par une latitude plus basse ; la brise de la mer, s’échauffant en passant sur la péninsule, donne aux côtes de la Sonora une température beaucoup plus élevée ; cette température varie de 30° à 40° centigr. à l’ombre, dans la saison sèche.

L’aube nous trouva en route ; nous errâmes longtemps encore à travers un pays uniformément aride et désert ; car tel est le caractère de toute la région du littoral sonorien. Nous marchions dans un silence qui tenait de l’hébétement, uniquement préoccupés des tortures de la soif. Tout à coup un murmure confus vint frapper nos oreilles, et bientôt nous pûmes distinguer le mugissement des taureaux, le bêlement plaintif des moutons et le chant du coq. Le chaparral s’éclaircit soudain, et devant nos yeux éblouis se déroula un spectacle magique. — Sur une vaste citerne, dont les parois blanchies réverbéraient les feux du soleil, se penchait un balancier gigantesque, supportant les seaux de cuir destinés à alimenter des abreuvoirs, autour duquel se pressaient les animaux. — Je ne sais comment cela se fit, mais je me trouvai agenouillé devant une auge de pierre, à côté de mon compagnon, disputant aux chèvres et aux brebis étonnées un liquide tiède et bourbeux.

Le maître de céans vint nous arracher à cette dégradante mais ineffable jouissance, en nous offrant une boisson plus digne de créatures humaines. Alors seulement nous apparut à peu de distance un bâtiment en construction, dont les murs en adobes attendaient la charpente ; devant nous s’élevait un jacal, vaste cabane en bambous et en feuillage, où nous entrâmes. Un déjeuner copieux et confortable nous y fut offert de la meilleure grâce du monde.

Notre hôte avait l’air d’un citadin sous son costume de campagnard ; il portait un fort beau chapeau de Panama, chemise fine, large calzonera de cuir jaune et souple, ouverte de la hanche jusqu’en bas, et retenue par de gros boutons d’argent bombés, ceinture de soie rouge et bottes de peau de daim. Il m’interrogea minutieusement, et je lui contai tout autre chose que la vérité. Il refusa la rétribution que nous crûmes devoir lui offrir en le quittant. Nous ne fûmes pas longtemps à nous apercevoir que nous étions suivis, et je me rappelai alors, non sans quelque inquiétude, que le digne ranchero avait, durant notre repas, expédié un homme à cheval dans la direction de Guaymas.

En approchant du massif de montagnes qui étreint cette ville et son port, le chemin s’élève graduellement. Entre les hauteurs del Rancho et celles de Bacochivampu s’ouvre un défilé étroit, dans lequel nous nous engageâmes, et bientôt les premières maisons ne tardèrent pas à s’offrir à nos regards. C’étaient des masures et des ruines, de même que dans toutes les missions que nous avions entrevues dans la presqu’île de Californie ; à l’exception toutefois de San Luis, mieux conservée que les autres. Sur le fond gris des adobes se détachait un groupe d’hommes vêtus de blanc ; en approchant, nous reconnûmes les quatre hommes et le caporal classique. L’individu qui nous suivait nous dépassa alors et se dirigea vers eux ; cinq minutes plus tard nous étions entourés, saisis, désarmés, en route pour le Calabozo, où nous nous trouvâmes bientôt dûment incarcérés.

Vue de la mission de San Luz (basse Californie). — Dessin de E. de Bérard d’après M. de Mofras.

C’était une vaste pièce aux murs d’adobes non recrépis, détériorés par le temps et les locataires ; sous les pieds, la terre nue ; au plafond, des solives en troncs de palmiers non équarris ; pour tout ameublement, une cruche ébréchée. Une porte étroite et basse, flanquée de deux petites fenêtres grillées, percées à cinq pieds du sol, ouvrait sur le patio ou cour intérieure. Dans ce taudis, où l’on ne pouvait établir de courant d’air vu la disposition des ouvertures, l’atmosphère était étouffante, bien que les fenêtres n’eussent pas de volets et que la porte fût ouverte tout le jour ; il y régnait en outre une odeur méphitique amplement justifiée par les habitudes des commensaux, qui, pour n’avoir pas à demander trop souvent la faveur de traverser le patio, avaient consacré un des coins de l’appartement aux usages d’une vespasienne. Ces messieurs étaient au nombre d’une quinzaine, vieux et jeunes, Indiens et métis, sales, dépenaillés et porteurs de mines plus que suspectes. Leur costumes consistait en une chemise de cotonnade, blanche en principe et passant à l’état de charpie brute, et un large pantalon de même étoffe ; je remarquai même que la chemise n’était pas absolument de rigueur. Plusieurs avaient la tête et les pieds nus, d’autres portaient des sandales et de grossiers chapeaux de paille. Nonchalamment étendus sur le sol, autour d’un lambeau de fresada, couverture commune qui remplace pour eux la cape espagnole, ils manipulaient d’ignobles tarots et se disputaient quelques cigarettes au hasard du monte.

Arrestation de M. Vigneaux dans la Sonora. — Dessin de Riou.

La cour était petite ; le saguan, allée cochère des maisons mexicaines, fermé d’une grille à chaque extrémité, servait de corps de garde aux hommes du poste.

J’appris du sergent de garde que nous passions pour des déserteurs du bataillon français qui avaient commis un assassinat. L’arrivée du commandant et de plusieurs officiers de ce bataillon, composé des passagers du Challenge, détruisit cette erreur ; néanmoins nous ne fûmes remis en liberté que le lendemain soir, mais on nous tira du Colabozo et l’on nous donna la caserne mexicaine pour prison. Je sus que le ranchero qui nous avait donné l’hospitalité était don Gayetano Navarro, commandant de la garde nationale de Guyamas et l’un des personnages influents du pays. C’était lui qui nous avait fait arrêter, et le prétexte était bien un assassinat, mais nous acquîmes bientôt la certitude que l’on soupçonnait en réalité notre connivence avec M. de Raousset.

Le comte de Raousset-Boulbon, fusillé au Mexique en 1854. — Dessin de Riou d’après un croquis de M. Vigneaux.

Nous eûmes toute liberté de parcourir la caserne et d’observer les soldats. Ils sont tous Indiens ; leur uniforme consiste en une veste de toile blanche à petites basques ; le pantalon est de même étoffe. Un très-petit shako de cuir noir repose sur le sommet de la tête. Les sous-officiers seuls avaient des souliers ; les soldats portaient des sandales ou guaraches.

Ce costume collant fait admirablement valoir le musculeux développement du torse et les belles proportions de ces Indiens. Leur taille dépasse rarement la moyenne ; ils ont la tête forte, le cou court généralement, les extrémités fines. Le visage a du caractère ; les yeux sont beaux, mais le regard est dur, la pommette saillante et la mâchoire inférieure large. Ils portent obligatoirement les cheveux ras, — sauf une longue mèche sur chaque tempe, et sont imberbes ; les exceptions à cette dernière règle, si insignifiantes qu’elles soient, donnent à la physionomie un cachet de sauvagerie marqué. Les officiers, au contraire, ayant tous, peu ou prou, du sang blanc dans les veines, sont généralement possesseurs de fortes moustaches.

Un fusil et sa baïonnette compose tout l’armement. Le soldat indien a le plus grand soin de cette arme et tous ont en poche un morceau de cuir ou de peau avec lequel, à chaque instant du jour et en tout lieu, ils frottent soigneusement les parties ternies par le contact de la main souvent moite dans ce climat brûlant. Un ceinturon beaucoup trop lâche soutient le fourreau de la baïonnette et une giberne monstrueuse qui pend au-dessous des basques de la veste et doit considérablement gêner leurs mouvements.

Le costume des officiers était varié. Tous portaient une simple veste, sans épaulettes, avec une attente, ou seulement un bouton de métal sur chaque épaule ; pantalon de fantaisie. Sur la tête une large casquette ronde et plate, galonnée, ou bien un shako réduit aux dimensions d’un képi français, ou bien encore le chapeau mexicain, aux vastes ailes horizontales, en feutre dur, blanc, gris ou roux. Les officiers supérieurs étaient en costume civil.

M. de Raousset s’introduisit en ville dans la soirée du 1er juillet.

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Guaymas. — Aspect général. — Types. — L’aguador et son âne. — Le port.

Guaymas est situé par 27° 53’50’’de latitude nord et 113° 9’36’’de longitude ouest du méridien de Paris. Cette ville ressemble à San Jose, avec un aspect un peu moins misérable toutefois. Les maisons, en adobes sans exception, n’ont aucun cachet ; elles sont basses. Celles qui avoisinent les quais et la Plaza Mayor (la grande place) sont blanchies à la chaux ; quelques-unes ont un étage ; toutes occupent une vaste superficie. Les ouvertures extérieures sont rares et munies de fortes grilles faisant saillie en manière de cages. Pas de vitres, mais de grands volets de bois, avec un plus petit pratiqué au milieu. Chez les gens riches, le patio est transformé en jardin.

Bâtie sur un plateau resserré, entre la mer et des hauteurs escarpées, cette ville n’est susceptible que de peu d’extension. Je ne saurais préciser l’époque de sa fondation, mais elle doit à peine remonter à un siècle. L’établissement primitif se forma sous le nom de San Jose de Guaymas, à l’endroit où se trouve le rancho de San Jose, près du rio de ce nom, à deux lieues environ au nord-est du port. Cette partie de la baie n’étant pas accessible aux barques d’un certain tonnage, les besoins du commerce ont attiré peu à peu la population vers le mouillage actuel ; la ville nouvelle a conservé le nom de Guaymas, emprunté à la tribu d’Indiens qui habitait ces parages. Les bords du rio San Jose sont abandonnés à la culture maraîchère et quelques habitants aisés y possèdent des villas.

La vue de Guaymas est navrante. Les montagnes qui l’étreignent sont de teinte roussâtre ; leurs sommets dentelés ont des airs de ruines cyclopéennes ; des gorges sombres, des précipices les déchirent ; sur leurs flancs pelés quelques plantes grasses, quelques palmiers nains trouvent seuls un aliment. Le défilé par lequel nous étions arrivés est la seule voie de communication entre le port et l’intérieur du côté de la terre : c’est la route d’Hermosillo.

Il règne dans la ville un air d’abandon et de tristesse dont les vastes dimensions des maisons, le petit nombre des ouvertures extérieures, l’élévation de la température et l’absence de vie commerciale sont les principales causes. Les portes et les volets des fenêtres, fermés ou entre-bâillés le jour à cause de la chaleur, ne s’ouvrent que le soir ; chacun se lève avant l’aube et se couche de bonne heure ; beaucoup de gens transportent leurs lits dans les cours ou sur les azoteas (terrasses).

Les passants, quand on en voit dans les rues, errent comme des âmes en peine. Rarement on entend résonner le pas d’un cheval. De temps en temps seulement passe un personnage au cachet exotique ; c’est un cargador, portefaix indien, demi-nu, courbé sous un fardeau que retient à son front une large sangle, mais trottant légèrement, un bâton d’une main, son chapeau de l’autre ; — une frutera, marchande de fruits ; — une lavandera portant au bout d’un bâton les cotillons qu’elle vient de blanchir ; — un soldat en quête des faveurs de Cupidon ou de Bacchus, ou bien un aguador pressant son âne.

Aguadors ou porteurs d’eau à Guaymas. — Dessin de Riou d’après un croquis de M. Vigneaux.

Dans toute l’Amérique espagnole l’aguador ou porteur d’eau est un type marqué, celui de Guaymas est particulièrement curieux. De même que le cargador et presque tous les artisans à Guaymas, c’est un Indien et, le plus souvent un Yaqui. Il est peu vêtu ; une chemise dont les manches sont retroussées et le col ouvert, un caleçon très-ample et presque toujours relevé jusqu’au genou, quelquefois des sandales, généralement les pieds nus, voilà tout. Un mouchoir de couleur enveloppe négligemment une chevelure abondante, longue et rude, et contribue à donner un volume disproportionné à sa tête déjà forte ; un chapeau de paille commune, trop étroit de forme, repose sur le front et ombrage la face. Son âne est petit, pelé, galeux, porte la tête basse et l’oreille pendante : qui sait de quoi le pauvre serviteur est nourri dans cet aride recoin du globe ?

L’eau qu’il porte est contenue dans deux outres, deux longs sacs carrés, suspendus à ses flancs qu’ils oppressent. Rien de plus primitif et de moins engageant. Ces peaux, non tannées, conservent, de ci, de là, quelques échantillons du poil dont elles furent ornées, et semblent être un appendice naturel du pauvre aliboron comme le goître d’un crétin du Valais. Toujours humides, elles ont des tons d’un vert bleuâtre sur lesquels le suintement de l’eau jette un glacis étrange. Une ouverture pratiquée à l’angle inférieur le plus rapproché de la tête de l’âne, cerclée de bois et mal fermée d’une cheville qui laisse échapper un filet constant, sert à remplir et à vider l’incommode machine. Il sort de là un liquide chaud et trouble qu’on reçoit dans des jarres de terre poreuse où elle se rafraîchit plus qu’elle ne se clarifie. Les outres épuisées, l’aguador prend une cigarette cachée derrière son oreille ou dans son chapeau, l’allume, puis il s’installe sur sa bête, à chevauchons, le visage tourné vers la queue, qui lui sert de fouet et de point d’appui, et il se laisse emporter négligemment à la noria.

Il n’y a ni ruisseaux ni fontaines dans les environs de Guaymas, si ce n’est le rio San Jose qu’une région presque impraticable sépare de la ville. Des puits ou norias, situés dans le faubourg du côté de la route d’Hermosillo, fournissent l’eau nécessaire à la consommation : ce nom de noria leur vient d’une roue à godets qui sert à la puiser. Plusieurs de ces puits se dessèchent pendant l’été, et des citernes analogues à celle du rancho de Navarro conservent l’indispensable élément, dans un état très-voisin de la corruption, il est vrai.

Vue de Guaymas. — Dessin de Lancelot d’après un croquis de M. Vigneaux.

Du côté du port, auquel tournent le dos la plupart des maisons voisines, la quiétude n’est pas moindre. Un pauvre quai de pierre sèches soutenues par de grossiers pilotis, accessible aux chaloupes seulement, se développe modestement devant la plaza del Muelle (place du Môle) que sa ligne, brisée en retour d’équerre, ferme à l’est et au sud. Au sommet de l’angle, une petite jetée s’avance de quelques mètres dans la rade, c’est le môle. Au nord de la place se trouve la maison de M. Calvo, agent consulaire de la France à cette époque ; à l’ouest s’élève un monticole surmonté d’un triste fortin qui a l’air de réclamer l’indulgence des canons ennemis. Tout près de la jetée, un pavillon isolé sert de poste de douane. Au pied du monticule et le long du quai s’étend une double rangée de cabanes en bambous : c’est le marché. On y vend des légumes, des fruits et des fleurs qu’apportent les Indiens dans de longues pirogues d’une seule pièce, des liqueurs, du poisson parfois, et l’on y cuisine pour le peuple. Le soir, c’est un lieu de promenade et de rendez-vous.

Rues et places sont irrégulières ; quelques-unes sont bordées de trottoirs informes, mais aucune n’est pavée ni éclairée la nuit. Trois de ces voies ont pris un développement plus grand que les autres, ce qui donne à la ville la forme d’une étoile. L’une est la rue principale ou route d’Hermosillo, dans laquelle se trouve le cuartel, la caserne mexicaine, et dans son prolongement étroit, vers le fort, la carcel ou colabozo. La seconde, partant de la plaza Mayor, s’éloigne dans une direction opposée ; c’est la rue de la douane, elle conduit au cimetière. La troisième, verticale aux deux autres, se dirige vers un mamelon surmonté de trois croix et décoré en conséquence du titre de Calvario.

Il y a un curé à Guaymas, mais pas d’église. Une chambre délabrée dans un bâtiment en ruine, au coin de la grande place et et de la rue de la Douane, servait à la célébration du culte. La ville est pauvre, bien qu’il y ait quelques familles très-opulentes ; sa population ne doit pas dépasser quinze cents âmes, encore les chaleurs de l’été réduisent-elles beaucoup momentanément ce nombre sur lequel on compte, d ailleurs, un tiers environ d’Indiens de race pure, gens essentiellement instables. Ils composent la classe des artisans et se recrutent, à peu d’exceptions près, dans la tribu des Yaquis. Leur caprice, bien plus que la nécessité, les amène à Guaymas où ils pratiquent les métiers de charpentier, maçons, forgerons, cordonniers, aguadores, portefaix, bateliers, domestiques et journaliers ; ils se montrent très-industrieux, mais ils émigrent annuellement vers leurs villages, et pour peu qu’une difficulté s’élève entre la peuplade et les créoles, circonstance assez fréquente, l’émigration devient générale et Guaymas manque de bras.

Le port est vaste et sûr, abrité qu’il est de tous les vents par les hauteurs qui lui font ceinture ; c’est le meilleur de la côte occidentale du Mexique. La rade proprement dite, c’est-à-dire l’espace qui s’étend devant la ville à l’intérieur des îlots élevés d’Almagre et de la Ardilla, pourrait contenir aisément deux cents navires de tous tonnages. Le fond de la baie est partout de bonne tenue et le flot y dort dans une éternelle placidité qu’atteste la structure fantaisiste du môle et du quai. Devant l’étroit goulet qui y donne accès du côté de la mer, s’étend comme un ouvrage avancé l’île escarpée del Pajaro (de l’Oiseau), gigantesque brise-lame contre lequel s’épuisent les fureurs de l’Océan.

Outre Guaymas, son port principal, la Sonora a pour principaux centres de population : Ures, le chef-lieu nominal ; Hermosillo, Alamos et Arispe. La première et la dernière de ces villes ne comptent que quinze cents habitants. Les deux autres en ont de six à huit mille. Les incursions des Apaches, fréquentes et régulières comme le retour des marées, ont dépeuplé cette riche et vaste contrée. Quelques tribus indiennes, comme les Pimas, les Papagos, les Opatas savent se faire respecter d’eux ; les créoles, peu nombreux et fort disséminés, ont trop souffert pour cela : la population s’est concentrée autour des villes et de quelques haciendas fortifiées, où l’on demeure sur un qui-vive perpétuel. Au delà du trentième parallèle, on ne rencontre que ranchos en ruine et troupeaux rendus à la vie sauvage. Sur chacune de ces ruines, il y a une histoire dramatique de meurtre, de viol, de pillage, d’incendie.

Les mines ne sont plus hantées que par quelques intrépides gambusinos, travailleurs indépendants et isolés, aussi leur renom est-il perdu, et cependant le sous-sol de la Sonora est riche en métaux de toute espèce, particulièrement en argent.

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Combat entre les Français et les Mexicains. — Défaite et emprisonnement des premiers. — Départ pour San Blas. — Le cerro San Juan. — San Blas. — Esteros. — Paysage.

Le 13 juillet, les rues de Guaymas furent le théâtre d’un engagement sanglant entre les troupes mexicaines et le bataillon français. On sait quelle fut l’issue de ce combat ; les Français, après avoir perdu cent hommes environ, sur trois cent cinquante, enveloppés par des forces de beaucoup supérieures, demeurèrent prisonniers entre les mains de D. Jose Maria Yanez, gouverneur de l’État de Sonora.

On nous enferma dans une des deux casernes occupées précédemment par nos compatriotes, vaste bâtiment carré situé dans la rue de la Douane, à l’angle d’une petite rue qui conduit au rivage. Une soixantaine d’hommes seulement furent conduits au Colabozo et M. de Raousset fut emprisonné lui-même, séparément, dans un local qui en dépendait.

Nous fûmes traités avec assez de rigueur les premiers jours pour nous faire craindre que notre existence ne fût gravement compromise : le moins qui pût nous arriver était d’être décimés. Cependant la sévérité se relâcha bientôt, et avec elle disparurent les sombres appréhensions.

Le 26, on nous annonce notre départ pour San Blas. Le 28, soixante-sept hommes s’embarquent en effet sur la goëlette mexicaine el Brillante, et le lendemain, à six heures après midi, le brik Inez en reçoit cent vingt de plus, parmi lesquels je me trouve.

Nul incident remarquable ne vint diversifier ce voyage qui fut long et ennuyeux. La brume nous voilait la vue des côtes et nous essuyâmes quelques grains assez forts. Nous étions dans la saison des pluies, toujours signalée sur ces côtes par des orages et des coups de vents en tourbillons d’une violence redoutable ; ils sont fort expressivement désignés sous le nom de cordonazos, coups de cordons ou coups de fouet. Le dernier, et le plus terrible souvent, arrive généralement à l’époque de la fête de saint François, le 4 octobre, et porte à cause de cela le nom de cordonazo de San Francisco. Nous souffrîmes beaucoup de la chaleur, surtout la nuit.

Le 11 août, dans la soirée, on reconnaît les îles nues et escarpées de las tres Marias et l’îlot de Juanico. Ce groupe se trouve à trente lieues environ au large de la rade de San Blas. Un orage violent nous empêche d’atterrir et nous repousse au large pendant la nuit. Le lendemain, le temps nous permet de gagner le port. On reconnaît le cerro San Juan, pic de mille neuf cents mètres d’élévation, qui s’aperçoit de vingt lieues au large. En approchant du mouillage, on rencontre deux grands rochers blancs à une distance de douze milles l’un de l’autre ; le premier, celui qui est au large, porte, en raison de cela, le nom de piedra blanca de a fuera, l’autre est la piedra de a tierra. C’est au sud de ce dernier que nous venons jeter l’ancre.

L’aspect de la côte est riant. Elle est basse et présente un long rideau de verdure au tissu serré ; un étroit ruban blanc qui trace la plage, le sépare de l’indigo des mers. En face de nous surgit comme du sein d’un nuage d’émeraude, un morne tout ruisselant de verdure lui-même et bizarrement drapé de festons ; il est couronné de murailles ébréchées sur lesquelles flotte le drapeau de la république : c’est l’ancienne commandance espagnole. Le torrent végétal semble rouler de ses arcades brisées, comme s’il y prenait sa source, et bouillonne bien loin vers le sud, jusqu’à un mamelon moins élevé qui supporte d’autres ruines, celles du castillo del Borrego. À ses pieds le ruban blanc se rompt, il y a brèche dans le massif de verdure. C’est l’entrée de l’estero de San Cristoval, canal qui enveloppe le plateau de San Blas. Au nord du morne de la Commandancia, la forêt s’éloigne du rivage, et dans la clairière s’élève un hameau, dont les cabanes irrégulièrement dispersées, sont construites en troncs de palmiers placés debout ; leur toiture aiguë est formée des feuilles du latanier.

Un mamelon de rochers qui fait promontoire, clôt le panorama de ce côté. Son aspect desséché rappelle les côtes de la Sonora et de la basse Californie et tranche bizarrement avec les luxueux décors de la rive ; quelques palmiers nains, des cactus, des aloès, s’y dressent comme des moulures frappées à l’emporte-pièce. Un brise-lame en pierres sèches prolonge vers le rivage l’extrémité méridionale de cette jetée naturelle, derrière laquelle se trouvent l’anse del Pozo et l’entrée de l’estero de l’Arsenal. Des pointes noires, fines comme des aiguilles, percent au-dessus des rochers, annonçant la présence de quelques barques dans ce port intérieur.

Ce morne de la Commandancia nous cache la ville qui s’élève à deux kilomètres de la mer environ, sur un plateau isolé de quelques mètres d’élévation. Le hameau pittoresque et riant de la Playa est un séjour brûlant, infesté de moustiques, abandonné aux pêcheurs, aux muletiers, aux matelots. On n’y voit qu’une seule maison de pierre, sise à mi-chemin de la ville ; c’est un corps de garde. Mais il y a quelques ruines dispersées depuis la Commandance jusqu’à l’anse del Pozo ; au temps des Espagnols, il y avait là un hôpital, des magasins, des ateliers, un arsenal près de l’estero qui a gardé ce nom, sur lequel se trouvaient également des chantiers de construction maritime ; car San Blas avait alors une importance que justifiait mal le peu de sûreté d’une rade bayant à tous les orages. Ouverte du sud au nord, cette baie, si tant est qu’on puisse donner ce nom à une échancrure insignifiante, sûre pendant l’été, quand les vents soufflent de la terre, est dangereuse dans la saison des pluies.

San Blas est situé dans le delta sablonneux que forme un bras du rio Santiago ou rio grande de Tololotlan, le cours d’eau le plus important du Mexique, du moins par la longueur de son parcours, en exceptant toutefois le rio del Norte et le Gila. À l’époque de la guerre de l’indépendance, un officier espagnol, gouverneur de ce port, fit couler un navire chargé de pierres dans l’embranchement principal, pour faire pièce aux insurgés. Cet obstacle n’a jamais été enlevé et l’estero de l’arsenal que ne balaye plus le courant du fleuve, se comblant peu à peu, n’est plus accessible aux navires d’un tonnage élevé.

Le 13, au point du jour, d’énormes chaloupes viennent accoster l’Inez, et nous transportent tous, avec armes et bagages, dans l’anse del Pozo. Le capitaine de port, escorté de quelques soldats, nous fait former les rangs sur la plage et nous nous mettons en marche immédiatement pour Tépic, sans prendre même le temps de manger. Le capitaine avait, nous dit-il, des ordres précis à notre égard : on redoutait pour nous le climat meurtrier de la côte. La chaleur est très-forte à San Blas, en effet ; le thermomètre y varie de trente-cinq à quarante-cinq degrés centigrades à l’ombre, et ne descend jamais au-dessous de trente-deux dans les endroits les plus frais. La nuit il varie de vingt-huit à trente degrés. Vers dix heures du matin, une petite brise de mer apporte un peu de soulagement et dissipe pour le reste du jour les nuées de moustiques qui rendent les nuits si fâcheuses parfois. Nous étions en outre à l’époque des fièvres malignes qu’engendre, dans la saison pluvieuse, l’action du soleil sur les marécages voisins où pourrit un vaste détritus végétal. En dépit de ces considérations humanitaires, je pense que le capitaine du port, Arnau, aurait pu nous laisser déjeuner, mais il nous assura que nous trouverions des vivres disposés par ses ordres l’entrée des montagnes, et qu’il était urgent de partir avant que la chaleur devînt plus forte. Un vieil Indien fut chargé de nous servir de guide.

Côte et port de San Blas, province des Jalisco. — Dessin de E. de Bérard d’après M. Vigneaux.

Nous passons un petit pont de bois jeté sur un ruisseau, ou plutôt une crique, qui débouche dans l’estero de l’arsenal. Le sentier vient ensuite loger un monticule abrupt de vingt et quelques mètres d’élévation ; il serpente au milieu de blocs de rochers tapissés de verdure, dont chaque interstice nourrit les racines d’un arbrisseau. La ville est située sur cette hauteur qui ne la met pas précisément à l’abri des miasmes délétères, mais où, cependant, la chaleur est un peu moins impitoyable que sur la plage. Les seuls puits qui fournissent l’eau potable à toute la population du delta sont situés au bas de ce morne.

Nous traversâmes un des faubourg : la ville me parut triste et dépeuplée. Elle l’est en effet à cette époque où l’on n’y trouve guère que sept à huit cents habitants. Vers le mois de janvier, la sécheresse et l’abaissement de la température atténuant quelque peu la mal’aria, une foule de gens d’affaires qui s’étaient réfugiés à Tépic au mois de juin, y reviennent, et portent alors le chiffre de la population à deux mille âmes environ.

Côte de San Blas (partie sud). — Dessin de E. de Bérard.

À quelque distance de la ville, on traverse l’estero vaseux de San Cristoval, qui isole le plateau de la terre ferme ; ses bords sont couverts d’arbres touffus. Un bac des plus primitifs sert de trait d’union entre les deux rives. En face du point où l’on débarque s’ouvre une large mais courte avenue dans les bois. Au delà s’étendent, jusqu’au pied des montagnes, des marais maigrement boisés : c’est ce foyer de miasmes qui rend ces régions redoutables pour l’étranger et même pour le créole.

La route par laquelle on nous conduit est une traverse c’est celle des gens à cheval. De San Blas à Tépic, la distance à vol d’oiseau est de sept à huit lieues, mais la contrée est montagneuse, et la route carrossable n’a pas moins de vingt à vingt-deux lieues. On nous fait prendre un moyen terme, plus rapproché toutefois de la voie carrossable que des sentiers alpestres pratiqués par la gent indienne.

Une chaussée, souvenir de la domination espagnole, traverse le marais ; elle est en fort mauvais état, et de loin en loin nous franchissons des flaques d’eau en sautant de pierre en pierre.

Après une marche assez pénible de quelques kilomètres, nous atteignîmes le pied des montagnes et le couvert de la forêt. Le port et les feuilles des arbres ramèneraient facilement l’esprit aux scènes familières de la patrie, n’était l’exubérance de la végétation, n’étaient les riches festons de lianes, l’aspect oriental des palmiers et de lataniers, réunis çà et là en bouquets sur quelques revers plus exposés au soleil ; et puis les cactus, plantes sobres et vivaces, qui puisent l’aliment d’une robuste existence au milieu des pierres et ne semblent vivre que de soleil ; et les fougères, et les acanthacées gigantesques, et les clairières fourrées d’une inextricable végétation herbageuse, où le pied de l’homme et celui du cheval ont patiemment souillé le sentier étroit que nous suivions ; capricieux zigzag qui joue dans les ondulations de la montagne, autour des rochers et des fourrés, comme les serpents que notre approche met en fuite.

Dans le courant de l’après-midi, nous rencontrâmes une conducta de plata, ou convoi d’argent, sous l’escorte de quelques soldats. Les négociants, au Mexique, font leurs remises en métal, particulièrement en argent. Une douzaine de mules défilèrent devant nous, chargées des talegas bourrées de piastres.

Les officiers m’apprirent que nous étions encore fort loin du village où nous devions enfin trouver à déjeuner, ce qui nous laissait l’espoir de réunir ce repas au souper. À mesure que nous avançons, la forêt devient plus épaisse, la montagne plus accidentée ; nous nous élevons toujours. La scène est sauvage, le pays désert, les ravines desséchées malgré la saison, et les tourments de la soif nous font presque oublier ceux de la faim.

Il était six heures après midi environ quand, au détour d’un sentier creux, je vis tout à coup se dérouler devant moi un magnifique spectacle : au pied du revers abrupt de la hauteur s’étendait une vaste plaine verdoyante, circonscrit par des montagnes boisées. Çà et là s’élevait un village indien, dont les cabanes à toit de chaume disparaissaient à demi dans le feuillage des bananiers, des zapotes, des calebassiers, des goyaviers, de tous les arbres à fruits des tropiques. Au-dessus de moi le pueblo de Tisontla où j’arrivai bientôt.


Tisontla. — Guaynamote. — Lodelamedo. — Arrivée à Tépic. — Tépic. — Aspect de la prison. — Notre condamnation. — Les voleurs de grands chemins.

Nous avions appris que nos camarades arrivés sur el Brillante, deux jours avant nous, nous attendaient au pueblo de Guaynamote, à une petite distance de là ; on voulait nous y conduire le soir même, mais nous refusâmes. D’ailleurs il était nuit close quand nous achevâmes de souper et le temps menaçait. De moment en moment un éclair déchirait les gros nuages qui faisaient tache sur le ciel scintillant d’étoiles, un roulement lointain, plein de menaces, une bouffée de vent capricieuse et puissante qui faisait gémir le feuillage et craquer la charpente élastique des cabanes, annonçaient un de ces ouragans si fréquents à cette époque et qui ne tarda pas à se déchaîner.

Le tonnerre lança aux échos de la montagne de monstrueuses notes auxquelles répondirent les gémissements douloureux de la forêt et le craquement des arbres brisés par la tempête. Des torrents de poussière s’abattirent en tourbillons sur le village. L’obscurité était intense, surtout du côté de la montagne, seulement sur ce fond lugubre étincelaient par myriades les feux du cocuyo ou mouche lumineuse. Surexcités jusqu’à l’orgie par le trouble des éléments et l’électricité dont l’atmosphère était surchargée, ces fantastiques porte-lanternes s’agitaient avec frénésie, semblables aux étincelles d’un incendie lointain que le vent eût apporté là en se jouant. Puis, tout à coup, ce nuage se fendait ; à la nuit sans clarté succédaient des clartés sans ombres, sous les torrents de cette clarté blafarde qui brûle les paupières de l’homme, les cocuyos disparaissaient et le paysage entier se dévoilait dans ses moindres détails, torturé par l’ouragan et semblable à un décor de l’autre monde. Puis c’étaient des ondées tropicales, c’est-à-dire éveillant dans l’esprit la notion du déluge.

S’il eût été possible de dormir au milieu de cette révolution de la nature, nous en eussions encore été empêchés par des soucis plus mesquins. Les moustiques aux longues pattes, les terribles sancudos du côté de l’air, les puces et autres insectes du côté de la terre, enivrés d’électricité, féroces jusqu’à la rage, aussi nombreux que les grains de poussière qui nous aveuglaient, nous livraient des attaques incessantes, furieuses, irrésistibles. Ainsi s’écoula la première nuit.

Le lendemain, nous nous rendîmes à Guaynamote. Deux lieues environ nous en séparaient seulement, et ce fut une promenade. Nous avions fait une dizaine de lieues depuis notre départ de San Blas, mais des lieues mexicaines, c’est-à-dire de cinq kilomètres et demi à peu près, détail à mentionner. Nous arrivâmes de bonne heure, mais comme il y avait une foule de traînards sur la route de San Blas à Tisontla, le commandant de l’escorte nous annonça que nous y passerions la journée. Nous eûmes la liberté de parcourir le village.

Guaynamote est pittoresquement situé sur un petit plateau entouré de bois, de vallons et de hauteurs. Les cabanes sont en bambous, à jour, de véritables cages à toits plats. Un hamac, ou le plus souvent un pétate, constitue avec quelques blocs de bois, servant de siéges, tout l’ameublement intérieur. Dans un coin, des harnais et des couvertures, dans un autre, trois grosses pierres formant le foyer où se consument, sans fumée ni flamme, quelques petits branchages bien secs ; de la poterie rouge, ornée de dessins noirs, d’un style qui rappelle les Aztèques, ollas, représentant notre pot-au-feu, jaros ventrus, renfermant la provision d’eau ou celle de maïs, cantaros, petites cruches élégantes, à deux goulots généralement.

La population est indienne et d’un beau sang ; j’ai vu là quelques jeunes filles d’un galbe merveilleux que la statuaire chercherait en vain à idéaliser.

À une des extrémités du village s’élève une vieille église abandonnée, construction en pierre, sans aucun caractère. On nous y confina pendant la nuit. Je demeurai seul, libre de mes actions, avec M. Guilhot : cette liberté, que nous conservâmes désormais, entraînait, avec le soin de veiller au bien-être et à l’alimentation de nos hommes, le droit d’accorder, à l’occasion, des sorties momentanées et partant une assez grande responsabilité.

Le 15, nous nous mettons en marche à l’aube ; j’ai loué un cheval, quelques prisonniers écloppés sont également montés sur des animaux de réquisition, et l’on doit s’en procurer d’autres le long de la route, car le nombre de nos traînards est grand. L’officier mexicain en marche a toujours le droit de mettre ainsi en réquisition des animaux et, au besoin, des hommes ; il est juge de la valeur du service et fixe la rétribution à sa convenance. Aussi, le passage d’une troupe est-elle toujours un fléau pour les gens de la campagne, qui expédient immédiatement dans un autre canton tous les animaux valides, ne gardant que ceux qui sont à peu près hors de service ; encore n’est-ce que le sabre en main, en jurant, tempêtant, menaçant, que les officiers peuvent obtenir ces haridelles. Le propriétaire suit alors tristement ses bêtes, un jour, deux jours quelquefois, jusqu’à un relai obtenu par le même procédé ; la perte de son temps ne lui est nullement rémunérée.

Le pays, au sortir de Guaynamote, est montagneux, abrupt, boisé, très-pittoresque ; l’eau court de tous côtés au milieu des rochers. Çà et là nous rencontrons quelques plants de bananiers.

Nous rejoignons ici la route principale et la scène prend de l’animation ; à chaque instant se montre un cavalier à mine étrange, un troupeau de mules chargées venant de Tépic ou y transportant au contraire les produits de l’Europe déposés à San Blas.

Une route belle et large, à travers un pays ondulé et sur un sol pierreux, nous conduisit à la ville de Tépic où nous fîmes notre entrée au milieu d’une population silencieuse, empressée, que la solennité du jour de l’Assomption avait, pour notre mortification, mis sur pied depuis le matin. Une curiosité bienveillante se peignait du reste sur tous les visages.

Tépic est une jolie ville, la seconde de l’État ; ses places et ses principales avenues sont plantées de beaux arbres ; elle a des promenades agréables et de magnifiques jardins particuliers. Sa population est de huit à dix mille habitants, assure-t-on ; il n’y paraît guère, car les rues sont désertes et les galets à pointes de diamant qui en forment le pavage, sont enchâssés dans le vert émail du gazon. C’est Versailles, le Versailles actuel, moins son château et sa garnison, mais riant sous les chaudes caresses d’un soleil de bon aloi qui n’a jamais visité le chef-lieu de Seine-et-Oise. L’absence de boutiques est pour beaucoup dans cet air d’abandon ; le commerce de détail, dans les villes espagnoles d’Amérique, est ordinairement concentré sur un seul point, une rue ou une place, sous des portales ou arcades ; en dehors de là, c’est rarement que l’on voit, à l’angle de deux rues, le mot de vinoteria ou celui de tienda de abarrote, tracé en grosses lettres au-dessus d’une porte, indiquant un cabaret ou un magasin d’épiceries.

De temps en temps, un coche du seizième siècle, tiré par des mules le plus souvent, trouble le silence de cette Thébaïde ; pas de charrettes, point d’omnibus, très-peu de chiens errants, jamais de saltimbanques, marchands d’orviétan, musiciens ambulants et autres industriels de cette espèce, qui animent nos places et nos rues. Dans quelques carrefours, ou sur les degrés d’une église, une rangée de tortilleras, assises sur leurs talons et drapées dans leur rebozo, attendent, en caquetant entre elles sur un ton bas et rhythmique, que la pratique ait vidé le chiquihuite ou corbillon qui contient leur marchandise ; la marchande de tortillas est un type commun au Mexique où la tortilla est un mets national qui remplace le pain. La tortilla est une crêpe de farine de maïs très-mince et très-sèche, d’un goût fade. Il y a pourtant des boulangers dans toutes les villes, mais ils ne fabriquent de pain ordinaire que pour les étrangers ; aux gens du pays, ils fournissent une foule de petits pains de fantaisie, dont on ne compte pas moins de quatre-vingts espèces ayant chacune son nom, et qui pourraient se désigner sous le nom de gâteaux, puisque dans leur fabrication il entre toujours de la graisse et souvent du sucre ; les Mexicains en font une grande consommation avec leurs tasses de chocolat plusieurs fois répétées dans le courant de la journée, à titre de collation ou de souper ; mais la tortilla demeure l’accompagnement ordinaire des repas substantiels, et la basse classe n’en connaît pas d’autre.

Il y a quelque animation autour du marché où mes fonctions de pourvoyeur m’appelaient sans cesse ; sous des halles en bois, assez semblables à celles qu’on vient de démolir en face de Saint-Eustache, à Paris, se trouvent réunis les produits des deux zones, fruits et légumes ; volailles en abondance, peu ou point de marée car l’industrie de la pêche est très-négligée sur ces côtes poissonneuses ; pas davantage de gibier, encore que les forêts et les montagnes voisines en soient abondamment pourvues, et que la chasse ne soit nullement interdite ; veau, bœuf, mouton et porc, voilà pour la viande ; le bœuf valait un réal. Les étaux des bouchers sont répugnants. L’animal a toujours été mal saigné ; élevé en liberté, dans un état demi-sauvage, il est coriace, aussi les gens riches et les étrangers ne mangent-ils que le filet. Le reste est découpé en lanières sans distinction de catégories. Tépic fut fondée, en 1531, par Nuño de Guzman, un des capitaines de Cortez, qui venait de conquérir toute cette région. Il la baptisa Villa del Espiritu Santo de Tepique, ce qui laisse supposer que le lieu portait déjà ce dernier nom.

La position de Tépic est heureusement choisie au milieu d’une vallée fertile, entourée de montagnes, à huit cent quatre-vingt-cinq mètres au-dessus du niveau de la mer. Le climat en est sain ; c’est celui de la zone tempérée. Il est à propos de dire ici que le Mexique est divisé en trois zones distinctes désignées sous le nom de tierra caliente ou terre chaude, tierra templada ou terre tempérée, et tierra fria, terre froide. La latitude n’est pour rien, ainsi qu’on pourrait le supposer, dans cette division, mais bien le plus ou moins d’élévation des plateaux au-dessus du niveau de la mer.

La tierra caliente est réduite au littoral des deux océans, bande étroite qui s’étend jusqu’au pied des montagnes ; elle comprend aussi une partie des bassins du Rio Gila et du Rio del Norte. La tierra templada comprend les revers des Cordillères, au-dessous de deux mille mètres, élévation moyenne du grand plateau qui forme la tierra fria.

Cette région, qualifiée de froide, jouit encore d’une température analogue à la température moyenne de Lombardie, avec moins de variations toutefois, c’est-à-dire des étés moins chauds, des hivers moins froids. Cependant, quelques districts montagneux justifient assez bien l’épithète.

Cet heureux caprice de la nature favorise au Mexique la végétation des produits de toutes les zones.

Il y a quelques manufactures à Tépic ; la plus importante est celle de Forbes, pour la filature des cotons et le tissage des toiles dites mantas, qui servent exclusivement à vêtir toute la basse classe au Mexique. On fabrique également beaucoup de cigares, et l’on en fabriquerait davantage encore n’était l’estanco ou la régie. Le tabac est originaire du Mexique ; Montézuma le fumait mêlé à la résine odorante du liquidambar. Le partido de Tépic, de même que ceux d’Autlan, d’Aguacatlan et d’Acacaponeta, qui l’avoisinent, produit un tabac justement apprécié dont les cigares ne le cèdent en rien à ceux de la Havane. Malheureusement, l’estanco étouffe ce commerce, qui pourrait contribuer si puissamment à la richesse nationale. La culture de cette plante est restreinte à quelques districts et à la quantité nécessaire à la consommation locale par une loi qui en interdit l’exportation, sous quelle forme que ce soit, hors du district producteur. La fabrication des cigares est limitée, et, ce qui est plus fort, l’approvisionnement du consommateur l’est également. Personne ne peut avoir chez lui plus de cent cinquante à deux cents cigares ; l’estanco fait faire des visites domiciliaires auxquelles l’aristocratie parvient seule à se soustraire en mettant les employés à la porte ou en les corrompant. L’estanco est un fermage, et les fermiers, qui sont généralement des étrangers fort soigneux de leurs intérêts personnels, trouvent un profit plus immédiat et surtout plus de garanties contre la concurrence, à importer le tabac qu’à en favoriser la culture à l’intérieur. D’autres pensent de même à l’égard du coton, et ce malheureux pays est ainsi privé de deux branches d’industrie qui, à elles seules, suffiraient à l’enrichir.

Le bâtiment qui servait de prison à nos hommes, était ce qu’on appelle au Mexique un meson, mot synonyme de celui de posada, plus usité en Espagne, et qui désigne comme lui une hôtellerie dans les traditions du moyen âge. C’était une vaste construction derrière laquelle s’étendait un patio immense, transformé le jour durant en un véritable marché d’où les liqueurs étaient seules proscrites. Les sandias ou pastèques, les chirimoyas, fruits de l’anone, les bananes, les limons, les oranges à trois pour un tlaco, les goyaves, les aguacates, mot que l’on a transformé, je ne sais comme, en celui d’avocat dans nos colonies, et une foule d’autres fruits y figuraient par monceaux ; on y vendait aussi des tortillas, des gâteaux, et l’on y préparait des ragoûts de mouton et de volaille au chile, gros piment doux qui est le condiment obligé de toute la cuisine mexicaine.

Les prisonniers dépensaient là, en dehors de la gamelle, le peu d’argent qui leur restait, et vivaient aussi heureux qu’on peut l’être en prison. Les officiers mexicains se montraient très-bienveillants et traitaient les détenus avec beaucoup plus d’égards que leurs propres soldats, auxquels ils prodiguaient volontiers les gourmandes et les coups de plat de sabre.

Nous vivions du reste tous dans la plus grande insouciance, jouissant de cette belle nature, et attendant de jour en jour la liberté que chacun nous faisait espérer. Je refusais plusieurs fois l’occasion de fuir que l’on m’offrit. Nous ignorions encore à cette époque qu’un arrêt du dictateur appliquait à toute notre troupe dix ans de presidio, et condamnait a mort particulièrement ceux qui, comme moi, étaient arrivés avec M. de Raousset.

Ern. Vigneaux.

(La suite à La prochaine livraison.)